Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 2

Chapter 1

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MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE

TOME II

CHATEAUBRIAND

MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE

NOUVELLE ÉDITION Avec une Introduction, des Notes et des Appendices

Par Edmond BIRÉ

TOME II

PARIS LIBRAIRIE GARNIER FRÈRES 6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6

KRAUS REPRINT Nendeln/Liechtenstein 1975

Reprinted by permission of the original publishers

KRAUS REPRINT A Division of KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED Nendeln/Liechtenstein 1975

Printed in Germany Lessingdruckerei Wiesbaden

{p.001} MÉMOIRES

LIVRE VII[1]

[Note 1: Ce livre a été écrit à Londres d'avril à septembre 1822. Il a été revu en février 1845 et en décembre 1846.]

Je vais trouver ma mère. -- À Saint-Malo. -- Progrès de la Révolution. -- Mon mariage. -- Paris. -- Anciennes et nouvelles connaissances. -- L'abbé Barthélemy. -- Saint-Ange. -- Théâtre. -- Changement et physionomie de Paris. -- Club des Cordeliers. -- Marat. -- Danton. -- Camille Desmoulins. -- Fabre d'Églantine. -- Opinion de M. de Malesherbes sur l'Émigration. -- Je joue et je perds. -- Aventure du fiacre. -- Mme Roland. -- Barère à l'Ermitage. -- Seconde fédération du 14 juillet. -- Préparatifs d'émigration. -- J'émigre avec mon frère. -- Aventure de Saint-Louis. -- Nous passons la frontière. -- Bruxelles. -- Dîner chez le baron de Breteuil. -- Rivarol. -- Départ pour l'armée des princes. -- Route. -- Rencontre de l'armée prussienne. -- J'arrive à Trèves. -- Armée des princes. -- Amphithéâtre romain. -- _Atala._ -- Les chemises de Henri IV. -- Vie de soldat. -- Dernière représentation de l'ancienne France militaire. -- Commencement du siège de Thionville. -- Le chevalier de la Baronnais. -- Continuation du siège. -- Contraste. -- Saints dans les bois. -- Bataille de Bouvines. -- Patrouille. -- Rencontre imprévue. -- Effets d'un boulet et d'une bombe. -- Marché du camp. -- Nuit aux faisceaux d'armes. -- Chiens hollandais. -- Souvenir des _Martyrs_. -- Quelle était ma compagnie. -- Aux avant-postes. -- Eudore. -- Ulysse. -- Passage de la Moselle. -- Combat. -- Libba sourde et muette. -- Attaque sous Thionville. -- Levée du siège. -- Entrée à Verdun. -- Maladie prussienne. -- Retraite. -- Petite vérole. -- Les Ardennes. -- Fourgons du prince de Ligne. -- Femmes de Namur. -- Je retrouve {p.002} mon frère à Bruxelles. -- Nos derniers adieux. -- Ostende. -- Passage à Jersey. -- On me met à terre à Guernesey. -- La femme du pilote. -- Jersey. -- Mon oncle de Bedée et sa famille. -- Description de l'île. -- Le duc de Berry. -- Parents et amis disparus. -- Malheur de vieillir. -- Je passe en Angleterre. -- Dernière rencontre avec Gesril.

J'écrivis à mon frère, à Paris, le détail de ma traversée, lui expliquant les motifs de mon retour et le priant de me prêter la somme nécessaire pour payer mon passage. Mon frère me répondit qu'il venait d'envoyer ma lettre à ma mère. Madame de Chateaubriand ne me fit pas attendre, elle me mit à même de me libérer et de quitter le Havre. Elle me mandait que Lucile était près d'elle avec mon oncle de Bedée et sa famille. Ces renseignements me décidèrent à me rendre à Saint-Malo, où je pourrais consulter mon oncle sur la question de mon émigration prochaine.

Les révolutions, comme les fleuves, grossissent dans leur cours; je trouvai celle que j'avais laissée en France énormément élargie et débordant ses rivages; je l'avais quittée avec Mirabeau sous la _Constituante_, je la retrouvai avec Danton sous la _Législative_.

Le traité de Pilnitz, du 27 août 1791, avait été connu à Paris. Le 14 décembre 1791, lorsque j'étais au milieu des tempêtes, le roi annonça qu'il avait écrit aux princes du corps germanique (notamment à l'électeur de Trèves) sur les armements de l'Allemagne. Les frères de Louis XVI, le prince de Condé, M. de Calonne, le vicomte de Mirabeau et M. de Laqueuille[2] {p.003} furent presque aussitôt mis en accusation. Dès le 9 novembre, un précédent décret avait frappé les autres émigrés: c'était dans ces rangs déjà proscrits que j'accourais me placer; d'autres auraient peut-être reculé, mais la menace du plus fort me fait toujours passer du côté du plus faible: l'orgueil de la victoire m'est insupportable.

[Note 2: Jean-Claude-Marin-Victor, marquis de _Laqueuille_, né à Châteaugay (Puy-de-Dôme) le 2 janvier 1742. Élu député de la noblesse de la sénéchaussée de Riom le 25 mars 1789, il se démit de son mandat le 6 mai 1790, émigra, rejoignit l'armée des princes et commanda, sous le comte d'Artois, le corps de la noblesse d'Auvergne. Il fut décrété d'accusation le 1er janvier 1792. Rentré en France sous le Consulat, il vécut dans la retraite jusqu'à sa mort, arrivée le 30 avril 1810.]

En me rendant du Havre à Saint-Malo, j'eus lieu de remarquer les divisions et les malheurs de la France: les châteaux brûlés ou abandonnés; les propriétaires, à qui l'on avait envoyé des quenouilles, étaient partis; les femmes vivaient réfugiées dans les villes. Les hameaux et les bourgades gémissaient sous la tyrannie des clubs affiliés au club central des Cordeliers, depuis réuni aux Jacobins. L'antagoniste de celui-ci, la _Société monarchique_ ou _des Feuillants_, n'existait plus[3]; l'ignoble dénomination de _sans-culotte_ était devenue {p.004} populaire; on n'appelait le roi que _monsieur Veto_ ou _mons Capet_.

[Note 3: Le 16 juillet 1791, à propos de la pétition pour la déchéance rédigée par Laclos, une scission se produisit dans la _Société des Amis de la Constitution_, séante aux Jacobins. Barnave, Dupont, les Lameth et tous les autres membres de la société qui faisaient partie de l'Assemblée constituante, à l'exception de Robespierre, Petion, Roederer, Coroller, Buzot et Grégoire, abandonnèrent les Jacobins et fondèrent une société rivale, qui se réunit, elle aussi, rue Saint-Honoré, en face de la place de Louis-le-Grand (la place Vendôme), dans l'ancienne église des _Feuillants_. Les journaus jacobins crièrent haro sur ce club _monarchico-aristocratico-constitutionnel_; ils demandèrent que cette société _turbulente et pestilentielle_ fût chassée de l'enceinte des Feuillants. Le 27 décembre 1791, l'Assemblée législative décréta qu'aucune société politique ne pourrait être établie dans l'enceinte des ci-devants Feuillants et Capucins. Voir au tome II du _Journal d'un bourgeois de Paris pendant la Terreur_ par Edmond Biré, le chapitre sur _la Société des Feuillants_.]

Je fus reçu tendrement de ma mère et de ma famille, qui cependant déploraient l'inopportunité de mon retour. Mon oncle, le comte de Bedée, se disposait à passer à Jersey avec sa femme, son fils et ses filles. Il s'agissait de me trouver de l'argent pour rejoindre les princes. Mon voyage d'Amérique avait fait brèche à ma fortune; mes propriétés étaient presque anéanties dans mon partage de cadet par la suppression des droits féodaux; les bénéfices simples qui me devaient échoir en vertu de mon affiliation à l'ordre de Malte étaient tombés avec les autres biens du clergé aux mains de la nation. Ce concours de circonstances décida de l'acte le plus grave de ma vie; on me maria, afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer au soutien d'une cause que je n'aimais pas.

Vivait retiré à Saint-Malo M. de Lavigne[4], chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Le comte d'Artois avait logé chez lui dans cette dernière ville lorsqu'il visita la Bretagne: charmé de son hôte, le prince lui promit de lui accorder tout ce qu'il demanderait dans la suite.

[Note 4: _M. Buisson de la Vigne_, ancien capitaine de vaisseau de la Compagnie des Indes. Il avait été anobli en 1776.]

M. de Lavigne eut deux fils: l'un d'eux[5] épousa {p.005} Mlle de la Placelière. Deux filles, nées de ce mariage, restèrent en bas âge orphelines de père et de mère. L'aînée se maria au comte du Plessix-Parscau[6], capitaine de vaisseau, fils et petit-fils d'amiraux, aujourd'hui contre-amiral lui-même, cordon rouge et commandant des élèves de la marine à Brest; la cadette[7], demeurée chez son grand-père, avait dix-sept ans lorsque, à mon retour d'Amériqne, j'arrivai à Saint-Malo. Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie: elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs.

[Note 5: Alexis-Jacques _Buisson de la Vigne_, directeur de la Compagnie des Indes à Lorient, avait épousé dans cette ville, en 1770, Céleste _Rapion de la Placelière_, originaire de Saint-Malo.]

[Note 6: Anne _Buisson de la Vigne_, née en 1772 et soeur aînée de Mme de Chateaubriand, avait épousé à Saint-Malo, le 29 mai 1789, Hervé-Louis-Joseph-Marie de _Parscau_, et non de _Parseau_, comme le portent toutes les éditions précédentes.--Voir, à l'_Appendice_, le nº 1: _Le comte du Plessix de Parscau_.]

[Note 7: Céleste _Buisson de la Vigne_, née à Lorient en 1774. C'est elle qui sera Mme de Chateaubriand.]

Mes soeurs se mirent en tête de me faire épouser Mlle de Lavigne, qui s'était fort attachée à Lucile. L'affaire fut conduite à mon insu. À peine avais-je aperçu trois ou quatre fois Mlle de Lavigne; je la reconnaissais de loin sur le _Sillon_ à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde enflée du vent, lorsque sur la grève je me livrais aux caresses de ma vieille maîtresse, la mer. Je ne me sentais aucune qualité du mari. Toutes mes illusions étaient vivantes, rien n'était épuisé en moi; l'énergie même de mon existence avait doublé par mes courses. J'étais tourmenté de la muse. Lucile aimait Mlle de Lavigne, et voyait dans ce mariage l'indépendance de ma fortune: «Faites donc!» dis-je. Chez moi l'homme public {p.006} est inébranlable, l'homme privé est à la merci de quiconque se veut emparer de lui, et, pour éviter une tracasserie d'une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle.

Le consentement de l'aïeul, de l'oncle paternel et des principaux parents fut facilement obtenu: restait à conquérir un oncle maternel, M. de Vauvert[8], grand démocrate; or, il s'opposa au mariage de sa nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l'étais pas du tout. On crut pouvoir passer outre, mais ma pieuse mère exigea que le mariage religieux fût fait par un prêtre _non assermenté_, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de Lavigne, était tombé. Mlle de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand, sans que j'eusse eu de communication avec elle, fut enlevée au nom de la justice et mise à Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en attendant l'arrêt des tribunaux.

[Note 8: Michel Bossinot de _Vauvert_, né le 21 décembre 1724 à Saint-Malo, où il mourut le 16 septembre 1809. Il avait été conseiller du roi et procureur à l'amirauté. Sa descendance est représentés aujourd'hui par la famille Poulain du Reposoir. Il était l'oncle à la mode de Bretagne de Mlle Céleste Buisson de la Vigne.]

Il n'y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour dans tout cela; ce mariage n'avait que le mauvais côté du roman: la vérité. La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l'union valide au civil. Les parents des deux familles étant d'accord, M. de Vauvert se désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la {p.007} première bénédiction nuptiale, et Mme de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s'était enfermée avec elle[9].

[Note 9: Voir l'_Appendice_ nº II: _Le Mariage de Chateaubriand_.]

C'était une nouvelle connaissance que j'avais à faire, et elle m'apporta tout ce que je pouvais désirer. Je ne sais s'il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause: la tromper en rien est impossible. D'un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages; elle craindrait d'y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu'on n'a pas assez d'enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge.

Les inconvénients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, découlent de la surabondance de ses qualités; mes inconvénients très réels résultent de la stérilité des miennes. Il est aisé d'avoir de la résignation, de la patience, de l'obligeance générale, de la sérénité d'humeur, lorsqu'on ne prend à rien, qu'on s'ennuie de tout, qu'on répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant: «Qu'est-ce que cela fait?»

Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d'un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu'elle méritait et qui lui devaient appartenir? {p.008} S'en est-elle jamais plainte? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais démentie? Elle a subi mes adversités; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l'empire, les disgrâces de la Restauration, elle n'a point trouvé dans les joies maternelles le contre-poids de ses chagrins. Privée d'enfants, qu'elle aurait eus peut-être dans une autre union, et qu'elle eût aimés avec folie; n'ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mère de famille qui consolent une femme de ses belles années, elle s'est avancée, stérile et solitaire, vers la vieillesse. Souvent séparée de moi, adverse aux lettres, l'orgueil de porter mon nom ne lui est point un dédommagement. Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses maux: je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes. Pourrais-je comparer quelques impatiences qu'elle m'a données aux soucis que je lui ai causés? Pourrais-je opposer mes qualités telles quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé l'infirmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles? Qu'est-ce que mes travaux auprès des oeuvres de cette chrétienne? Quand l'un et l'autre nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné.

Somme toute, lorsque je considère l'ensemble et l'imperfection de ma nature, est-il certain que le mariage ait gâté ma destinée? J'aurais sans doute eu plus de loisir et de repos; j'aurais été mieux accueilli de certaines sociétés et de certaines grandeurs de la terre; mais en politique, si Mme de Chateaubriand m'a contrarié, elle ne m'a jamais arrêté, parce que là, comme en {p.009} fait d'honneur, je ne juge que d'après mon sentiment. Aurais-je produit un plus grand nombre d'ouvrages si j'étais resté indépendant, et ces ouvrages eussent-ils été meilleurs? N'y a-t-il pas eu des circonstances, comme on le verra, où, me mariant hors de France, j'aurais cessé d'écrire et renoncé à ma patrie? Si je ne me fusse pas marié, ma faiblesse ne m'aurait-elle pas livré en proie à quelque indigne créature? N'aurais-je pas gaspillé et sali mes heures comme lord Byron? Aujourd'hui que je m'enfonce dans les années, toutes mes folies seraient passées; il ne m'en resterait que le vide et les regrets: vieux garçon sans estime, ou trompé ou détrompé, vieil oiseau répétant à qui ne l'écouterait pas ma chanson usée. La pleine licence de mes désirs n'aurait pas ajouté une corde de plus à ma lyre, un son plus ému à ma voix. La contrainte de mes sentiments, le mystère de mes pensées ont peut-être augmenté l'énergie de mes accents, animé mes ouvrages d'une fièvre interne, d'une flamme cachée, qui se fût dissipée à l'air libre de l'amour. Retenu par un lien indissoluble, j'ai acheté d'abord au prix d'un peu d'amertume les douceurs que je goûte aujourd'hui. Je n'ai conservé des maux de mon existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs.

* * * * *

Je me mariai à la fin de mars 1792, et, le 20 avril, l'Assemblée législative déclara la guerre à François II, {p.010} qui venait de succéder à son père Léopold; le 10 du même mois, on avait béatifié à Rome Benoît Labre: voilà deux mondes. La guerre précipita le reste de la noblesse hors de France. D'un côté, les persécutions redoublèrent; de l'autre, il ne fut plus permis aux royalistes de rester à leurs foyers sans être réputés poltrons; il fallut m'acheminer vers le camp que j'étais venu chercher de si loin. Mon oncle de Bedée et sa famille s'embarquèrent pour Jersey, et moi je partis pour Paris avec ma femme et mes soeurs Lucile et Julie.

Nous avions fait arrêter un appartement, faubourg Saint-Germain, cul-de-sac Férou, petit hôtel de Villette. Je me hâtai de chercher ma première société. Je revis les gens de lettres avec lesquels j'avais eu quelques relations. Dans les nouveaux visages, j'aperçus ceux du savant abbé Barthélemy[10] et du poète Saint-Ange[11]. {p.011} L'abbé a trop dessiné les gynécées d'Athènes d'après les salons de Chanteloup. Le traducteur d'Ovide n'était pas un homme sans talent; le talent est un don, une chose isolée; il se peut rencontrer avec les autres facultés mentales, il peut en être séparé: Saint-Ange en fournissait la preuve; il se tenait à quatre pour n'être pas bête, mais il ne pouvait s'en empêcher. Un homme dont j'admirais et dont j'admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait d'esprit et malheureusement son caractère était au niveau de son esprit. Que de tableaux sont gâtés dans les _Études de la nature_ par la borne de l'intelligence et par le défaut d'élévation d'âme de l'écrivain[12].

[Note 10: L'abbé Barthélemy (1716-1795), garde des médailles et antiques du cabinet du roi, membre de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions, auteur du _Voyage du jeune Anacharsis en Grèce vers le milieu du IVe siècle avant l'ère vulgaire_. Il passa la plus grande partie de sa vie auprès du duc et de la duchesse de Choiseul dans leur terre de Chanteloup.]

[Note 11: Ange-François _Fariau_, dit _de Saint-Ange_ (1747-1810), membre de l'Académie française. Sa traduction en vers des _Métamorphoses_ d'Ovide lui avait valu une assez grande réputation. Si le poète Saint-Ange n'avait guère d'esprit, il avait encore moins de modestie. Le très spirituel abbé de Féletz le laissait entendre, d'une façon bien piquante, dans le feuilleton où il rendait compte de la réception du poète à l'Académie: «C'est un grand écueil pour tout le monde, écrivait-il, de parler de soi, et il semblait que c'en était un plus grand encore pour M. de Saint-Ange. Tout le monde l'attendait là, et tout le monde a été surpris: il a bien attrapé les malins et les mauvais plaisants; il a parlé de lui fort peu et très modestement. J'ai cinq cents témoins de ce que j'avance ici; certainement, de toutes les _Métamorphoses_ que nous devons à M. de Saint-Ange, ce n'est pas la moins étonnante.»]

[Note 12: Jacques-Henri-Bernardin _de Saint-Pierre_ (1737-1814), auteur des _Études sur la Nature_ et de _Paul et Virginie_. Le jugement que porte ici Chateaubriand sur le caractère de Bernardin de Saint-Pierre est en complet désaccord avec l'opinion reçue qui fait de ce dernier un bonhomme très doux et d'une bienveillance universelle, sans autre défaut que d'être trop sensible. Qui a raison de Chateaubriand ou de la légende? Il semble bien que ce soit l'auteur des _Mémoires d'Outre-Tombe_. Voici, en effet, ce que je lis dans l'excellente biographie de _Bernardin de Saint-Pierre_ par Mme Arvède Barine: «Il était pensionné décoré, bien traité par l'empereur. Le monde parisien le choyait et l'adulait... Il serait parfaitement heureux s'il avait bon caractère. Mais il a mauvais caractère, plus que jamais. Il ne s'est jamais tant disputé...» Et plus loin: «Il n'est pas étonnant qu'il fût détesté de la plupart de ses confrères. Andrieux se souvenait de M. de Saint-Pierre comme d'un _homme dur, méchant_..... Ses ennemis lui rendaient les coups avec usure et, comme il était vindicatif, il mourut sans avoir fait la paix.»]

Rulhière était mort subitement, en 1791[13], avant mon départ pour l'Amérique. J'ai vu depuis sa petite maison à Saint-Denis, avec la fontaine et la jolie statue de l'Amour, au pied de laquelle on lit ces vers:

{p.012} D'Egmont avec l'Amour visita cette rive: Une image de sa beauté Se peignit un moment sur l'onde fugitive: D'Egmont a disparu; l'Amour seul est resté.

Lorsque je quittai la France, les théâtres de Paris retentissaient encore du _Réveil d'Épiménide_[14] et de ce couplet: