Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2
Chapter 11
Ce nouveau malheur m'obligea de prendre un parti. Hingant, conseiller au parlement de Bretagne, s'était refusé à recevoir le traitement que le gouvernement anglais accordait aux magistrats français, de même que je n'avais pas voulu accepter le schelling aumôné par jour aux émigrés: j'écrivis à M. de Barentin[103] et lui révélai la situation de mon ami. Les parents de Hingant accoururent et l'emmenèrent à la campagne. Dans ce moment même, mon oncle de Bedée me fit parvenir quarante écus, oblation touchante de ma famille persécutée; il me sembla voir tout l'or du Pérou: le denier des prisonniers de France nourrit le Français exilé.
[Note 103: Charles-Louis-François de Barentin (1739-1819). Ce fut lui qui, comme garde des sceaux, ouvrit les États-Généraux le 5 mai 1789. Dénoncé par Mirabeau, dans la séance du 15 juillet, comme ennemi du peuple, il émigra et ne revint en France qu'après le 18 brumaire.]
Ma misère avait mis obstacle à mon travail. Comme je ne fournissais plus de manuscrit, l'impression fut suspendue. Privé de la compagnie de Hingant, je ne gardai pas chez Baylis un logement d'une guinée par mois; je payai le terme échu et m'en allai. Au-dessous des émigrés indigents qui m'avaient d'abord servi de patrons à Londres, il y en avait d'autres, plus nécessiteux {p.122} encore. Il est des degrés entre les pauvres comme entre les riches; on peut aller depuis l'homme qui se couvre l'hiver avec son chien, jusqu'à celui qui grelotte dans ses haillons tailladés. Mes amis me trouvèrent une chambre mieux appropriée à ma fortune décroissante (on n'est pas toujours au comble de la prospérité); ils m'installèrent aux environs de Mary-Le-Bone-Street, dans un _garret_ dont la lucarne donnait sur un cimetière: chaque nuit la crécelle du _watchman_ m'annonçait que l'on venait de voler des cadavres. J'eus la consolation d'apprendre que Hingant était hors de danger.
Des camarades me visitaient dans mon atelier. À notre indépendance et à notre pauvreté, on nous eût pris pour des peintres sur les ruines de Rome; nous étions des artistes en misère sur les ruines de la France. Ma figure servait de modèle et mon lit de siège à mes élèves. Ce lit consistait dans un matelas et une couverture. Je n'avais point de draps; quand il faisait froid, mon habit et une chaise, ajoutés à ma couverture, me tenaient chaud. Trop faible pour remuer ma couche, elle restait comme Dieu me l'avait retournée.
Mon cousin de La Boüétardais, chassé, faute de payement, d'un taudis irlandais, quoiqu'il eût mis son violon en gage, vint chercher chez moi un abri contre le constable; un vicaire bas breton lui prêta un lit de sangle. La Boüétardais était, ainsi que Hingant, conseiller au parlement de Bretagne; il ne possédait pas un mouchoir pour s'envelopper la tête; mais il avait déserté avec armes et bagages, c'est-à-dire qu'il avait emporté son bonnet carré et sa robe rouge, et il couchait {p.123} _sous_ la pourpre à mes cotés. Facétieux, bon musicien, ayant la voix belle, quand nous ne dormions pas, il s'asseyait tout nu sur ses sangles, mettait son bonnet carré, et chantait des romances en s'accompagnant d'une guitare qui n'avait que trois cordes. Une nuit que le pauvre garçon fredonnait ainsi l'_Hymne à Vénus_ de Métastase: _Scendi propizia_, il fut frappé d'un vent coulis; la bouche lui tourna, et il en mourut, mais pas tout de suite, car je lui frottai cordialement la joue. Nous tenions des conseils dans notre chambre haute, nous raisonnions sur la politique, nous nous occupions des cancans de l'émigration. Le soir, nous allions chez nos tantes et cousines danser, après les modes enrubannées et les chapeaux faits.
* * * * *
Ceux qui lisent cette partie de mes _Mémoires_ ne se sont pas aperçus que je les ai interrompus deux fois: une fois, pour offrir un grand dîner au duc d'York, frère du roi d'Angleterre; une autre fois, pour donner une fête pour l'anniversaire de la rentrée du roi de France à Paris, le 8 juillet. Cette fête m'a coûté quarante mille francs[104]. Les pairs et les pairesses de l'empire britannique, les ambassadeurs, les étrangers de distinction, ont rempli mes salons magnifiquement décorés. Mes tables étincelaient de l'éclat des cristaux de Londres et de l'or des porcelaines de Sèvres. Ce qu'il y a de plus délicat en mets, vins et fleurs, abondait. Portland-Place était encombré de brillantes voitures. {p.124} Collinet et la musique d'Almack's enchantaient la mélancolie fashionable des dandys et les élégances rêveuses des ladies pensivement dansantes. L'opposition et la majorité ministérielles avait fait trêve: lady Canning causait avec lord Londonderry, lady Jersey avec le duc de Wellington. Monsieur, qui m'a fait faire cette année des compliments de mes somptuosités de 1822, ne savait pas, en 1793, qu'il existait non loin de lui un futur ministre, lequel, en attendant ses grandeurs, jeûnait au-dessus d'un cimetière pour péché de fidélité. Je me félicite aujourd'hui d'avoir essayé du naufrage, entrevu la guerre, partagé les souffrances des classes les plus humbles de la société, comme je m'applaudis d'avoir rencontré, dans les temps de prospérité, l'injustice et la calomnie. J'ai profité à ces leçons: la vie, sans les maux qui la rendent grave, est un hochet d'enfant.
[Note 104: Douze mille francs seulement, d'après son secrétaire, M. de Marcellus, qui tenait les comptes de l'ambassade; mais on sait de reste, que Chateaubriand ne comprit jamais rien aux chiffres de ménage.--Voir _Chateaubriand et son temps_, p. 99.]
J'étais l'homme aux quarante écus; mais le niveau des fortunes n'étant pas encore établi, et les denrées n'ayant pas baissé de valeur, rien ne fit contre-poids à ma bourse qui se vida. Je ne devais pas compter sur de nouveaux secours de ma famille, exposée en Bretagne au double fléau de la _chouannerie_ et de la Terreur. Je ne voyais plus devant moi que l'hôpital ou la Tamise.
Des domestiques d'émigrés, que leurs maîtres ne pouvaient plus nourrir, s'étaient transformés en restaurateurs pour nourrir leurs maîtres. Dieu sait la chère-lie que l'on faisait à ces tables d'hôtes! Dieu sait aussi la politique qu'on y entendait! Toutes les victoires de la République étaient métamorphosées en défaites, et si par hasard on doutait d'une restauration {p.125} immédiate, on était déclaré Jacobin. Deux vieux évêques, qui avaient un faux air de la mort, se promenaient au printemps dans le parc Saint-James: «Monseigneur, disait l'un, croyez-vous que nous soyons en France au mois de juin?--Mais, monseigneur, répondait l'autre après avoir mûrement réfléchi, je n'y vois pas d'inconvénient.»
L'homme aux ressources, Peltier, me déterra, ou plutôt me dénicha dans mon aire. Il avait lu dans un journal de Yarmouth qu'une société d'antiquaires s'allait occuper d'une histoire du comté de Suffolk, et qu'on demandait un Français capable de déchiffrer des manuscrits français du XIIe siècle, de la collection de Camden[105]. Le _parson_, ou ministre, de Beccles, était à la tête de l'entreprise, c'était à lui qu'il se fallait adresser. «Voilà votre affaire, me dit Peltier, partez, vous déchiffrerez ces vieilles paperasses; vous continuerez à envoyer de la copie de l'_Essai_ à Baylis; je forcerai ce pleutre à reprendre son impression; vous reviendrez à Londres avec deux cents guinées, votre ouvrage fait, et vogue la galère!»
[Note 105: William _Camden_ (1551-1623), surnommé le _Pausanias_ et le _Strabon anglais_. Il avait rassemblé un nombre considérable de manuscrits du moyen âge, qui composent ce qu'on appelle encore aujourd'hui la _Collection Camden_.]
Je voulus balbutier quelques objections: «Eh! que diable, s'écria mon homme, comptez-vous rester dans ce _palais_ où j'ai déjà un froid horrible? Si Rivarol, Champcenetz[106], Mirabeau-Tonneau et moi avions eu {p.126} la bouche en coeur, nous aurions fait de belle besogne dans les _Actes des Apôtres_! Savez-vous que cette histoire de Hingant fait un boucan d'enfer? Vous vouliez donc vous laisser mourir de faim tous deux? Ah! ah! ah! pouf!... Ah! ah!...» Peltier, plié en deux, se tenait les genoux à force de rire. Il venait de placer cent exemplaires de son journal aux colonies; il en avait reçu le payement et faisait sonner ses guinées dans sa poche. Il m'emmena de force, avec La Boüétardais apoplectique, et deux émigrés en guenilles qui se trouvèrent sous sa main, dîner à _London-Tavern_. Il nous fît boire du vin de Porto, manger du roastbeef et du plumpudding à en crever. «Comment, monsieur le comte, disait-il à mon cousin, avez-vous ainsi la gueule de travers?» La Boüétardais, moitié choqué, moitié content, expliquait la chose de son mieux; il racontait qu'il avait été tout à coup saisi en chantant ces deux mots: _O bella Venere!_ Mon pauvre paralysé avait un air si mort, si transi, si râpé, en barbouillant sa _bella Venere_, que Peltier se renversa d'un fou rire et pensa culbuter la table, en la frappant en dessous de ses deux pieds.
[Note 106: Le chevalier de _Champcenetz_ (1759-1794) fut le principal rédacteur des _Actes des Apôtres_. Il écrivit aussi dans le _Petit Journal de la Cour et de la Ville_, et, de concert avec Rivarol, publia en 1790 le _Petit Almanach des grands hommes de la Révolution_. Ayant quitté Paris après le 10 août, il eut l'imprudence d'y revenir, fut arrêté et traduit, le 23 juillet 1794, devant le tribunal révolutionnaire. Quand le président eut prononcé sa condamnation à mort, il se leva, et, le sourire aux lèvres: «Citoyen président, dit-il, est-ce ici comme dans la garde nationale, et peut-on se faire remplacer?»]
À la réflexion, le conseil de mon compatriote, vrai personnage de mon autre compatriote Le Sage, ne me parut pas si mauvais. Au bout de trois jours d'enquêtes, après m'être fait habiller par le tailleur de Peltier, je partis pour Beccles avec quelque argent que {p.127} me prêta Deboffe, sur l'assurance de ma reprise de l'_Essai_. Je changeai mon nom, qu'aucun Anglais ne pouvait prononcer, en celui de _Combourg_ qu'avait porté mon frère et qui me rappelait les peines et les plaisirs de ma première jeunesse. Descendu à l'auberge, je présentai au ministre du lieu une lettre de Deboffe, fort estimé dans la librairie anglaise, laquelle lettre me recommandait comme un savant du premier ordre. Parfaitement accueilli, je vis tous les _gentlemen_ du canton, et je rencontrai deux officiers de notre marine royale qui donnaient des leçons de français dans le voisinage.
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Je repris des forces; les courses que je faisais à cheval me rendirent un peu de santé. L'Angleterre, vue ainsi en détail, était triste, mais charmante; partout la même chose et le même aspect. M. de Combourg était invité à toutes les parties. Je dus à l'étude le premier adoucissement de mon sort. Cicéron avait raison de recommander le commerce des lettres dans les chagrins de la vie. Les femmes étaient charmées de rencontrer un Français pour parler français.
Les malheurs de ma famille, que j'appris par les journaux, et qui me firent connaître sous mon véritable nom (car je ne pus cacher ma douleur), augmentèrent à mon égard l'intérêt de la société. Les feuilles publiques annoncèrent la mort de M. de Malesherbes; celle de sa fille, madame la présidente de Rosambo; celle de sa petite-fille, madame la comtesse de Chateaubriand; et celle de son petit-gendre, le comte de Chateaubriand, mon frère, immolés ensemble, le même jour, à la même heure, au même {p.128} échafaud[107]. M. de Malesherbes était l'objet de l'admiration et de la vénération des Anglais; mon alliance de famille avec le défenseur de Louis XVI ajouta à la bienveillance de mes hôtes.
[Note 107: Le 3 floréal an II (22 avril 1794).]
Mon oncle de Bedée me manda les persécutions éprouvées par le reste de mes parents. Ma vieille et incomparable mère avait été jetée dans une charrette avec d'autres victimes, et conduite du fond de la Bretagne dans les geôles de Paris, afin de partager le sort du fils qu'elle avait tant aimé. Ma femme et ma soeur Lucile, dans les cachots de Rennes, attendaient leur sentence; il avait été question de les enfermer au château de Combourg, devenu forteresse d'État: on accusait leur innocence du crime de mon émigration. Qu'étaient-ce que nos chagrins en terre étrangère, comparés à ceux des Français demeurés dans leur patrie? Et pourtant, quel malheur, au milieu des souffrances de l'exil, de savoir que notre exil même devenait le prétexte de la persécution de nos proches!
Il y a deux ans que l'anneau de mariage de ma belle-soeur fut ramassé dans le ruisseau de la rue Cassette; on me l'apporta; il était brisé; les deux cerceaux de l'alliance étaient ouverts et pendaient enlacés l'un à l'autre; les noms s'y lisaient parfaitement gravés. Comment cette bague s'était-elle retrouvée? Dans quel lieu et quand avait-elle été perdue? La victime, emprisonnée au Luxembourg, avait-elle passé par la rue Cassette en allant au supplice? Avait-elle laissé tomber la bague du haut du tombereau? Cette bague avait-elle été arrachée de son doigt après l'exécution? Je fus tout saisi à la vue de ce symbole qui, par sa brisure et {p.129} son inscription, me rappelait de si cruelles destinées. Quelque chose de mystérieux et de fatal s'attachait à cet anneau que ma belle-soeur semblait m'envoyer du séjour des morts, en mémoire d'elle et de mon frère. Je l'ai remis à son fils; puisse-t-il ne pas lui porter malheur!
Cher orphelin, image de ta mère, Au ciel pour toi, je demande ici-bas, Les jours heureux retranchés à ton père Et les enfants que ton oncle n'a pas[108].
[Note 108: Voir, au tome I, l'_Appendice_ nº III: _Le comte Louis de Chateaubriand_.]
Ce mauvais couplet et deux ou trois autres sont le seul présent que j'aie pu faire à mon neveu lorsqu'il s'est marié.
Un autre monument m'est resté de ces malheurs: voici ce que m'écrit M. de Contencin, qui, en fouillant dans les archives de la ville, a trouvé l'ordre du tribunal révolutionnaire qui envoyait mon frère et sa famille à l'échafaud:
«Monsieur le vicomte,
«Il y a une sorte de cruauté à réveiller dans une âme qui a beaucoup souffert le souvenir des maux qui l'ont affectée le plus douloureusement. Cette pensée m'a fait hésiter quelque temps à vous offrir un bien triste document qui, dans mes recherches historiques, m'est tombé sous la main. C'est un acte de décès signé avant la mort par un homme qui s'est toujours montré implacable comme elle, toutes les {p.130} fois qu'il a trouvé réunies sur la même tête l'illustration et la vertu.
«Je désire, monsieur le vicomte, que vous ne me sachiez pas trop mauvais gré d'ajouter à vos archives de famille un titre qui rappelle de si cruels souvenirs. J'ai supposé qu'il aurait de l'intérêt pour vous, puisqu'il avait du prix à mes yeux, et dès lors j'ai songé à vous l'offrir. Si je ne suis point indiscret, je m'en féliciterai doublement, car je trouve aujourd'hui dans ma démarche l'occasion de vous exprimer les sentiments de profond respect et d'admiration sincère que vous m'avez inspirés depuis longtemps, et avec lesquels je suis, monsieur le vicomte,
«Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«A. de CONTENCIN.» Hôtel de la préfecture de la Seine. Paris, le 28 mars 1835.
Voici ma réponse à cette lettre:
«J'avais fait, monsieur, chercher à la Sainte-Chapelle les pièces du procès de mon malheureux frère et de sa femme, mais on n'avait pas trouvé _l'ordre_ que vous avez bien voulu m'envoyer. Cet ordre et tant d'autres, avec leurs ratures, leurs noms estropiés, auront été présentés à Fouquier au tribunal de Dieu: il lui aura bien fallu reconnaître sa signature. Voilà les temps qu'on regrette, et sur lesquels on écrit des volumes d'admiration! Au surplus, j'envie mon frère: depuis longues années du moins il a quitté ce triste monde. Je vous remercie infiniment, monsieur, de l'estime que vous voulez bien me témoigner {p.131} dans votre belle et noble lettre, et vous prie d'agréer l'assurance de la considération très distinguée avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.»
Cet ordre de mort est surtout remarquable par les preuves de la légèreté avec laquelle les meurtres étaient commis: des noms sont mal orthographiés, d'autres sont effacés. Ces défauts de forme, qui auraient suffi pour annuler la plus simple sentence, n'arrêtaient point les bourreaux; ils ne tenaient qu'à l'heure exacte de la mort: _à cinq heures précises_. Voici la pièce authentique, je la copie fidèlement:
EXÉCUTEUR DES JUGEMENTS CRIMINELS
TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE
«L'exécuteur des jugements criminels ne fera faute de se rendre à la maison de justice de la Conciergerie, pour y mettre à exécution le jugement qui condamne Mousset, d'Esprémenil, Chapelier, Thouret, Hell, Lamoignon Malsherbes, la femme Lepelletier Rosambo, Chateau Brian et sa femme (le nom propre effacé, illisible), la veuve Duchatelet, la femme de Grammont, ci-devant duc, la femme Rochechuart (Rochechouart), et Parmentier;--14, à la peine de mort. L'exécution aura lieu aujourd'hui, à cinq heures précises, sur la place de la Révolution de cette ville.
«L'accusateur public, «H.-Q. FOUQUIER.»
Fait au Tribunal, le 3 floréal, l'an II de la République française.
Deux voitures.
{p.132} Le 9 thermidor sauva les jours de ma mère; mais elle fut oubliée à la Conciergerie. Le commissaire conventionnel la trouva: «Que fais-tu là, citoyenne? lui dit-il; qui es-tu? pourquoi restes-tu ici?» Ma mère répondit qu'ayant perdu son fils, elle ne s'informait point de ce qui se passait, et qu'il lui était indifférent de mourir dans la prison ou ailleurs. «Mais tu as peut-être d'autres enfants?» répliqua le commissaire. Ma mère nomma ma femme et mes soeurs détenues à Rennes. L'ordre fut expédié de mettre celles-ci en liberté, et l'on contraignit ma mère de sortir.
Dans les histoires de la Révolution, on a oublié de placer le tableau de la France extérieure auprès du tableau de la France intérieure, de peindre cette grande colonie d'exilés, variant son industrie et ses peines de la diversité des climats et de la différence des moeurs des peuples.
En dehors de la France, tout s'opérant par individu, métamorphoses d'états, afflictions obscures, sacrifices sans bruit, sans récompense; et dans cette variété d'individus de tout rang, de tout âge, de tout sexe, une idée fixe conservée; la vieille France voyageuse avec ses préjugés et ses fidèles, comme autrefois l'Église de Dieu errante sur la terre avec ses vertus et ses martyrs.
En dedans de la France, tout s'opérant par masse: Barère annonçant des meurtres et des conquêtes, des guerres civiles et des guerres étrangères; les combats gigantesques de la Vendée et des bords du Rhin; les trônes croulant au bruit de la marche de nos armées; nos flottes abîmées dans les flots; le peuple déterrant les monarques à Saint-Denis et jetant la poussière des {p.133} rois morts au visage des rois vivants pour les aveugler; la nouvelle France, glorieuse de ses nouvelles libertés, fière même de ses crimes, stable sur son propre sol, tout en reculant ses frontières, doublement armée du glaive du bourreau et de l'épée du soldat.
Au milieu de mes chagrins de famille, quelques lettres de mon ami Hingant vinrent me rassurer sur son sort, lettres d'ailleurs fort remarquables: il m'écrivait au mois de septembre 1795: «Votre lettre du 23 août est pleine de la sensibilité la plus touchante. Je l'ai montrée à quelques personnes qui avaient les yeux mouillés en la lisant. J'ai été presque tenté de leur dire ce que Diderot disait le jour que J.-J. Rousseau vint pleurer dans sa prison, à Vincennes: _Voyez comme mes amis m'aiment_. Ma maladie n'a été, au vrai, qu'une de ces fièvres de nerfs qui font beaucoup souffrir, et dont le temps et la patience sont les meilleurs remèdes. Je lisais pendant cette fièvre des extraits du _Phédon_ et du _Timée_. Ces livres-là donnent appétit de mourir, et je disais comme Caton:
It must be so, Plato; thou reason' st well!
Je me faisais une idée de mon voyage, comme on se ferait une idée d'un voyage aux grandes Indes. Je me représentais que je verrais beaucoup d'objets nouveaux dans le _monde des esprits_ (comme l'appelle Swedenborg), et surtout que je serais exempt des fatigues et des dangers du voyage.»
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À quatre lieues de Beccles, dans une petite ville appelée Bungay, demeurait un ministre anglais, le {p.134} révérend M. Ives, grand helléniste et grand mathématicien. Il avait une femme jeune encore, charmante de figure, d'esprit et de manières, et une fille unique, âgée de quinze ans. Présenté dans cette maison, j'y fus mieux reçu que partout ailleurs. On buvait à la manière des anciens Anglais, et on restait deux heures à table après les femmes. M. Ives, qui avait vu l'Amérique, aimait à conter ses voyages, à entendre le récit des miens, à parler de Newton et d'Homère. Sa fille, devenue savante pour lui plaire, était excellente musicienne et chantait comme aujourd'hui madame Pasta[109]. Elle reparaissait au thé et charmait le sommeil communicatif du vieux ministre. Appuyé au bout du piano, j'écoutais miss Ives en silence.
[Note 109: Madame _Pasta_ (1798-1865) était, en 1822, dans tout l'éclat de son talent et de son succès. Aussi remarquable comme comédienne et comme tragédienne que comme cantatrice proprement dite, elle n'a eu d'égale en ce siècle, sur la scène lyrique, que madame Malibran.]
La musique finie, la _young lady_ me questionnait sur la France, sur la littérature; elle me demandait des plans d'études; elle désirait particulièrement connaître les auteurs italiens, et me pria de lui donner quelques notes sur la _Divina Commedia_ et la _Gerusalemme_. Peu à peu, j'éprouvai le charme timide d'un attachement sorti de l'âme: j'avais paré les Floridiennes, je n'aurais pas osé relever le gant de miss Ives; je m'embarrassais quand j'essayais de traduire quelque passage du Tasse. J'étais plus à l'aise avec un génie plus chaste et plus mâle, Dante.
Les années de Charlotte Ives et les miennes concordaient. Dans les liaisons qui ne se forment qu'au {p.135} milieu de votre carrière, il entre quelque mélancolie; si l'on ne se rencontre pas de prime abord, les souvenirs de la personne qu'on aime ne se trouvent point mêlés à la partie des jours où l'on respira sans la connaître: ces jours, qui appartiennent à une autre société, sont pénibles à la mémoire et comme retranchés de notre existence. Y a-t-il disproportion d'âge, les inconvénients augmentent: le plus vieux a commencé la vie avant que le plus jeune fût au monde; le plus jeune est destiné à demeurer seul à son tour: l'un a marché dans une solitude en deçà d'un berceau, l'autre traversera une solitude au delà d'une tombe; le passé fut un désert pour le premier, l'avenir sera un désert pour le second. Il est difficile d'aimer avec toutes les conditions de bonheur, jeunesse, beauté, temps opportun, harmonie de coeur, de goût, de caractère, de grâces et d'années.
Ayant fait une chute de cheval, je restai quelque temps chez M. Ives. C'était l'hiver; les songes de ma vie commencèrent à fuir devant la réalité. Miss Ives devenait plus réservée; elle cessa de m'apporter des fleurs; elle ne voulut plus chanter.