Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1

Chapter 8

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L'_Essai sur la littérature anglaise_ est de 1836. Presqu'en même temps paraissait la traduction du _Paradis perdu_. Certes, il était dur, pour l'auteur des _Martyrs_, d'être condamné «à traduire du Milton à l'aune». Il s'acquitta du moins de cette besogne en homme qui, même en une telle et si fâcheuse rencontre, n'abdique pas son originalité. Le premier, et, cette fois, je crois bien qu'il eut tort, il adopta pour système de traduction la littéralité. «Une traduction interlinéaire, disait-il, dans son Avertissement, serait la perfection du genre.» Nous en sommes venus là, et j'estime que nous y avons perdu. Aussi littérale que possible, la traduction de Chateaubriand n'est donc ni flatteuse, ni parée,

Mais fidèle, mais fière, et même un peu farouche.[75]

Un peu trop farouche même. Elle reste pourtant la meilleure que nous possédions. Le chantre d'Eudore et de Cymodocée se plaisait aux souvenirs de l'antiquité. Nul doute qu'au cours de son labeur de traducteur, il n'ait songé plus d'une fois à ce pauvre Apollon réduit à garder les troupeaux d'Admète. Mais, de même que, dans les plaines de la Thessalie, le Dieu se trahissait quelquefois sous le sayon du berger, de même le génie de Chateaubriand perce, en maint endroit, à travers les rudesses de sa traduction. Dans aucune autre, nous ne nous sentons mieux en commerce avec le génie de Milton; aucune autre ne nous donne une aussi vive conscience d'avoir lu Milton lui-même.

[Note 75: _Phèdre_, acte II, scène V.]

* * * * *

Chateaubriand travaillait toujours à ses _Mémoires_, et leur achèvement était proche.

La guerre d'Espagne avait été la grande affaire de sa vie (p. 027) politique. Il lui fallait en parler avec de longs détails; mais ces détails, il ne les pouvait donner dans ses _Mémoires_ mêmes sans déranger l'ordonnance de son livre, et c'est à quoi il ne se pouvait résigner. Encore moins se résignait-il à mourir sans avoir mis en pleine lumière cet épisode auquel était attaché l'honneur de son nom et aussi l'honneur du gouvernement royal. Il se décida donc à écrire, avec tous les développements nécessaires, un récit de la guerre de 1823 et des négociations qui l'avaient précédée, et, en 1838, il le publia sous le titre de _Congrès de Vérone_.

En composant cet ouvrage, Chateaubriand revivait l'année la plus glorieuse de sa vie. Aussi l'a-t-il écrit avec entrain, avec une sorte de joie naïve et d'enthousiasme juvénile,--et il s'est trouvé qu'il avait fait là, à soixante-dix ans, un de ses plus beaux livres. Au lendemain de la publication, M. Vinet en portait ce jugement:

«La grande réputation de M. de Chateaubriand semble se rattacher à ses premières productions; on a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé depuis lors d'être en progrès; à l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore, autant pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté».... Le talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir; et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière[76].»

[Note 76: _Études sur la littérature française au XIXe siècle_, par Alexandre Vinet, t. I, p. 433.]

Chateaubriand alors déposa sa plume, croyant bien ne plus jamais la reprendre. Il la reprit pourtant, en 1844, non pour chercher un nouveau succès, mais pour obéir aux ordres de son directeur de conscience, un vieux prêtre de Saint-Sulpice, l'abbé Séguin. Il écrivit la _Vie de Rancé_. C'est le seul de ses livres qui soit manqué. C'est moins un livre d'ailleurs qu'une causerie du soir, entre amis, causerie vagabonde, décousue, pleine de boutades et de bigarrures. Les traits charmants, du reste, n'y sont pas rares, ni les heureuses rencontres, ni les riches indemnités. On y retrouve encore, par endroits, le magicien et l'enchanteur. Et puis, si le livre est manqué, la préface est si touchante et si belle! Ces quelques pages sur la vie du vieil abbé Séguin sont la plus éloquente des réponses à ceux qui ont trouvé piquant de mettre en doute la sincérité religieuse du grand écrivain.

IX (p. 028)

Chateaubriand mourut le 4 juillet 1848. Mort, il allait remporter sa plus éclatante victoire. Les oeuvres posthumes des grands écrivains sont presque invariablement des rogatons qui ont déjà servi, des miettes tombées de leur table, des écus rognés oubliés au fond de leurs tiroirs. Par une suprême coquetterie, Chateaubriand avait réservé, pour l'heure où il ne serait plus, la pièce la plus riche de son trésor, le plus impérissable de ses chefs-d'oeuvre.

Il arriva cependant que les _Mémoires d'Outre-Tombe_ furent publiés dans des circonstances défavorables et dans de déplorables conditions, si bien que l'on put croire d'abord à un insuccès complet: ce fut quelque chose comme cette glorieuse journée de Marengo qui, à trois heures de l'après-midi, était une défaite. L'occasion parut bonne à tous ceux qui avaient encensé l'_empereur debout_ pour jeter la pierre à l'_empereur enterré_. On découvrit que Chateaubriand, dans ses _Mémoires_, avait parlé de... Chateaubriand, et on s'accorda pour dire que c'était là une chose inouïe, un scandale sans précédent, un crime abominable. Songez donc! Un homme qui écrit l'histoire de sa vie, et qui en profite pour se mettre en scène! Cela se pouvait-il supporter? Un auteur de mémoires qui parle de ses contemporains et qui ne proclame pas que tous ont été de petits saints! Cela s'était-il jamais vu?

On ne manquait pas d'ailleurs de se prévaloir, contre les _Mémoires d'Outre-Tombe_, de ce qu'ils avaient été publiés par bribes et par morceaux, déchiquetés en feuilletons. Quand ils parurent en volumes, on triompha contre eux de ce qu'ils étaient découpés en une infinité de petits chapitres, sans lien entre eux, sans coordination, sans suite apparente. Nul n'eut l'idée de se dire qu'on était évidemment en présence d'une édition fautive, que Chateaubriand n'avait pas pu, contrairement à toutes ses habitudes, renoncer, pour son livre de prédilection, à cet art savant de la composition, à cette symétrie, à cette belle ordonnance, qui avaient signalé jusque-là et marqué toutes ses oeuvres, même les moindres. On trouva commode de dire avec Sainte-Beuve: «Les _Mémoires d'Outre-Tombe_ font l'effet des mémoires du _Chat Murr_ dans Hoffmann, pour l'interruption continuelle et la bigarrure[77].»

[Note 77: _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. II, p. 435.]

Chateaubriand avait divisé son ouvrage en quatre parties et chacune de ces parties en livres. Il m'a suffi de rétablir ces divisions, dans mon édition de 1898[78], pour que le livre prît aussitôt une physionomie toute nouvelle, pour que le monument apparût tel que l'avait conçu le grand artiste, avec son étonnante variété et, en même temps, la noblesse et la régularité de ses lignes.

[Note 78: Édition de 1898-1900. Librairie de MM. Garnier frères.]

On est alors revenu à ces _Mémoires_, longtemps si maltraités, (p. 029) et la surprise a été presque aussi grande que l'admiration. Il était admis, en effet, que les _Mémoires d'Outre-Tombe_ étaient un long pamphlet, que l'auteur s'y était montré sans pitié pour les hommes de son temps, les sacrifiant tous à ses passions et à ses orgueilleuses rancunes. Et il se trouvait que--Talleyrand et Fouché mis à part--il les avait tous traités avec une modération et une indulgence qui faisaient dire un jour à Mme de Chateaubriand: «Je n'y comprends rien! M. de Chateaubriand est si bon qu'il en est bête!»--C'était aussi une commune opinion que l'illustre écrivain avait passé les dernières années de sa vie à _gâter_ ses _Mémoires_, à les surcharger de traits bizarres, de couleurs fausses, d'images incohérentes et de néologismes barbares. Et de ces défauts sans mesure et sans nombre, qui devaient ruiner l'oeuvre entière, on trouvait à peine trace. Ces terribles surcharges se réduisaient, dans une oeuvre d'une si considérable étendue, à quelques citations inutiles, à quelques plaisanteries affectées, à quelques mots ou à quelques tournures vieillies: taches légères qu'eût effacées un coup de brosse, grains de poussière qu'eût enlevés le souffle d'un enfant!

Le monument reste donc intact, et, dans l'ordre littéraire, c'est le plus beau que le XXe siècle ait élevé. Ce n'est pas seulement la vie d'un homme illustre qui se déroule sous nos yeux, c'est, autour de cette vie, tout un merveilleux décor,--la fin de l'ancienne France, la Révolution, Napoléon et l'Empire, les deux Restaurations, les Cent-Jours et les Journées de Juillet. La biographie s'y mêle à l'histoire, la poésie y coudoie la politique, l'exactitude la plus minutieuse y fait bon ménage avec l'épopée. Presque tous les mémoires s'arrêtent brusquement et restent inachevés: _Pendent interrupta_... Ceux de Chateaubriand, conduits à leur terme, se terminent par des considérations sur l'_avenir du monde_. Dans tout l'ouvrage, sans que le talent de l'auteur faiblisse jamais, la beauté de la forme vient ajouter à l'intérêt du récit. Les _Mémoires_ touchent aux sujets les plus variés, aux événements les plus divers; et de même le style prend tous les tons, revêt toutes les couleurs: il sait unir sans effort la grâce à la vigueur, le charme à l'éclat, la simplicité à la grandeur.

* * * * *

Est-il besoin maintenant de résumer ce qui précède. Quelques traits du moins suffiront.

Voltaire a dit, au sujet de Corneille: «Les novateurs ont le premier rang à juste titre dans la mémoire des hommes.» Chateaubriand fut, au XIXe siècle, dans l'ordre intellectuel, le novateur par excellence. Nul n'a plus souvent que lui crié le premier, du haut du mat de misaine: «Italie! Italie!»

Le _Génie du Christianisme_ a relevé la religion dans les esprits, et en même temps qu'il les ramenait à la vérité religieuse, il donnait le signal du retour à la vérité littéraire. La Bible vengée du sarcasme de Voltaire, l'antiquité classique remise en honneur et Homère (p. 030) replacé à son rang; l'attention ramenée sur les Pères de l'Église; la supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe hautement proclamée et invinciblement établie; les chefs-d'oeuvre des littératures étrangères admis au foyer d'une hospitalité plus large et plus intelligente; l'art gothique réhabilité; les nouveaux historiens de la France invités, par l'exemple même de l'auteur, à étudier avec un respect filial le passé de la patrie; les semences du vrai romantisme, du romantisme national et chrétien, déposées en terre pour produire bientôt une glorieuse moisson: tels sont les principaux services rendus à la société et aux lettres par le _Génie du Christianisme_. «Ce livre, a dit M. Léon Gautier, a enfanté et mis au monde le XIXe siècle[79].» «Toutes les nouveautés, a dit de son côté M. Nisard, toutes les nouveautés durables de la première moitié du XIXe siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive[80].»

[Note 79: _Portraits littéraires_, p. 6.]

[Note 80: _Histoire de la littérature française_, t. IV, p. 503.]

Les _Martyrs_ sont la seule épopée que possède la France, et il est arrivé que leur auteur, en créant la couleur locale, en _individualisant_ ses Francs et ses Gaulois, ses Romains et ses Grecs, renouvelait la manière d'écrire et de concevoir l'histoire. A l'entrée de cette voie où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons: là encore, il est l'initiateur et le guide.

Dans l'_Itinéraire_, il ouvre également une voie nouvelle. Il crée un genre, et, du même coup, il le porte à sa perfection.

Sous la Restauration, ses écrits politiques le placent au premier rang des publicistes et des polémistes. Ses moindres articles de journaux, de l'aveu même de Sainte-Beuve, «sont de petits chefs-d'oeuvre[81]».

[Note 81: _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. II, p. 424.]

«Ô Muse, avait-il dit en 1809, au dernier livre des _Martyrs_, je n'oublierai point tes leçons! Je ne laisserai point tomber mon coeur des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'affaiblissent par le cours des ans: la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth; mais les nobles sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux, laissez-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent, ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la poésie, et m'ouvrir les pages de l'histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge; j'emploierai l'âge des regrets au tableau de la vérité.»

Après 1830, l'âge des regrets était venu. C'est le moment où il publie les _Études historiques_, l'_Analyse raisonnée de l'histoire de France_, le _Congrès de Vérone_. Ces dernières oeuvres sont (p. 031) belles, comme les précédentes. Les années n'ont pas affaibli ses talents. La Muse lui est restée fidèle, et c'est elle qui lui ouvre les pages de l'histoire. A cette tâche nouvelle, Chateaubriand apportait d'ailleurs de nouveaux dons, un nouveau style et comme un perpétuel rajeunissement. Au lieu de se continuer toujours, de se répéter sans fin, comme tant d'autres, Victor Hugo par exemple, il ne cessait de se renouveler. Il a eu successivement plusieurs manières, qui toutes ont fini par se réunir, par se déverser dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_, comme ces rivières du Nouveau-Monde qu'avait visitées sa jeunesse, et qui, après avoir fertilisé de riches contrées, finissent toutes par descendre au Meschacébé et forment avec lui le plus grand et le plus majestueux des fleuves.

Chez Chateaubriand, l'homme a pu avoir ses faiblesses, le politique a pu commettre des fautes; mais, dans tous ses ouvrages, il est resté invariablement fidèle à toutes les nobles causes. Il a toujours défendu la vérité, le droit, la justice. Il n'a pas écrit une page où ne respire la passion de l'honneur, pas une où il ait offensé la religion et la pudeur. Et c'est par là, plus encore que par son génie, qu'il mérite notre admiration et notre reconnaissance. La France ne se pourra relever que si les générations nouvelles élèvent leur coeur à la hauteur des généreux sentiments pour lesquels l'âme de Chateaubriand n'a cessé de battre, si elles reviennent à ses enseignements et si, à leur tour, elles lui disent:

Tu duca, tu signore, e tu maestro!

Edmond BIRÉ.

MÉMOIRES (p. 001)

_Sicut nubes... quasi naves... velut umbra._ (Job).

PREMIÈRE PARTIE

ANNÉES DE JEUNESSE.--LE SOLDAT ET LE VOYAGEUR

1768-1800

LIVRE PREMIER[82]

[Note 82: Ce livre a été écrit, à la Vallée-aux-Loups, près d'Aulnay, d'octobre 1811 à juin 1812.]

Naissance de mes frères et soeurs.--Je viens au monde.--Plancoët.--Voeu.--Combourg.--Plan de mon père pour mon éducation.--La Villeneuve.--Lucile.--Mesdemoiselles Coupart.--Mauvais écolier que je suis.--Vie de ma grand'mère maternelle et de sa soeur, à Plancoët.--Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix.--Relèvement du voeu de ma nourrice.--Gesril.--Hervine Magon.--Combat contre les deux mousses.

Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre Sainte, j'achetai près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n'était (p. 002) qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances; _spatio brevi spem longam reseces_[83]. Les arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon coeur d'autres illusions.

[Note 83: Horace, _Odes_, liv. Ier, XI.]

Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent: l'ambition m'est venue; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents: tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires d'un moine: depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[84], quel était l'aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l'auteur du _Génie du (p. 003) Christianisme_?

[Note 84: Voltaire n'est pas né le 20 février 1694, et il n'est pas né à Châtenay. Il y a là une double erreur, qui était du reste acceptée par tout le monde à la date où écrivait Chateaubriand. Chacun tenait alors pour exact le dire de Condorcet, dans sa _Vie de Voltaire_: «François-Marie _Arouet_, qui a rendu le nom de Voltaire si célèbre, naquit à Châtenay le 20 de février 1694. M. A. Jal, en 1864 (_Dictionnaire critique de biographie et d'histoire_, page 1283 et suivantes), a établi d'une façon certaine, à l'aide des registres de la paroisse de Saint-André-des-Arts, que Voltaire était né à Paris le dimanche 21 novembre 1694. Voltaire, du reste, avait dit lui-même, dans sa lettre du 17 juin 1760 à M. de Parcieux: «Que puis-je faire, sinon plaindre _la ville où je suis né_?... Je vous remercie en qualité de _Parisien_, et quand mes compatriotes cesseront d'être _Welches_, je les louerai tant que je pourrai.» L'année suivante, dans son _Épître à Boileau_, il disait à l'auteur des _Satires_:

Dans la cour du Palais je naquis ton voisin.]

Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay; et, pour me créer ce refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants: c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.

Ici, j'ai écrit les _Martyrs_, les _Abencerages_, l'_Itinéraire_ et _Moïse_; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[85], me tente à commencer l'histoire de ma vie. L'homme qui ne donne aujourd'hui l'empire du monde à la France que pour la (p. 004) fouler à ses pieds, cet homme, dont j'admire le génie et dont j'abhorre le despotisme, cet homme m'enveloppe de la tyrannie comme d'une autre solitude; mais s'il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

[Note 85: Le 4 octobre, l'Église célèbre la fête de saint François d'Assises. Chateaubriand avait reçu au baptême les prénoms de _François-René_.--Il était entré à Jérusalem le 4 octobre 1806. (_Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome I, p. 286.)]

La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années: ces _Mémoires_ seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[86].

[Note 86: Voir, à l'_Appendice_, le Nº II: _Le Manuscrit de 1826_.]

Commençons donc, et parlons d'abord de ma famille; c'est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[87].

[Note 87: Ce paragraphe que nous empruntons au _Manuscrit de 1826_, nous a paru devoir être préféré à celui qui se trouve dans toutes les éditions des Mémoires et dont voici le texte: «De la naissance de mon père et des épreuves de sa première position, se forma en lui un des caractères les plus sombres qui aient été. Or, ce caractère a influé sur mes idées en effrayant mon enfance, contristant ma jeunesse et décidant du genre de mon éducation.» Selon la très juste remarque du comte de Marcellus (_Chateaubriand et son temps_, p. 6), ces lignes interrompent plus qu'elles n'aident le récit. «C'était sans doute, ajoute M. de Marcellus, un de ces feuillets supplémentaires dont l'auteur, aux derniers moments de sa vie, renversait continuellement l'ordre, de telle façon qu'il ne s'y reconnaissait plus lui-même, comme il le disait à son dernier secrétaire, M. Daniélo.» (Voir, Tome XII de la première édition des _Mémoires d'outre-tombe_, les pages auxquelles M. J. Daniélo a donné pour titre: _M. et Mme de Chateaubriand; quelques détails sur leurs habitudes, leurs conversations._)]

Je suis né gentilhomme. Selon moi, j'ai profité du hasard de mon berceau, j'ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l'aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L'aristocratie a trois âges successifs: l'âge des supériorités, (p. 005) l'âge des privilèges, l'âge des vanités; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s'éteint dans le dernier.

On peut s'enquérir de ma famille, si l'envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d'Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l'_Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne_ du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l'_Histoire des grands officiers de la couronne_ du P. Anselme[88].