Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 16
[Note 142: Tobias-George _Smollett_ (1721-1771), poète, romancier, historien. Son _Histoire complète d'Angleterre, depuis la descente de Jules-César jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle_ (1748), continuée ensuite jusqu'en 1760, a été traduite en français par Targe (1759-1768, 24 vol. in-12). La partie qui va de la Révolution de 1688 à la mort de George II (1760) s'imprime ordinairement à la suite de Hume, à titre de complément.]
[Note 143: Édouard _Gibbon_ (1737-1794). Son _Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain_, publiée de 1776 à 1788, a été plusieurs fois traduite en français.]
[Note 144: Le Dr William _Robertson_ (1721-1793). On lui doit une _Histoire d'Écosse pendant les règnes de la reine Marie et du roi Jacques VI jusqu'à son avènement au trône d'Angleterre_; une _Histoire d'Amérique_ et une _Histoire de Charles-Quint, avec une Esquisse de l'état politique et social de l'Europe, au temps de son avènement_.]
Pour ce qui regarde les poètes, les _elegant Extracts_ servaient d'exil à quelques pièces de Dryden; on ne pardonnait point aux rimes de Pope, bien qu'on visitât sa maison à Twickenham et que l'on coupât des morceaux du saule pleureur planté par lui, et dépéri comme sa renommée.
Blair[145] passait pour un critique ennuyeux à la française: on le mettait bien au-dessous de Johnson[146]. Quant au vieux _Spectator_[147], il était au grenier.
[Note 145: Hugues _Blair_ (1718-1801). Il avait publié, en 1783, un cours de rhétorique et de belles-lettres.]
[Note 146: Samuel Johnson (1709-1784). Son _Dictionnaire anglais_ (1755) est resté classique.]
[Note 147: Le _Spectator_, fondé en 1711, par Steele et Addison, a paru pendant deux ans, de janvier 1711 à décembre 1712. Cette feuille était censée rédigée par les membres d'un club, dont le Spectateur n'était que le secrétaire. Parmi les personnages ainsi inventés se trouvait un sir Roger de Caverley, type du bon vieux gentilhomme campagnard, qu'Addison adopta et qui devint, sous sa plume, un personnage exquis.]
Les ouvrages politiques anglais ont peu d'intérêt pour nous. Les traités économiques sont moins circonscrits; les calculs sur la richesse des nations, sur l'emploi des capitaux, sur la balance du commerce, s'appliquent en partie aux sociétés européennes.
Burke[148] sortait de l'individualité nationale politique: {p.189} en se déclarant contre la Révolution française; il entraîna son pays dans cette longue voie d'hostilités qui aboutit aux champs de Waterloo.
[Note 148: Edmond _Burke_ (1730-1797). Quoique le principal orateur du parti whig, il se prononça avec ardeur contre la Révolution française, dont il fut, avec Joseph de Maistre, le plus éloquent adversaire. Ses _Réflexions sur la Révolution de France_, publiées en 1790, furent un événement européen.]
Toutefois, de grandes figures demeuraient. On retrouvait partout Milton et Shakespeare. Montmorency, Biron, Sully, tour à tour ambassadeurs de France auprès d'Élisabeth et de Jacques Ier, entendirent-ils jamais parler d'un baladin, acteur dans ses propres farces et dans celles des autres? Prononcèrent-ils jamais le nom, si barbare en français, de Shakespeare? Soupçonnèrent-ils qu'il y eût là une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs, viendraient s'abîmer? Eh bien! le comédien chargé du rôle du spectre, dans _Hamlet_, était le grand fantôme, l'ombre du moyen âge qui se levait sur le monde, comme l'astre de la nuit, au moment où le moyen âge achevait de descendre parmi les morts: siècles énormes que Dante ouvrit et que ferma Shakespeare.
Dans le _Précis historique_ de Whitelocke[149], contemporain du chantre du _Paradis perdu_, on lit: «Un certain aveugle, nommé Milton, secrétaire du Parlement pour les dépêches latines.» Molière, l'_histrion_, jouait son _Pourceaugnac_, de même que Shakspeare, le _bateleur_, grimaçait son _Falstaff_.
[Note 149: Balstrode _Whitelocke_ (1605-1676). Il joua un rôle important dans le parti parlementaire, pendant la Révolution d'Angleterre, et a laissé des Mémoires (_Memorials of the english affairs_), qui constituent de bons matériaux pour l'histoire de son temps.]
Ces voyageurs voilés, qui viennent de fois à autre {p.190} s'asseoir à notre table, sont traités par nous en hôtes vulgaires; nous ignorons leur nature jusqu'au jour de leur disparition. En quittant la terre, ils se transfigurent, et nous disent comme l'envoyé du ciel à Tobie: «Je suis l'un des sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Mais si elles sont méconnues des hommes à leur passage, ces divinités ne se méconnaissent point entre elles. «Qu'a besoin mon Shakespeare, dit Milton, pour ses os vénérés, de pierres entassées par le travail d'un siècle?» Michel-Ange, enviant le sort et le génie de Dante, s'écrie:
Pur fuss' io tal. . . Per l' aspro esilio suo con sua virtute Darei del mondo più felice stato.
«Que n'ai-je été tel que lui! Pour son dur exil avec sa vertu, je donnerais toutes les félicités de la terre!»
Le Tasse célèbre Camoëns encore presque ignoré, et lui sert de _renommée_. Est-il rien de plus admirable que cette société d'illustres égaux se révélant les uns aux autres par des signes, se saluant et s'entretenant ensemble dans une langue d'eux seuls comprise?
Shakespeare était-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les Prières, filles de Jupiter? S'il l'était en effet, le _Boy_ de Stratford, loin d'être honteux de son infirmité, ainsi que Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler à l'une de ses maîtresses:
..... lame by fortune's dearest spite.
{p.191} «Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune.»
Shakespeare aurait eu beaucoup d'amours, si l'on en comptait un par sonnet. Le créateur de Desdémone et de Juliette vieillissait sans cesser d'être amoureux. La femme inconnue à laquelle il s'adresse en vers charmants était-elle fière et heureuse d'être l'objet des sonnets de Shakspeare? On peut en douter: la gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme; ils la parent et ne peuvent l'embellir.
«Ne pleurez pas longtemps pour moi quand je serai mort, dit le tragique anglais à sa maîtresse. Si vous lisez ces mots, ne vous rappelez pas la main qui les a tracés; je vous aime tant que je veux être oublié dans vos doux souvenirs, si en pensant à moi vous pouviez être malheureuse. Oh! si vous jetez un regard sur ces lignes, quand peut-être je ne serai plus qu'une masse d'argile, ne redites pas même mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie[150].»
[Note 150: C'est la traduction abrégée du sonnet LXXI de Shakespeare. Chateaubriand n'a traduit ni les trois premiers, ni les deux derniers vers.]
Shakespeare aimait, mais il ne croyait pas plus à l'amour qu'il ne croyait à autre chose: une femme pour lui était un oiseau, une brise, une fleur, chose qui charme et passe. Par l'insouciance ou l'ignorance de sa renommée, par son état, qui le jetait à l'écart de la société, en dehors des conditions où il ne pouvait atteindre, il semblait avoir pris la vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir rapide et doux.
{p.192} Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines chassés de leur cloître, lesquels avaient vu Henri VIII, ses réformes, ses destructions de monastères, ses _fous_, ses épouses, ses maîtresses, ses bourreaux. Lorsque le poète quitta la vie, Charles Ier comptait seize ans.
Ainsi, d'une main, Shakespeare avait pu toucher les têtes blanchies que menaça le glaive de l'avant-dernier des Tudors, de l'autre, la tête brune du second des Stuarts, que la hache des parlementaires devait abattre. Appuyé sur ces fronts tragiques, le grand tragique s'enfonça dans la tombe; il remplit l'intervalle des jours où il vécut de ses spectres, de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses femmes infortunées, afin de joindre, par des fictions analogues, les réalités du passé aux réalités de l'avenir.
Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l'aliment de la pensée; ces génies-mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l'antiquité: Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile, sont ses fils. Dante a engendré l'Italie moderne, depuis Pétrarque jusqu'au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises; Montaigne, La Fontaine, Molière, viennent de sa descendance. L'Angleterre est toute Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott.
On renie souvent ces maîtres suprêmes; on se révolte contre eux; on compte leurs défauts; on les accuse d'ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs {p.193} dépouilles; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout tient de leurs couleurs; partout s'impriment leurs traces; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lumière; ils sèment des idées, germes de mille autres; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts: leurs oeuvres sont les mines ou les entrailles de l'esprit humain.
De tels génies occupent le premier rang; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes sorties d'une seule souche, dont les autres ne sont que des rameaux. Donnons-nous de garde d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas si nous rencontrons, nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonier de l'abîme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l'épuisement des cataractes du ciel: pieux enfants, bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.
Shakespeare, de son vivant, n'a jamais pensé à vivre après sa vie: que lui importe aujourd'hui mon cantique d'admiration? En admettant toutes les suppositions, en raisonnant d'après les vérités ou les erreurs dont l'esprit humain est pénétré ou imbu, {p.194} que fait à Shakespeare une renommée dont le bruit ne peut monter jusqu'à lui? Chrétien? au milieu des félicités éternelles, s'occupe-t-il du néant du monde? Déiste? dégagé des ombres de la matière, perdu dans les splendeurs de Dieu, abaisse-t-il un regard sur le grain de sable où il a passé? Athée? il dort de ce sommeil sans souffle et sans réveil qu'on appelle la mort. Rien donc de plus vain que la gloire au delà du tombeau, à moins qu'elle n'ait fait vivre l'amitié, qu'elle n'ait été utile à la vertu, secourable au malheur, et qu'il ne nous soit donné de jouir dans le ciel d'une idée consolante, généreuse, libératrice, laissée par nous sur la terre.
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Les romans, à la fin du siècle dernier, avaient été compris dans la proscription générale. Richardson[151] dormait oublié; ses compatriotes trouvaient dans son style des traces de la société inférieure au sein de laquelle il avait vécu. Fielding[152] se soutenait; Sterne[153], entrepreneur d'originalité, était passé. On lisait encore _le Vicaire de Wakefield_[154].
[Note 151: Samuel _Richardson_ (1689-1761). Il n'a publié que trois romans, mais qui eurent tous les trois une vogue prodigieuse, _Paméla ou la Vertu récompensée_ (1740), _Clarisse Harlowe_ (1748), l'_Histoire de sir Charles Grandison_ (1753). Leur succès fut peut-être encore plus grand en France qu'en Angleterre.]
[Note 152: Henry _Fielding_ (1707-1754), auteur de _Joseph Andrews_, de _Jonathan Wild_, d'_Amélia_ et de _Tom Jones_. Ce dernier roman est un chef-d'oeuvre, qui a été rarement égalé. Lord Byron n'a pas craint d'appeler Fielding «l'Homère en prose de la nature humaine».]
[Note 153: Laurence _Sterne_ (1713-1768) auteur de _Tristram Shandy_ et du _Voyage sentimental_.]
[Note 154: _Le Vicaire de Wakefield_, d'Olivier Goldsmith, avait paru en 1766.]
{p.195} Si Richardson n'a pas de style (ce dont nous ne sommes pas juges, nous autres étrangers), il ne vivra pas, parce que l'on ne vit que par le style. En vain on se révolte contre cette vérité: l'ouvrage le mieux composé, orné de portraits d'une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfections, est mort-né si le style manque. Le style, et il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas; c'est le don du ciel, c'est le talent. Mais si Richardson n'a été abandonné que pour certaines locutions bourgeoises, insupportables à une société élégante, il pourra renaître; la révolution qui s'opère, en abaissant l'aristocratie et en élevant les classes moyennes, rendra moins sensibles ou fera disparaître les traces des habitudes de ménage et d'un langage inférieur.
De _Clarisse_ et de _Tom Jones_ sont sorties les deux principales branches de la famille des romans modernes anglais, les romans à tableaux de famille et drames domestiques, les romans à aventures et à peinture de la société générale. Après Richardson, les moeurs de l'_ouest_ de la ville firent une irruption dans le domaine des fictions: les romans se remplirent de châteaux, de lords et de ladies, de scènes aux eaux, d'aventures aux courses de chevaux, au bal, à l'Opéra, au Ranelagh, avec un _chit-chat_, un caquetage qui ne finissait plus. La scène ne tarda pas à se transporter en Italie; les amants traversèrent les Alpes avec des périls effroyables et des douleurs d'âme à attendrir les lions: _le lion répandit des pleurs!_ un jargon de bonne compagnie fut adopté.
Dans ces milliers de romans qui ont inondé l'Angleterre depuis un demi-siècle, deux ont gardé leur {p.196} place: _Caleb Williams_ et _le Moine_[155]. Je ne vis point Godwin pendant ma retraite à Londres; mais je rencontrai deux fois Lewis. C'était un jeune membre des Communes, fort agréable, et qui avait l'air et les manières d'un Français. Les ouvrages d'Anne Radcliffe[156] font une espèce à part. Ceux de mistress Barbauld[157], de miss Edgeworth[158], de miss Burney[159], etc., ont, dit-on, des chances de vivre. «Il y devroit, dit Montaigne, avoir coertion des lois contre les _escrivains_ ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéans. On banniroit des mains de notre peuple et moy et cent autres. L'escrivaillerie semble être quelque symptosme d'un siècle desbordé.»
[Note 155: _Caleb William_, par William Godwin, fut publié en 1794; _le Moine_, par Matthew-Gregory Lewis, parut en 1795.]
[Note 156: Anne _Ward_, dame _Radcliffe_ (1764-1823). Le plus célèbre de ses romans, _les Mystères d'Udolphe_, est de 1794.]
[Note 157: Anna-Loetitia _Aikin_, Miss Barbauld (1743-1825). On lui doit une édition des _Romanciers anglais_, en 50 volumes.]
[Note 158: Miss Maria _Edgeworth_ (1766-1849). Ses _Contes populaires_, ses _Contes de la vie fashionable_, et ses nombreux romans témoignent d'une rare puissance d'invention et d'une véritable originalité.]
[Note 159: Miss Francis _Burney_, madame d'_Arblay_ (1752-1840). Son premier roman, _Évelina ou l'entrée d'une jeune dame dans le monde_, publié en 1778, sous le voile de l'anonyme, eut une vogue considérable. Les deux qui suivirent, _Cecilia_ (1782) et _Camilla_ (1796) n'obtinrent pas moins de succès. Elle avait épousé, en 1793, un émigré français, M. d'Arblay, colonel d'artillerie.]
Mais ces écoles diverses de romanciers sédentaires, de romanciers voyageurs en diligence ou en calèche, de romanciers de lacs et de montagnes, de ruines et de fantômes, de romanciers de villes et de salons, sont venues se perdre dans la nouvelle école de {p.197} Walter Scott, de même que la poésie s'est précipitée sur les pas de lord Byron.
L'illustre peintre de l'Écosse débuta dans la carrière des lettres, lors de mon exil à Londres, par la traduction du _Berlichingen_ de Goethe[160]. Il continua à se faire connaître par la poésie, et la pente de son génie le conduisit enfin au roman. Il me semble avoir créé un genre faux; il a perverti le roman et l'histoire: le romancier s'est mis à faire des romans historiques, et l'historien des histoires romanesques. Si, dans Walter Scott, je suis obligé de passer quelquefois des conversations interminables, c'est ma faute, sans doute; mais un des grands mérites de Walter Scott, à mes yeux, c'est de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde[161]. Il faut de plus grands efforts de talent pour intéresser en restant dans l'ordre que pour plaire en passant toute mesure; il est moins facile de régler le coeur que de le troubler.
[Note 160: La traduction du _Goetz de Berlichingen_, de Goethe, parut en 1799.]
[Note 161: Lamartine a dit de même, dans sa _Réponse aux Adieux de Walter Scott_:
La main du tendre enfant peut t'ouvrir au hasard, Sans qu'un mot corrupteur étonne son regard, Sans que de tes tableaux la suave décence Fasse rougir un front couronné d'innocence.]
Burke retint la politique de l'Angleterre dans le passé. Walter Scott refoula les Anglais jusqu'au moyen âge: tout ce qu'on écrivit, fabriqua, bâtit, fut gothique: livres, meubles, maisons, églises, châteaux. Mais les lairds de la Grande-Charte sont aujourd'hui des _fashionables_ de Bond-Street, race frivole qui {p.198} campe dans les manoirs antiques, en attendant l'arrivée des générations nouvelles qui s'apprêtent à les en chasser.
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En même temps que le roman passait à l'état _romantique_, la poésie subissait une transformation semblable. Cowper[162] abandonna l'école française pour faire revivre l'école nationale; Burns[163], en Écosse, commença la même révolution. Après eux vinrent les restaurateurs des ballades. Plusieurs de ces poètes de 1792 à 1800 appartenaient à ce qu'on appelait _Lake school_ (nom qui est resté), parce que les romanciers demeuraient aux bords des lacs du Cumberland et du Westmoreland, et qu'ils les chantaient quelquefois.
[Note 162: William _Cowper_ (1731-1800). Cowper est par excellence le poète de la vie domestique.]
[Note 163: Robert _Burns_ (1759-1796). Le poète-laboureur, _the Ploughman of Ayrshire_, comme on l'appelait en Écosse, fut un admirable poète, que n'a point, tant s'en faut, égalé Bérenger, à qui on l'a, bien à tort, trop souvent comparé.]
Thomas Moore[164], Campbell[165], Rogers[166], Crabbe[167], {p.199} Wordsworth[168], Southey[169], Hunt[170], Knowles[171], lord Holland[172], Canning[173], Croker[174], vivent encore pour {p.200} l'honneur des lettres anglaises; mais il faut être né Anglais pour apprécier tout le mérite d'un genre intime de composition qui se fait particulièrement sentir aux hommes du sol.
[Note 164: Thomas _Moore_ (1779-1852). Outre de nombreux et très remarquables ouvrages en prose, tels que _Lalla-Rookh_, roman oriental, où se trouvent quatre épisodes en vers, il a composé d'admirables poésies, les _Mélodies irlandaises_ et les _Amours des anges_. Dépositaire des _Mémoires_ de lord Byron, il eut l'impardonnable faiblesse de les détruire.]
[Note 165: Thomas _Campbell_ (1777-1844). Le premier et le meilleur de ses ouvrages, les _Plaisirs de l'espérance_, parut en 1799.]
[Note 166: Samuel _Rogers_ (1762-1855), le banquier-poète, auteur des _Plaisirs de la mémoire_, de la _Vie humaine_, de l'_Italie_ et de _Christophe Colomb_, fragment d'épopée. Le plus riche des poètes de son temps, il se donna le luxe de publier une édition de ses _Poèmes_, en deux volumes ornés de vignettes gravées par les premiers peintres anglais modernes. Cette édition lui coûta la bagatelle de quinze mille livres (375,000 francs).]
[Note 167: George _Crabbe_ (1754-1832). Dans le _Village_ (1783) et le _Registre de paroisse_ (1807), il a peint avec un merveilleux talent et une simplicité pleine de poésie les scènes de la vie commune.]
[Note 168: William _Wordsworth_ (1770-1850), auteur des _Ballades lyriques_ (1798), d'un recueil de _Poèmes_ (1807), qui contient quelques-unes de ses meilleurs pièces, des _Excursions_ (1814), poème en neuf chants sur la nature morale de l'homme. Il fut sans rival dans le sonnet.]
[Note 169: Robert _Southey_ (1774-1843), poète, historien et critique, un des écrivains les plus féconds du XIXe siècle. Il a composé quatre ou cinq grandes épopées, dont la plus célèbre, _Rodrigue, le dernier des Goths_, parut en 1814. Il fut, avec son beau-frère Coleridge (que Chateaubriand a omis de citer), et avec Wordsworth, un des trois poètes de l'école des lacs ou _lakiste_.]
[Note 170: James-Henri-Leigh _Hunt_ (1784-1859). Prosateur éminent, il se fit aussi une brillante réputation comme poète par l'alliance de la richesse de l'imagination et du style avec la grâce et la mélancolie du sentiment. Ses principales oeuvres poétiques sont: la _Fête des poètes_ (1815); _Rimini_ (1816); _Plume et épée_ (1818); _Contes en vers_ (1833); le _Palefroi_ (1842).]
[Note 171: James-Sheridan _Knowles_ (1784-1862), poète dramatique. L'imitation de Shakespeare est visible dans toutes ses oeuvres. Les principales sont des tragédies: _Caïus Gracchus, Virginius, Alfred le Grand, Guillaume Tell, Jean de Procida_, la _Rose d'Aragon_, etc. On cite parmi ses comédies: le _Mendiant de Bethnal-Green_, le _Bossu_, la _Malice d'une femme_, la _Chasse d'amour_, la _Vieille fille_, le _Secrétaire_.]