Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 10

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[Note 96: Marie-Joseph-Annibal de Bedée, comte de la Boüétardais, fils de Marie-Antoine-Bénigne de Bedée et de Mlle Ginguené. Il était né le 17 mars 1758, en la paroisse de Pluduno. Marié, le 19 juillet 1785, à Marie-Vincente de Francheville, dame de Trélan, il fut reçu conseiller et commissaire aux requêtes du Parlement de Bretagne le 18 mai 1786. Après avoir perdu sa femme, qui mourut à Rennes le 15 juin 1790, il émigra en Angleterre et ne revint plus en France. Il mourut à Londres, le 6 janvier 1809, laissant de son mariage une fille unique, Marie-Antoinette de Bedée de la Boüétardais, qui épousa à Dinan, le 14 mai 1810, M. Henry-Marie de Boishamon. Mme de Boishamon mourut au château de Monchoix le 22 janvier 1843; son mari lui survécut jusqu'au 26 janvier 1846. De leur union étaient nés deux fils: 1º M. Charles-Marie de Boishamon, né en 1814, mort en 1885 au château de Monchoix, marié, sans enfants; 2º Henry-Augustin-Eloy de Boishamon, né en 1817, mort en 1886, marié, avec enfants.]

La certitude acquise ainsi de ma fin prochaine, en augmentant le deuil naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d'esprit. Cette disposition intérieure explique un passage de la notice placée à la tête de l'_Essai historique_[97], et cet autre passage de l'_Essai_ même: «Attaqué d'une maladie qui me laisse peu d'espoir, je vois les objets d'un oeil tranquille; l'air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n'en est plus qu'à quelques journées[98].» L'amertume des réflexions répandues dans l'_Essai_ n'étonnera donc pas: c'est sous le coup d'un arrêt de mort, entre la sentence et l'exécution, que j'ai composé cet ouvrage. Un écrivain qui croyait toucher au terme, dans le dénûment de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde.

[Note 97: «D'ailleurs ma santé, dérangée par de longs voyages, beaucoup de soucis, de veilles et d'études, est si déplorable, que je crains de ne pouvoir remplir immédiatement la promesse que j'ai faite concernant les autres volumes de l'_Essai historique_.»]

[Note 98: _Essai historique_, livre premier, première partie, introduction, p. 4 de la première édition.]

Mais comment traverser le temps de grâce qui m'était accordé? J'aurais pu vivre ou mourir promptement de mon épée: on m'en interdisait l'usage; que me restait-il? une plume? elle n'était ni connue, ni éprouvée, et j'en ignorais la puissance. Le goût des lettres inné en moi, des poésies de mon enfance, des ébauches de mes voyages, suffiraient-ils pour {p.111} attirer l'attention du public? L'idée d'écrire un ouvrage sur les Révolutions comparées m'était venue; je m'en occupais dans ma tête comme d'un sujet plus approprié aux intérêts du jour; mais qui se chargerait de l'impression d'un manuscrit sans prôneurs, et, pendant la composition de ce manuscrit, qui me nourrirait? Si je n'avais que peu de jours à passer sur la terre, force était néanmoins d'avoir quelque moyen de soutenir ce peu de jours. Mes trente louis, déjà fort écornés, ne pouvaient aller bien loin, et, en surcroît de mes afflictions particulières, il me fallait supporter la détresse commune de l'émigration. Mes compagnons à Londres avaient tous des occupations: les uns s'étaient mis dans le commerce du charbon, les autres faisaient avec leurs femmes des chapeaux de paille, les autres enseignaient le français qu'ils ne savaient pas. Ils étaient tous très gais. Le défaut de notre nation, la légèreté, s'était dans ce moment changé en vertu. On riait au nez de la fortune; cette voleuse était toute penaude d'emporter ce qu'on ne lui redemandait pas.

* * * * *

Peltier[99], auteur du _Domine salcum fac regem_[100] et principal rédacteur des _Actes des Apôtres_, continuait {p.112} à Londres son entreprise de Paris. Il n'avait pas précisément de vices; mais il était rongé d'une vermine {p.113} de petits défauts dont on ne pouvait l'épurer: libertin, mauvais sujet, gagnant beaucoup d'argent et le mangeant de même, à la fois serviteur de la légitimité et ambassadeur du roi nègre Christophe auprès de George III, correspondant diplomatique de M. le comte de _Limonade_, et buvant en vin de Champagne les appointements qu'on lui payait en sucre. Cette espèce de M. Violet, jouant les grands airs de la Révolution sur un violon de poche, me vint voir et m'offrit ses services en qualité de Breton. Je lui parlai de mon plan de l'_Essai_; il l'approuva fort: «Ce sera superbe!» s'écria-t-il, et il me proposa une chambre chez son imprimeur Baylis, lequel imprimerait l'ouvrage au fur et à mesure de la composition. Le libraire Deboffe aurait la vente; lui, Peltier, emboucherait la trompette dans son journal _l'Ambigu_, tandis qu'on pourrait s'introduire dans _le Courrier français_ de Londres, dont la rédaction passa bientôt à M. de Montlosier[101]. Peltier ne doutait de rien: il parlait de {p.114} me faire donner la croix de Saint-Louis pour mon siège de Thionville. Mon Gil Blas, grand, maigre, escalabreux, les cheveux poudrés, le front chauve, toujours criant et rigolant, met son chapeau rond sur l'oreille, me prend par le bras et me conduit chez l'imprimeur Baylis, où il me loue sans façon une chambre, au prix d'une guinée par mois.

[Note 99: Jean Gabriel _Peltier_ (et non _Pelletier_, comme on l'a imprimé jusqu'ici dans toutes les éditions des _Mémoires_) était né le 21 octobre 1765 à Gonnor, arrondissement de Beaupréau (Maine-et-Loire). Il fut le principal rédacteur des _Actes des Apôtres_. Après le 10 août, réfugié en Angleterre, il publia, en deux volumes in-8{o}, le _Dernier Tableau de Paris, ou Précis historique de la révolution du 10 août et du 2 septembre, des causes qui l'ont produite, des événements qui l'ont précédée et des crimes qui l'ont suivie_. En 1793, il fit paraître son _Histoire de la Restauration de la Monarchie française, ou la Campagne de 1793, publiée en forme de correspondance_. Désabusé, mais non découragé par la retraite des Prussiens, il continua de harceler la République dans son _Tableau de l'Europe pendant 1794_ (deux volumes in-8{o}). Comme il était avant tout polémiste, et que le journal pouvait être entre ses mains une arme plus puissante que le livre, il fonda à Londres une feuille périodique intitulée _Paris_, dont les 250 numéros parus de 1795 à 1802 ne forment pas moins de trente-cinq volumes in-8{o}. Ce vaste recueil renferme beaucoup de documents que les journaux français du temps n'auraient pu ou voulu accueillir. Il est à regretter qu'aucun des historiens du Directoire et du Consulat n'ait cru devoir y puiser. À la fin de 1802, il fit succéder à son _Paris_ un nouveau recueil, l'_Ambigu_ ou _Variétés littéraires et politiques_, publié les 10, 20 et 30 de chaque mois. Interrompu seulement pendant les trois premiers mois de 1815 et repris pendant les Cent-Jours, pour s'arrêter seulement en 1817, le second journal de Peltier comprend plus de cent volumes. Les premiers numéros de l'_Ambigu_ eurent le don d'irriter à ce point le Premier Consul, alors en paix avec l'Angleterre, qu'il réclama l'expulsion de Peltier, ou, à tout le moins, son renvoi devant un jury anglais. Traduit devant la cour du Banc du Roi, et défendu par sir James Mackintosh, dont le plaidoyer est resté célèbre, Peltier fut condamné, le 21 février 1803, à une faible amende, peine dérisoire dans un semblable débat. Une souscription, couverte aussitôt qu'annoncée, convertit en triomphe la défaite du journaliste. Le résultat le plus clair de ce procès retentissant fut de rendre européen le nom de Peltier. Marié à l'une des élèves les plus distinguées de l'abbé Carron, il tenait à Londres un grand train de maison et dépensait sans compter. De là bientôt pour lui un grand état de gêne, si bien qu'un jour il fut tout heureux et tout aise d'être nommé par Christophe, le roi nègre d'Haïti, son chargé d'affaires auprès du roi d'Angleterre. Les plaisants dirent alors qu'il avait passé du _blanc_ au _noir_. Le mot était joli, et Peltier fut le premier à en rire, d'autant que son roi nègre lui expédiait, en guise de traitement, force balles de sucre et de café, dont la vente, évaluée à deux cent mille francs par an, lui permit de faire bonne figure jusqu'à la Restauration. Il vint alors en France; mais comme il trouvait Louis XVIII trop _libéral_ et n'avait pu se tenir de diriger contre lui quelques épigrammes, il reçut un accueil très froid et retourna à Londres. Là, une autre déception l'attendait. Une de ses épigrammes contre le roi de France, qui atteignait par ricochet le roi d'Haïti, fut envoyée par l'abolitionniste Wilberforce à Christophe, qui, dans son mécontentement, retira au malheureux Peltier, avec ses pouvoirs, son sucre et son café. Revenu définitivement en France en 1820, il vécut encore quelques années, pauvre, mais inébranlablement fidèle, et mourut à Paris le 25 mars 1825.--Peltier est une des plus curieuses figures de la période révolutionnaire, et il mériterait les honneurs d'une ample et copieuse biographie.]

[Note 100: Une des premières brochures de Peltier, publiée au mois d'octobre 1789, avait pour titre: _Domine, salvum fac regem_. Peltier y dénonçait le duc d'Orléans et Mirabeau comme les principaux auteurs des journées des 5 et 6 octobre.]

[Note 101: François-Dominique Reynaud, comte de _Montlosier_ (1755-1838). Après avoir fait partie de la Constituante, où il siégeait au côté droit, il avait émigré à la fin de la session, avait fait la campagne de 1792 à l'armée des princes, puis était passé à Hambourg, d'où il vint à Londres en 1794. Il devint alors le principal rédacteur, non du _Courrier français_, mais du _Courrier de Londres_, et fit la fortune de ce journal, qui avait été fondé par l'abbé de Calonne. Sous le Consulat, il voulut continuer à Paris la publication de sa feuille, qui prit alors le titre de _Courrier de Londres et de Paris_, mais elle fut, après quelques numéros, supprimée par la censure.--Nous retrouverons plus tard, au cours de ces _Mémoires_, le comte de Montlosier.]

J'étais en face de mon avenir doré; mais le présent, sur quelle planche le traverser? Peltier me procura des traductions du latin et de l'anglais; je travaillais le jour à ces traductions, la nuit à l'_Essai historique_ dans lequel je faisais entrer une partie de mes voyages et de mes rêveries. Baylis me fournissait les livres, et j'employais mal à propos quelques schellings à l'achat des bouquins étalés sur les échoppes.

Hingant, que j'avais rencontré sur le paquebot de Jersey, s'était lié avec moi. Il cultivait les lettres, il était savant, écrivait en secret des romans dont il me lisait des pages. Il se logea, assez près de Baylis, au fond d'une rue qui donnait dans Holborn. Tous les matins, à dix heures, je déjeunais avec lui; nous parlions de politique et surtout de mes travaux. Je lui disais ce que j'avais bâti de mon édifice de nuit, {p.115} l'_Essai_; puis je retournais à mon oeuvre de jour, les traductions. Nous nous réunissions pour dîner, à un schelling par tête, dans un estaminet; de là, nous allions aux champs. Souvent aussi nous nous promenions seuls, car nous aimions tous deux à rêvasser.

Je dirigeais alors ma course à Kensington ou à Westminster. Kensington me plaisait; j'errais dans sa partie solitaire, tandis que la partie qui touchait à Hyde-Park se couvrait d'une multitude brillante. Le contraste de mon indigence et de la richesse, de mon délaissement et de la foule, m'était agréable. Je voyais passer de loin les jeunes Anglaises avec cette confusion désireuse que me faisait éprouver autrefois ma sylphide, lorsque après l'avoir parée de toutes mes folies, j'osais à peine lever les yeux sur mon ouvrage. La mort, à laquelle je croyais toucher, ajoutait un mystère à cette vision d'un monde dont j'étais presque sorti. S'est-il jamais attaché un regard sur l'étranger assis au pied d'un pin? Quelque belle femme avait-elle deviné l'invisible présence de René?

À Westminster, autre passe-temps: dans ce labyrinthe de tombeaux, je pensais au mien prêt à s'ouvrir. Le buste d'un homme inconnu comme moi ne prendrait jamais place au milieu de ces illustres effigies! Puis se montraient les sépulcres des monarques: Cromwel n'y était plus, et Charles Ier n'y était pas. Les cendres d'un traître, Robert d'Artois, reposaient sous les dalles que je pressais de mes pas fidèles. La destinée de Charles Ier venait de s'étendre sur Louis XVI; chaque jour le fer moissonnait en France, et les fosses de mes parents étaient déjà creusées.

Les chants des maîtres de chapelle et les causeries {p.116} des étrangers interrompaient mes réflexions. Je ne pouvais multiplier mes visites, car j'étais obligé de donner aux gardiens de ceux qui ne vivaient plus le schelling qui m'était nécessaire pour vivre. Mais alors je tournoyais au dehors de l'abbaye avec les corneilles, ou je m'arrêtais à considérer les clochers, jumeaux de grandeur inégale, que le soleil couchant ensanglantait de ses feux sur la tenture noire des fumées de la Cité.

Une fois, cependant, il arriva qu'ayant voulu contempler au jour tombé l'intérieur de la basilique, je m'oubliai dans l'admiration de cette architecture pleine de fougue et de caprice. Dominé par le sentiment de la _vastité sombre des églises chrestiennes_ (Montaigne), j'errais à pas lents et je m'anuitai: on ferma les portes. J'essayai de trouver une issue; j'appelai l'_usher_, je heurtai aux _gates_: tout ce bruit, épandu et délayé dans le silence, se perdit; il fallut me résigner à coucher avec les défunts.

Après avoir hésité dans le choix de mon gîte, je m'arrêtai près du mausolée de lord Chatam, au bas du jubé et du double étage de la chapelle des Chevaliers et de Henri VII. À l'entrée de ces escaliers, de ces ailes fermées de grilles, un sarcophage engagé dans le mur, vis-à-vis d'une mort de marbre armée de sa faux, m'offrit son abri. Le pli d'un linceul, également de marbre, me servit de niche: à l'exemple de Charles-Quint, je m'habituais à mon enterrement.

J'étais aux premières loges pour voir le monde tel qu'il est. Quel amas de grandeurs renfermé sous ces dômes! Qu'en reste-t-il? Les afflictions ne sont pas {p.117} moins vaines que les félicités; l'infortunée Jane Grey n'est pas différente de l'heureuse Alix de Salisbury; son squelette est seulement moins horrible, parce qu'il est sans tête; sa carcasse s'embellit de son supplice et de l'absence de ce qui fit sa beauté. Les tournois du vainqueur de Crécy, les jeux du camp du Drap-d'or de Henri VIII, ne recommenceront pas dans cette salle des spectacles funèbres. Bacon, Newton, Milton, sont aussi profondément ensevelis, aussi passés à jamais que leurs plus obscurs contemporains. Moi banni, vagabond, pauvre, consentirais-je à n'être plus la petite chose oubliée et douloureuse que je suis, pour avoir été un de ces morts fameux, puissants, rassasiés de plaisirs? Oh! la vie n'est pas tout cela! Si du rivage de ce monde nous ne découvrons pas distinctement les choses divines, ne nous en étonnons pas: le temps est un voile interposé entre nous et Dieu, comme notre paupière entre notre oeil et la lumière.

Tapi sous mon linge de marbre, je redescendis de ces hauts pensers aux impressions naïves du lieu et du moment. Mon anxiété mêlée de plaisir était analogue à celle que j'éprouvais l'hiver dans ma tourelle de Combourg, lorsque j'écoutais le vent: un souffle et une ombre sont de nature pareille.

Peu à peu, m'accoutumant à l'obscurité, j'entrevis les figures placées aux tombeaux. Je regardais les encorbellements du Saint-Denis d'Angleterre, d'où l'on eût dit que descendaient en lampadaires gothiques les événements passés et les années qui furent: l'édifice entier était comme un temple monolithe de siècles pétrifiés.

{p.118} J'avais compté dix heures, onze heures à l'horloge; le marteau qui se soulevait et retombait sur l'airain était le seul être vivant avec moi dans ces régions. Au dehors une voiture roulante, le cri du _watchman_, voilà tout: ces bruits lointains de la terre me parvenaient d'un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise et la fumée du charbon de terre s'infiltrèrent dans la basilique, et y répandirent de secondes ténèbres.

Enfin, un crépuscule s'épanouit dans un coin des ombres les plus éteintes: je regardais fixement croître la lumière progressive; émanait-elle des deux fils d'Édouard IV, assassinés par leur oncle? «Ces aimables enfants, dit le grand tragique, étaient couchés ensemble; ils se tenaient entourés de leurs bras innocents et blancs comme l'albâtre. Leurs lèvres semblaient quatre roses vermeilles sur une seule tige, qui, dans tout l'éclat de leur beauté, se baisent l'une l'autre.» Dieu ne m'envoya pas ces âmes tristes et charmantes; mais le léger fantôme d'une femme à peine adolescente parut portant une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille: c'était la petite sonneuse de cloches. J'entendis le bruit d'un baiser, et la cloche tinta le point du jour. La sonneuse fut tout épouvantée lorsque je sortis avec elle par la porte du cloître. Je lui contai mon aventure; elle me dit qu'elle était venue remplir les fonctions de son père malade: nous ne parlâmes pas du baiser.

* * * * *

J'amusai Hingant de mon aventure, et nous fîmes le projet de nous enfermer à Westminster; mais nos {p.119} misères nous appelaient chez les morts d'une manière moins poétique.

Mes fonds s'épuisaient: Baylis et Deboffe s'étaient hasardés, moyennant un billet de remboursement en cas de non-vente, à commencer l'impression de l'_Essai_; là finissait leur générosité, et rien n'était plus naturel; je m'étonne même de leur hardiesse. Les traductions ne venaient plus; Peltier, homme de plaisir, s'ennuyait d'une obligeance prolongée. Il m'aurait bien donné ce qu'il avait, s'il n'eût préféré le manger; mais quêter des travaux çà et là, faire une bonne oeuvre de patience, impossible à lui. Hingant voyait aussi s'amoindrir son trésor; entre nous deux, nous ne possédions que soixante francs. Nous diminuâmes la ration de vivres, comme sur un vaisseau lorsque la traversée se prolonge. Au lieu d'un schelling par tête, nous ne dépensions plus à dîner qu'un demi-schelling. Le matin, à notre thé, nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes le beurre. Ces abstinences fatiguaient les nerfs de mon ami. Son esprit battait la campagne; il prêtait l'oreille, et avait l'air d'écouter quelqu'un; en réponse, il éclatait de rire, ou versait des larmes. Hingant croyait au magnétisme, et s'était troublé la cervelle du galimatias de Swedenborg. Il me disait le matin qu'on lui avait fait du bruit la nuit; il se fâchait si je lui niais ses imaginations. L'inquiétude qu'il me causait m'empêchait de sentir mes souffrances.

Elles étaient grandes pourtant: cette diète rigoureuse, jointe au travail, échauffait ma poitrine malade; je commençais à avoir de la peine à marcher, et néanmoins je passais les jours et une partie des {p.120} nuits dehors, afin qu'on ne s'aperçut pas de ma détresse. Arrivés à notre dernier schelling, je convins avec mon ami de le garder pour faire semblant de déjeuner.

Nous arrangeâmes que nous achèterions un pain de deux sous; que nous nous laisserions servir comme de coutume l'eau chaude et la théière; que nous n'y mettrions point de thé; que nous ne mangerions pas le pain, mais que nous boirions l'eau chaude avec quelques petites miettes de sucre restées au fond du sucrier.

Cinq jours s'écoulèrent de la sorte. La faim me dévorait; j'étais brûlant; le sommeil m'avait fui; je suçais des morceaux de linge que je trempais dans de l'eau; je mâchais de l'herbe et du papier. Quand je passais devant des boutiques de boulangers mon tourment était horrible. Par une rude soirée d'hiver je restai deux heures planté devant un magasin de fruits secs et de viandes fumées, avalant des yeux tout ce que je voyais: j'aurais mangé, non seulement les comestibles, mais leurs boîtes, paniers et corbeilles.

Le matin du cinquième jour, tombant d'inanition, je me traîne chez Hingant; je heurte à la porte, elle était fermée; j'appelle; Hingant est quelque temps sans répondre; il se lève enfin et m'ouvre. Il riait d'un air égaré; sa redingote était boutonnée; il s'assit devant la table à thé: «Notre déjeuner va venir,» me dit-il d'une voix extraordinaire. Je crus voir quelques taches de sang à sa chemise; je déboutonne brusquement sa redingote: il s'était donné un coup de canif profond de deux pouces dans le bout du sein {p.121} gauche. Je criai au secours. La servante alla chercher un chirurgien. La blessure était dangereuse[102].

[Note 102: «M. de Chateaubriand m'a montré la maison où se passa ce triste drame d'un suicide ébauché: «Là, me dit-il, mon ami a voulu se tuer, et j'ai failli mourir de faim.» Puis il me faisait remarquer en souriant son lourd et brillant costume d'ambassadeur, car nous allions à Carlton-House, chez le roi.» (_Chateaubriand et son temps_, par le comte de Marcellus, p. 99).]