Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 17
[Note 172: Henri-Richard _Vassall-Fox_, troisième lord _Holland_ (1773-1840). Il était le neveu du célèbre Charles Fox. Homme politique et l'un des membres influents du parti whig, il cultivait les lettres et avait fait paraître en 1806 un ouvrage sur la _Vie et les écrits de Lope de Vega_. Après sa mort, on a publié de lui: _Souvenirs de l'étranger_ et _Mémoires du parti whig à mon époque_.]
[Note 173: George _Canning_ (1770-1827), un des plus grands orateurs de l'Angleterre. Il avait un remarquable talent de versification, qu'il employa surtout à ridiculiser ses adversaires politiques. Sa parodie des _Brigands_ de Schiller et son poème sur la _Nouvelle morale_ sont deux satires mordantes dirigées contre les principes et les hommes de la Révolution française. Dans un autre ton, il a écrit une admirable pièce sur la mort de son fils aîné.]
[Note 174: John Wilson _Croker_ (1780-1857). Homme politique comme Canning et lord Holland, membre du parlement et, au besoin, membre d'un cabinet tory, il se livra néanmoins avec ardeur à ses goûts littéraires, multipliant les livres d'histoire et les écrits de circonstance, critique infatigable et poète à ses heures pour chanter les victoires anglaises, _Trafalgar_ ou _Talavera_. En 1809, pour répondre à la _Revue d'Edimbourg_, il avait, d'accord avec Walter Scott, Gifford, George Ellis, Frère et Southey, fondé la _Quaterly Review_, organe du parti tory. Il en fut, pendant de longues années, le principal rédacteur.]
Nul, dans une littérature vivante, n'est juge compétent que des ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à fond un idiome étranger, le lait de la nourrice vous manque, ainsi que les premières paroles qu'elle vous apprit à son sein et dans vos langes; certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglais et les Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques: ils adorent ce que nous méprisons, ils méprisent ce que nous adorons; ils n'entendent ni Racine, ni La Fontaine, ni même complètement Molière. C'est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, à Munich, à Leipzig, à Goettingue, à Cologne, de savoir ce qu'on y lit avec fureur et ce qu'on n'y lit pas.
Quand le mérite d'un auteur consiste spécialement dans la diction, un étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. Plus le talent est intime, individuel, national, plus ses mystères échappent à l'esprit qui n'est pas, pour ainsi dire, _compatriote_ de ce talent. Nous admirons sur parole les Grecs et les Romains; {p.201} notre admiration nous vient de tradition, et les Grecs et les Romains ne sont pas là pour se moquer de nos jugements de barbares. Qui de nous se fait une idée de l'harmonie de la prose de Démosthène et de Cicéron, de la cadence des vers d'Alcée et d'Horace, telles qu'elles étaient saisies par une oreille grecque et latine? On soutient que les beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays: oui, les beautés de sentiment et de pensée; non les beautés de style. Le style n'est pas, comme la pensée, cosmopolite: il a une terre natale, un ciel, un soleil à lui.
Burns, Mason, Cowper moururent pendant mon émigration à Londres, avant 1800 et en 1800[175]; ils finissaient le siècle; je le commençais. Darwin et Beattie moururent deux ans après mon retour de l'exil[176].
[Note 175: La mort de Burns est du 21 juillet 1796 et celle de Cowper du 25 avril 1800; William Mason, auteur du _Jardin anglais_, poème descriptif en quatre livres, mourut en 1797.]
[Note 176: Darwin mourut le 18 août 1802, et Beattie en 1803.--Erasmus _Darwin_ (1731-1802), médecin et poète, auteur du _Jardin botanique, des Amours des plantes_ et du _Temple de la nature_. Son petit-fils, Charles-Robert Darwin, a conquis, à son tour, une grande célébrité par son livre sur l'_Origine des espèces par voie de sélection naturelle_ (1859).--James _Beattie_ (1735-1803) a publié, outre son poème du _Ménestrel_, plusieurs ouvrages de philosophie morale. Chateaubriand, dans son _Essai sur la littérature anglaise_, lui a consacré tout un chapitre.]
Beattie avait annoncé l'ère nouvelle de la lyre. Le _Minstrel_, ou le _Progrès du génie_, est la peinture des premiers effets de la muse sur un jeune barde, lequel ignore encore le souffle dont il est tourmenté. Tantôt le poète futur va s'asseoir au bord de la mer pendant une tempête; tantôt il quitte les jeux du village pour {p.202} écouter à l'écart, dans le lointain, le son des musettes.
Beattie a parcouru la série entière des rêveries et des idées mélancoliques, dont cent autres poètes se sont crus les _discoverers_. Beattie se proposait de continuer son poème; en effet, il en a écrit le second chant: Edwin entend un soir une voix grave s'élevant du fond d'une vallée; c'est celle d'un solitaire qui, après avoir connu les illusions du monde, s'est enseveli dans cette retraite, pour y recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite instruit le jeune _minstrel_ et lui révèle le secret de son génie. L'idée était heureuse; l'exécution n'a pas répondu au bonheur de l'idée. Beattie était destiné à verser des larmes; la mort de son fils brisa son coeur paternel: comme Ossian après la perte de son Oscar, il suspendit sa harpe aux branches d'un chêne. Peut-être le fils de Beattie était-il ce jeune _minstrel_ qu'un père avait chanté et dont il ne voyait plus les pas sur la montagne.
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On retrouve dans les vers de lord Byron des imitations frappantes du _Minstrel_: à l'époque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait l'école de Harrow, dans un village à dix milles de Londres. Il était enfant, j'étais jeune et aussi inconnu que lui; il avait été élevé sur les bruyères de l'Écosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes de la Bretagne, au bord de la mer; il aima d'abord la Bible et Ossian, comme je les aimai[177]; il chanta dans Newstead-Abbey {p.203} les souvenirs de l'enfance, comme je les chantai dans le château de Combourg:
«Lorsque j'explorais, jeune montagnard, la noire bruyère, et gravissais ta cime penchée, ô Morven couronné de neige, pour m'ébahir au torrent qui tonnait au-dessous de moi, ou aux vapeurs de la tempête qui s'amoncelaient à mes pieds[178]...»
[Note 177: On lit dans la préface des _Mélanges_ de Chateaubriand (_OEuvres complètes_, t. XXII), au sujet d'Ossian «Lorsqu'en 1793 la révolution me jeta en Angleterre, j'étais grand partisan du Barde écossais: j'aurais, la lance au poing, soutenu son existence envers et contre tous, comme celle du vieil Homère. Je lus avec avidité une foule de poèmes inconnus en France, lesquels, mis en lumière par divers auteurs, étaient indubitablement, à mes yeux, du père d'Oscar, tout aussi bien que les manuscrits runiques de Macpherson. Dans l'ardeur de mon admiration et de mon zèle, tout malade et tout occupé que j'étais, je traduisis quelques productions _ossianiques_ de John Smith. Smith n'est pas l'inventeur du genre; il n'a pas la noblesse et la verve épique de Macpherson; mais peut-être son talent a-t-il quelque chose de plus élégant et de plus tendre... J'avais traduit Smith presque en entier: Je ne donne que les trois poèmes de _Dargo_, de _Duthona_ et de _Gaul_...»]
[Note 178: C'est le début de l'une des pièces du recueil publié par lord Byron en 1807 sous ce titre: _Heures de paresse_. Le poète n'avait encore que dix-neuf ans.]
Dans mes courses aux environs de Londres, lorsque j'étais si malheureux, vingt fois j'ai traversé le village de Harrow, sans savoir quel génie il renfermait. Je me suis assis dans le cimetière, au pied de l'orme sous lequel, en 1807, lord Byron écrivait ces vers, au moment où je revenais de la Palestine:
Spot of my youth! whose hoary branches sigh, Swept by the breeze that fans thy cloudless sky, etc.
«Lieu de ma jeunesse, où soupirent les branches chenues, effleurées par la brise qui rafraîchit ton {p.204} ciel sans nuage! Lieu où je vague aujourd'hui seul, moi qui souvent ai foulé, avec ceux que j'aimais, ton gazon mol et vert; quand la destinée glacera ce sein qu'une fièvre dévore, quand elle aura calmé les soucis et les passions;... ici où il palpita, ici mon coeur pourra reposer. Puissé-je m'endormir où s'éveillèrent mes espérances,... mêlé à la terre où coururent mes pas,... pleuré de ceux qui furent en société avec mes jeunes années, oublié du reste du monde![179]»
[Note 179: _Vers écrits sous un ormeau dans le cimetière d'Harrow_ et datés du 2 septembre 1807. C'est par cette pièce que se terminent les _Heures de paresse_.]
Et moi je dirai: Salut, antique ormeau, au pied duquel Byron enfant s'abandonnait aux caprices de son âge, alors que je rêvais _René_ sous ton ombre, sous cette même ombre où plus tard le poète vint à son tour rêver _Childe-Harold!_ Byron demandait au cimetière, témoin des premiers jeux de sa vie, une tombe ignorée: inutile prière que n'exaucera point la gloire. Cependant Byron n'est plus ce qu'il a été; je l'avais trouvé de toutes parts vivant à Venise: au bout de quelques années, dans cette même ville où je trouvais son nom partout, je l'ai retrouvé effacé et inconnu partout. Les échos du Lido ne le répètent plus, et si vous le demandez à des Vénitiens, ils ne savent plus de qui vous parlez. Lord Byron est entièrement mort pour eux; ils n'entendent plus les hennissements de son cheval: il en est de même à Londres, où sa mémoire périt. Voilà ce que nous devenons.
Si j'ai passé à Harrow sans savoir que lord Byron {p.205} enfant y respirait, des Anglais ont passé à Combourg sans se douter qu'un petit vagabond, élevé dans ces bois, laisserait quelque trace. Le voyageur Arthur Young, traversant Combourg, écrivait:
«Jusqu'à Combourg (de Pontorson) le pays a un aspect sauvage; l'agriculture n'y est pas plus avancée que chez les Hurons, ce qui paraît incroyable dans un pays enclos; le peuple y est presque aussi sauvage que le pays, et la ville de Combourg, une des places les plus sales et les plus rudes que l'on puisse voir: des maisons de terre sans vitres, et un pavé si rompu qu'il arrête les passagers, mais aucune aisance.--Cependant il s'y trouve un château, et il est même habité. Qui est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette habitation, qui a des nerfs assez forts pour résider au milieu de tant d'ordures et de pauvreté? Au-dessous de cet amas hideux de misère est un beau lac environné d'enclos bien boisés[180].»
[Note 180: _Voyage en France, en Espagne et en Italie pendant les années 1787-1789_, par Arthur Young.]
Ce M. de Chateaubriand était mon père; la retraite qui paraissait si hideuse à l'agronome de mauvaise humeur n'en était pas moins une belle et noble demeure, quoique sombre et grave. Quant à moi, faible plant de lierre commençant à grimper au pied de ces tours sauvages, M. Young eût-il pu m'apercevoir, lui qui n'était occupé que de la revue de nos moissons?
Qu'il me soit permis d'ajouter à ces pages, écrites en Angleterre en 1822, ces autres pages écrites en 1824 et 1840: elles achèveront le morceau de lord {p.206} Byron; ce morceau se trouvera surtout complété quand on aura lu ce que je redirai du grand poète en passant à Venise.
Il y aura peut-être quelque intérêt à remarquer dans l'avenir la rencontre des deux chefs de la nouvelle école française et anglaise, ayant un même fonds d'idées, des destinées, sinon des moeurs, à peu près pareilles: l'un pair d'Angleterre, l'autre pair de France, tous deux voyageurs dans l'Orient, assez souvent l'un près de l'autre, et ne se voyant jamais: seulement la vie du poète anglais a été mêlée à de moins grands événements que la mienne.
Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce: dans _Childe-Harold_, il semble embellir de ses propres couleurs les descriptions de l'_Itinéraire_. Au commencement de mon pèlerinage, je reproduis l'adieu du sire de Joinville à son château; Byron dit un égal adieu à sa demeure gothique.
Dans _les Martyrs_, Eudore part de la Messénie pour se rendre à Rome: «Notre navigation fut longue, dit-il,... nous vîmes tous ces promontoires marqués par des temples ou des tombeaux... Mes jeunes compagnons n'avaient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter, et ils ne comprirent rien aux débris qu'ils avaient sous les yeux; moi, je m'étais déjà assis, avec le prophète, sur les ruines des villes désolées, et Babylone m'enseignait Corinthe[181].»
[Note 181: _Les Martyrs_, livre IV.]
Le poète anglais est comme le prosateur français, derrière la lettre de Sulpicius à Cicéron[182];--une {p.207} rencontre si parfaite m'est singulièrement glorieuse, puisque j'ai devancé le chantre immortel au rivage où nous avons eu les mêmes souvenirs, et où nous avons commémoré les mêmes ruines.
[Note 182: _Lettres_ de Cicéron, lib. IV, épist. V, _ad Familiares_.]
J'ai encore l'honneur d'être en rapport avec lord Byron, dans la description de Rome: _les Martyrs_ et ma _Lettre sur la campagne romaine_ ont l'inappréciable avantage, pour moi, d'avoir deviné les aspirations d'un beau génie.
Les premiers traducteurs, commentateurs et admirateurs de lord Byron se sont bien gardés de faire remarquer que quelques pages de mes ouvrages avaient pu rester un moment dans les souvenirs du peintre de _Childe-Harold_; ils auraient cru ravir quelque chose à son génie. Maintenant que l'enthousiasme s'est un peu calmé, on me refuse moins cet honneur. Notre immortel chansonnier, dans le dernier volume de ses _Chansons_, a dit: «Dans un des couplets qui précèdent celui-ci, je parle des _lyres_ que la France doit à M. de Chateaubriand. Je ne crains pas que ce vers soit démenti par la nouvelle école poétique, qui, née sous les ailes de l'aigle, s'est, avec raison, glorifiée souvent d'une telle origine. L'influence de l'auteur du _Génie du christianisme_ s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de _Childe-Harold_ est de la famille de René.»
Dans un excellent article sur lord Byron, M. Villemain[183] a renouvelé la remarque de M. de Béranger: {p.208} Quelques pages incomparables de _René_, dit-il, avaient, il est vrai, épuisé ce caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renouvelait de génie.»
[Note 183: Il s'agit ici, non précisément d'un article, mais d'une _Notice sur lord Byron_, publiée dans la _Biographie universelle_ de Michaud, et reproduite dans les _Études de littérature ancienne et étrangère_, par M. Villemain.]
Ce que je viens de dire sur les affinités d'imagination et de destinée entre le chroniqueur de _René_ et le chantre de _Childe-Harold_ n'ôte pas un seul cheveu à la tête du barde immortel. Que peut à la muse de la _Dee_, portant une lyre et des ailes, ma muse pédestre et sans luth? Lord Byron vivra, soit qu'enfant de son siècle comme moi, il en ait exprimé, comme moi et comme Goethe avant nous, la passion et le malheur; soit que mes périples et le falot de ma barque gauloise aient montré la route au vaisseau d'Albion sur des mers inexplorées.
D'ailleurs, deux esprits d'une nature analogue peuvent très bien avoir des conceptions pareilles sans qu'on puisse leur reprocher d'avoir marché servilement dans les mêmes voies. Il est permis de profiter des idées et des images exprimées dans une langue étrangère, pour en enrichir la sienne: cela s'est vu dans tous les siècles et dans tous les temps. Je reconnais tout d'abord que, dans ma première jeunesse, _Ossian_, _Werther_, _les Rêveries du promeneur solitaire_, _les Études de la nature_, ont pu s'apparenter à mes idées; mais je n'ai rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où je me délectais.
S'il était vrai que _René_ entrât pour quelque chose dans le fond du personnage unique mis en scène {p.209} sous des noms divers dans _Childe-Harold_, _Conrad_, _Lara_, _Manfred_, le _Giaour_; si, par hasard, lord Byron m'avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la faiblesse de ne jamais me nommer? J'étais donc un de ces pères qu'on renie quand on est arrivé au pouvoir? Lord Byron peut-il m'avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français ses contemporains? N'a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les journaux anglais, comme les journaux français, ont retenti vingt ans auprès de lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le _New-Times_ a fait un parallèle de l'auteur du _Génie du christianisme_ et de l'auteur de _Childe-Harold_?
Point d'intelligence, si favorisée qu'elle soit, qui n'ait ses susceptibilités, ses défiances: on veut garder le sceptre, on craint de le partager, on s'irrite des comparaisons. Ainsi, un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la _Littérature_[184]. Grâce à Dieu, m'estimant à ma juste valeur, je n'ai jamais prétendu à l'empire; comme je ne crois qu'à la vérité religieuse dont la liberté est une forme, je n'ai pas plus de foi en moi qu'en toute autre chose ici-bas. Mais je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai admiré; c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame de Staël et pour lord Byron. Quoi de plus doux que l'admiration? c'est de l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au {p.210} culte; on se sent pénétré de reconnaissance pour la divinité qui étend les bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mélange de crainte ou d'envie.
[Note 184: _De la littérature considérée dans ses rapports avec l'état moral et politique des nations_, par Mme de Staël. Le livre de Mme de Staël ayant paru en 1800, avant _Atala_ et le _Génie du christianisme_, celle-ci était assurément excusable de n'avoir point nommé Chateaubriand, et elle eût pu lui répondre:
Comment l'aurais-je fait si vous n'étiez pas né?]
Au surplus, la petite chicane que je fais dans ces _Mémoires_ au plus grand poète que l'Angleterre ait eu depuis Milton ne prouve qu'une chose: le haut prix que j'aurais attaché au souvenir de sa muse.
Lord Byron a ouvert une déplorable école: je présume qu'il a été aussi désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance, que je le suis des René qui rêvent autour de moi.
La vie de lord Byron est l'objet de beaucoup d'investigations et de calomnies: les jeunes gens ont pris au sérieux des paroles magiques; les femmes se sont senties disposées à se laisser séduire, avec frayeur, par ce _monstre_, à consoler ce Satan solitaire et malheureux. Qui sait? il n'avait peut-être pas trouvé la femme qu'il cherchait, une femme assez belle, un coeur aussi vaste que le sien. Byron, d'après l'opinion fantasmagorique, est l'ancien serpent séducteur et corrupteur, parce qu'il voit la corruption de l'espèce humaine; c'est un génie fatal et souffrant, placé entre les mystères de la matière et de l'intelligence, qui ne trouve point de mot à l'énigme de l'univers, qui regarde la vie comme une affreuse ironie sans cause, comme un sourire pervers du mal; c'est le fils du désespoir, qui méprise et renie, qui, portant en soi-même une incurable plaie, se venge en menant à la douleur par la volupté tout ce qui l'approche; c'est un homme qui n'a point passé par l'âge {p.211} de l'innocence, qui n'a jamais eu l'avantage d'être rejeté et maudit de Dieu; un homme qui, sorti réprouvé du sein de la nature, est le damné du néant.
Tel est le Byron des imaginations échauffées: ce n'est point, ce me semble, celui de la vérité.
Deux hommes différents, comme dans la plupart des hommes, sont unis dans lord Byron: l'homme de la _nature_ et l'homme du _système_. Le poète, s'apercevant du rôle que le public lui faisait jouer, l'a accepté et s'est mis à maudire le monde qu'il n'avait pris d'abord qu'en rêverie: cette marche est sensible dans l'ordre chronologique de ses ouvrages.
Quant à son _génie_, loin d'avoir l'étendue qu'on lui attribue, il est assez réservé; sa pensée poétique n'est qu'un gémissement, une plainte, une imprécation; en cette qualité, elle est admirable: il ne faut pas demander à la lyre ce qu'elle pense, mais ce qu'elle chante.
Quant à son _esprit_, il est sarcastique et varié, mais d'une nature qui agite et d'une influence funeste: l'écrivain avait bien lu Voltaire, et il l'imite.
Lord Byron, doué de tous les avantages, avait peu de chose à reprocher à sa naissance; l'accident même qui le rendait malheureux et qui rattachait ses supériorités à l'infirmité humaine n'aurait pas dû le tourmenter, puisqu'il ne l'empêchait pas d'être aimé. Le chantre immortel connut par lui-même combien est vraie la maxime de Zénon: «La voix est la fleur de la beauté.»
Une chose déplorable, c'est la rapidité avec laquelle les renommées fuient aujourd'hui. Au bout de quelques {p.212} années, que dis-je? de quelques mois, l'engouement disparaît; le dénigrement lui succède. On voit déjà pâlir la gloire de lord Byron; son génie est mieux compris de nous; il aura plus longtemps des autels en France qu'en Angleterre. Comme Childe-Harold excelle principalement à peindre les sentiments particuliers de l'individu, les Anglais, qui préfèrent les sentiments communs à tous, finiront par méconnaître le poète dont le cri est si profond et si triste. Qu'ils y prennent garde: s'ils brisent l'image de l'homme qui les a fait revivre, que leur restera-t-il?
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Lorsque j'écrivis, pendant mon séjour à Londres, en 1822, mes sentiments sur lord Byron, il n'avait plus que deux ans à vivre sur la terre: il est mort en 1824, à l'heure où les désenchantements et les dégoûts allaient commencer pour lui. Je l'ai précédé dans la vie; il m'a précédé dans la mort; il a été appelé avant son tour; mon numéro primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier. Childe-Harold aurait dû rester: le monde me pouvait perdre sans s'apercevoir de ma disparition. J'ai rencontré, en continuant ma route, madame Guiccioli[185] à Rome, {p.213} lady Byron[186] à Paris. La faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues: la première avait peut-être trop de réalités, la seconde pas assez de songes.