Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1
Chapter 7
L'_Essai_ est un véritable chaos, dit Chateaubriand dans sa préface. Il y a de tout, en effet, dans ce livre: de l'érudition, des portraits et des anecdotes, des impressions de lecture et des récits de voyages, des considérations politiques et des tableaux de la nature. Malgré le décousu, la bizarrerie et les incohérences de l'ouvrage, on ne le parcourt pas sans éprouver un réel intérêt, sans ressentir un attrait très vif, parce que l'auteur y a versé toutes ses pensées, toutes ses rêveries, toutes ses souffrances, parce que ses souvenirs personnels s'y mêlent avec tous les souvenirs de cette Révolution qui a tué son frère et qui a fait mourir sa mère. Ce sont déjà des pages de mémoires--les mémoires d'avant la gloire, en attendant les mémoires d'outre-tombe. On s'attache à ce livre étrange, où déjà se révèle, au milieu d'énormes défauts, un si rare talent d'écrivain, soit que l'auteur redise la mort de Louis XVI, les vertus de Malesherbes, ou encore les misères et les douleurs de l'exil. On ne lit pas sans pleurer cet admirable chapitre XIII: _Aux Infortunés_, qui suffirait seul à sauver de l'oubli l'_Essai sur les Révolutions_.
En 1827, parut le _Voyage en Amérique_.
Chateaubriand aimait à s'appliquer le vers de Lucrèce: (p. 019)
Tum porro puer ut sævis projectus ab undis Navita..................
Né au bord de la mer en un jour de tempête, élevé comme le compagnon des vents et des flots, il aimait naturellement les voyages, les longues courses à travers l'océan.
Le 6 mai 1791, il s'embarquait à Saint-Malo pour l'Amérique, avec le dessein de rechercher par terre, au nord de l'Amérique septentrionale, le passage qui établit la communication entre le détroit de Behring et les mers du Groënland. Il ne retrouva pas la mer Polaire; mais, lorsqu'il revint, au mois de janvier 1792, il rapportait des images, des couleurs, toute une poésie nouvelle; il amenait avec lui deux sauvages d'une espèce inconnue: Chactas et Atala.
Dans son voyage de 1807, il fit le tour de la Méditerranée, retrouvant Sparte, passant à Athènes, saluant Jérusalem, admirant Alexandrie, signalant Carthage, et se reposant à Grenade, sous les portiques de l'Alhambra. C'était une course à travers les cités célèbres et les ruines. En 1791, au contraire, après une rapide visite à deux ou trois villes dont le nom était alors à peine connu, Baltimore, Philadelphie, New-York, son voyage s'était accompli tout entier dans les déserts, sur les grands fleuves, au milieu des forêts. Rien ne ressemble donc moins à l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ que le _Voyage en Amérique_; mais, avec des qualités différentes, ce _Voyage_ est aussi un chef-d'oeuvre. A côté des pages où l'on croit entendre, selon le mot de Sainte-Beuve, «l'hymne triomphal de l'indépendance naturelle et le chant d'ivresse de la solitude», on y trouve des _notes sans date_, qui rendent admirablement, dit encore Sainte-Beuve, «l'impression vraie, toute pure, à sa source: ce sont les cartons du grand peintre, du grand paysagiste, dans leur premier jet[67]». Des considérations sur les nouvelles républiques de l'Amérique du Sud, sur les périls qui les menacent, sur l'anarchie qui les attend, ferment le volume. Il s'ouvre par un portrait de Washington, que l'auteur met en regard du portrait de Bonaparte. «En 1814, dit-il dans une de ses préfaces, j'ai peint _Buonaparte et les Bourbons_; en 1827, j'ai tracé le _parallèle de Washington et de Buonaparte_; mes deux plâtres de Napoléon lui ressemblent: mais l'un a été coulé sur la vie, l'autre modelé sur la mort, et la mort est plus vraie que la vie.»
[Note 67: _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. I, p. 126.]
_Habent sua fata libelli_... Les _Natchez_ ont leur histoire. Lorsqu'en 1800, Chateaubriand quitta l'Angleterre pour rentrer en France sous un nom supposé, celui de La Sagne, il n'osa se charger d'un trop gros bagage: il laissa la plupart de ses manuscrits à Londres. Parmi ces manuscrits se trouvait celui des _Natchez_, dont il n'apportait à Paris que _René_, _Atala_ et quelques (p. 020) descriptions de l'Amérique.
Quatorze années s'écoulèrent avant que les communications avec la Grande-Bretagne se rouvrissent. Il ne songea guère à ses papiers dans le premier moment de la Restauration; et, d'ailleurs, comment les retrouver? Ils étaient restés renfermés dans une malle, chez une Anglaise, qui lui avait loué une mansarde à Londres. Il avait oublié le nom de cette femme; le nom de la rue et le numéro de la maison où il avait demeuré, étaient également sortis de sa mémoire.
Après la seconde Restauration, sur quelques renseignements vagues et même contradictoires qu'il fit passer à Londres, deux de ses amis, MM. de Thuisy, à la suite de longues recherches, finirent par découvrir la maison qu'il avait habitée dans la partie ouest de Londres. Mais son hôtesse était morte depuis plusieurs années, laissant des enfants qui, eux-mêmes, avaient disparu. D'indications en indications, MM. de Thuisy, après bien des courses infructueuses, les retrouvèrent enfin dans un village à plusieurs milles de Londres.
Ces braves gens avaient conservé avec une religieuse fidélité la malle du pauvre émigré; ils ne l'avaient pas même ouverte. Rentré en possession de son _trésor_, Chateaubriand ne songea pas à mettre en ordre ces vieux papiers, jusqu'au jour où, sorti du pouvoir, il eut à s'occuper de l'édition de ses _OEuvres complètes_.
Le manuscrit des _Natchez_ se composait de deux mille trois cent quatre-vingt-trois pages in-folio. Ce premier manuscrit était écrit de suite sans section; tous les sujets y étaient confondus: voyages, histoire naturelle, partie dramatique, etc.; mais auprès de ce manuscrit d'un seul jet, il en existait un autre, partagé en livres, et où il avait commencé à établir l'ordre. Dans ce second travail non achevé, Chateaubriand avait non seulement procédé à la revision de la matière, mais il avait encore changé le genre de la composition, en la faisant passer du roman à l'épopée.
Cette transformation s'arrêtait à peu près à la moitié de l'ouvrage. Chateaubriand, lorsqu'il revisa son manuscrit en 1825, ne crut pas devoir la pousser plus loin; de sorte que, des deux volumes dont se composent aujourd'hui les _Natchez_, le premier s'élève à la dignité de l'épopée, comme dans les _Martyrs_, le second descend à la narration ordinaire, comme dans _Atala_ et dans _René_.
Sainte-Beuve, à l'époque où il essayait de réagir contre la gloire de Chateaubriand et où il s'efforçait de la diminuer, a dit de la partie épique des _Natchez_: «On ne saurait se figurer quelle prodigieuse fertilité d'imagination il y a déployée, que d'inventions, que de machines, surtout quelle profusion de figures proprement dites, de similitudes les plus ingénieuses à côté des plus bizarres, un mélange à tout moment de grotesque et de charmant. Mais certes, au sortir de ce poème il était rompu aux images, il avait la main faite à tout en ce genre. Jamais l'art de la comparaison homérique n'a été poussé plus loin, non pas seulement le procédé de l'imitation directe, mais (p. 021) celui de la transposition. C'est un tour de force perpétuel que cette reprise d'Homère en iroquois. Après les _Natchez_, tout ce qui nous étonne en ce genre dans les _Martyrs_ n'était pour l'auteur qu'un jeu[68]».
[Note 68: _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. II, p. 2.]
Le second volume, non plus épique, mais simplement romanesque, offre de brillantes descriptions, des péripéties tragiques, des personnages et des caractères variés, types d'héroïsme et de vertu, de séduction et de grâces, de scélératesse et de cruauté: Chactas et le père Souel, le commandant Chépar, le capitaine d'Artaguette et le grenadier Jacques, le sage Adario, le généreux Outougamiz, le sauvage Ondouré, la criminelle Akansie, et ces deux soeurs d'Atala, Céluta, l'épouse de René, et cette jeune Mila, sur qui le poète semble avoir épuisé toutes les grâces de son pinceau et les plus fraîches couleurs de sa palette; qu'il prend au sortir de l'enfance, pour peindre ses premiers sentiments, ses premières sensations et ses premières pensées, dont il fait ressortir la légèreté piquante, la vivacité spirituelle, la prudence sous les apparences de l'irréflexion, le courage et la résolution, sous des traits enfantins. Mila est le charme de ce poème et de ce roman, que M. Émile Faguet a eu raison d'appeler «ces charmants _Natchez_[69]», et dont le spirituel abbé de Féletz écrivait, au moment de leur apparition: «Pour me résumer, je dirai que _les Natchez_ sont l'oeuvre d'un génie fort, vigoureux, puissant et original; c'est un ouvrage qui n'a point de modèle; l'illustre auteur me permettra d'ajouter, et qui ne doit pas en servir[70].»
[Note 69: _Études littéraires sur le XIXe siècle_ par Émile Faguet, de l'Académie française.--«Les premiers livres des _Natchez_, dit M. Faguet, sont écrits dans la manière d'une épopée en prose, ton que l'auteur ne possédait pas encore. Mais ensuite c'est le livre le plus _naturel_ et le plus varié qu'ait écrit Chateaubriand. Sa verve s'y abandonne en inventions charmantes, en rêveries merveilleuses, en tableaux d'une grandeur achevée. C'est, avec _René_, le vrai livre de Chateaubriand jeune, sans système, sans thèse, sans attitude, sans prétention, enivré de liberté, de solitude, d'ironie sincère, de naïve et magnifique désespérance. Il ne faut pas oublier que des pages sublimes du _Génie_ (la forêt d'Amérique sous la lune, par exemple), sont tout simplement empruntées aux _Natchez_, et que _René_ et _Atala_ en étaient, en leur forme primitive, des fragments. C'est là qu'est la source vive, fraîche, délicieusement jaillissante et libre, déjà épurée, non encore entourée de constructions un peu artificielles, d'où devait naître ce fleuve si abondamment et magnifiquement épanché pendant quarante ans.»]
[Note 70: _Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature_, par Ch.-M. de Féletz, de l'Académie française, t. III, p. 304.]
En même temps qu'il faisait paraître _les Natchez_, Chateaubriand réunissait, sous le titre de _Mélanges littéraires_, les principaux articles de critique insérés par lui, de 1800 à 1826, dans le _Mercure de France_, le _Conservateur_ et le _Journal des Débats_. Quelques-uns de ces articles avaient été des événements. Tel, par exemple, celui du 4 juillet 1807, qui s'ouvre par la phrase fameuse: «C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence (p. 022) a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...» et qui se termine par ces lignes: «Il y a des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices... Après tout, qu'importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un coeur généreux deux mille ans après notre vie[71]!»
[Note 71: Article _Sur le «Voyage pittoresque et artistique de l'Espagne_», par M. Alexandre de Laborde.--Cet article fit supprimer le _Mercure_.]
Sur les _Mémoires de Louis XIV_, sur la _Législation primitive_ de M. de Bonald, sur la _Vie de M. de Malesherbes_, l'auteur des _Mélanges_ a des pages de la plus haute éloquence. C'est un inoubliable tableau que celui des derniers moments du défenseur de Louis XVI, que rendit si douloureux et si amer l'affreux spectacle de sa famille, dans laquelle il comptait un frère de Chateaubriand, immolée le même jour que lui, avec lui, et sous ses yeux! Chateaubriand excelle à peindre ces grandes scènes de douleur et de désolation: _Crescit cum amplitudine rerum vis ingenii_.
En d'autres rencontres, s'il traite des sujets d'un intérêt secondaire, quelques-uns même qui pourraient sembler insignifiants, il sait leur donner l'importance qui leur manque. Il oublie, à la vérité, un peu le livre, il n'y revient que de loin en loin, pour l'acquit de sa conscience; et je ne connais point de critique qui en ait plus que lui. Mais, enfin, nous n'y perdons rien, car ces pages à côté valent mieux que tout le livre: _Materiam superabat opus_. Même quand il écrit de simples _articles de journaux_, Chateaubriand sait leur imprimer un caractère de durée.
* * * * *
Les _Mélanges littéraires_ furent bientôt suivis d'un volume entièrement inédit. Dans les dernières années de la Restauration, il était beaucoup question des Stuarts. Leur nom retentissait sans cesse à la tribune et dans la presse. En 1827, Armand Carrel composait l'_Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre sous Charles II et Jacques II_. Chateaubriand voulut en parler à son tour, et, en 1828, il publia les _Quatre Stuart_.
Il s'était occupé autrefois, dans l'_Essai sur les Révolutions_, du règne de Charles Ier; il en avait même écrit l'histoire complète. Avec la conscience qu'il apportait dans tous ses travaux, il relut attentivement, outre les historiens qui l'avaient précédé, les mémoires latins et anglais des contemporains, sur la matière; il déterra quelques pièces peu connues. De tout cela il est résulté, non une histoire des Stuart qu'il ne voulait pas faire, mais une sorte de traité où les faits n'ont été placés que pour en tirer des conséquences. Tantôt la narration est courte lorsqu'aucun sujet de réflexions ne se présente ou qu'on n'est pas attaché par l'intérêt des événements; tantôt elle est longue quand les réflexions en sortent avec abondance, ou quand les événements sont pathétiques.
Carrel se plaisait à voir dans le renversement des Stuarts, la (p. 023) préface et l'annonce du renversement des Bourbons. Chateaubriand, au contraire, tâche de faire sentir les principales différences des deux révolutions, celle de 1640 et celle de 1789, et des deux restaurations, celle de 1660 et celle de 1814. Il signale les écueils, afin d'en rendre l'évitée plus facile, mais l'homme pervertit souvent les choses à son usage, et quand on lui croit offrir des leçons, on ne lui fournit que des exemples.
Les conseils de Chateaubriand ne furent pas entendus: le vieux château des Stuarts s'ouvrit bientôt pour recevoir les Bourbons exilés. Et voilà pourquoi on ne lit plus les _Quatre Stuart_. On y reviendra un jour, car de bons juges, et parmi eux M. Nisard, n'hésitent pas à y voir un chef-d'oeuvre de pensée et de style. Un autre critique qui, lui non plus, n'était pas de la paroisse de Chateaubriand, dit de son côté: «Les _Quatre Stuart_, où la manière de Voltaire se marie à celle qui ne peut être désignée que par le nom de Chateaubriand, sont un morceau brillant et impartial, où l'imagination ne paraît guère que pour embellir un incorruptible bon sens[72].»
[Note 72: _Études sur la littérature française au XIXe siècle_, par A. Vinet, t. I, p. 321.]
VII
Pendant les quinze années de la Restauration, Chateaubriand avait maintenu son rang. Sa primauté littéraire était incontestable et incontestée. Son talent avait révélé des qualités nouvelles, des dons nouveaux. Sans cesser d'être un grand poète, il était devenu le premier de nos publicistes. Rien, semblait-il, ne pouvait plus ajouter à sa gloire, et puisque la vieillesse était venue, puisque le gouvernement qu'il avait servi était tombé, il allait sans doute se retirer de la lice, se renfermer dans le silence et se consacrer tout entier à l'achèvement des _Mémoires de sa vie_. Il l'eût fait, s'il eût été libre, mais il ne l'était pas. L'édition de ses _OEuvres complètes_ n'était pas achevée, et il avait contracté vis-à-vis de ses souscripteurs des engagements qu'il lui fallait remplir.
Le 4 avril 1831, parurent les quatre volumes des _Études historiques_.
Chateaubriand avait eu de bonne heure la vocation de l'historien. C'est elle qui lui inspira son premier ouvrage, l'_Essai sur les Révolutions_. Le sixième livre des _Martyrs_, la lutte des Romains et des Franks, est une reconstitution historique pleine de relief et de vie. Le récit de la mort de saint Louis dans l'_Itinéraire_, l'esquisse des guerres de la Vendée dans le _Conservateur_, avaient achevé de montrer ce que l'auteur était capable de faire en ce genre. Cependant ce n'étaient là que des préludes, des essais, des (p. 024) cartons de maître; ce n'était pas encore la grande toile, le tableau définitif et complet.
Ce tableau, nous l'avons dans les _Études ou Discours historiques sur la chute de l'Empire romain, la naissance et les progrès du Christianisme et l'invasion des Barbares_.
Chateaubriand, dans ces _Études_, est remonté aux sources; son érudition est de première main. C'est de l'histoire documentaire. Mais, en même temps, comme il sait ranimer ces documents éteints, éclairer ces vieux textes, les mettre dans la plus belle, dans la plus éclatante lumière! Comme il laisse loin derrière lui le philosophe Gibbon, qui semblait pourtant avoir dit le dernier mot sur la Décadence et la chute de l'Empire romain et sur les invasions! Nul n'a mieux compris--et c'est un témoignage que lui rend un savant médiéviste que j'ai déjà eu l'occasion de citer, M. Léon Gautier, nul n'a mieux compris que Chateaubriand les derniers Romains et les Barbares vengeurs. Nul n'a mieux saisi et rendu ce formidable contraste entre ces deux races, dont l'une était dangereuse pour avoir trop vécu, et l'autre pour n'avoir pas encore vécu assez; dont l'une était aussi éloignée de la civilisation par sa corruption que l'autre par sa grossièreté[73].
[Note 73: _Portraits littéraires_, par Léon Gautier, p. 13.]
Chateaubriand se montre, dans les _Études historiques_, investigateur patient, penseur sagace et profond; il prend soin de rendre sa raison maîtresse de ses autres facultés. Mais chaque historien donne à l'histoire la teinte de son génie. Celui de Chateaubriand, où dominait l'imagination, se trahit à chaque instant par des traits d'un effet grandiose et poétique. Dessinateur exact, il est aussi un admirable coloriste. Ni la solidité, d'ailleurs, ni l'impartialité du récit n'en souffrent: l'éclat d'une belle arme n'altère pas la beauté de sa trempe.
Dans la pensée de Chateaubriand, les six _Discours_ sur les Empereurs romains, d'Auguste à Augustule, sur les moeurs des chrétiens et des païens, et sur les moeurs des Barbares, devaient servir d'introduction à la grande _Histoire de France_ qu'il avait, dès 1809, projeté d'écrire. De cette Histoire, nous n'avons malheureusement qu'une esquisse et un certain nombre de fragments, qui forment, sous le titre d'_Analyse raisonnée de l'Histoire de France_, la majeure partie du tome III et tout le tome IV des _Études historiques_.
L'esquisse, trop rapide, est nécessairement très incomplète; mais les fragments sur les règnes des Valois et sur l'invasion des Anglais au XIVe siècle, les récits des batailles de Poitiers et de Crécy en particulier sont des morceaux achevés. Dans cette seconde partie de son livre, du reste, la manière de Chateaubriand est toute différente de celle qu'il avait suivie dans la première partie. Il ne lui déplaisait pas de montrer ainsi les faces diverses de son talent, sans cesse renouvelé. Voici ce que dit du style de l'_Analyse (p. 025) raisonnée_ l'un des meilleurs critiques du temps, M. Charles Magnin: «Elle est écrite avec cette facilité à la fois élégante et cursive, devenue depuis quelque temps la manière habituelle de l'auteur... Dans toute cette partie des _Études historiques_, la manière de M. de Chateaubriand est sensiblement changée, mais pour être moins élevée, elle n'est pas moins parfaite. Sa diction, sans cesser d'être pittoresque, est devenue familière, agile et transparente, comme la plus excellente prose de Voltaire[74].»
[Note 74: _Causeries et méditations_, par Charles Magnin, t. I, p. 447.]
Chateaubriand achevait à peine de corriger les épreuves des _Études historiques_, lorsque les circonstances le forcèrent à faire de nouveau acte de polémiste. De mars 1831 à décembre 1832, il publia successivement quatre brochures politiques: _De la Restauration et de la Monarchie élective_ (24 mars 1831);--_De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille_ (31 octobre 1831);--_Courtes explications sur les 12.000 francs offerts par Mme la Duchesse de Berry aux indigents attaqués de la contagion_ (26 avril 1832); _Mémoire sur la captivité de Mme la Duchesse de Berry_ (29 décembre 1832).
Ces brochures, dont le retentissement fut considérable, ne sont pas des pamphlets. Cormenin a eu raison de le dire: Chateaubriand n'est pas un pamphlétaire. Le pamphlétaire, c'est Paul-Louis Courier, écrivain exquis, mais coeur vulgaire, qui dénigre tout ce qui est noble, rabaisse tout ce qui est grand, se déguise pour attaquer et fait de sa plume un stylet. Chateaubriand descend dans l'arène la visière levée, il ne se sert que d'armes loyales. Même quand il se trompe, même quand ses colères sont injustes, il ne fait appel qu'à de hauts sentiments. La cause qu'il défendait était une cause vaincue; s'il n'a pu la relever, il lui a été donné du moins de l'honorer par sa fidélité. Dans le _Génie du Christianisme_, il nous avait montré Bossuet, un pied dans la tombe, mettant Condé au cercueil et «faisant les funérailles du siècle de Louis». Chateaubriand, à son tour, dans ses éloquentes brochures, conduit le deuil de la vieille monarchie, de cette race antique qui avait fait la France.
VIII
L'heure du repos avait sonné pour le vieil athlète. Mais quoi! il est pauvre! De sa pairie, de son ministère, de ses ambassades et de ses pensions, il n'a rien gardé. Fidèle à la devise de sa maison, il a _semé l'or_, et il ne lui reste pas deux sous. Il faut vivre pourtant. Aux jours de sa jeunesse, à Londres, dans son grenier d'Holborn, il avait fait, pour l'imprimeur Baylis, des traductions du latin et de l'anglais. A Paris, vieilli, malade, plein d'ans et de gloire, il fera, pour le libraire Gosselin, une traduction du _Paradis (p. 026) perdu_, et il écrira un _Essai sur la littérature anglaise_.
Dans les deux volumes de l'_Essai_, Chateaubriand n'isole pas l'histoire de la nation anglaise de l'examen de sa littérature. Là surtout est l'originalité de son livre. Ici encore il est un précurseur, il ouvre la voie que M. Taine parcourra un jour avec tant de succès.
On peut, certes, signaler dans l'_Essai_ des défauts de composition. L'auteur y a introduit des passages de ses précédents écrits et des fragments de ses futurs _Mémoires_. Tel chapitre sur l'abbé de Lamennais, tel autre sur Béranger et ses chansons, ne semblent guère là à leur place. Mais si l'auteur se joue ainsi autour de son sujet, s'il va et vient et touche à tout, le lecteur n'a pas à se plaindre, puisqu'il trouve, dans ces deux volumes, une vaste érudition, de larges tableaux de moeurs et d'histoire, des vues ingénieuses et profondes, les jugements et les pensées d'un homme supérieur sur les plus graves questions d'art et de morale. Partout on sent le maître, l'homme qui, s'étant peu à peu désabusé de toutes les fausses beautés, conserve pour les véritables, la ferveur d'un premier amour.