Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 15
{p.173} Nous vîmes Londres en détail: ancien banni, je servais de _cicerone_ aux nouveaux réquisitionnaires de l'exil que la Révolution prenait, jeunes ou vieux: il n'y a point d'âge légal pour le malheur. Au milieu d'une de ces excursions, nous fûmes surpris d'une pluie mêlée de tonnerre et forcés de nous réfugier dans l'allée d'une chétive maison dont la porte se trouvait ouverte par hasard. Nous y rencontrâmes le duc de Bourbon: je vis pour la première fois, à ce Chantilly, un prince qui n'était pas encore le dernier des Condé.
Le duc de Bourbon, Fontanes et moi également proscrits, cherchant en terre étrangère, sous le toit du pauvre, un abri contre le même orage! _Fata viam invenient_.
Fontanes fut rappelé en France. Il m'embrassa en faisant des voeux pour notre prochaine réunion. Arrivé en Allemagne, il m'écrivit la lettre suivante:
«28 juillet 1798.
«Si vous avez senti quelques regrets à mon départ de Londres, je vous jure que les miens n'ont pas été moins réels. Vous êtes la seconde personne à qui, dans le cours de ma vie, j'aie trouvé une imagination et un coeur à ma façon. Je n'oublierai jamais les consolations que vous m'avez fait trouver dans l'exil et sur une terre étrangère. Ma pensée la plus chère et la plus constante, depuis que je vous ai quitté, se tourne sur les _Natchez_. Ce que vous m'en avez lu, et surtout dans les derniers jours, est admirable, et ne sortira plus de ma mémoire. Mais le charme des idées poétiques que {p.174} vous m'avez laissées a disparu un moment à mon arrivée en Allemagne.
«Les plus affreuses nouvelles de France ont succédé à celles que je vous avais montrées en vous quittant. J'ai été cinq ou six jours dans les plus cruelles perplexités. Je craignais même des persécutions contre ma famille. Mes terreurs sont aujourd'hui fort diminuées. Le mal même n'a été que fort léger; on menace plus qu'on ne frappe, et ce n'était pas à ceux de ma _date_ qu'en voulaient les exterminateurs. Le dernier courrier m'a porté des assurances de paix et de bonne volonté. Je puis continuer ma route, et je vais me mettre en marche dès les premiers jours du mois prochain. Mon séjour sera fixé près de la forêt de Saint-Germain, entre ma famille, la Grèce et mes livres, que ne puis-je dire aussi les _Natchez_! L'orage inattendu qui vient d'avoir lieu à Paris est causé, j'en suis sûr, par l'étourderie des agents et des chefs que vous connaissez. J'en ai la preuve évidente entre les mains. D'après cette certitude, j'écris _Great-Pulteney-street_ (rue où demeurait M. du Theil), avec toute la politesse possible, mais aussi avec tous les ménagements qu'exige la prudence. Je veux éviter toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le séjour que je veux choisir.
«Au reste, je parle encore de vous avec l'accent de l'amitié, et je souhaite du fond du coeur que les espérances d'utilité qu'on peut fonder sur moi réchauffent les bonnes dispositions qu'on m'a témoignées à cet égard, et qui sont si bien dues {p.175} à votre personne et à vos grands talents. Travaillez, travaillez, mon cher ami, devenez illustre. Vous le pouvez: l'avenir est à vous. J'espère que la parole si souvent donnée par le _contrôleur général des finances_ est au moins acquittée en partie. Cette partie me console, car je ne puis soutenir l'idée qu'un bel ouvrage est arrêté faute de quelques secours. Écrivez-moi; que nos coeurs communiquent, que nos muses soient toujours amies. Ne doutez pas que, lorsque je pourrai me promener librement dans ma patrie, je ne vous y prépare une ruche et des fleurs à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable. Je serai seul tant que je ne serai point auprès de vous. Parlez-moi de vos travaux. Je veux vous réjouir en finissant: j'ai fait la moitié d'un nouveau chant sur les bords de l'Elbe, et j'en suis plus content que de tout le reste.
«Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre ami.
«FONTANES[134].»
[Note 134: Voir, à l'_Appendice_, le nº III: _Fontanes et Chateaubriand_.]
Fontanes m'apprend qu'il faisait des vers en changeant d'exil. On ne peut jamais tout ravir au poète; il emporte avec lui sa lyre. Laissez au cygne ses ailes; chaque soir, des fleuves inconnus répéteront les plaintes mélodieuses qu'il eût mieux aimé faire entendre à l'Eurotas.
_L'avenir est à vous_: Fontanes disait-il vrai? Dois-je me féliciter de sa prédiction? Hélas! cet avenir annoncé est déjà passé: en aurai-je un autre?
{p.176} Cette première et affectueuse lettre du premier ami que j'aie compté dans ma vie, et qui depuis la date de cette lettre a marché vingt-trois ans à mes côtés, m'avertit douloureusement de mon isolement progressif. Fontanes n'est plus; un chagrin profond, la mort tragique d'un fils, l'a jeté dans la tombe avant l'heure[135]. Presque toutes les personnes dont j'ai parlé dans ces _Mémoires_ ont disparu; c'est un registre obituaire que je tiens. Encore quelques années, et moi, condamné à cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour inscrire mon nom au livre des absents.
[Note 135: Fontanes mourut le 17 mars 1821. Dès qu'il s'était senti frappé, il avait fait demander un prêtre. Celui-ci vint dans la nuit; le malade, en l'entendant, se réveilla de son assoupissement, et, en réponse aux questions, s'écria avec ferveur: «_Ô mon Jésus! mon Jésus!_» Le poète du _Jour des Morts_ et de _la Chartreuse_, l'ami de Chateaubriand, mourut en chrétien.]
Mais s'il faut que je reste seul, si nul être qui m'aima ne demeure après moi pour me conduire à mon dernier asile, moins qu'un autre j'ai besoin de guide: je me suis enquis du chemin, j'ai étudié les lieux où je dois passer, j'ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment. Souvent, au bord d'une fosse dans laquelle on descendait une bière avec des cordes, j'ai entendu le râlement de ces cordes; ensuite, j'ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière: à chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait; la terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil.
Fontanes! vous m'avez écrit: _Que nos muses soient toujours amies_; vous ne m'avez pas écrit en vain.
{p.177} LIVRE IX[136]
[Note 136: Ce livre a été écrit à Londres, d'avril à septembre 1822. Il a été revu en février 1845.]
Mort de ma mère. -- Retour à la religion. -- _Génie du christianisme._ -- Lettre du chevalier de Panat. -- Mon oncle, M. de Bedée: sa fille aînée. -- Littérature anglaise. -- Dépérissement de l'ancienne école. -- Historiens. -- Poètes. -- Publicistes. -- Shakespeare. -- Romans anciens. -- Romans nouveaux. -- Richardson. -- Walter Scott. -- Poésie nouvelle. -- Beattie. -- Lord Byron. -- L'Angleterre de Richmond à Greenwich. -- Course avec Peltier. -- Bleinheim. -- Stowe. -- Hampton-Court. -- Oxford. -- Collège d'Eton. -- Moeurs privées. -- Moeurs politiques. -- Fox. -- Pitt. -- Burke. -- George III. -- Rentrée des émigrés en France. -- Le ministre de Prusse me donne un faux passe-port sous le nom de La Sagne, habitant de Neuchâtel en Suisse. -- Mort de lord Londonderry. -- Fin de ma carrière de soldat et de voyageur. -- Je débarque à Calais.
Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem? Nunquam ego te, vita frater amabilior, Aspiciam posthac? at, certe, semper amabo?
«Ne te parlerai-je plus? jamais n'entendrai-je tes paroles? Jamais, frère plus aimable que la vie, ne te verrai-je? Ah! toujours je t'aimerai!»
Je viens de quitter un ami, je vais quitter une mère: il faut toujours répéter les vers que Catulle adressait à son frère. Dans notre vallée de larmes, ainsi qu'aux {p.178} enfers, il est je ne sais quelle plainte éternelle, qui fait le fond ou la note dominante des lamentations humaines; on l'entend sans cesse, et elle continuerait quand toutes les douleurs créées viendraient à se taire.
Une lettre de Julie, que je reçus peu de temps après celle de Fontanes, confirmait ma triste remarque sur mon isolement progressif: Fontanes m'invitait _à travailler, à devenir illustre_; ma soeur m'engageait à _renoncer à écrire_; l'un me proposait la gloire, l'autre l'oubli. Vous avez vu dans l'histoire de madame de Farcy qu'elle était dans ce train d'idées; elle avait pris la littérature en haine, parce qu'elle la regardait comme une des tentations de sa vie.
«Saint-Servan, 1er juillet 1798.
«Mon ami, nous venons de perdre la meilleure des mères; je t'annonce à regret ce coup funeste. Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes, nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre respectable mère, combien elles paraissent déplorables à tout ce qui pense et fait profession non-seulement de piété, mais de raison; si tu le savais, peut-être cela contribuerait-il à t'ouvrir les yeux, à te faire renoncer à écrire; et si le ciel touché de nos voeux, permettait notre réunion, tu trouverais au milieu de nous tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre; tu nous donnerais ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous manques et que nous avons lieu d'être inquiètes de ton sort.»
{p.179} Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma soeur! Pourquoi ai-je continué d'écrire? Mes écrits de moins dans mon siècle, y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l'esprit de ce siècle?
Ainsi, j'avais perdu ma mère; ainsi, j'avais affligé l'heure suprême de sa vie! Tandis qu'elle rendait le dernier soupir loin de son dernier fils, en priant pour lui, que faisais-je à Londres! Je me promenais peut-être par une fraîche matinée, au moment où les sueurs de la mort couvraient le front maternel et n'avaient pas ma main pour les essuyer!
La tendresse filiale que je conservais pour madame de Chateaubriand était profonde. Mon enfance et ma jeunesse se liaient intimement au souvenir de ma mère. L'idée d'avoir empoisonné les vieux jours de la femme qui me porta dans ses entrailles me désespéra: je jetai au feu avec horreur des exemplaires de l'_Essai_, comme l'instrument de mon crime; s'il m'eût été possible d'anéantir l'ouvrage, je l'aurais fait sans hésiter. Je ne me remis de ce trouble que lorsque la pensée m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux: telle fut l'origine du _Génie du christianisme_.
«Ma mère,» ai-je dit dans la première préface de cet ouvrage, «après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume; elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda le dernier voeu {p.180} de ma mère. Quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles: ma conviction est sortie du coeur; j'ai pleuré et j'ai cru.»
Je m'exagérais ma faute; l'_Essai_ n'était pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur. À travers les ténèbres de cet ouvrage, se glisse un rayon de la lumière chrétienne qui brilla sur mon berceau. Il ne fallait pas un grand effort pour revenir du scepticisme de l'_Essai_ à la certitude du _Génie du christianisme_.
* * * * *
Lorsque après la triste nouvelle de la mort de madame de Chateaubriand, je me résolus à changer subitement de voie, le titre de _Génie du christianisme_ que je trouvai sur-le-champ m'inspira; je me mis à l'ouvrage; je travaillai avec l'ardeur d'un fils qui bâtit un mausolée à sa mère. Mes matériaux étaient dégrossis et rassemblés de longue main par mes précédentes études. Je connaissais les ouvrages des Pères mieux qu'on ne les connaît de nos jours; je les avais étudiés même pour les combattre, et entré dans cette route à mauvaise intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, j'en étais sorti vaincu.
Quant à l'histoire proprement dite, je m'en étais spécialement occupé en composant l'_Essai sur les Révolutions_. Les authentiques de Camden que je venais d'examiner m'avaient rendu familières les {p.181} moeurs et les institutions du moyen âge. Enfin mon terrible manuscrit des _Natchez_, de deux mille trois cent quatre-vingt-treize pages in-folio, contenait tout ce dont le _Génie du christianisme_ avait besoin en descriptions de la nature; je pouvais prendre largement dans cette source, comme j'y avais déjà pris pour l'_Essai_.
J'écrivis la première partie du _Génie du christianisme_. MM. Dulau[137], qui s'étaient faits libraires du clergé français émigré, se chargèrent de la publication. Les premières feuilles du premier volume furent imprimées.
[Note 137: M. A. Dulau était Français. Ancien bénédictin du collège de Sorèze, il avait émigré et s'était fait libraire à Londres. Homme d'esprit et de jugement, il rendit à ses compatriotes, et surtout aux ecclésiastiques, de nombreux services. Sa boutique était dans _Wardour-street_.]
L'ouvrage ainsi commencé à Londres en 1799 ne fut achevé à Paris qu'en 1802[138]: voyez les différentes préfaces du _Génie du christianisme_. Une espèce de fièvre me dévora pendant tout le temps de ma composition: on ne saura jamais ce que c'est que de porter à la fois dans son cerveau, dans son sang, dans son âme, _Atala_ et _René_, et de mêler à l'enfantement douloureux de ces brûlants jumeaux le travail de conception des autres parties du _Génie du christianisme_. Le souvenir de Charlotte traversait et réchauffait tout cela, et, pour m'achever, le premier désir de gloire enflammait mon imagination exaltée.
Ce désir me venait de la tendresse filiale; je voulais un grand bruit, afin qu'il montât jusqu'au séjour {p.182} de ma mère, et que les anges lui portassent ma sainte expiation.
[Note 138: Voir, à l'_Appendice_, le nº IV: _Comment fut composé le Génie du Christianisme_.]
Comme une étude mène à une autre, je ne pouvais m'occuper de mes scolies françaises sans tenir note de la littérature et des hommes du pays au milieu duquel je vivais: je fus entraîné dans ces autres recherches. Mes jours et mes nuits se passaient à lire, à écrire, à prendre d'un savant prêtre, l'abbé Capelan, des leçons d'hébreu, à consulter les bibliothèques et les gens instruits, à rôder dans les campagnes avec mes opiniâtres rêveries, à recevoir et à rendre des visites. S'il est des effets rétroactifs et symptomatiques des événements futurs, j'aurais pu augurer le mouvement et le fracas de l'ouvrage qui devait me faire un nom aux bouillonnements de mes esprits et aux palpitations de ma muse.
Quelques lectures de mes premières ébauches servirent à m'éclairer. Les lectures sont excellentes comme instruction, lorsqu'on ne prend pas pour argent comptant les flagorneries obligées. Pourvu qu'un auteur soit de bonne foi, il sentira vite, par l'impression instinctive des autres, les endroits faibles de son travail, et surtout si ce travail est trop long ou trop court, s'il garde, ne remplit pas, ou dépasse la juste mesure.
Je retrouve une lettre du chevalier de Panat sur les lectures d'un ouvrage, alors si inconnu. La lettre est charmante, l'esprit positif et moqueur du sale chevalier ne paraissait pas susceptible de se frotter ainsi de poésie. Je n'hésite pas à donner cette lettre, document de mon histoire, bien qu'elle soit entachée d'un bout à l'autre de mon éloge, comme si le {p.183} malin auteur se fût complu à verser son encrier sur son épître:
«Ce lundi.
«Mon Dieu! l'intéressante lecture que j'ai due ce matin à votre extrême complaisance! Notre religion avait compté parmi ses défenseurs de grands génies, d'illustres Pères de l'Église: ces athlètes avaient manié avec vigueur toutes les armes du raisonnement; l'incrédulité était vaincue; mais ce n'était pas assez: il fallait montrer encore tous les charmes de cette religion admirable; il fallait montrer combien elle est appropriée au coeur humain et les magnifiques tableaux qu'elle offre à l'imagination. Ce n'est plus un théologien dans l'école, c'est le grand peintre et l'homme sensible qui s'ouvrent un nouvel horizon. Votre ouvrage manquait et vous étiez appelé à le faire. La nature vous a éminemment doué des belles qualités qu'il exige: vous appartenez à un autre siècle...
«Ah! si les vérités de sentiment sont les premières dans l'ordre de la nature, personne n'aura mieux prouvé que vous celles de notre religion; vous aurez confondu à la porte du temple les impies, et vous aurez introduit dans le sanctuaire les esprits délicats et les coeurs sensibles. Vous me retracez ces philosophes anciens qui donnaient leurs leçons la tête couronnée de fleurs et les mains remplies de doux parfums. C'est une bien faible image de votre esprit si doux, si pur et si antique.
«Je me félicite chaque jour de l'heureuse circonstance qui m'a rapproché de vous; je ne puis plus {p.184} oublier que c'est un bienfait de Fontanes; je l'en aime davantage, et mon coeur ne séparera jamais deux noms que la même gloire doit unir, si la Providence nous ouvre les portes de notre patrie.
«Ch{er} de PANAT.»
L'abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du _Génie du christianisme_. Il parut surpris, et il me fit l'honneur, peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes fleurs sauvages de l'Amérique dans ses divers jardins français, et mit refroidir mon vin un peu chaud dans l'eau frigide de sa claire fontaine.
L'édition inachevée du _Génie du christianisme_, commencée à Londres, différait un peu, dans l'ordre des matières, de l'édition publiée en France. La censure consulaire, qui devint bientôt impériale, se montrait fort chatouilleuse à l'endroit des rois: leur personne, leur honneur et leur vertu lui étaient chers d'avance. La police de Fouché voyait déjà descendre du ciel, avec la fiole sacrée, le pigeon blanc, symbole de la candeur de Bonaparte et de l'innocence révolutionnaire. Les sincères croyants des processions républicaines de Lyon me forcèrent de retrancher un chapitre intitulé les _Rois athées_, et d'en disséminer çà et là les paragraphes dans le corps de l'ouvrage.
* * * * *
Avant de continuer ces investigations littéraires, il me les faut interrompre un moment pour prendre congé de mon oncle de Bedée: hélas! c'est prendre congé de la première joie de ma vie: «_freno non remorante {p.185} dies_, aucun frein n'arrête les jours[139].» Voyez les vieux sépulcres dans les vieilles cryptes: eux-mêmes vaincus par l'âge, caducs et sans mémoire, ayant perdu leurs épitaphes, ils ont oublié jusqu'aux noms de ceux qu'ils renferment.
[Note 139: C'est un vers d'Ovide:
_Et fugiunt, freno non remorante, dies._]
J'avais écrit à mon oncle au sujet de la mort de ma mère; il me répondit par une longue lettre, dans laquelle on trouvait quelques mots touchants de regrets; mais les trois quarts de sa double feuille in-folio étaient consacrés à ma généalogie. Il me recommandait surtout, quand je rentrerais en France, de rechercher les titres du _quartier des Bedée_, confié à mon frère. Ainsi, pour ce vénérable émigré, ni l'exil, ni la ruine, ni la destruction de ses proches, ni le sacrifice de Louis XVI, ne l'avertissaient de la Révolution; rien n'avait passé, rien n'était advenu; il en était toujours aux États de Bretagne et à l'Assemblée de la noblesse. Cette fixité de l'idée de l'homme est bien frappante au milieu et comme en présence de l'altération de son corps, de la fuite de ses années, de la perte de ses parents et de ses amis.
Au retour de l'émigration, mon oncle de Bedée s'est retiré à Dinan, où il est mort, à six lieues de Monchoix sans l'avoir revu. Ma cousine Caroline, l'aînée de mes trois cousines, existe encore[140]. Elle est restée vieille fille malgré les sommations respectueuses de son ancienne {p.186} jeunesse. Elle m'écrit des lettres sans orthographe, où elle me tutoie, m'appelle _chevalier_, et me parle de notre bon temps: _in illo tempore_. Elle était nantie de deux beaux yeux noirs et d'une jolie taille; elle dansait comme la Camargo, et elle croit avoir souvenance que je lui portais en secret un farouche amour. Je lui réponds sur le même ton, mettant de côté, à son exemple, mes ans, mes honneurs et ma renommée: «Oui, _chère Caroline_, ton chevalier, etc.» Il y a bien quelque six ou sept lustres que nous ne nous sommes rencontrés: le ciel en soit loué! car, Dieu sait, si nous venions à nous embrasser, quelle figure nous nous trouverions!
[Note 140: Sur Mlle Caroline de Bédée, voir, au tome I, la note 2 de la page 36. Elle survécut à Chateaubriand et mourut à Dinan, le 28 avril 1849. Écrivant, le 15 mars 1834, à sa soeur, la comtesse de Marigny, Chateaubriand lui disait, en terminant sa lettre: «Dis mille choses à _Caroline_ et à notre famille.»]
Douce, patriarcale, innocente, honorable amitié de famille, votre siècle est passé! On ne tient plus au sol par une multitude de fleurs, de rejetons et de racines; on naît et l'on meurt maintenant un à un. Les vivants sont pressés de jeter le défunt à l'Éternité et de se débarrasser de son cadavre. Entre les amis, les uns vont attendre le cercueil à l'église, en grommelant d'être désheurés et dérangés de leurs habitudes; les autres poussent le dévouement jusqu'à suivre le convoi au cimetière; la fosse comblée, tout souvenir est effacé. Vous ne reviendrez plus, jours de religion et de tendresse, où le fils mourait dans la même maison, dans le même fauteuil, près du même foyer où étaient morts son père et son aïeul, entouré, comme ils l'avaient été, d'enfants et de petits-enfants en pleurs, sur qui descendait la dernière bénédiction paternelle!
Adieu, mon oncle chéri! Adieu, famille maternelle, qui disparaissez ainsi que l'autre partie de ma famille! {p.187} Adieu, ma cousine de jadis, qui m'aimez toujours comme vous m'aimiez lorsque nous écoutions ensemble la complainte de notre bonne tante de Boisteilleul sur l'_Épervier_, ou lorsque vous assistiez au relèvement du voeu de ma nourrice, à l'abbaye de Nazareth! Si vous me survivez, agréez la part de reconnaissance et d'affection que je vous lègue ici. Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous: mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes.
* * * * *
Mes études corrélatives au _Génie du christianisme_ m'avaient de proche en proche (je vous l'ai dit) conduit à un examen plus approfondi de la littérature anglaise. Lorsqu'en 1793 je me réfugiai en Angleterre, il me fallut réformer la plupart des jugements que j'avais puisés dans les critiques. En ce qui touche les historiens, Hume[141] était réputé écrivain tory et rétrograde: on l'accusait, ainsi que Gibbon, d'avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes; on lui préférait son continuateur Smollett[142]. Philosophe pendant sa vie, devenu chrétien à sa mort, Gibbon[143] demeurait, en cette qualité, atteint et convaincu {p.188} d'être un pauvre homme. On parlait encore de Robertson[144], parce qu'il était sec.
[Note 141: David _Hume_ (1711-1776). Il a composé l'_Histoire de l'Angleterre au moyen âge; l'Histoire de la maison de Tudor; l'Histoire de l'Angleterre sous les Stuarts_.]