Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1

Chapter 6

Chapter 63,604 wordsPublic domain

Les récits de voyages forment une des branches importantes de la littérature au XIXe siècle. Je crains de me répéter, et pourtant force m'est bien de dire qu'ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la voie. Son _Itinéraire_ est une oeuvre complètement originale. _Le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce_, de l'abbé Barthélemy, et le _Voyage en Égypte et en Syrie_, du philosophe Volney, l'avaient bien précédé, mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. _Le Voyage du jeune Anacharsis_ était le journal d'un érudit, qui avait tenu registre, pendant trente ans, de toutes ses impressions de lectures; ce n'était pas le journal d'un touriste qui note ses impressions personnelles; l'abbé Barthélemy n'avait jamais vu la Grèce. M. Chasseboeuf de Volney avait bien visité l'Égypte et la Syrie, mais il s'était borné à donner, dans des vues d'ensemble, les résultats généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur, lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l'homme, le voyageur.

Chateaubriand, au contraire, nous donne son _Journal de route_; (p. 011) il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis; on ne le lit pas, on le suit; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon. L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste, réunissant à la vigueur et à l'éclat dont ses premières oeuvres étaient empreintes une sobriété et une mesure qui leur avaient quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les monuments, le ciel et la lumière de l'Orient. Et ce ne sont pas les lieux seulement qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus grands souvenirs de la religion et de l'histoire. _L'Itinéraire de Paris à Jérusalem_ est, en même temps que l'oeuvre d'un voyageur et d'un peintre, celle d'un pèlerin, d'un historien et d'un poète. Telle est la perfection, tel est l'art ou plutôt le naturel exquis avec lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles, que le livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé. L'_Itinéraire_ demeurera l'un des plus rares chefs-d'oeuvre de la littérature française; en l'écrivant, Chateaubriand a créé un genre et il en a, du même coup, donné le modèle.

Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage; il repassera sur les pas du pèlerin de 1807, et il dira de l'auteur de l'_Itinéraire_: «Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée; il est allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Évangile et les Croisades à la main[60]».

[Note 60: _Voyage en Orient_.]

En revenant de Jérusalem, Chateaubriand avait traversé l'Espagne. C'est à Grenade, sous les portiques déserts de l'Alhambra et dans les jardins enchantés du Généralife, qu'il conçut l'idée d'un des plus charmants écrits de son âge mûr, _les Aventures du dernier Abencerage_. Publiée seulement en 1827, cette nouvelle fut composée à la Vallée-aux-loups, à la même époque que l'_Itinéraire_. Bien qu'antérieure de plusieurs années à l'époque du romantisme, elle est une des perles les plus fines de l'écrin romantique. C'est dans les _Abencerages_ que se trouve cette romance si pleine de mélancolie, de douceur et de simplicité:

Combien j'ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance! Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours De France! Ô mon Pays, sois mes amours Toujours!

Gracieuse inspiration, suave et touchante complainte, une de ces humbles pièces comme la _Chute des Feuilles_, de Millevoye, ou la _Pauvre Fille_, de Soumet, qui vivront peut-être plus longtemps que les Odes les plus superbes, et pour lesquelles, à certaines heures, on donnerait toutes les _Tristesses d'Olympio_.

L'Empire cependant s'écroulait. Chateaubriand avait prévu sa (p. 012) chute, et c'est pourquoi, dès les premiers jours d'avril 1814, il était en mesure de publier sa brochure: _De Buonaparte et des Bourbons_. A-t-elle eu pour effet de briser entre les mains de l'Empereur une arme dont il pouvait encore se servir avec succès pour le salut de la patrie? On l'a dit souvent, on le répète encore; mais rien n'est moins exact. Lorsque parurent, dans le _Journal des Débats_ du 4 avril, les premiers extraits de l'écrit de Chateaubriand qui devait être mis en vente le lendemain, la déchéance de Napoléon avait été votée par le Sénat, par le conseil municipal de Paris, par les membres du Corps législatif présents dans la capitale. Le maréchal Marmont avait signé la veille avec le prince de Schwarzenberg, la convention d'Essonne (3 avril); et le matin même, à Fontainebleau, les maréchaux Lefebvre, Oudinot, Ney, Macdonald, Berthier, avaient arraché à l'Empereur son abdication. Il ne dépendait donc plus de lui, à ce moment, de changer la situation, de reprendre victorieusement l'offensive, de rejeter loin de Paris et de la France les ennemis qu'il y avait lui-même et lui seul attirés.

A cette date du 4 avril, la question n'était plus entre Napoléon et les coalisés; la victoire, seul arbitre qu'il eût jamais reconnu, s'était prononcée contre lui, et l'arrêt était sans appel. Il ne s'agissait plus que de savoir si le trône d'où il allait descendre, appartiendrait à son fils ou au frère de Louis XVI. La brochure de Chateaubriand, jetée dans l'un des plateaux de la balance où se pesaient alors les destinées de la France, contribua à la faire pencher du côté des Bourbons. Elle valut, pour leur cause, selon l'expression de Louis XVIII, plus qu'une armée.

Sans doute, il y avait, dans ce violent réquisitoire, des allégations erronées, des attaques sans fondement, des invectives sans justice; mais ces exagérations, ces erreurs, n'étaient-elles pas inévitables après tant d'années de compression, de silence et, il faut bien le dire, de mensonge? Après tout, ce que la terrible brochure renfermait de plus accusateur et de plus amer sur la dureté de l'Empire, le ravage annuel et les reprises croissantes de la conscription, les tyrannies locales et l'oppression publique, n'excédait en rien--le mot est de Villemain--le grief et la plainte de la France à cette époque[61]. Le Sénat lui-même venait de résumer, dans son décret de déchéance, ces griefs et ces plaintes de la France; mais il ne pouvait pas lui appartenir d'être l'organe et le vengeur de la conscience publique à l'heure où elle recouvrait enfin la faculté de se faire entendre. Cet honneur revenait de droit à l'homme qui, dix ans auparavant, le 21 mars 1804, avait _seul_ répondu par sa démission à l'attentat de Vincennes.

[Note 61: Villemain, _M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire et politique sur son temps_, page 200.--1858.]

IV (p. 013)

La Restauration ouvrait à Chateaubriand une nouvelle carrière. Pair de France, ministre d'État, ministre des Affaires étrangères, ambassadeur à Berlin, à Londres et à Rome, son rôle politique fut considérable, et il semble qu'il y ait eu pour lui, pendant quinze ans, de 1814 à 1830, un interrègne littéraire. Il n'en fut rien en réalité. Ses écrits ne furent jamais plus nombreux, et plus encore peut-être que ceux de la période impériale, ils sont marqués au coin de la perfection.

Sa qualité maîtresse était l'imagination; il était surtout un poète et un artiste, attiré par le côté brillant des choses, frappé du beau plus que de l'utile, du grand plus que du possible. On pouvait donc craindre que, le jour où il aborderait la politique, il ne se laissât aller à la fantaisie et au rêve, qu'il ne transportât dans la _littérature des idées_, la _littérature des images_. Il arriva, au contraire, qu'il fut simple, correct, logique, sévère de forme et puissant de raisonnement. Il ne faillit point, du reste, en cette nouvelle occurrence, à son rôle d'initiateur, et c'est lui qui a donné, dès les premiers jours de la liberté renaissante, les premiers modèles d'un art nouveau, la polémique politique.

Les écrits de Chateaubriand sous la Restauration peuvent se diviser en plusieurs séries.

La première comprend les écrits purement royalistes, ceux où il présente les Bourbons à la France nouvelle. Ces pages de circonstance, l'écrivain a su les élever à la hauteur de pages d'histoire. En dépit des révolutions, elles ont conservé leur beauté. Elles sont aujourd'hui oubliées, je le veux bien; cela importe peu, puisque aussi bien elles sont immortelles.

En voici la liste: _Compiègne_, compte rendu de l'arrivée de Louis XVIII (avril 1814); _Le Vingt-et-un janvier_ (janvier 1815); _Notice sur la Vendée_ (1818); _la Mort du duc de Berry_ (février 1820); _Mémoires sur S. A. R. Monseigneur le duc de Berry_ (juin 1820); _Le Roi est mort: Vive le roi!_ (septembre 1824); _Le Sacre de Charles X_ (juin 1825); _La Fête de saint Louis_ (25 août 1825); _La Saint-Charles_ (3 novembre 1825).

Les _Mémoires touchant la vie et la mort du duc de Berry_ ont été composés sur les documents originaux les plus précieux. Ils renferment des lettres de Louis XVIII, de Charles X, du duc d'Angoulême, du duc de Berry, du prince de Condé, et un fragment de journal inédit.

Ce livre reçut une récompense d'un prix inestimable. La mère du duc de Bordeaux voulut que les _Mémoires_ fussent ensevelis avec le coeur de la victime de Louvel. Cette récompense était méritée. Chateaubriand n'a peut-être pas d'ouvrage plus achevé. Il semble, en l'écrivant, s'être proposé pour modèle la _Vie d'Agricola_, de Tacite. Le (p. 014) succès n'a pas trompé son effort. S'il est dans notre littérature historique un livre qui puisse être mis à côté de l'oeuvre du grand historien latin, ce sont les _Mémoires sur le duc de Berry_.

Chateaubriand s'était associé aux joies de la famille royale; il s'était associé surtout à ses douleurs et à ses deuils. Mais il s'était proposé en même temps une autre tâche. L'éducation politique de la France était à faire. La Charte de 1814 avait établi le gouvernement représentatif. Les hommes qui avaient servi la Révolution et l'Empire l'acceptaient, s'y résignaient tout au moins, parce qu'ils y voyaient la sauvegarde de leurs intérêts. Les royalistes, au contraire, croyaient avoir besoin de garanties, du moment que leur parti et leurs idées triomphaient, et ils ne laissaient pas d'éprouver quelque appréhension en présence d'un régime qui avait le tort, à leurs yeux, de rappeler ce gouvernement des Assemblées qui, en 1791 et 1792, avaient détruit la monarchie. Il était donc nécessaire de dissiper ces préventions, de montrer aux royalistes que leur intérêt, aussi bien que leur devoir, était de se rallier à la Charte. Il n'importait pas moins de prouver au pays que les partisans les plus convaincus et les plus éloquents de la Charte se trouvaient dans les rangs des serviteurs de la royauté.

C'est à cette oeuvre, importante entre toutes, que s'employa Chateaubriand. Il publia successivement les considérations sur _l'État de la France au 4 octobre 1814_, les _Réflexions politiques sur quelques écrits du jour et sur les intérêts de tous les Français_ (décembre 1814), le _Rapport sur l'état de la France_, fait au Roi dans son conseil (mai 1815), et _la Monarchie selon la Charte_ (septembre 1816).

Tous ces écrits, les trois derniers surtout, furent des événements. Écrites à l'occasion de diverses brochures révolutionnaires, et plus particulièrement du _Mémoire au roi_, de Carnot, où l'ancien membre du Comité de salut public faisait l'éloge des régicides, les _Réflexions politiques_ renfermaient, dans leur première partie, sur la Révolution et sur les juges de Louis XVI, des pages admirables et dont Joseph de Maistre lui-même n'a pas surpassé l'éloquence. Dans une seconde partie, l'auteur faisait l'éloge de la Charte, montrait qu'elle consacrait tous les principes de la monarchie, en même temps qu'elle posait toutes les bases d'une liberté raisonnable. C'était un traité de paix signé entre les deux partis qui avaient divisé les Français: traité où chacun des deux abandonnait quelque chose de ses prétentions pour concourir à la gloire de la patrie.

Quelques jours après l'apparition des _Réflexions politiques_, le roi Louis XVIII, recevant une députation de la Chambre des députés, saisit cette occasion solennelle pour faire l'éloge de l'ouvrage de Chateaubriand et pour déclarer que les principes qui y étaient contenus devaient être ceux de tous les Français.

Bientôt cependant Napoléon allait quitter l'île d'Elbe, détruire toutes les espérances de réconciliation et déchaîner sur la (p. 015) France les plus terribles catastrophes. Chateaubriand a suivi Louis XVIII à Gand, il fait partie de son Conseil, et il rédige, à la date du 12 mai 1815, le _Rapport au Roi sur l'état de la France_. A Gand comme à Paris, il se montre fidèle aux principes d'une sage liberté, il proclame une fois de plus qu'on ne peut régner en France que par la Charte et avec la Charte. Approuvé par le roi, inséré au _Journal officiel_, le rapport du 12 mai est un des documents les plus considérables de la période des Cent-Jours. C'était une réponse à l'Acte additionnel, et le gouvernement impérial en fut troublé à ce point qu'il fit, à l'occasion de ce rapport, ce que le Directoire avait fait à l'apparition des _Mémoires_ de Cléry. Le texte en fut audacieusement falsifié. Chateaubriand était censé proposer au roi le rétablissement des droits féodaux et des dîmes ainsi que le retour des biens nationaux à leurs anciens propriétaires. Rien ne prouve mieux que ce faux en matière historique l'importance de l'écrit de Chateaubriand. S'il avait pu être répandu dans toute la France, comme la brochure _De Buonaparte et des Bourbons_, il aurait, une fois de plus, valu à Louis XVIII une armée.

La _Monarchie selon la Charte_, publiée au mois de septembre 1816, est divisée en deux parties. La seconde avait trait aux circonstances du moment; elle ne présente plus qu'un intérêt très secondaire. Il n'en est pas de même de la première. Les quarante chapitres dont elle se compose sont consacrés à développer les principes du gouvernement représentatif, et ces principes sont, en général, les véritables, les principes orthodoxes constitutionnels. Le style est partout sobre, précis, exact. Chateaubriand enseigne la langue parlementaire à des hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette lucidité. Un vieil adversaire, l'abbé Morellet[62], ne pouvait en revenir de surprise. L'auteur d'_Atala_ avait disparu pour faire place à un publiciste qui, s'il n'égalait pas Montesquieu, le rappelait cependant par plus d'un côté.

[Note 62: Il avait publié, en l'an IX, des _Observations critiques sur le roman intitulé_: ATALA.]

V

Un jour devait venir où, de plus en plus attiré par la politique, Chateaubriand se ferait journaliste. Pendant deux ans, d'octobre 1818 à mars 1820, il a dirigé _Le Conservateur_, auquel il avait donné pour devise: _Le Roi, la Charte et les Honnêtes gens_. Après sa sortie du ministère, il devint l'un des rédacteurs du _Journal des Débats_, où il écrivit pendant trois ans et demi, du 21 juin 1824 à la fin de 1827.

Si j'écrivais la vie politique de Chateaubriand, je serais sans (p. 016) doute amené à relever les inconséquences et les contradictions auxquelles il n'a pas échappé: libéral, il a combattu le ministère libéral de M. Decazes; royaliste, il a combattu le ministère royaliste de M. de Villèle. Je serais conduit à déplorer les funestes résultats de ses ardentes polémiques. Mais je n'examine que la valeur littéraire de ses oeuvres, je ne considère que le talent déployé. Or, le talent ici fut merveilleux. Chateaubriand a été sans conteste le plus grand polémiste de son temps. Il serait resté--si Louis Veuillot ne fût pas venu--le maître du journalisme au XIXe siècle. Armand Camel, son élève, ne l'a suivi que de très loin, _non passibus æquis_. Solidité de la dialectique, trame serrée du raisonnement, propriété de termes exacte et forte, ces qualités du journaliste, Chateaubriand les possède au plus haut degré; mais il a de plus ce qui manqua au rédacteur du _National_, l'image éblouissante, le rayon poétique, l'éclair lumineux de l'épée. Napoléon ne s'y trompa point. Il disait, à Sainte-Hélène, après avoir lu les premiers articles du _Conservateur_:

«Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n'avait pas été placée dans des hommes dont l'âme était détrempée par des circonstances trop fortes...; si le duc de Richelieu, dont l'ambition fut de délivrer son pays des baïonnettes étrangères; si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d'éminents services, avaient eu la direction des affaires, la France serait sortie puissante de ces deux grandes crises nationales. Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré, ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du prophète. Il n'y a que lui au monde qui ai pu dire impunément à la tribune des pairs, que _la redingote grise et le chapeau de Napoléon, placés au bout d'un bâton sur la côte de Brest, feraient courir l'Europe aux armes_[63]. Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare: tant d'autres y ont trouvé leur perte! Mais, ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie[64].»

[Note 63: Voici le passage auquel Napoléon fait allusion, et qui se trouve, non dans un discours à la Chambres des pairs, mais dans un article du _Conservateur_, celui du 17 novembre 1818:

«Jeté au milieu des mers où Camoëns plaça le génie des tempêtes, Buonaparte ne peut se remuer sur son rocher sans que nous ne soyons avertis de son mouvement par une secousse. Un pas de cet homme à l'autre pôle se ferait sentir à celui-ci. Si la Providence déchaînait encore son fléau; si Buonaparte était libre aux États-Unis, ses regards attachés sur l'océan suffiraient pour troubler les peuples de l'ancien monde: sa seule présence sur le rivage américain de l'Atlantique forcerait l'Europe à camper sur le rivage opposé.»]

[Note 64: _Mémoires pour servir à l'Histoire de France sous Napoléon_, par M. de Montholon, t. IV, p. 248.]

Élevé à la pairie[65], lors de la seconde rentrée de Louis XVIII, Chateaubriand a prononcé de nombreux discours, du 19 décembre 1815 au 7 août 1830. Sous la Restauration, les séances du Luxembourg n'étaient pas publiques. Les discours de Chateaubriand, comme ceux de presque tous ses collègues, sont des discours écrits. Ce (p. 017) fut seulement en 1823 et en 1824 qu'il eut occasion, comme ministre des Affaires étrangères, de paraître à la tribune de la Chambre des députés. Un témoin de ce temps-là, M. Villemain, dit à ce sujet: «M. de Chateaubriand soutint avec succès l'épreuve, nouvelle pour lui, de la tribune des députés, de cette tribune, déjà si passionnée, où l'éloquence avait reparu avec le pouvoir. Sa parole écrite, mais prononcée avec une expression forte et naturelle, exerça beaucoup d'empire[66]».

[Note 65: Le 17 août 1815.]

[Note 66: M. Villemain, _la Tribune moderne_, p. 324.]

Par la beauté du style, par l'importance des questions qu'ils traitent, les _Discours_ et les _Opinions_ de Chateaubriand méritent de survivre aux circonstances qui les ont vus naître. Les sujets qu'il aborde sont de ceux dont l'intérêt est toujours _actuel_: l'inamovibilité des juges, la liberté religieuse, la loi d'élections, la liberté de la presse, la loi de recrutement, la liberté individuelle.

Deux discours, d'un intérêt surtout historique, sont particulièrement remarquables: celui du 23 février 1823 sur la guerre d'Espagne, celui du 7 août 1830, en faveur des droits du duc de Bordeaux. Composés dans le silence du cabinet au lieu d'être nés à la tribune, ces discours ne sauraient suffire à valoir une place à Chateaubriand parmi nos grands orateurs: il n'en reste pas moins qu'ils sont admirables et que personne, ni de Serre, ni Royer-Collard, ni même Berryer, n'a eu comme lui le secret des mots puissants et des paroles impérissables.

Ses ouvrages politiques, ses écrits polémiques, ses Opinions et ses Discours sont comme une histoire abrégée de la Restauration. Rangés par ordre chronologique, ils représentent, comme dans un miroir, les hommes et les choses de ce temps. A l'intérêt historique se vient ajouter ici l'intérêt littéraire, car Chateaubriand ne fut jamais plus en possession de son talent d'écrivain que dans ces années qui vont de 1814 à 1830. Même quand il fait de la politique, il reste un charmeur. Même quand il est devenu l'homme des temps nouveaux et qu'il rompt des lances en faveur de la liberté de la presse, il reste un chevalier; son écu porte toujours la devise: _Je sème l'or_, et l'on voit à son casque, comme à celui de Manfred, l'aigle déployée aux ailes d'argent.

VI

La politique cependant n'absorbait pas Chateaubriand tout entier. De 1826 à 1830, le libraire Ladvocat publia une édition des _OEuvres complètes_ du grand écrivain, et ce fut pour ce dernier une occasion de revoir avec soin tous ses anciens ouvrages et de donner aux lecteurs quelques ouvrages nouveaux.

Il avait fait paraître à Londres, en 1797, un _Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, (p. 018) considérées dans leurs rapports avec la République française de nos jours_. Réimprimé en Angleterre et en Allemagne, le livre n'avait pas pénétré en France, et Chateaubriand eût volontiers condamné à l'oubli cette oeuvre de jeunesse, inspirée par les idées philosophiques de Rousseau. Mais une oeuvre sortie de sa plume et signée de son nom pouvait-elle éternellement rester sous le boisseau? A défaut de ses amis, ses ennemis ne l'auraient pas permis. Ayant pu s'en procurer quelques exemplaires dans les bureaux de la police, ils ne se faisaient pas faute d'en citer des extraits, habilement choisis, à l'aide desquels ils s'efforçaient de mettre en contradiction avec lui-même l'auteur du _Génie du Christianisme_.

En 1826, Chateaubriand réimprima l'Essai sans y changer un seul mot: seulement, il l'accompagna de notes où il relevait et réfutait ses erreurs; où, sans nul souci d'amour-propre, il faisait amende honorable au bon sens, à la religion et à la saine philosophie. C'est un spectacle curieux, et peut-être sans exemple avant Chateaubriand, que celui d'un auteur qui, au lieu de défendre son ouvrage, le condamne avec une sévérité que la critique la plus malveillante aurait eu peine à égaler.

Il apparaît d'ailleurs, à la lecture de l'_Essai_, que la raison du jeune émigré, sa conscience et ses penchants démentaient son philosophisme, et aussi que l'esprit de liberté ne l'abandonnait pas davantage que l'esprit monarchique. On s'attendait, d'après les insinuations de la malveillance, à trouver un impie, un révolutionnaire, un factieux, et on découvrait un jeune homme accessible à tous les sentiments honnêtes, impartial avec ses ennemis, juste contre lui-même, et auquel, dans le cours d'un long ouvrage, il n'échappe pas un seul mot qui décèle une bassesse de coeur.