Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 19
George III survécut à M. Pitt, mais il avait perdu la {p.226} raison et la vue. Chaque session, à l'ouverture du Parlement, les ministres lisaient aux chambres silencieuses et attendries le bulletin de la santé du roi. Un jour, j'étais allé visiter Windsor: j'obtins pour quelques schellings de l'obligeance d'un concierge qu'il me cachât de manière à voir le roi. Le monarque, en cheveux blancs et aveugle, parut, errant comme le roi Lear dans ses palais et tâtonnant avec ses mains les murs des salles. Il s'assit devant un piano dont il connaissait la place, et joua quelques morceaux d'une sonate de Hændel: c'était une belle fin de la _vieille Angleterre. Old England!_
* * * * *
Je commençais à tourner les yeux vers ma terre natale. Une grande révolution s'était opérée. Bonaparte, devenu premier consul, rétablissait l'ordre par le despotisme; beaucoup d'exilés rentraient; la haute émigration, surtout, s'empressait d'aller recueillir les débris de sa fortune: la fidélité périssait par la tête, tandis que son coeur battait encore dans la poitrine de quelques gentilshommes de province à demi nus. Madame Lindsay était partie; elle écrivait à MM. de Lamoignon de revenir; elle invitait aussi madame d'Aguesseau, soeur de MM. de Lamoignon[195], à passer le détroit. Fontanes m'appelait, pour achever à Paris l'impression {p.227} du _Génie du christianisme_. Tout en me souvenant de mon pays, je ne me sentais aucun désir de le revoir; des dieux plus puissants que les Lares paternels me retenaient; je n'avais plus en France de biens et d'asile; la patrie était devenue pour moi un sein de pierre, une mamelle sans lait: je n'y trouverais ni ma mère, ni mon frère, ni ma soeur Julie. Lucile existait encore, mais elle avait épousé M. de Caud, et ne portait plus mon nom; ma jeune _veuve_ ne me connaissait que par une union de quelques mois, par le malheur et par une absence de huit années.
[Note 195: Sur MM. de Lamoignon, voir ci-dessus la note 1 de la page 154.--Leur soeur, Marie-Catherine, née le 3 mars 1759, avait épousé Henri-Cardin-Jean-Baptiste, marquis d'Aguesseau, seigneur de Fresne, avocat général au Parlement, lequel devint membre de l'Académie française (1787), député à la Constituante de 1789, sénateur de l'Empire (1805), pair de la Restauration (1814). Madame d'Aguesseau est morte en 1849, à l'âge de quatre-vingt-dix ans.]
Livré à moi seul, je ne sais si j'aurais eu la force de partir; mais je voyais ma petite société se dissoudre; madame d'Aguesseau me proposait de me mener à Paris: je me laissai aller. Le ministre de Prusse me procura un passe-port, sous le nom de La Sagne, habitant de Neuchâtel. MM. Dulau interrompirent le tirage du _Génie du christianisme_, et m'en donnèrent les feuilles composées. Je détachai des _Natchez_ les esquisses d'_Atala_ et de _René_; j'enfermai le reste du manuscrit dans une malle dont je confiai le dépôt à mes hôtes, à Londres, et je me mis en route pour Douvres avec madame d'Aguesseau: madame Lindsay nous attendait à Calais.
Ainsi j'abandonnai l'Angleterre en 1800; mon coeur était autrement occupé qu'il ne l'est à l'époque où j'écris ceci, en 1822. Je ne ramenais de la terre d'exil que des regrets et des songes; aujourd'hui ma tête est remplie de scènes d'ambition, de politique, de grandeurs et de cours, si messéantes à ma nature. Que d'événements sont entassés dans ma présente existence! Passez, hommes, passez; viendra mon tour. Je {p.228} n'ai déroulé à vos yeux qu'un tiers de mes jours; si les souffrances que j'ai endurées ont pesé sur mes sérénités printanières, maintenant, entrant dans un âge plus fécond, le germe de _René_ va se développer, et des amertumes d'une autre sorte se mêleront à mon récit! Que n'aurai-je point à dire en parlant de ma patrie, de ses révolutions dont j'ai déjà montré le premier plan; de cet Empire et de l'homme gigantesque que j'ai vu tomber; de cette Restauration à laquelle j'ai pris tant de part, aujourd'hui glorieuse en 1822, mais que je ne puis néanmoins entrevoir qu'à travers je ne sais quel nuage funèbre?
Je termine ce livre, qui atteint au printemps de 1800. Arrivé au bout de ma première carrière, s'ouvre devant moi _la carrière de l'écrivain_; d'homme privé, je vais devenir homme public; je sors de l'asile virginal et silencieux de la solitude pour entrer dans le carrefour souillé et bruyant du monde; le grand jour va éclairer ma vie rêveuse, la lumière pénétrer dans le royaume des ombres. Je jette un regard attendri sur ces livres qui renferment mes heures immémorées; il me semble dire un dernier adieu à la maison paternelle; je quitte les pensées et les chimères de ma jeunesse comme des soeurs, comme des amantes que je laisse au foyer de la famille et que je ne reverrai plus.
Nous mîmes quatre heures à passer de Douvres à Calais. Je me glissai dans ma patrie à l'abri d'un nom étranger: caché doublement dans l'obscurité du Suisse La Sagne et dans la mienne, j'abordai la France avec le siècle[196].
[Note 196: Voir, à l'_Appendice_, le nº V: la _Rentrée en France_.]
{p.229} DEUXIÈME PARTIE
CARRIÈRE LITTÉRAIRE
1800-1814
LIVRE PREMIER[197]
[Note 197: Ce livre, commencé à Dieppe en 1836, a été terminé à Paris en 1837. Il a été revu en décembre 1846.]
Séjour à Dieppe.--Deux sociétés.--Où en sont mes Mémoires.--Année 1800.--Vue de la France.--J'arrive à Paris.--Changement de la société.--Année de ma vie 1801.--Le _Mercure._--_Atala._--Année de ma vie 1801.--Mme de Beaumont, sa société.--Année de ma vie 1801.--Été à Savigny.--Année de ma vie 1802.--Talma.--Années de ma vie 1802 et 1803.--_Génie du christianisme._--Chute annoncée.--Cause du succès final.--_Génie du christianisme_; suite.--Défauts de l'ouvrage.
Vous savez que j'ai maintes fois changé de lieu en écrivant ces _Mémoires_; que j'ai souvent peint ces lieux, parlé des sentiments qu'ils m'inspiraient et retracé mes souvenirs, mêlant ainsi l'histoire de mes pensées et de mes foyers errants à l'histoire de ma vie.
Vous voyez où j'habite maintenant. En me promenant ce matin sur les falaises, derrière le château de Dieppe, j'ai aperçu la poterne qui communique à ces {p.230} falaises au moyen d'un pont jeté sur un fossé: madame de Longueville avait échappé par là à la reine Anne d'Autriche; embarquée furtivement au Havre, mise à terre à Rotterdam, elle se rendit à Stenay, auprès du maréchal de Turenne. Les lauriers du grand capitaine n'étaient plus innocents, et la moqueuse exilée ne traitait pas trop bien le coupable.
Madame de Longueville, qui relevait de l'hôtel de Rambouillet, du trône de Versailles et de la municipalité de Paris, se prit de passion pour l'auteur des _Maximes_[198], et lui fut fidèle autant qu'elle le pouvait. Celui-ci vit moins de ses _pensées_ que de l'amitié de madame de La Fayette et de madame de Sévigné, des vers de La Fontaine et de l'amour de madame de Longueville: voilà ce que c'est que les attachements illustres.
[Note 198: Le duc de La Rochefoucauld.]
La princesse de Condé, près d'expirer, dit à madame de Brienne: «Ma chère amie, mandez à cette pauvre misérable qui est à Stenay l'état où vous me voyez, et qu'elle apprenne à mourir.» Belles paroles; mais la princesse oubliait qu'elle-même avait été aimée de Henri IV, qu'emmenée à Bruxelles par son mari, elle avait voulu rejoindre le Béarnais, _s'échapper la nuit par une fenêtre, et faire ensuite trente ou quarante lieues à cheval_; elle était alors une _pauvre misérable_ de dix-sept ans.
Descendu de la falaise, je me suis trouvé sur le grand chemin de Paris; il monte rapidement au sortir de Dieppe. À droite, sur la ligne ascendante d'une berge, s'élève le mur d'un cimetière; le long de ce mur est établi un rouet de corderie. Deux cordiers, {p.231} marchant parallèlement à reculons et se balançant d'une jambe sur l'autre, chantaient ensemble à demi-voix. J'ai prêté l'oreille; ils en étaient à ce couplet du _Vieux caporal_, beau mensonge poétique, qui nous a conduits où nous sommes:
Qui là-bas sanglote et regarde? Eh! c'est la veuve du tambour, etc., etc.
Ces hommes prononçaient le refrain: _Conscrits au pas; ne pleurez pas... Marchez au pas, au pas,_ d'un ton si mâle et si pathétique que les larmes me sont venues aux yeux. En marquant eux-mêmes le pas et en dévidant leur chanvre, ils avaient l'air de filer le dernier moment du vieux caporal: je ne saurais dire ce qu'il y avait dans cette gloire particulière à Béranger, solitairement révélée par deux matelots qui chantaient à la vue de la mer la mort d'un soldat.
La falaise m'a rappelé une grandeur monarchique, le chemin une célébrité plébéienne: j'ai comparé en pensée les hommes aux deux extrémités de la société, je me suis demandé à laquelle de ces époques j'aurais préféré appartenir. Quand le présent aura disparu comme le passé, laquelle de ces deux renommées attirera le plus les regards de la postérité?
Et néanmoins, si les faits étaient tout, si la valeur des noms ne contre-pesait dans l'histoire la valeur des événements, quelle différence entre mon temps et le temps qui s'écoula depuis la mort de Henri IV jusqu'à celle de Mazarin! Qu'est-ce que les troubles de 1648 comparés à cette Révolution, laquelle a dévoré l'ancien monde, dont elle mourra peut-être, en {p.232} ne laissant après elle ni vieille, ni nouvelle société? N'avais-je pas à peindre dans mes _Mémoires_ des tableaux d'une importance incomparablement au-dessus des scènes racontées par le duc de La Rochefoucauld? À Dieppe même, qu'est-ce que la nonchalante et voluptueuse idole de Paris séduit et rebelle, auprès de madame la duchesse de Berry? Les coups de canon qui annonçaient à la mer la présence de la veuve royale n'éclatent plus; la flatterie de poudre et de fumée n'a laissé sur le rivage que le gémissement des flots[199].
[Note 199: La duchesse de Berry, dans les derniers temps de la Restauration, avait mis à la mode la plage de Dieppe; elle y allait chaque année, avec ses enfants, dans la saison des bains de mer.]
Les deux filles de Bourbon, Anne-Geneviève et Marie-Caroline se sont retirées; les deux matelots de la chanson du poète plébéien s'abîmeront; Dieppe est vide de moi-même: c'était un autre _moi_, un _moi_ de mes premiers jours finis, qui jadis habita ces lieux, et ce _moi_ a succombé, car nos jours meurent avant nous. Ici vous m'avez vu, sous-lieutenant au régiment de Navarre, exercer des recrues sur les galets; vous m'y avez revu exilé sous Bonaparte; vous m'y rencontrerez de nouveau lorsque les journées de Juillet m'y surprendront. M'y voici encore; j'y reprends la plume pour continuer mes confessions.
Afin de nous reconnaître, il est utile de jeter un coup d'oeil sur l'état de mes _Mémoires_.
* * * * *
Il m'est arrivé ce qui arrive à tout entrepreneur qui travaille sur une grande échelle: j'ai, en premier lieu, élevé les pavillons des extrémités, puis, déplaçant {p.233} et replaçant çà et là mes échafauds, j'ai monté la pierre et le ciment des constructions intermédiaires; on employait plusieurs siècles à l'achèvement des cathédrales gothiques. Si le ciel m'accorde de vivre, le monument sera fini par mes diverses années; l'architecte, toujours le même, aura seulement changé d'âge. Du reste, c'est un supplice de conserver intact son être intellectuel, emprisonné dans une enveloppe matérielle usée. Saint Augustin, sentant son argile tomber, disait à Dieu: «Servez de tabernacle à mon âme.» et il disait aux hommes: «Quand vous m'aurez connu dans ce livre, priez pour moi.»
Il faut compter trente-six ans entre les choses qui commencent mes _Mémoires_ et celles qui m'occupent. Comment renouer avec quelque ardeur la narration d'un sujet rempli jadis pour moi de passion et de feu, quand ce ne sont plus des vivants avec qui je vais m'entretenir, quand il s'agit de réveiller des effigies glacées au fond de l'Éternité, de descendre dans un caveau funèbre pour y jouer à la vie? Ne suis-je pas moi-même quasi mort? Mes opinions ne sont-elles pas changées? Vois-je les objets du même point de vue? Ces événements personnels dont j'étais si troublé, les événements généraux et prodigieux qui les ont accompagnés ou suivis, n'en ont-ils pas diminué l'importance aux yeux du monde, ainsi qu'à mes propres yeux? Quiconque prolonge sa carrière sent se refroidir ses heures; il ne retrouve plus le lendemain l'intérêt qu'il portait à la veille. Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms et jusqu'à des personnages qui échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait palpiter mon coeur: vanité {p.234} de l'homme oubliant et oublié! Il ne suffit pas de dire aux songes, aux amours: «Renaissez!» pour qu'ils renaissent; on ne se peut ouvrir la région des ombres qu'avec le rameau d'or, et il faut une jeune main pour le cueillir.
Aucuns venants des Lares patries. (RABELAIS.)
Depuis huit ans enfermé dans la Grande-Bretagne, je n'avais vu que le monde anglais, si différent, surtout alors, du reste du monde européen. À mesure que le _packet-boat_ de Douvres approchait de Calais, au printemps de 1800, mes regards me devançaient au rivage. J'étais frappé de l'air pauvre du pays: à peine quelques mâts se montraient dans le port; une population en carmagnole et en bonnet de coton s'avançait au-devant de nous le long de la jetée: les vainqueurs du continent me furent annoncés par un bruit de sabots. Quand nous accostâmes le môle, les gendarmes et les douaniers sautèrent sur le pont, visitèrent nos bagages et nos passe-ports: en France, un homme est toujours suspect, et la première chose que l'on aperçoit dans nos affaires, comme dans nos plaisirs, est un chapeau à trois cornes ou une baïonnette.
Madame Lindsay nous attendait à l'auberge: le lendemain nous partîmes avec elle pour Paris, madame d'Aguesseau, une jeune personne sa parente, et moi. Sur la route, on n'apercevait presque point d'hommes; des femmes noircies et hâlées, les pieds nus, la tête découverte ou entourée d'un mouchoir, {p.235} labouraient les champs: on les eût prises pour des esclaves. J'aurais dû plutôt être frappé de l'indépendance et de la virilité de cette terre où les femmes maniaient le hoyau, tandis que les hommes maniaient le mousquet. On eût dit que le feu avait passé dans les villages; ils étaient misérables et à moitié démolis: partout de la boue ou de la poussière, du fumier et des décombres.
À droite et à gauche du chemin, se montraient des châteaux abattus; de leurs futaies rasées, il ne restait que quelques troncs équarris, sur lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d'enclos ébréchés, des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête et lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient barbouillées ces inscriptions républicaines déjà vieillies: LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ, OU LA MORT. Quelquefois on avait essayé d'effacer le mot MORT, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre, recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la barbarie et de la destruction du moyen âge.
En approchant de la capitale, entre Écouen et Paris, les ormeaux n'avaient point été abattus; je fus frappé de ces belles avenues itinéraires, inconnues au sol anglais. La France m'était aussi nouvelle que me l'avaient été autrefois les forêts de l'Amérique. Saint-Denis était découvert, les fenêtres en étaient brisées; la pluie pénétrait dans ses nefs verdies, et il n'avait plus de tombeaux: j'y ai vu, depuis, {p.236} les os de Louis XVI, les Cosaques, le cercueil du duc de Berry et le catafalque de Louis XVIII.
Auguste de Lamoignon vint au-devant de madame Lindsay: son élégant équipage contrastait avec les lourdes charrettes, les diligences sales, délabrées, traînées par des haridelles attelées de cordes, que j'avais rencontrées depuis Calais. Madame Lindsay demeurait aux Ternes. On me mit à terre sur le chemin de la Révolte, et je gagnai, à travers champs, la maison de mon hôtesse. Je demeurai vingt-quatre heures chez elle; j'y rencontrai un grand et gros monsieur Lasalle qui lui servait à arranger des affaires d'émigrés. Elle fit prévenir M. de Fontanes de mon arrivée; au bout de quarante-huit heures, il me vint chercher au fond d'une petite chambre que madame Lindsay m'avait louée dans une auberge, presque à sa porte.
C'était un dimanche: vers trois heures de l'après-midi, nous entrâmes à pied dans Paris par la barrière de l'Étoile. Nous n'avons pas une idée aujourd'hui de l'impression que les excès de la Révolution avaient faite sur les esprits en Europe, et principalement parmi les hommes absents de la France pendant la Terreur; il me semblait, à la lettre, que j'allais descendre aux enfers. J'avais été témoin, il est vrai, des commencements de la Révolution; mais les grands crimes n'étaient pas alors accomplis, et j'étais resté sous le joug des faits subséquents, tels qu'on les racontait au milieu de la société paisible et régulière de l'Angleterre.
M'avançant sous mon faux nom, et persuadé que je compromettais mon ami Fontanes, j'ouïs, à mon {p.237} grand étonnement, en entrant dans les Champs-Élysées, des sons de violon, de cor, de clarinette et de tambour. J'aperçus des _bastringues_ où dansaient des hommes et des femmes; plus loin, le palais des Tuileries m'apparut dans l'enfoncement de ses deux grands massifs de marronniers. Quant à la place Louis XV, elle était nue; elle avait le délabrement, l'air mélancolique et abandonné d'un vieil amphithéâtre; on y passait vite; j'étais tout surpris de ne pas entendre des plaintes; je craignais de mettre le pied dans un sang dont il ne restait aucune trace; mes yeux ne se pouvaient détacher de l'endroit du ciel où s'était élevé l'instrument de mort; je croyais voir en chemise, liés auprès de la machine sanglante, mon frère et ma belle-soeur: là était tombée la tête de Louis XVI. Malgré les joies de la rue, les tours des églises étaient muettes; il me semblait être rentré le jour de l'immense douleur, le jour du vendredi saint.
M. de Fontanes demeurait dans la rue Saint-Honoré, aux environs de Saint-Roch[200]. Il me mena chez lui, me présenta à sa femme, et me conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert, où je trouvai un abri provisoire: je fus reçu comme un voyageur dont on avait entendu parler.
[Note 200: Les lettres adressées par Chateaubriand au _citoyen Fontanes_, en 1800 et 1801, portent cette suscription: _Rue Saint-Honoré, près le passage Saint-Roch_, ou bien: _Rue Saint-Honoré, nº 85, près de la rue Neuve-du-Luxembourg_.]
Le lendemain, j'allai à la police, sous le nom de La Sagne, déposer mon passe-port étranger et recevoir en échange, pour rester à Paris, une permission {p.238} qui fut renouvelée de mois en mois. Au bout de quelques jours, je louai un entre-sol rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.
J'avais apporté le _Génie du christianisme_ et les premières feuilles de cet ouvrage, imprimées à Londres. On m'adressa à M. Migneret[201], digne homme, qui consentit à se charger de recommencer l'impression interrompue et à me donner d'avance quelque chose pour vivre. Pas une âme ne connaissait mon _Essai sur les révolutions_, malgré ce que m'en avait mandé M. Lemierre. Je déterrai le vieux philosophe Delisle de Sales, qui venait de publier son _Mémoire en faveur de Dieu_, et je me rendis chez Ginguené. Celui-ci était logé rue de Grenelle-Saint-Germain, près de l'hôtel du Bon La Fontaine. On lisait encore sur la loge de son concierge: _Ici on s'honore du titre de citoyen, et on se tutoie. Ferme la porte, s'il vous plaît_. Je montai: M. Ginguené, qui me reconnut à peine, me parla du haut de la grandeur de tout ce qu'il était et avait été. Je me retirai humblement, et n'essayai pas de renouer des liaisons si disproportionnées.
[Note 201: Il avait sa librairie _rue Jacob, nº 1186_. On numérotait alors les maisons par quartier et non par rue.]
Je nourrissais toujours au fond du coeur les regrets et les souvenirs de l'Angleterre; j'avais vécu si longtemps dans ce pays que j'en avais pris les habitudes: je ne pouvais me faire à la saleté de nos maisons, de nos escaliers, de nos tables, à notre malpropreté, à notre bruit, à notre familiarité, à l'indiscrétion de notre bavardage: j'étais Anglais de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées; car si, comme on le prétend, lord Byron s'est inspiré quelquefois {p.239} de _René_ dans son _Childe-Harold_, il est vrai de dire aussi que huit années de résidence dans la Grande-Bretagne, précédées d'un voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l'expression de mes idées. Mais peu à peu je goûtai la sociabilité qui nous distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé, cette inattention à la fortune et aux noms, ce nivellement naturel de tous les rangs, cette égalité des esprits qui rend la société française incomparable et qui rachète nos défauts: après quelques mois d'établissement au milieu de nous, on sent qu'on ne peut plus vivre qu'à Paris.
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Je m'enfermai au fond de mon entre-sol, et je me livrai tout entier au travail. Dans les intervalles de repos, j'allais faire de divers côtés des reconnaissances. Au milieu du Palais-Royal, le Cirque avait été comblé; Camille Desmoulins ne pérorait plus en plein vent; on ne voyait plus circuler des troupes de prostituées, compagnes virginales de la déesse Raison, et marchant sous la conduite de David, costumier et corybante. Au débouché de chaque allée, dans les galeries, on rencontrait des hommes qui criaient des curiosités, _ombres chinoises, vues d'optique, cabinets de physique, bêtes étranges_; malgré tant de têtes coupées, il restait encore des oisifs. Du fond des caves du Palais-Marchand sortaient des éclats de musique, accompagnés du bourdon des grosses caisses: c'était peut-être là qu'habitaient ces géants que je cherchais {p.240} et que devaient avoir nécessairement produits des événements immenses. Je descendais; un bal souterrain s'agitait au milieu de spectateurs assis et buvant de la bière. Un petit bossu, planté sur une table, jouait du violon et chantait un hymne à Bonaparte, qui se terminait par ces vers:
Par ses vertus, par ses attraits, Il méritait d'être leur père!
On lui donnait un sou après la ritournelle. Tel est le fond de cette société humaine qui porta Alexandre et qui portait Napoléon.
Je visitais les lieux où j'avais promené les rêveries de mes premières années. Dans mes couvents d'autrefois, les clubistes avaient été chassés après les moines. En errant derrière le Luxembourg, je fus conduit à la Chartreuse; on achevait de la démolir.