Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 13
On a souvent représenté la vie (moi tout le premier) comme une montagne que l'on gravit d'un côté et que l'on dévale de l'autre: il serait aussi vrai de la comparer à une Alpe, au sommet chauve couronné de glace, et qui n'a pas de revers. En suivant cette image, le voyageur monte toujours et ne descend plus; il voit mieux alors l'espace qu'il a parcouru, les sentiers qu'il n'a pas choisis et à l'aide desquels il se fût élevé par une pente adoucie: il regarde avec regret et douleur le point où il a commencé de s'égarer. Ainsi, c'est à la publication de l'_Essai historique_ que je dois marquer le premier pas qui me fourvoya du chemin de la paix. J'achevai la première partie du grand travail que je m'étais tracé; j'en écrivis le dernier mot entre l'idée de la mort (j'étais retombé malade) et un rêve évanoui: _In somnis venit, imago conjugis_[111]. Imprimé chez Baylis, l'_Essai_ parut chez Deboffe en 1797[112]. Cette date est celle {p.151} d'une des transformations de ma vie. Il y a des moments où notre destinée, soit qu'elle cède à la société, soit qu'elle obéisse à la nature, soit qu'elle commence à nous faire ce que nous devons demeurer, se détourne soudain de sa ligne première, telle qu'un fleuve qui change son cours par une subite inflexion.
[Note 111:
Ipsa sed in somnis inhumati venit imago. Conjugis. (Virgile, _Énéide_, 1, 357.)]
[Note 112: Chateaubriand avait commencé à écrire l'_Essai_ en 1794; l'ouvrage fut imprimé à Londres en 1796, et mis en vente dans les premiers mois de 1797; il formait un seul volume de 681 pages, grand in-8{o}, sans compter l'avis, la notice, la table des chapitres et l'errata. En voici le titre exact: _Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française.--Dédié à tous les partis_.--Avec cette épigraphe: _Experti invicem sumus ego et fortuna_. TACITE. Et plus bas: _À Londres_: Se trouve chez J. DEBOFFE, Gerrard-Street; J. DEBRETT, Piccadilly; Mme LOWES, Pall-Mall; A. DULAU et Co, Wardour-Street; BOOSEY, Broad-Street; et J.-F. FAUCHE, à _Hambourg_.--Le livre parut sans nom d'auteur.]
L'_Essai_ offre le compendium de mon existence, comme poète, moraliste, publiciste et politique. Dire que j'espérais, autant du moins que je puis espérer, un grand succès de l'ouvrage, cela va sans dire: nous autres auteurs, petits prodiges d'une ère prodigieuse, nous avons la prétention d'entretenir des intelligences avec les races futures; mais nous ignorons, que je crois, la demeure de la postérité, nous mettons mal son adresse. Quand nous nous engourdirons dans la tombe, la mort glacera si dur nos paroles, écrites ou chantées, qu'elles ne se fondront pas comme les _paroles gelées_ de Rabelais.
L'_Essai_ devait être une sorte d'encyclopédie historique. Le seul volume publié est déjà une assez grande investigation; j'en avais la suite en manuscrit; puis venaient, auprès des recherches et annotations de l'annaliste, les lais et virelais du poète, les _Natchez_, etc. {p.152} Je comprends à peine aujourd'hui comment j'ai pu me livrer à des études aussi considérables, au milieu d'une vie active, errante et sujette à tant de revers. Mon opiniâtreté à l'ouvrage explique cette fécondité: dans ma jeunesse, j'ai souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j'étais assis, raturant et recomposant dix fois la même page. L'âge ne m'a rien fait perdre de cette faculté d'application: aujourd'hui mes correspondances diplomatiques, qui n'interrompent point mes compositions littéraires, sont entièrement de ma main.
L'_Essai_ fit du bruit dans l'émigration: il était en contradiction avec les sentiments de mes compagnons d'infortune; mon indépendance dans mes diverses positions sociales a presque toujours blessé les hommes avec qui je marchais. J'ai tour à tour été le chef d'armées différentes dont les soldats n'étaient pas de mon parti: j'ai mené les vieux royalistes à la conquête des libertés publiques, et surtout de la liberté de la presse, qu'ils détestaient: j'ai rallié les libéraux au nom de cette même liberté sous le drapeau des Bourbons qu'ils ont en horreur. Il arriva que l'opinion émigrée s'attacha, par amour-propre, à ma personne: les _Revues_ anglaises ayant parlé de moi avec éloge, la louange rejaillit sur tout le corps des _fidèles_.
J'avais adressé des exemplaires de l'_Essai_ à La Harpe, Ginguené et de Sales. Lemierre, neveu du poète du même nom et traducteur des poésies de Gray, m'écrivit de Paris, le 15 de juillet 1797, que mon _Essai_ avait le plus grand succès. Il est certain que si l'_Essai_ fut un moment connu, il fut presque aussitôt oublié: {p.153} une ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.
Étant devenu presque un personnage, la haute émigration me rechercha à Londres. Je fis mon chemin de rue en rue; je quittai d'abord Holborn-Tottenham-Courtroad, et m'avançai jusque sur la route d'Hampstead. Là, je stationnai quelques mois chez madame O'Larry, veuve irlandaise, mère d'une très-jolie fille de quatorze ans et aimant tendrement les chats. Liés par cette conformité de passion, nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes blanches comme deux hermines, avec le bout de la queue noir.
Chez madame O'Larry venaient de vieilles voisines avec lesquelles j'étais obligé de prendre du thé à l'ancienne façon. Madame de Staël a peint cette scène dans _Corinne_ chez lady Edgermond: «Ma chère, croyez-vous que l'eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé:--Ma chère, je crois que ce serait trop tôt[113].»
[Note 113: _Corinne_, livre XIV, chapitre I.]
Venait aussi à ces soirées une grande belle jeune irlandaise, Marie Neale, sous la garde d'un tuteur. Elle trouvait au fond de mon regard quelque blessure, car elle me disait: _You carry your heart in a sling_ (vous portez votre coeur en écharpe). Je portais mon coeur je ne sais comment.
Madame O'Larry partit pour Dublin; alors m'éloignant derechef du canton de la colonie de la pauvre émigration de l'est, j'arrivai, de logement en logement, jusqu'au quartier de la riche émigration de l'ouest, parmi les évêques, les familles de cour et les colons de la Martinique.
{p.154} Peltier m'était revenu; il s'était marié à la venvole; toujours hâbleur, gaspillant son obligeance et fréquentant l'argent de ses voisins plus que leur personne.
Je fis plusieurs connaissances nouvelles, surtout dans la société où j'avais des rapports de famille: Christian de Lamoignon[114], blessé grièvement d'une jambe à l'affaire de Quiberon, et aujourd'hui mon collègue à la Chambre des pairs, devint mon ami. Il me présenta à madame Lindsay, attachée à Auguste de {p.155} Lamoignon, son frère[115]: le président Guillaume n'était pas emménagé de la sorte à Basville, entre Boileau, madame de Sévigné et Bourdaloue.
[Note 114: Anne-Pierre-Christian, vicomte de _Lamoignon_, né à Paris le 15 juin 1770, troisième fils de Chrétien-François de Lamoignon, marquis de Basville, ancien garde des sceaux, et de Marie-Élisabeth Berryer, fille de Nicolas-René Berryer, secrétaire d'État et garde des sceaux. En 1788, il embrassa la carrière des armes; pendant l'émigration, il servit à l'armée des princes comme garde du corps et fit partie de l'expédition de Quiberon. À cette dernière affaire, atteint à la jambe d'un coup de feu qui l'avait étendu sur le sable, il ne dut la vie qu'à son frère Charles. Celui-ci le prit sur ses épaules, le porta dans une chaloupe et, s'arrachant aux bras qui voulaient le retenir: «Mon régiment, dit-il, doit se battre encore, je vais le rejoindre.» Fait prisonnier quelques heures après, Charles de Lamoignon fut fusillé le 2 août 1795. Ramené en Angleterre, le vicomte Christian souffrit longtemps de ses blessures, s'adonna aux lettres et se lia très étroitement avec Chateaubriand. De retour en France sous le consulat et devenu l'époux de Mlle Molé de Champlâtreux, il alla demeurer à Méry-sur-Oise, dans le château du président Molé, et le fit réparer d'après le goût du pays où il avait vécu si longtemps comme émigré. Louis XVIII le nomma pair de France, le 17 août 1815. Il avait un vrai talent d'écrivain, dont témoignent ses rapports à la Chambre haute. Celui qu'il fit, en 1816, sur le projet de loi portant abolition du divorce est particulièrement remarquable. Sa blessure de Quiberon s'étant rouverte dans ses dernières années, force lui fut de se confiner chez lui; fidèle jusqu'au bout à ses devoirs, il se faisait porter au Luxembourg toutes les fois qu'il y croyait sa présence nécessaire. Il est mort, à Paris, le 21 mars 1827.]
[Note 115: René-Chrétien-Auguste, marquis de _Lamoignon_, frère aîné de Christian, né à Paris, le 19 juin 1765. Il fut nommé conseiller au Parlement de Paris en 1787, émigra en Angleterre et, rentré en France sous le Consulat, se fixa dans ses terres de Saint-Ciers-la-Lande (Gironde). Sous la Restauration, les plus belles promesses ne purent le décider à venir à Paris. Louis-Philippe le nomma pair de France, le 11 octobre 1832, mais il continua de résider presque toujours à Saint-Ciers-la-Lande, où il mourut sans postérité, le 7 avril 1845.]
Madame Lindsay, Irlandaise d'origine, d'un esprit sec, d'une humeur un peu cassante, élégante de taille, agréable de figure, avait de la noblesse d'âme et de l'élévation de caractère: les émigrés de mérite passaient la soirée au foyer de la dernière des Ninon. La vieille monarchie périssait avec tous ses abus et toutes ses grâces. On la déterrera un jour, comme ces squelettes de reines, ornés de colliers, de bracelets, de pendants d'oreilles, qu'on exhume en Étrurie. Je rencontrai à ce rendez-vous M. Malouet[116] et madame du {p.156} Belloy, femme digne d'attachement, le comte de Montlosier et le chevalier de Panat[117]. Ce dernier avait une réputation méritée d'esprit, de malpropreté et de gourmandise: il appartenait à ce parterre d'hommes de goût, assis autrefois les bras croisés devant la société française; oisifs dont la mission était de tout regarder et de tout juger, ils exerçaient les fonctions qu'exercent maintenant les journaux, sans en avoir l'âpreté, mais aussi sans arriver à leur grande influence populaire.
[Note 116: Pierre-Victor, baron _Malouet_, né à Riom, le 11 février 1740. Il était intendant de la marine, à Toulon, lorsque le tiers état de la sénéchaussée de Riom l'élut, sans scrutin et par acclamation, député aux États-généraux. Il s'y fit remarquer par son talent et son courage, non moins que par la fermeté de ses convictions royalistes. Après la journée du 10 août, il passa en Angleterre. Il rentra en France à l'époque du Consulat, fut nommé commissaire général de la marine à Anvers, en 1803, conseiller d'État et baron de l'Empire, en 1810. En 1812, il fut, par ordre de l'Empereur, exilé en Lorraine comme suspect de royalisme. Malgré l'état précaire de sa santé, il accepta du gouvernement provisoire, en 1814, les fonctions de commissaire au département de la Marine, dont Louis XVIII, à sa rentrée, lui remit le portefeuille ministériel. Mais il ne put résister au travail et aux préoccupations qu'imposait cette charge, et il mourut à la tâche, le 7 septembre 1814. Il n'avait aucune fortune; le roi pourvut aux frais de ses funérailles. Ses _Mémoires_ ont été publiés par son petit-fils, en 1868.]
[Note 117: Le chevalier de Panat, né en 1762, était frère de deux députés aux États-Généraux. Il servit dans la marine, émigra en 1792, se lia à Hambourg avec Rivarol, à Londres avec Malouet, Montlosier et Chateaubriand, rentra en France sous le Consulat et fut employé au ministère de la Marine. En 1814, il devint contre-amiral et secrétaire général de l'amirauté. C'est lui qui rédigea un petit ouvrage, publié en 1795, sous le nom d'un de ses camarades, et dans lequel on trouve des détails intéressants sur l'affaire de Quiberon, la _Relation de Chaumereix, officier de marine échappé des prisons d'Auray et de Vannes_. (Voir, au tome II, p. 456, des _Mémoires de Malouet_, la lettre du chevalier de Panat à Mallet du Pan.)]
Montlosier était resté à cheval sur la renommée de sa fameuse phrase de la _croix de bois_, phrase un peu ratissée par moi quand je l'ai reproduite, mais vraie au fond[118]. En quittant la France, il se rendit à Coblentz: mal reçu des princes, il eut une querelle, se battit la nuit au bord du Rhin et fut embroché. Ne pouvant {p.157} remuer et n'y voyant goutte, il demanda aux témoins si la pointe de l'épée passait par derrière: «De trois pouces, lui dirent ceux-ci qui tâtèrent.--Alors ce n'est rien, répondit Montlosier: monsieur, retirez votre botte.»
[Note 118: Voici le texte de la fameuse phrase, où se reconnaît, en effet, la main de Chateaubriand: «Je ne crois pas, messieurs, quoi qu'on puisse faire, qu'on parvienne à forcer les évêques à quitter leur siège. Si on les chasse de leur palais, ils se retireront dans la cabane du pauvre qu'il ont nourri. _Si on leur ôte une croix d'or, ils prendront une croix de bois; c'est une croix de bois qui a sauvé le monde_.»]
Montlosier, accueilli de la sorte pour son royalisme, passa en Angleterre et se réfugia dans les lettres, grand hôpital des émigrés où j'avais une paillasse auprès de la sienne. Il obtint la rédaction du _Courrier français_[119]. Outre son journal, il écrivait des ouvrages physico-politico-philosophiques: il prouvait dans l'une de ces oeuvres que le bleu était la couleur de la vie par la raison que les veines bleuissent après la mort, la vie venant à la surface du corps pour s'évaporer et retourner au ciel bleu; comme j'aime beaucoup le bleu, j'étais tout charmé.
[Note 119: Ou plutôt, comme on l'a vu tout à l'heure, le _Courrier de Londres_. Ce journal auquel collaboraient Malouet, Lally-Tolendal et Mallet du Pan, était d'un ton assez modéré. Le comte d'Artois, qui le goûtait médiocrement, dit un jour à Montlosier: «Vous écrivez quelquefois des sottises.--J'en entends si souvent!» répliqua celui que Chateaubriand appellera tout à l'heure son _Auvernat fumeux_.]
Féodalement libéral, aristocrate et démocrate, esprit bigarré, fait de pièces et de morceaux, Montlosier accouche avec difficulté d'idées disparates; mais s'il parvient à les dégager de leur délivre, elles sont quelquefois belles, surtout énergiques: antiprêtre comme noble, chrétien par sophisme et comme amateur des vieux siècles, il eût été, sous le paganisme, chaud partisan de l'indépendance en théorie et de l'esclavage en pratique, faisant jeter l'esclave aux murènes, au nom de la liberté du genre humain. Brise-raison, {p.158} ergoteur, roide et hirsute, l'ancien député de la noblesse de Riom se permet néanmoins des condescendances au pouvoir; il sait ménager ses intérêts, mais il ne souffre pas qu'on s'en aperçoive, et met à l'abri ses faiblesses d'homme derrière son honneur de gentilhomme. Je ne veux point dire du mal de mon _Auvernat fumeux_, avec ses romances du _Mont-d'Or_ et sa polémique de la _Plaine_; j'ai du goût pour sa personne hétéroclite. Ses longs développements obscurs et tournoiements d'idées, avec parenthèses, bruits de gorge et _oh! oh!_ chevrotants, m'ennuient (le ténébreux, l'embrouillé, le vaporeux, le pénible me sont abominables); mais, d'un autre côté, je suis diverti par ce naturaliste de volcans, ce Pascal manqué, cet orateur de montagnes qui pérore à la tribune comme ses petits compatriotes chantent au haut d'une cheminée; j'aime ce gazetier de tourbières et de castels, ce libéral expliquant la Charte à travers une fenêtre gothique, ce seigneur pâtre quasi marié à sa vachère, semant lui-même son orge parmi la neige, dans son petit champ de cailloux: je lui saurai toujours gré de m'avoir consacré, dans son chalet du Puy-de-Dôme, une vieille roche noire, prise d'un cimetière des Gaulois par lui découvert[120].
[Note 120: Montlosier, dont Chateaubriand vient de tracer un si admirable portrait, fut, comme son compatriote, l'abbé de Pradt, un bonhomme très particulier. Après avoir été l'un des adversaires les plus ardents de la Révolution, après avoir, dans son livre sur la _Monarchie française_ (1814), soutenu les théories les plus antidémocratiques, il attaqua, dans son fameux _Mémoire à consulter_ (1826) et dans plusieurs autres écrits, les _Jésuites, la Congrégation et le parti-prêtre_, avec une âpreté qui lui valut d'être l'un des coryphées du parti _libéral_. En 1830, il collabora au _Constitutionnel_; appelé, en 1832, à la Chambre des pairs, il y défendit la monarchie de juillet. Son premier livre avait été un _Essai sur la théorie des volcans en Auvergne_ (1789); il fit paraître, en 1829, ses _Mémoires sur la Révolution française, le Consulat, l'Empire, la Restauration et les principaux événements qui l'ont suivie_. Ces très intéressants Mémoires sont malheureusement restés inachevés.]
{p.159} L'abbé Delille, autre compatriote de Sidoine Apollinaire, du chancelier de l'Hospital, de La Fayette, de Thomas, de Chamfort, chassé du continent par le débordement des victoires républicaines, était venu aussi s'établir à Londres[121]. L'émigration le comptait avec orgueil dans ses rangs; il chantait nos malheurs, raison de plus pour aimer sa muse. Il besognait beaucoup; il le fallait bien, car madame Delille l'enfermait et ne le lâchait que quand il avait gagné sa journée par un certain nombre de vers. Un jour, j'étais allé chez lui; il se fit attendre, puis il parut les joues fort rouges: on prétend que madame Delille le souffletait; je n'en sais rien; je dis seulement ce que j'ai vu.
[Note 121: Jacques Delille, né près d'Aigue-Perse, en Auvergne, le 22 juin 1738. Il émigra seulement en 1795, et se réfugia à Bâle. Après deux ans de séjour en Suisse, il se rendit à Brunswick et de là à Londres, où il traduisit le _Paradis perdu_, et donna une seconde édition des _Jardins_, enrichie de nouveaux épisodes et de la description des parcs qu'il avait eu occasion de voir en Allemagne et en Angleterre. Rentré en France sous le Consulat, il publia successivement, avec une vogue ininterrompue, la _Pitié_, 1803; l'_Énéide_, 1804; _le Paradis perdu_, 1805; _l'Imagination_, 1806; _les Trois règnes de la nature_, 1809; _la Conversation_, 1812. C'était le fruit des vingt années précédentes. Il mourut d'apoplexie dans la nuit du 1er au 2 mai 1813. Son corps resta exposé pendant plusieurs jours au Collège de France, sur un lit de parade, la tête couronnée de laurier, le visage légèrement peint. Paris lui fit des funérailles triomphales.]
Qui n'a entendu l'abbé Delille dire ses vers? Il racontait très-bien; sa figure, laide, chiffonnée, animée par son imagination, allait à merveille à la {p.160} nature coquette de son débit, au caractère de son talent et à sa profession d'abbé. Le chef-d'oeuvre de l'abbé Delille est sa traduction des _Géorgiques_, aux morceaux de sentiment près; mais c'est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de Louis XV.
La littérature du XVIIIe siècle, à part quelques beaux génies qui la dominent, cette littérature, placée entre la littérature classique du XVIIe siècle et la littérature romantique du XIXe, sans manquer de naturel, manque de nature; vouée à des arrangements de mots, elle n'est ni assez originale comme école nouvelle, ni assez pure comme école antique. L'abbé Delille était le poète des châteaux modernes, de même que le troubadour était le poète des vieux châteaux; les vers de l'un, les ballades de l'autre, font sentir la différence qui existait entre l'aristocratie dans la force de l'âge et l'aristocratie dans la décrépitude: l'abbé peint des lectures et des parties d'échecs dans les manoirs où les troubadours chantaient des croisades et des tournois.
Les personnages distingués de notre Église militante étaient alors en Angleterre: l'abbé Carron, dont je vous ai déjà parlé en lui empruntant la vie de ma soeur Julie; l'évêque de Saint-Pol-de-Léon[122], prélat sévère et borné, qui contribuait à rendre M. le comte d'Artois de plus en plus étranger à son siècle; l'archevêque d'Aix[123], calomnié peut-être à cause de ses {p.161} succès dans le monde; un autre évêque savant et pieux, mais d'une telle avarice, que s'il avait eu le malheur de perdre son âme, il ne l'aurait jamais rachetée. Presque tous les avares sont gens d'esprit: il faut que je sois bien bête.
[Note 122: Jean-François _de la Marche_, évêque et comte de Léon, né en 1729 au manoir de Kerfort, paroisse d'Ergué-Gaberic, mort à Londres, le 25 novembre 1805.]
[Note 123: Jean-de-Dieu-Raymond de _Boisgelin de Cucé_, né à Rennes le 17 février 1732. Évêque de Lavaur (1766), archevêque d'Aix (1770), membre de l'Académie française (1776), élu député du clergé aux États-Généraux par la sénéchaussée d'Aix (1789), il émigra en Angleterre en 1791 et fit paraître à Londres une traduction des psaumes en vers français. Après le Concordat, il fut nommé archevêque de Tours et cardinal, et mourut le 22 août 1804.]