Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1

Chapter 5

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Ce n'est pas sans émotion qu'on lit, dans le _Journal des Débats_ du samedi 27 germinal an X: «Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame retentira enfin, _après dix ans de silence_, pour annoncer _la fête de Pâques_.» Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses volées du bourdon de la vieille église! Dans les villes, dans les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable _Alleluia!_ Le _Génie du Christianisme_ mêla sa voix à ces voix sublimes; comme elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels.

Chateaubriand ici avait devancé Bonaparte. Lorsqu'il était rentré en France, au printemps de 1800, après un exil de huit années, il apportait avec lui, dans sa petite malle, où il n'y avait guère (p. 003) de linge, le premier volume du _Génie_, qui avait alors pour titre: _Des beautés poétiques et morales de la religion chrétienne et de sa supériorité sur tous les autres cultes de la terre_. Pendant deux ans, il ne cessa de remanier et de perfectionner son ouvrage, si bien que le jour où fut publié le _Concordat_, les cinq volumes[51] se trouvèrent prêts.

[Note 51: La première édition, qui comprenait les deux épisodes d'_Atala_ et de _René_, formait cinq volumes in-8°. Le cinquième se composait uniquement des _Notes et éclaircissements_.]

Dans toute notre littérature, il n'est pas un autre livre qui ait produit un effet aussi considérable, qui ait eu des conséquences aussi grandes et aussi heureuses; son importance historique dépasse encore son importance littéraire.

Ce que Voltaire et les Encyclopédistes avaient commencé, la Révolution l'avait achevé. L'oeuvre des bourreaux avait complété l'oeuvre des sophistes. L'édifice religieux s'était écroulé tout entier. De la France chrétienne, plus rien ne restait debout. Pie VI mourait captif à Valence, et l'on se demandait, s'il ne serait pas le dernier pape. Le matérialisme le plus éhonté, le sensualisme le plus abject triomphaient avec le Directoire. Ce qu'il y avait alors de littérature en France se traînait stérilement dans l'imitation des coryphées du philosophisme. Le XVIIIe siècle finissant se fermait sur le succès de l'odieux poème de Parny: _La Guerre des Dieux_. C'est à cette heure-là que Chateaubriand, seul, pauvre, exilé, ramené à la foi par la douleur, se tourne vers le Christianisme, célèbre ses beautés et ose lui promettre la victoire. Déjà son livre s'avance, et voilà que lui arrive un collaborateur inattendu. Bonaparte rétablit le culte, où il ne voit d'ailleurs qu'un moyen d'ordre et de discipline; il rouvre les temples, mais ces temples rouverts, qui les remplira? La politique agit sur les faits, mais elle n'a pas d'action sur les âmes, et ce sont les âmes qu'il faudrait changer. Ce sera l'oeuvre de Chateaubriand. La réaction n'est pas faite, il la fera. On entend encore à l'horizon le rire de Voltaire: ce rire s'évanouira comme un vain son, lorsque retentira la voix de Chateaubriand, lorsqu'on entendra ces accents, à la fois si anciens et si nouveaux, tout pénétrés de bon sens et de raison, de lumière et de poésie, d'imagination et d'éloquence.

Le _Génie du Christianisme_ n'était pas un ouvrage de théologie; ce n'était pas non plus une oeuvre de réfutation et de critique. Les beautés de la religion chrétienne, les grandes choses qu'elle avait inspirées depuis les bonnes oeuvres jusqu'aux pensées de génie; les services qu'elle avait rendus à la civilisation et à la société, ceux dont lui étaient redevables la poésie, les beaux-arts et la littérature; comment enfin elle se prêtait merveilleusement à tous les élans de l'âme et répondait à tous les besoins du coeur: tel est le cadre que Chateaubriand avait magnifiquement rempli. Les apologistes qui l'avaient précédé s'étaient exclusivement attachés aux (p. 004) preuves surnaturelles du Christianisme. Chateaubriand employait surtout des preuves d'un autre ordre. Au lieu d'aller de la cause à l'effet, il passait de l'effet à la cause; il montrait, non que le Christianisme est excellent parce qu'il vient de Dieu, mais qu'il vient de Dieu parce qu'il est excellent, parce que rien n'égale la sublimité de sa morale, l'immensité de ses bienfaits, la pureté de son culte.

C'était bien là l'apologie que réclamait le temps. L'effet fut immédiat et il fut prodigieux. Et puisque sont revenus, après un siècle écoulé, les jours mauvais, les négations brutales, les violences sectaires, le livre de 1802 retrouvera sans doute, à l'aurore du XXe siècle, quelque chose de son premier succès.

L'influence du _Génie du Christianisme_ n'a pas été seulement religieuse et sociale. Ce livre immortel a été, plus qu'aucun autre, une oeuvre d'initiative. Il a lancé les intelligences dans vingt voies nouvelles, en art, en littérature, en histoire.

C'est lui, qui rapprit à notre pays le chemin des deux antiquités, qui ramena les esprits à ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible et Homère.

Les Pères de l'Église--saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, Tertullien--étaient relégués dans un complet oubli. Chateaubriand remit en lumière ces admirables et puissantes figures.

La supériorité des écrivains du XVIIe siècle sur ceux du XVIIIe était méconnue. Chateaubriand rétablit les rangs. Grâce à lui, justice fut rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère.

Les chefs-d'oeuvre des littératures étrangères n'avaient pas encore obtenu droit de cité dans la nôtre. On lisait le _Roland furieux_, à cause des amours de Roger et de Bradamante, et un peu aussi la _Jérusalem délivrée_, à cause de l'épisode d'Armide; mais c'était à peu près tout. On ignorait volontiers la _Divine comédie_, les _Lusiades_, le _Paradis perdu_, la _Messiade_. Chateaubriand nous dit leurs mérites; par d'habiles citations, il nous révèle leurs beautés. C'est lui qui, le premier, nous apprend à regarder au delà de nos frontières.

C'est lui également qui a créé la critique moderne, l'une des gloires du XIXe siècle. Avant lui, la critique s'occupait, non de la pensée, mais de la grammaire, non de l'âme, mais de la syntaxe. Elle avait quelque peu l'air de l'_auceps syllabarum_, dont se raille quelque part Cicéron. Chateaubriand a vite fait de sentir le vide de cette rhétorique, la puérilité de ces chicanes grammaticales. Il substitue à la critique des défauts celle des beautés. Dans ses chapitres sur la _Poétique du Christianisme_, il compare toutes les littératures de l'antiquité avec toutes celles des temps modernes. Il étudie tour à tour les caractères _naturels_, tels que ceux de l'époux, du père, de la mère, du fils et de la fille, et les caractères _sociaux_, tels que ceux du prêtre et du guerrier, et il nous montre comment ils ont été compris par les grands écrivains. Il élargit ainsi le domaine de (p. 005) la critique et lui ouvre de nouveaux horizons: il l'élève à la hauteur d'un art.

Et comme il a renouvelé la critique, il renouvelle de même la poésie. S'il était un point sur lequel, à la fin du XVIIIe siècle, tout le monde fût d'accord, dans la République des lettres, c'était l'incompatibilité de la poésie et de la foi chrétienne. On en était plus que jamais aux fameux vers de Boileau: _«De la foi des chrétiens les mystères terribles--D'ornements égayés ne sont pas susceptibles_». Dieu n'avait rien à voir, rien à faire dans une ode ou dans un poème: Jupiter, à la bonne heure! On ne pouvait faire des vers, on ne pouvait en lire sans avoir sous la main le _Dictionnaire de la Fable_. C'est le _Génie du Christianisme_ qui a changé tout cela. Chateaubriand a banni de la poésie les sentiments et les images du paganisme; il lui a rendu ses titres et restitué son domaine: la nature et l'idéal, l'âme et Dieu.

Et de même, il a rendu leurs titres à nos vieilles cathédrales. Lorsqu'il les avait décorées du nom de barbares, Fénelon n'avait fait que résumer les idées de tout son temps. Aux dédains du siècle de Louis XIV avaient succédé les mépris du siècle de Voltaire. On les avait badigeonnées, meurtries, déshonorées. En trois pages, Chateaubriand arrêta ce beau mouvement. L'archéologie du moyen âge est sortie de son chapitre sur les _Églises gothiques_. «C'est grâce à Chateaubriand, a dit un professeur de l'École des Chartes, M. Léon Gautier, que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les secrets de cet art remis si légitimement en honneur; c'est grâce à Chateaubriand que M. Viollet Leduc peut écrire son _Dictionnaire de l'Architecture_, et M. Quicherat professer son admirable cours à l'École des Chartes; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses[52].» M. Ernest Renan a dit, de son côté: «C'est au _Génie du Christianisme_, à Chateaubriand, que notre siècle doit la révélation de l'esthétique chrétienne, de la beauté de l'art gothique[53].»

[Note 52: _Portraits littéraires_, par Léon Gautier, p. 14.--1868.]

[Note 53: _Revue des Deux-Mondes_ du 1er juillet 1862.]

Le _Génie du Christianisme_ n'est donc pas seulement un chef-d'oeuvre, c'est un livre d'une nouveauté profonde et d'où est sorti le grand mouvement intellectuel, littéraire et artistique, qui restera l'honneur de la première moitié du XIXe siècle. Le bon Ducis avait mis à la scène, non sans succès, les principaux drames de William Shakespeare. L'académicien Campenon raconte[54] qu'étant allé le voir à Versailles, par une assez froide journée de janvier, il le trouva dans sa chambre à coucher, monté sur une chaise, et tout occupé à disposer avec une certaine pompe, autour du buste du grand tragique anglais, une énorme touffe de buis qu'on venait de lui apporter. Comme il paraissait un peu surpris: «Vous ne voyez donc pas? lui dit Ducis, c'est demain la Saint-Guillaume, fête nationale de mon Shakespeare.» Puis, s'appuyant sur l'épaule de Campenon pour descendre, et (p. 006) l'ayant consulté sur l'effet de son bouquet, le seul sans doute que la saison eût pu lui offrir: «_Mon ami_, ajouta-t-il avec émotion, _les anciens couronnaient de fleurs les sources où ils avaient puisé_.»

[Note 54: _Lettres sur Ducis_, par Campenon, de l'Académie française.]

Que d'écrivains, parmi ceux qui comptent, poètes, historiens, critiques, orateurs, ont trouvé des inspirations dans le _Génie du Christianisme_! Combien ont puisé à cette source et auraient dû, le jour de la Saint-François, couronner de fleurs le buste de Chateaubriand!

II

La publication d'_Atala_ avait précédé celle du _Génie du Christianisme_. _Atala_ était un roman et un poème. Au sortir du drame gigantesque dont la France venait d'être le théâtre, après tant de scènes tragiques et de péripéties sanglantes, besoin était que le roman lui-même se transformât et présentât au lecteur autre chose que des tableaux de société, des conversations de salon, des portraits et des anecdotes. Ce besoin de nouveauté, Chateaubriand allait le satisfaire. Tandis que Mme de Staël, à la même heure, dans _Delphine_, suivait le train commun, il sortait de toutes les routes connues et transportait le roman du salon dans le désert. Déjà sans doute Bernardin de Saint-Pierre lui avait fait franchir les mers; mais l'Île-de-France, c'était encore la France; Paul et Virginie étaient Français. Les héros de Chateaubriand étaient deux sauvages: Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, et Atala, fille de Simaghan aux bracelets d'or. La hardiesse, certes, était grande, et comme s'il eût voulu ajouter encore aux difficultés de son sujet, le jeune auteur avait mis, à côté de ses deux sauvages, au premier plan de son livre, un homme noir, un vieux missionnaire, un ancien Jésuite, le Père Aubry. C'était pour échouer cent fois auprès du public de 1801; le livre pourtant fut accueilli avec enthousiasme. C'est qu'il y avait, dans cette peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude, et dans ce tableau des troubles de l'amour, au milieu du calme des déserts, une originalité puissante, la révélation d'un monde nouveau, l'attrait de l'inconnu, et, par-dessus tout, cette ardeur, cette flamme, ce rayonnement de jeunesse qui surpassent le rayonnement même et l'éclat du génie.

La partie descriptive du roman était supérieure encore à la partie dramatique. Notre littérature descriptive n'a pas de pages plus splendides que celles où Chateaubriand a peint les rives du Meschacébé, les savanes et les forêts de l'Amérique: tableaux merveilleux où le génie de l'artiste s'est élevé à la hauteur du modèle: _majestati naturæ par ingenium_.

Il y avait des défauts sans doute, et les critiques du temps--les Morellet, les Giuguené, les Marie-Joseph-Chénier--ne manquèrent pas de les signaler; mais que pouvaient les railleries contre la (p. 007) magie du talent? Atala, Chactas, le Père Aubry sont des êtres vivants; toute cette histoire, avant de passer dans un livre, a eu sa réalité dans le coeur du poète. La simple sauvage, l'ignorante Atala, est une figure de plus dans le groupe de ces figures immortelles dont le génie a composé un monde aussi vivant que le monde réel.

_Atala_ fut longtemps préféré à _René_, qui parut dans le _Génie du Christianisme_, à la suite du chapitre sur le _Vague des passions_; mais _René_ prit peu à peu la première place, il l'a gardée.

Ce court récit n'est pas, comme on l'a trop dit, un souvenir intime du poète, un épisode de famille; ce n'est pas non plus un roman dans la banale acception du mot. C'est la peinture d'un état de l'âme, des mélancolies et des tristesses d'un jeune homme dont l'imagination est riche, abondante et excessive, et dont l'existence est pauvre et désenchantée. René est l'amant de l'impossible. Ses rêveries, ses incertitudes, les vagues ardeurs qui le consument, ne sont pas l'indice d'une passion dirigée vers un objet saisissable, mais le symptôme de l'incurable ennui d'une âme tourmentée par le douloureux contraste de l'infini de ses désirs avec la petitesse de ses destinées. Cette aspiration vers l'impossible, le poète ne peut pas la maintenir dans les régions métaphysiques; il lui donne un nom, une forme, un visage, et il l'appelle Amélie. Amélie, c'est l'impossible personnifié, et René, en tournant vers elle une pensée qui ne s'avoue pas, un sentiment qui frémirait de lui-même, ne fait qu'obéir à sa nature, révoltée contre la réalité, se débattant sous l'inégal fardeau de ses grandeurs et de ses misères, et aspirant sans cesse à placer sur quelque cime inaccessible quelque objet inabordable, pour se donner enfin un but en cherchant à l'approcher et à l'atteindre.

Au fond, le héros de Chateaubriand, ce poursuivant de l'impossible, est malade, et sa maladie est contagieuse. Vienne le Romantisme, et les salons et les cénacles seront remplis de pâles élégiaques, de poitrinaires rubiconds, jeunes désabusés qui n'avaient encore usé de rien:

Ils n'en mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

On appelait cela le _mal de René_. Cette mode a passé, et le petit livre de Chateaubriand lui a survécu. Nous pouvons aujourd'hui le relire sans danger et l'admirer sans crainte. N'est-ce pas M. Nisard, le plus classique et le plus sage de nos critiques, qui a dit, à la fin de son _Histoire de la littérature française_:

«J'ai relu à plusieurs reprises _René_, et une dernière fois avant d'en parler ici. Comme dans _Paul et Virginie_, à certaines pages irrésistibles, les larmes me sont venues; j'ai pleuré, c'était jugé. Voltaire a raison: «Les bons ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer.» Mettons l'amendement de Chateaubriand: «Pourvu que ce soit d'admiration autant que de douleur.» C'est ainsi que _René_ fait pleurer. On y pleure non seulement du pathétique de l'aventure, toujours poignante, quoique (p. 008) toujours attendue, mais de l'émotion du beau qui poétise toutes ces pages[55].»

[Note 55: D. Nisard, t. IV, p. 500.]

Le _Génie du Christianisme_ avait valu à son auteur d'être nommé par le Premier Consul, en 1803, secrétaire de la légation de la République à Rome. Il n'y devait rester que peu de mois. Quelques jours avant de quitter la Ville Éternelle, le 10 janvier 1804, il écrivit à M. de Fontanes une _Lettre sur la Campagne romaine_, qui parut dans le _Mercure de France_[56]. Depuis Montaigne jusqu'à Goethe, beaucoup d'écrivains, français ou étrangers, avaient parlé de Rome. Aucun n'en a parlé comme Chateaubriand. Nul n'a senti et rendu comme lui le caractère grandiose et l'attendrissante mélancolie des ruines romaines. On sait à cet égard le jugement de Sainte-Beuve, écrit pourtant à une époque où il se piquait de n'être plus sous le charme: «La lettre à M. de Fontanes sur la Campagne romaine, dit-il, est comme un paysage de Claude Lorrain ou du Poussin: _Lumière du Lorrain et cadre du Poussin_... En prose, il n'y a rien au delà.» Et le célèbre critique ajoutait: «N'oubliez pas, m'écrit un bon juge, Chateaubriand comme paysagiste, car il est le premier; il est unique de son ordre en français. Rousseau n'a ni sa grandeur ni son élégance. Qu'avons-nous de comparable à la _Lettre sur Rome_? Rousseau ne connaît pas ce langage. Quelle différence! L'un est genevois, l'autre olympique[57].»

[Note 56: Livraison de mars 1804.]

[Note 57: _Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire_, t. I, p. 396.]

III

C'est à Rome, en 1803, que Chateaubriand conçut la première pensée des _Martyrs_, et depuis cette époque il ne cessa d'y travailler. Après de longues études et de savantes recherches, il s'embarqua et alla voir les sites qu'il voulait peindre. Il commença ses courses aux ruines de Sparte et ne les finit qu'aux débris de Carthage, passant par Argos, Corinthe, Athènes, Constantinople, Jérusalem et Memphis.

L'ouvrage parut au mois de mars 1809 et fut aussitôt violemment attaqué. Outre que la presse était alors aux gages de la police, laquelle avait ses raisons pour n'aimer pas l'ennemi de César, les bons amis n'étaient pas fâchés de faire expier à Chateaubriand ses succès et sa gloire. Un moment, il put croire que son livre était tombé. Si les _Martyrs_ depuis se sont relevés, il ne me paraît pas pourtant qu'on leur ait rendu pleine justice.

Le tort des _Martyrs_ est d'avoir été entrepris à l'origine pour démontrer une thèse. L'auteur avait avancé, dans le _Génie du Christianisme_, que la Religion chrétienne était plus favorable que le Paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'Épopée; il avait dit encore que le _merveilleux_ de cette (p. 009) religion pouvait peut-être lutter contre le _merveilleux_ emprunté de la Mythologie: ce sont ces opinions plus ou moins combattues qu'il avait voulu appuyer par un exemple. Il devait donc arriver qu'il écrirait parfois, non pour plaire, mais pour prouver, que ses récits tendraient souvent à être des démonstrations, et c'était là un malheur: le poète ou le romancier doit écrire seulement pour chanter ou pour raconter--_ad narrandum non ad probandum_.

Son sujet présentait d'ailleurs un écueil contre lequel son génie même devait se briser. Il lui fallait faire un Ciel, un Purgatoire et un Enfer chrétiens; mais une telle oeuvre, la plus grande qui se puisse tenter, ne peut naître et s'épanouir que dans l'atmosphère d'un siècle de foi, tel que celui de Dante et de Saint Louis, quand les Anges et les Démons sont, pour le poète et ses contemporains, non des figures abstraites, mais des réalités vivantes. En l'an de grâce 1809, ni Chateaubriand ni personne ne pouvait refaire la _Divine Comédie_. Dans le Ciel, dans l'Enfer et surtout dans le Purgatoire des _Martyrs_, il y a des traits admirables, mais nous restons froids devant le Démon de la Fausse Sagesse et celui de la Volupté, devant l'Ange de l'Amitié et celui des Saintes Amours.

J'ai dit les défauts. Il faudrait bien des pages pour indiquer seulement les beautés du livre. Je me bornerai à dire qu'ici encore Chateaubriand a été un initiateur. Il a été le premier en France, et cela dans les _Martyrs_, à avoir le sentiment profond de l'histoire. C'est la lecture de son poème, celle surtout du sixième livre, de ce combat des Romains contre les Francs, si vrai, si vivant et si nouveau, c'est cette lecture qui a éveillé la vocation historique d'Augustin Thierry, alors élève au collège de Blois. On sait la belle page où l'auteur des _Récits mérovingiens_ a consigné ce souvenir de sa studieuse jeunesse. J'en rappelle ici les dernières lignes:

«... L'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'autre de la salle, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé: «Pharamond! Pharamond! nous avons combattu avec l'épée...» Ce moment d'enthousiasme fut peut-être décisif pour ma vocation à venir. Je n'eus alors aucune conscience de ce qui venait de se passer en moi, mon attention ne s'y arrêta pas; je l'oubliai même durant plusieurs années; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet incident de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé, je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration; il n'en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile:

«Tu duca, tu signore, e tu maestro[58].»

[Note 58: Préface des _Récits mérovingiens_, 1840.]

C'est également à Chateaubriand et aux _Martyrs_ qu'est dû (p. 010) l'avènement du pittoresque dans notre littérature, l'introduction de la couleur locale. Pour la première fois, la description pittoresque était appliquée aux choses anciennes pour les reconstituer dans leur frappante réalité et les faire revivre. Ce n'est pas seulement le fameux sixième livre, qui est incomparable de pittoresque, de pénétration et de fidélité historique. A l'exception des livres purement épiques--le Ciel, le Purgatoire et l'Enfer--l'ouvrage tout entier offre les mêmes qualités et mérite les mêmes éloges. Tout, dans ces admirables tableaux, tout est vu avec la netteté, rendu avec la sûreté merveilleuse du maître des peintres[59].

[Note 59: _Le Roman historique à l'époque romantique_, par Louis Maigron.]

Mais à côté du peintre et de l'historien il y avait aussi le poète, il y avait le chantre d'Eudore et de Cymodocée. Nous avons vu tout à l'heure que _René_ arrachait des pleurs à M. Nisard. _Les Martyrs_ ont fait pleurer Lacordaire. L'orateur de Notre-Dame, celui qui a été, avec Chateaubriand, le plus éloquent apologiste du Christianisme au XIXe siècle, écrivait en 1858, dans ses _Lettres à un jeune homme sur la vie chrétienne_:

«Il y a peu d'années, _les Martyrs_ de M. de Chateaubriand me tombèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma première jeunesse. Il me prit fantaisie d'éprouver l'impression que j'en ressentirais, et si l'âge avait affaibli en moi les échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine eus-je ouvert le livre et laissé mon coeur à sa merci, que les larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas ordinaire.»

Chateaubriand n'avait pu voir Sparte, Athènes, Jérusalem sans faire quelques réflexions. Ces réflexions ne pouvaient entrer dans le sujet d'une épopée; il les publia en 1811 sous le titre d'_Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris_.