Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 14

Chapter 143,411 wordsPublic domain

Parmi les Françaises de l'ouest, on nommait madame de Boigne, aimable, spirituelle, remplie de talents, extrêmement jolie et la plus jeune de toutes; elle a depuis représenté avec son père, le marquis d'Osmond[124], la cour de France en Angleterre, bien mieux que ma sauvagerie ne l'a fait. Elle écrit maintenant, et ses talents reproduiront à merveille ce qu'elle a vu[125].

[Note 124: Le marquis d'_Osmond_ (1751-1838) était ambassadeur de France à la Haye, lorsqu'éclata la Révolution. Nommé à l'ambassade de Saint-Pétersbourg en 1791, il donna sa démission avant d'avoir rejoint ce poste, et émigra. Sous l'Empire, il accepta de Napoléon diverses missions diplomatiques. La première Restauration le fit ambassadeur à Turin. Pair de France le 17 août 1815, il fut ambassadeur à Londres du 29 novembre 1815 au 2 janvier 1819.]

[Note 125: Mlle d'Osmond avait épousé le comte de Boigne, qui, après avoir guerroyé, dans l'Inde, au service d'un prince mahratte, était revenu en Europe avec d'immenses richesses. C'était une femme de beaucoup d'esprit. Elle avait composé, aux environs de 1817, quelques romans, dont le principal a pour titre _Une Passion dans le grand monde_, et qui ne furent publiés qu'après sa mort, sous le second Empire. Ces romans _d'Outre-tombe_ parurent alors étrangement démodés et n'eurent aucun succès.--Cette mauvaise langue de Thiébault ne laisse pas, dans ses _Mémoires_, de médire quelque peu Mme de Boigne. «Le comte O'Connell, dit-il, avait sorti M. et Mme d'Osmond d'une profonde misère, en mariant Mlle d'Osmond avec un M. de Boigne. Ce de Boigne, après avoir été généralissime dans l'Inde, en avait rapporté une fortune colossale, et, pour l'honneur de s'allier à des gens titrés, il avait ajouté à la plus magnifique des corbeilles, douze mille livres de rentes pour son beau-père et sa belle-mère, et six mille pour son beau-frère, petit diable gringalet, auquel on n'avait pas de quoi donner des souliers. Encore si, pour prix de semblables bienfaits, ce pauvre M. de Boigne avait trouvé, fût-ce même à défaut du bonheur, une situation tolérable; mais la mère d'Osmond, mais sa fille le persécutèrent à ce point qu'il fut obligé d'abord de déserter la maison conjugale, puis Paris où il comptait résider, et que, forcé de renoncer à tout intérieur, à toute famille, à la consolation même d'avoir des enfants, mais laissant à sa femme cent mille livres de revenus, il se réfugia en Savoie, sa patrie; on sait tout le bien qu'il a fait et les utiles établissements qu'il y a fondés et qui perpétueront la mémoire de cet homme excellent, fort loin d'être sans mérite et à tous égards digne d'un sort moins triste... Les cent mille livres servies par le mari n'eurent d'autre fin que de couvrir d'un vernis d'or les désordres de la femme.» _Mémoires du général baron Thiébault_, t. III, p. 538.]

{p.162} Mesdames de Caumont[126], de Gontaut[127] et du Cluzel habitaient aussi le quartier des félicités exilées, si toutefois {p.163} je ne fais pas de confusion à l'égard de madame de Caumont et de madame du Cluzel, que j'avais entrevues à Bruxelles.

[Note 126: Marie-Constance de Lamoignon (1774-1823). Elle avait épousé François-Philibert-Bertrand Nompar _de Caumont_, marquis de la Force. Norvins en parle ainsi dans son _Mémorial_, tome I, page 137: «Mme de Caumont-la-Force, que je vis marier et qui a été si longtemps la plus jolie femme de Paris.»]

[Note 127: La duchesse _de Gontaut_, née en 1773, était fille du comte de Montault-Navailles. Elle émigra avec sa mère à la fin de 1790 et, après quatre années passées en Allemagne et en Hollande, elle se réfugia en Angleterre, où elle resta jusqu'en 1814. Peu après son arrivée à Londres, en 1794, elle y épousa le vicomte de Gontaut-Biron. Sous la Restauration, après la naissance du duc de Bordeaux, elle fut nommée gouvernante des Enfants de France. En 1826, le roi lui donna le rang et le titre de duchesse. Elle s'exila de nouveau en 1830, pour suivre la famille royale, d'abord en Angleterre, puis en Allemagne.

Au mois d'avril 1834, elle rentra en France, non que son dévouement eût faibli, mais parce que l'expression de ce dévouement, toujours franche et vive, avait contrarié certaines influences, devenues toutes puissantes auprès de Charles X.--Les _Mémoires de madame la duchesse de Gontaut_ ont été publiés en 1891.]

Très-certainement, à cette époque, madame la duchesse de Duras était à Londres: je ne devais la connaître que dix ans plus tard. Que de fois on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le navigateur franchit les eaux d'une terre aimée du ciel, qu'il n'a manquée que d'un horizon et d'un jour de voile! J'écris ceci au bord de la Tamise, et demain une lettre ira dire, par la poste, à madame de Duras, au bord de la Seine, que j'ai rencontré son premier souvenir.

* * * * *

De temps en temps la Révolution nous envoyait des émigrés d'une espèce et d'une opinion nouvelles; il se formait diverses couches d'exilés: la terre renferme des lits de sable ou d'argile déposés par les flots du déluge. Un de ces flots m'apporta un homme dont je déplore aujourd'hui la perte, un homme qui fut mon guide dans les lettres, et de qui l'amitié a été un des honneurs comme une des consolations de ma vie.

On a lu, dans un des livres de ces _Mémoires_, que j'avais connu M. de Fontanes[128] en 1789: c'est à Berlin, {p.164} l'année dernière, que j'appris la nouvelle de sa mort. Il était né à Niort, d'une famille noble et protestante: son père avait eu le malheur de tuer en duel son beau-frère. Le jeune Fontanes, élevé par un frère d'un grand mérite, vint à Paris. Il vit mourir Voltaire, et ce grand représentant du XVIIIe siècle lui inspira ses premiers vers: ses essais poétiques furent remarqués de La Harpe. Il entreprit quelques travaux pour le théâtre, et se lia avec une actrice charmante, mademoiselle Desgarcins. Logé auprès de l'Odéon, en errant autour de la Chartreuse, il en célébra la solitude. Il avait rencontré un ami destiné à devenir le mien, M. Joubert. La Révolution arrivée, le poète s'engagea dans un de ces partis stationnaires qui meurent toujours déchirés par le parti du progrès qui les tire en avant, et le parti rétrograde qui les tire en arrière. Les monarchiens attachèrent M. de Fontanes à la rédaction du _Modérateur_. Quand les jours devinrent mauvais, il se réfugia à Lyon et s'y maria. Sa femme accoucha d'un fils: pendant le siége de la ville que les révolutionnaires avaient nommée _Commune affranchie_, de même que Louis XI, en en bannissant les citoyens, avait appelé Arras _Ville franchise_, madame de Fontanes était obligée de changer de place le berceau de son nourrisson pour le mettre à l'abri des bombes. Retourné à Paris le 9 thermidor, M. de Fontanes établit le _Mémorial_[129] avec {p.165} M. de La Harpe et l'abbé de Vauxelles. Proscrit au 18 fructidor, l'Angleterre fut son port de salut.

[Note 128: Jean-Pierre-Louis de _Fontanes_, né à Niort le 6 mars 1757. Député au Corps législatif de 1802 à 1810, président de cette Assemblée de 1804 à la fin de 1808, membre du Sénat conservateur de 1810 à 1814, pair de France de 1814 à 1821, sauf pendant la période des Cent-Jours; grand-maître de l'Université de 1808 à 1815; membre de l'Académie française. Napoléon l'avait nommé comte de l'Empire, le 3 juin 1808; Louis XVIII, par lettres patentes du 31 août 1817, lui conféra le titre de marquis.]

[Note 129: _Le Mémorial historique, politique et littéraire_, par MM. _La Harpe, Vauxelles et Fontanes_, fondé 1er prairial an V (20 mai 1797), supprimé le 18 fructidor (4 septembre) de la même année. Malgré sa courte durée, ce journal jeta le plus vif éclat. Fontanes, le très spirituel abbé de Vauxelles, et La Harpe ont publié dans cette feuille des articles du plus rare mérite. Ceux de La Harpe surtout sont des chefs-d'oeuvre. Qui voudra connaître jusqu'où pouvait s'élever son talent devra lire le _Mémorial_.]

M. de Fontanes a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l'école classique de la branche aînée: sa prose et ses vers se ressemblent et ont un mérite de même nature. Ses pensées et ses images ont une mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV, qui connaissait seulement l'austère et sainte tristesse de l'éloquence religieuse. Cette mélancolie se trouve mêlée aux ouvrages du chantre du _Jour des Morts_, comme l'empreinte de l'époque où il a vécu; elle fixe la date de sa venue; elle montre qu'il est né depuis J.-J. Rousseau, tenant par son goût à Fénelon. Si l'on réduisait les écrits de M. de Fontanes à deux très petits volumes, l'un de prose, l'autre de vers, ce serait le plus élégant monument funèbre qu'on pût élever sur la tombe de l'école classique[130].

[Note 130: Il vient d'être élevé par la piété filiale de madame Christine de Fontanes; M. de Sainte-Beuve a orné de son ingénieuse notice le fronton du monument. (Paris, note de 1839) CH.]

Parmi les papiers que mon ami a laissés, se trouvent plusieurs chants du poème de _la Grèce sauvée_, des livres d'odes, des poésies diverses, etc. Il n'eût plus rien publié lui-même: car ce critique si fin, si éclairé, si impartial lorsque les opinions politiques ne l'aveuglaient pas, avait une frayeur horrible de la critique. Il a été souverainement injuste envers madame de Staël. Un article envieux de Garat, sur la _Forêt de Navarre_, pensa l'arrêter net au début de sa carrière poétique. Fontanes, en paraissant, tua {p.166} l'école affectée de Dorat, mais il ne put rétablir l'école classique qui touchait à son terme avec la langue de Racine.

Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur l'_Anniversaire de sa naissance_: elle a tout le charme du _Jour des Morts_, avec un sentiment plus pénétrant et plus individuel. Je ne me souviens que de ces deux strophes:

La vieillesse déjà vient avec ses souffrances: Que m'offre l'avenir? De courtes espérances. Que m'offre le passé? Des fautes, des regrets. Tel est le sort de l'homme; il s'instruit avec l'âge: Mais que sert d'être sage, Quand le terme est si près?

Le passé, le présent, l'avenir, tout m'afflige. La vie à son déclin est pour moi sans prestige; Dans le miroir du temps elle perd ses appas. Plaisirs! allez chercher l'amour et la jeunesse; Laissez-moi ma tristesse, Et ne l'insultez pas!

Si quelque chose au monde devait être antipathique à M. de Fontanes, c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec l'école dite romantique, une révolution dans la littérature française: toutefois, mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Je voyais bien de l'ébahissement sur son visage quand je lui lisais des fragments des _Natchez_, d'_Atala_, de _René_; il ne pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique, mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau; {p.167} il voyait une nature nouvelle; il comprenait une langue qu'il ne parlait pas. Je reçus de lui d'excellents conseils; je lui dois ce qu'il y a de correct dans mon style; il m'apprit à respecter l'oreille; il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples.

Ce me fut un grand bonheur de le revoir à Londres, fêté de l'émigration; on lui demandait des chants de _la Grèce sauvée_; on se pressait pour l'entendre. Il se logea auprès de moi; nous ne nous quittions plus. Nous assistâmes ensemble à une scène digne de ces temps d'infortune: Cléry, dernièrement débarqué, nous lut ses _Mémoires_ manuscrits. Qu'on juge de l'émotion d'un auditoire d'exilés, écoutant le valet de chambre de Louis XVI raconter, témoin oculaire, les souffrances et la mort du prisonnier du Temple! Le Directoire, effrayé des _Mémoires_ de Cléry, en publia une édition interpolée, dans laquelle il faisait parler l'auteur comme un laquais, et Louis XVI comme un portefaix: entre les turpitudes révolutionnaires, celle-ci est peut-être une des plus sales[131].

[Note 131: Les Mémoires de Cléry, valet de chambre de Louis XVI, parurent à Londres, en 1799, sous ce titre: _Journal de ce qui c'est passé à la Tour du Temple pendant la captivité de Louis XVI, roi de France_. La même année, MM. Giguet et Michaud les imprimèrent en France. Afin de détruire le puissant intérêt qui s'attachait à cette publication, le Directoire fit répandre une fausse édition intitulée: _Mémoires de M. Cléry sur la détention de Louis XVI_. L'auteur du libelle, non content de dénaturer les faits, l'avait semé de traits odieux contre le malheureux prince et la famille royale. Dès que Cléry en eut connaissance, il protesta avec indignation. Sa réclamation parut au mois de juillet 1801, dans le _Spectateur du Nord_, qui se publiait à Hambourg.]

{p.168} UN PAYSAN VENDÉEN.

M. du Theil[132], chargé des affaires de M. le comte d'Artois à Londres, s'était hâté de chercher Fontanes: celui-ci me pria de le conduire chez l'agent des princes. Nous le trouvâmes environné de tous ces défenseurs du trône et de l'autel qui battaient les pavés de Piccadilly, d'une foule d'espions et de chevaliers d'industrie échappés de Paris sous divers noms et divers déguisements, et d'une nuée d'aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de contre-révolution. Dans un coin de cette foule était un homme de trente à trente-deux ans qu'on ne regardait point, et qui ne faisait lui-même attention qu'à une gravure de la mort du général Wolfe[133]. Frappé de {p.169} son air, je m'enquis de sa personne: un de mes voisins me répondit: «Ce n'est rien; c'est un paysan vendéen, porteur d'une lettre de ses chefs.»

[Note 132: Jean-François _du Theil_, né vers 1760, mort en 1822. Émigré en 1790, il était revenu en 1792, pendant la captivité de Louis XVI, et s'était exposé aux plus grands dangers pour communiquer avec le Roi; il avait même été arrêté dans la prison du Temple, et c'est par une sorte de miracle qu'il s'était tiré de cette arrestation. Il avait dû alors retourner en Allemagne. En 1795, il accompagna le comte d'Artois dans l'expédition de l'île d'Yeu. Revenu avec lui en Angleterre, il fut chargé, conjointement avec le duc d'Harcourt, des affaires du Prince et de celles du comte de Provence auprès du gouvernement anglais. Il ne rentra en France qu'en 1814, et mourut dans le dénuement. (Léonce Pingaud, _Correspondance intime du comte de Vaudreuil et du comte d'Artois pendant l'émigration_ (1789-1815), tome II, page 298.)]

[Note 133: _Wolfe_ (1726-1759), général anglais, célèbre surtout pour s'être emparé, le 13 septembre 1759, de la ville de Québec, dont la perte entraîna pour nous celle du Canada. Dans la bataille qui amena la prise de la ville, Wolfe fut tué à la tête de ses grenadiers qu'il menait lui-même à la charge, pendant que, de son côté, le commandant français, l'héroïque Montcalm, tombait mortellement blessé. La victoire de Québec provoqua en Angleterre un immense enthousiasme. Le Parlement vota un monument, à Westminster, pour le général Wolfe, enseveli dans son triomphe. Le tableau de la _Mort du général Wolfe_, par le peintre Benjamin West (1766), eut dans toute la Grande-Bretagne un succès populaire. La gravure en fut bientôt à tous les foyers. Elle ne laissa pas de se répandre en France même, et je me souviens de l'avoir vue dans mon enfance, en plus d'un vieux logis.]

Cet homme, _qui n'était rien_, avait vu mourir Cathelineau, premier général de la Vendée et paysan comme lui; Bonchamps, en qui revivait Bayard; Lescure, armé d'un cilice non à l'épreuve de la balle; d'Elbée, fusillé dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas d'embrasser la mort debout; La Rochejaquelein, dont les patriotes ordonnèrent de _vérifier_ le cadavre, afin de rassurer la Convention au milieu de ses victoires. Cet homme, _qui n'était rien_, avait assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages et redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles rangées; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes réglées, six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux; il avait aidé à enlever cent pièces de canon et cinquante mille fusils; il avait traversé les _colonnes infernales_, compagnies d'incendiaires commandées par des Conventionnels; il s'était trouvé au milieu de l'océan de feu qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de la Vendée; enfin, il avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de cendres cent lieues carrées d'un pays fertile.

{p.170} Les deux Frances se rencontrèrent sur ce sol nivelé par elles. Tout ce qui restait de sang et de souvenir dans la France des Croisades lutta contre ce qu'il y avait de nouveau sang et d'espérances dans la France de la Révolution. Le vainqueur sentit la grandeur du vaincu. Turreau, général des républicains, déclarait que «les Vendéens seraient placés dans l'histoire au premier rang des peuples soldats». Un autre général écrivait à Merlin de Thionville: «Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien se flatter de battre tous les autres peuples.» Les légions de Probus, dans leur chanson, en disaient autant de nos pères. Bonaparte appela les combats de la Vendée «des combats de géants».

Dans la cohue du parloir, j'étais le seul à considérer avec admiration et respect le représentant de ces anciens _Jacques_ qui, tout en brisant le joug de leurs seigneurs, repoussaient, sous Charles V, l'invasion étrangère: il me semblait voir un enfant de ces communes du temps de Charles VII, lesquelles, avec la petite noblesse de province, reconquirent pied à pied, de sillon en sillon, le sol de la France. Il avait l'air indifférent du sauvage; son regard était grisâtre et inflexible comme une verge de fer; sa lèvre inférieure tremblait sur ses dents serrées; ses cheveux descendaient de sa tête en serpents engourdis, mais prêts à se redresser; ses bras, pendant à ses côtés, donnaient une secousse nerveuse à d'énormes poignets tailladés de coups de sabre; on l'aurait pris pour un scieur de long. Sa physionomie exprimait une nature populaire, rustique, mise, par la puissance des moeurs, au service d'intérêts et d'idées contraires {p.171} à cette nature; la fidélité native du vassal, la simple foi du chrétien, s'y mêlaient à la rude indépendance plébéienne accoutumée à s'estimer et à se faire justice. Le sentiment de sa liberté paraissait n'être en lui que la conscience de la force de sa main et de l'intrépidité de son coeur. Il ne parlait pas plus qu'un lion; il se grattait comme un lion, bâillait comme un lion, se mettait sur le flanc comme un lion ennuyé, et rêvait apparemment de sang et de forêts.

Quels hommes dans tous les partis que les Français d'alors, et quelle race aujourd'hui nous sommes! Mais les républicains avaient leur principe en eux, au milieu d'eux, tandis que le principe des royalistes était hors de France. Les Vendéens députaient vers les exilés; les géants envoyaient demander des chefs aux pygmées. L'agreste messager que je contemplais avait saisi la Révolution à la gorge, il avait crié: «Entrez; passez derrière moi; elle ne vous fera aucun mal; elle ne bougera pas; je la tiens.» Personne ne voulut passer: alors Jacques Bonhomme relâcha la Révolution, et Charette brisa son épée.

PROMENADES AVEC FONTANES.

Tandis que je faisais ces réflexions à propos de ce laboureur, comme j'en avais fait d'une autre sorte à la vue de Mirabeau et de Danton, Fontanes obtenait une audience particulière de celui qu'il appelait plaisamment le _contrôleur général des finances_: il en sortit fort satisfait, car M. du Theil avait promis d'encourager la publication de mes ouvrages, et Fontanes ne pensait qu'à moi. Il n'était pas possible d'être {p.172} meilleur homme: timide en ce qui le regardait, il devenait tout courage pour l'amitié; il me le prouva lors de ma démission à l'occasion de la mort du duc d'Enghien. Dans la conversation il éclatait en colères littéraires risibles. En politique, il déraisonnait; les crimes conventionnels lui avaient donné l'horreur de la liberté. Il détestait les journaux, la philosophaillerie, l'idéologie, et il communiqua cette haine à Bonaparte, quand il s'approcha du maître de l'Europe.

Nous allions nous promener dans la campagne; nous nous arrêtions sous quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies. Appuyé contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en Angleterre avant la Révolution, et les vers qu'il adressait alors à deux jeunes ladies, devenues vieilles à l'ombre des tours de Westminster; tours qu'il retrouvait debout comme il les avait laissées, durant qu'à leur base s'étaient ensevelies les illusions et les heures de sa jeunesse.

Nous dînions souvent dans quelque taverne solitaire à Chelsea, sur la Tamise, en parlant de Milton et de Shakespeare: ils avaient vu ce que nous voyions; ils s'étaient assis, comme nous, au bord de ce fleuve, pour nous fleuve étranger, pour eux fleuve de la patrie. Nous rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles, submergées l'une après l'autre dans le brouillard de la ville. Nous regagnions notre demeure, guidés par d'incertaines lueurs qui nous traçaient à peine la route à travers la fumée de charbon rougissant autour de chaque réverbère: ainsi s'écoule la vie du poète.