Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 2
J'aime la vertu guerrière De nos braves défenseurs, Mais d'un peuple sanguinaire Je déteste les fureurs. À l'Europe redoutables, Soyons libres à jamais, Mais soyons toujours aimables Et gardons l'esprit français.
[Note 13: Le 30 janvier 1791.]
[Note 14: Sur le _Réveil d'Épiménide_ et sur son auteur Carbon de Flins, voir, au tome I, la note de la page 219.]
À mon retour, il n'était plus question du _Réveil d'Épiménide_; et si le couplet eût été chanté, on aurait fait un mauvais parti à l'auteur. _Charles IX_ avait prévalu. La vogue de cette pièce tenait principalement aux circonstances; le tocsin, un peuple armé de poignards, la haine des rois et des prêtres, offraient une répétition à huis clos de la tragédie qui se jouait publiquement; Talma, débutant, continuait ses succès.
Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au théâtre; il n'était question que d'innocents pasteurs et de virginales pastourelles: champs, ruisseaux, prairies, moutons, colombes, âge d'or sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les {p.013} roucoulants Tircis et les naïves tricoteuses qui sortaient du spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait joué le rôle de Colin, et Mlle Théroigne de Méricourt[15] celui de Babet. Les Conventionnels se piquaient d'être les plus bénins des hommes: bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants; ils leur servaient de nourrices; ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le _dada_ des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la {p.014} candeur, les vertus domestiques; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l'espèce humaine.
[Note 15: Elle s'appelait de son vrai nom Théroigne Terwagne. Elle était née, en 1762, non à Méricourt, mais à Marcourt, village situé sur l'Ourthe, à proximité de la petite ville de Laroche. De 1789 à 1792, des journées d'octobre au 10 août, elle s'est ruée à tous les excès, à tous les crimes. Aux journées d'octobre, c'est elle qui mène à Versailles les mégères qui demandent «les boyaux» de la reine; au 10 août, c'est elle qui égorge Suleau. _Mlle Théroigne_ tenait, du reste, pour la Gironde contre la Montagne, pour Brissot contre Robespierre. Peu de jours avant le 31 mai, elle était aux Tuileries. Un peuple de femmes criait: «À bas les Brissotins!» Brissot passe. Il est hué, et des insultes on va passer aux coups. Théroigne s'élance pour le défendre. «Ah! tu es brissotine!--crient les femmes,--tu vas payer pour tous!» Et Théroigne est fouettée. On ne la revit plus. Elle était sortie folle des mains des flagelleuses. Un hôpital avait refermé ses portes sur elle. Sa raison était morte. De l'Hôtel-Dieu, elle fut transférée à la Salpêtrière, de la Salpêtrière aux Petites-Maisons, pour être ramenée à la Salpêtrière en 1807. La malheureuse survécut encore huit ans, «ravalée à la brute, ruminant des paroles sans suite: _fortune, liberté, comité, révolution, décret, coquin_, brûlée de feux, inondant de seaux d'eau la bauge de paille où elle gîtait, brisant la glace des hivers pour boire dans le ruisseau à plat ventre, paissant ses excréments!» Elle mourut à l'infirmerie générale de la Salpêtrière le 8 juin 1815. (_Portraits intimes du XVIIIe siècle_, par Edmond et Jules de Goncourt, 1878.)]
* * * * *
Paris n'avait plus, en 1792, la physionomie de 1789 et de 1790; ce n'était plus la Révolution naissante, c'était un peuple marchant ivre à ses destins, au travers des abîmes, par des voies égarées. L'apparence du peuple n'était plus tumultueuse, curieuse, empressée; elle était menaçante. On ne rencontrait dans les rues que des figures effrayées ou farouches, des gens qui se glissaient le long des maisons afin de n'être pas aperçus, ou qui rôdaient cherchant leur proie: des regards peureux et baissés se détournaient de vous, ou d'âpres regards se fixaient sur les vôtres pour vous deviner et vous percer.
La variété des costumes avait cessé; le vieux monde s'effaçait; on avait endossé la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui n'était alors que le dernier vêtement des condamnés à venir. Les licences sociales manifestées au rajeunissement de la France, les libertés de 1789, ces libertés fantasques et déréglées d'un ordre de choses qui se détruit et qui n'est pas encore l'anarchie, se nivelaient déjà sous le sceptre populaire: on sentait l'approche d'une jeune tyrannie plébéienne, féconde, il est vrai, et remplie d'espérances, mais aussi bien autrement formidable que le despotisme caduc de l'ancienne royauté: car le peuple souverain étant partout, quand il devient tyran, le tyran est partout; c'est la présence universelle d'un universel Tibère.
{p.015} Dans la population parisienne se mêlait une population étrangère de coupe-jarrets du midi; l'avant-garde des Marseillais, que Danton attirait pour la journée du 10 août et les massacres de septembre, se faisait connaître à ses haillons, à son teint bruni, à son air de lâcheté et de crime, mais de crime d'un autre soleil: _in vultu vitium_, au visage le vice.
À l'Assemblée législative, je ne reconnaissais personne: Mirabeau et les premières idoles de nos troubles, ou n'étaient plus, ou avaient perdu leurs autels. Pour renouer le fil historique brisé par ma course en Amérique, il faut reprendre les choses d'un peu plus haut.
VUE RÉTROSPECTIVE.
La fuite du roi, le 21 juin 1791, fit faire à la Révolution un pas immense. Ramené à Paris le 25 du même mois, il avait été détrôné une première fois, puisque l'Assemblée nationale déclara que ses décrets auraient force de loi sans qu'il fût besoin de la sanction ou de l'acceptation royale. Une haute cour de justice, devançant le tribunal révolutionnaire, était établie à Orléans. Dès cette époque madame Roland demandait la tête de la reine[16], en attendant que la Révolution lui demandât {p.016} la sienne. L'attroupement du Champ de Mars[17] avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses fonctions, au lieu de le mettre en jugement. L'acceptation de la Constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Il s'était agi de déclarer la déchéance de Louis XVI; si elle eût eu lieu, le crime du 21 janvier n'aurait pas été commis; la position du peuple français changeait par rapport à la monarchie et vis-à-vis de la postérité. Les Constituants qui s'opposèrent à la déchéance crurent sauver la couronne, et ils la perdirent; ceux qui croyaient la perdre en demandant la déchéance l'auraient sauvée. Presque toujours, en politique, le résultat est contraire à la prévision.
[Note 16: Mme Roland avait demandé la tête de la reine dès les premiers jours de la Révolution. Le 26 juillet 1789, au lendemain des égorgements qui avaient accompagné et suivi la prise de la Bastille, elle écrivait de Lyon à son ami Bosc, le futur éditeur de ses _Mémoires_: «...Je vous ai écrit _des choses plus rigoureuses que vous n'en avez faites_; et cependant, si vous n'y prenez garde, vous n'aurez fait qu'une levée de boucliers... Vous vous occupez d'une municipalité, et _vous laissez échapper des têtes qui vont conjurer de nouvelles horreurs. Vous n'êtes que des enfants_: votre enthousiasme est un feu de paille; et _si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres ou que de généreux décius ne les abattent_, vous êtes tous f...» (_Correspondance de Mme Roland_, publiée à la suite de ses _Mémoires_.)--Quand Louis XVI et Marie-Antoinette, le 25 juin 1791, sont ramenés de Varennes et rentrent aux Tuileries, humiliés, captifs, la joie déborde du coeur de Mme Roland: «Je ne sais plus me tenir chez moi, écrit-elle; je vais voir les braves gens de ma connaissance pour nous exciter aux _grandes mesures_.» «Il me semble, écrit-elle encore, qu'il faudrait mettre le mannequin royal en séquestre et _faire le procès à sa femme_.» Puis elle se ravise; elle veut qu'on fasse aussi le procès à Louis XVI: «Faire le procès à Louis XVI, dit-elle, serait sans contredit la plus grande, la plus juste des mesures; mais vous êtes incapables de la prendre.»]
[Note 17: Le 17 juillet 1791.]
Le 30 du même mois de septembre 1791, l'Assemblée constituante tint sa dernière séance; l'imprudent décret du 17 mai précédent, qui défendait la réélection des membres sortants[18], engendra la Convention. Rien de plus dangereux, de plus insuffisant, de plus inapplicable aux affaires générales, que les résolutions {p.017} particulières à des individus ou à des corps, alors même qu'elles sont honorables.
[Note 18: Le décret déclarant les membres de l'Assemblée nationale inéligibles à la prochaine législature fut rendu le 16 mai 1791--et non le 17.]
Le décret du 29 septembre, pour le règlement des sociétés populaires, ne servit qu'à les rendre plus violentes. Ce fut le dernier acte de l'Assemblée constituante; elle se sépara le lendemain, et laissa à la France une révolution.
ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE--CLUBS.
L'Assemblée législative installée le 1er octobre 1791, roula dans le tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles, ensanglantèrent les départements; à Caen, on se rassasia de massacres et l'on mangea le coeur de M. de Belsunce[19].
[Note 19: Le comte de _Belsunce_, major en second du régiment de Bourbon Infanterie. «À partir du 14 juillet, dit M. Taine, dans chaque ville, les magistrats se sentent à la merci d'une bande de sauvages, parfois d'une bande de cannibales. Ceux de Troyes viennent de torturer Huez (le maire de la ville) à la manière des Hurons; ceux de Caen ont fait pis: le major de Belsunce, non moins innocent et garanti par la foi jurée, a été dépecé comme Lapérouse aux îles Fidji, et une femme a mangé son coeur.» _La Révolution_, tome I, p. 89.]
Le roi apposa son _veto_ au décret contre les émigrés et à celui qui privait de tout traitement les ecclésiastiques non assermentés. Ces actes légaux augmentèrent l'agitation. Petion était devenu maire de Paris[20]. Les députés décrétèrent d'accusation, le 1er janvier 1792, les princes émigrés; le 2, ils fixèrent à ce {p.018} 1er janvier le commencement de l'an IV de la liberté. Vers le 13 février, les bonnets rouges se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 1er mars. L'Autriche armait. Paris était divisé en sections, plus ou moins hostiles les unes aux autres[21]. Le 20 mars 1792, l'Assemblée législative adopta la mécanique sépulcrale sans laquelle les jugements de la Terreur n'auraient pu s'exécuter; on l'essaya d'abord sur des morts, afin qu'elle apprît d'eux son oeuvre. On peut parler de cet instrument comme d'un bourreau, puisque des personnes, touchées de ses bons services, lui faisaient présent de sommes d'argent pour son entretien[22]. L'invention de la machine à meurtre, au moment même où elle était nécessaire au crime, est une preuve mémorable de cette intelligence des faits coordonnés les uns aux autres, ou plutôt une preuve de l'action cachée de la Providence, quand elle veut changer la face des empires.
[Note 20: Jérôme _Petion de Villeneuve_ (1756-1794), député aux États-Généraux et membre de la Convention. Le 17 novembre 1791, il fut élu maire, en remplacement de Bailly, par 6,708 voix, alors que le nombre des électeurs était de 80,000. Il avait pour concurrent La Fayette.]
[Note 21: Avant 1789, Paris était partagé en vingt-et-un quartiers. Le règlement fait par le roi, le 23 avril 1789, pour la convocation des trois états de la ville de Paris, divisa cette ville en soixante arrondissements et districts, division qui subsista jusqu'à la loi du 27 juin 1790. À cette époque, l'Assemblée constituante substitua aux soixante districts quarante-huit sections.]
[Note 22: Le 17 germinal an II (6 avril 1794), un citoyen se présenta à la barre de la Convention et offrit une somme qu'il destinait, dit-il, _aux frais d'entretien et de réparation de la guillotine_, (_Moniteur_ du 7 avril 1794).]
Le ministre Roland, à l'instigation des Girondins, avait été appelé au conseil du roi[23]. Le 20 avril, la guerre fut déclarée au roi de Hongrie et de Bohême. Marat publia l'_Ami du peuple_, malgré le décret dont {p.019} lui, Marat, était frappé. Le régiment Royal-Allemand et le régiment de Berchiny désertèrent. Isnard[24] parlait de la perfidie de la cour, Gensonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien[25]. Une insurrection éclata à propos de la garde du roi, qui fut licenciée[26]. {p.020} Le 28 mai, l'Assemblée se forma en séances permanentes. Le 20 juin, le château des Tuileries fut forcé par les masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau; le prétexte était le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prêtres; le roi courut risque de vie. La patrie était déclarée en danger. On brûlait en effigie M. de La Fayette. Les fédérés de la seconde fédération arrivaient; les Marseillais, attirés par Danton, étaient en marche: ils entrèrent dans Paris le 30 juillet, et furent logés par Petion aux Cordeliers.
[Note 23: Le 23 mars 1792.]
[Note 24: Maximin _Isnard_ (1751-1825), député du Var à la Législative, à la Convention et au Conseil des Cinq-Cents. Il fut, dans les deux premières de ces Assemblées, l'un des plus éloquents orateurs du parti de la Gironde. «L'homme du parti girondin, a écrit Charles Nodier, qui possédait au plus haut degré le don de ces inspirations violentes qui éclatent comme la foudre en explosions soudaines et terribles, c'était Isnard, génie violent, orageux, incompressible.» À la Législative, il s'était signalé par la véhémence de son langage contre les prêtres, il avait dit du haut de la tribune: «Contre eux, _il ne faut pas de preuves_!» À la Convention, il avait voté la mort du roi; mais, avant même la chute de la République, sa conversion religieuse et politique était complète; il ne craignait pas de se dire hautement catholique et royaliste. On lit dans une publication intitulée _Préservatif contre la Biographie nouvelle des contemporains_, par le comte de Fortia-Piles (1822): «Isnard a frémi de sa conduite révolutionnaire; ses crimes se sont représentés à ses yeux; le plus irrémédiable de tous, celui du 21 janvier, ne pouvait être effacé par un repentir ordinaire. Qu'a-t-il fait? En pleine santé, jouissant de toutes ses facultés, il s'est rendu en plein midi (et plus d'une fois) le jour anniversaire du crime, au lieu où il a été consommé; là il s'est agenouillé sur les pierres inondées du sang du roi martyr; il s'est prosterné à la vue de tous les passants, a baisé la terre sanctifiée par le supplice du juste, a mouillé de ses larmes les pavés qui lui retraçaient encore l'image de son auguste victime; il a fait amende honorable et a imploré à haute voix le pardon de Dieu et des hommes.»]
[Note 25: Armand _Gensonné_, député de la Gironde à la Législative et à La Convention, né à Bordeaux le 10 août 1758, exécuté à Paris le 31 octobre 1793.--Jean-Pierre _Brissot de Warville_, député de Paris à l'Assemblée législative et député d'Eure-et-Loir à la Convention, né à Chartres le 14 janvier 1754, guillotiné le 31 octobre 1793. La dénonciation de Gensonné et de Brissot contre le prétendu _comité autrichien_ eut lieu dans la séance du 23 mai 1792.]
[Note 26: Le décret ordonnant la dissolution de la garde constitutionnelle du roi fut voté le 29 mai 1792.]
LES CORDELIERS.
Auprès de la tribune nationale, s'étaient élevées deux tribunes concurrentes: celle des Jacobins et celle des Cordeliers, la plus formidable alors, parce qu'elle donna des membres à la fameuse Commune de Paris, et qu'elle lui fournissait des moyens d'action. Si la formation de la Commune n'eût pas eu lieu, Paris, faute d'un point de concentration, se serait divisé, et les différentes mairies fussent devenues des pouvoirs rivaux.
Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère, dont une amende en réparation d'un meurtre avait servi à bâtir l'église sous saint Louis, en 1259[27]; elle devint, en 1590, le repaire des plus fameux ligueurs.
[Note 27: Elle fut brûlée en 1580. CH.]
Il y a des lieux qui semblent être le laboratoire des factions: «Avis fut donné, dit L'Estoile (12 juillet 1593), {p.021} au duc de Mayenne, de deux cents cordeliers arrivés à Paris, se fournissant d'armes et s'entendant avec les Seize, lesquels dans les Cordeliers de Paris tenaient tous les jours conseil... Ce jour, les Seize, assemblés aux Cordeliers, se déchargèrent de leurs armes.» Les ligueurs fanatiques avaient donc cédé à nos révolutionnaires philosophes le monastère des Cordeliers, comme une morgue.
Les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux du couvent avaient été arrachés; la basilique, écorchée, ne présentait plus aux yeux que ses ossements et ses arêtes. Au chevet de l'église, où le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des établis de menuisier servaient de bureau au président, quand la séance se tenait dans l'église. Sur ces établis étaient déposés des bonnets rouges, dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la tribune. Cette tribune consistait en quatre poutrelles arc-boutées, et traversées d'une planche dans leur X, comme un échafaud. Derrière le président, avec une statue de la Liberté, on voyait de prétendus instruments de l'ancienne justice, instruments suppléés par un seul, la machine à sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées par le bélier hydraulique. Le Club des Jacobins _épurés_ emprunta quelques-unes de ces dispositions des Cordeliers.
ORATEURS.
Les orateurs, unis pour détruire, ne s'entendaient ni sur les chefs à choisir, ni sur les moyens à employer; ils se traitaient de gueux, de filous, de voleurs, {p.022} de massacreurs, à la cacophonie des sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les métaphores étaient prises du matériel des meurtres, empruntées des objets les plus sales de tous les genres de voirie et de fumier, ou tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes. Les gestes rendaient les images sensibles; tout était appelé par son nom, avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de jurements et de blasphèmes. Détruire et produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à travers l'argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les harangueurs, à la voix grêle ou tonnante, avaient d'autres interrupteurs que leurs opposants: les petites chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches s'éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin; elles interrompaient les discours. On les rappelait d'abord à l'ordre par le tintamarre de l'impuissante sonnette; mais ne cessant point leur criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire silence: elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au milieu du pandémonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l'épaule ou les bras nus croisés.
Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence la parole. Les infirmités de l'âme et du corps ont joué un rôle dans nos troubles: l'amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires.
{p.023} MARAT ET SES AMIS.
D'après ces préséances de hideur, passait successivement, mêlée aux fantômes des Seize, une série de têtes de gorgones. L'ancien médecin des gardes du corps du comte d'Artois, l'embryon suisse Marat[28], les pieds nus dans des sabots ou des souliers ferrés, pérorait le premier, en vertu de ses incontestables droits. Nanti de l'office de _fou_ à la cour du peuple, il s'écriait, avec une physionomie plate et ce demi-sourire d'une banalité de politesse que l'ancienne éducation mettait sur toutes les faces: «Peuple, il te faut couper deux cent soixante-dix mille têtes!» À ce Caligula de carrefour succédait le cordonnier athée, Chaumette[29]. Celui-ci était suivi du _procureur général de la lanterne_, Camille Desmoulins, Cicéron bègue, conseiller public de meurtres, épuisé de débauches, léger républicain à calembours et à bons mots, diseur de gaudrioles de cimetière, lequel déclara qu'aux massacres de septembre, _tout s'était passé avec ordre_. Il consentait à devenir Spartiate, pourvu qu'on laissât la façon du brouet noir au restaurateur Méot[30].
[Note 28: Jean-Paul _Marat_, membre de la Convention, né à Boudry (Suisse) le 24 mai 1743, mort à Paris le 14 juillet 1793.]