Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1
Chapter 38
A l'époque de mon voyage (1791), Philadelphie ne s'étendait pas encore jusqu'à la Shuylkill; le terrain, en avançant vers cet affluent, était divisé par lots, sur lesquels on construisait çà et là des maisons.
L'aspect de Philadelphie est monotone. En général, ce qui manque aux cités protestantes des États-Unis, ce sont les grandes oeuvres de l'architecture; la Réformation jeune d'âge, qui ne sacrifie point à l'imagination, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aériennes, ces tours jumelles dont l'antique religion catholique a couronné l'Europe. Aucun monument, à Philadelphie, à New-York, à Boston, une pyramide au-dessus de la masse des murs et des toits: l'oeil est attristé de ce niveau.
Descendu d'abord à l'auberge, je pris ensuite un appartement dans une pension où logeaient des colons de Saint-Domingue, et des Français émigrés avec d'autres idées que les miennes. Une terre de liberté offrait un asile à ceux qui fuyaient la liberté: rien ne prouve mieux le haut prix des institutions généreuses que cet exil volontaire (p. 356) des partisans du pouvoir absolu dans une pure démocratie.
Un homme, débarqué comme moi aux États-Unis, plein d'enthousiasme pour les peuples classiques, un colon qui cherchait partout la rigidité des premières moeurs romaines, dut être fort scandalisé de trouver partout le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l'inégalité des fortunes, l'immoralité des maisons de banque et de jeu, le bruit des salles de bal et de spectacle. A Philadelphie j'aurais pu me croire à Liverpool ou à Bristol. L'apparence du peuple était agréable: les quakeresses avec leurs robes grises, leurs petits chapeaux uniformes et leurs visages pâles, paraissaient belles.
A cette heure de ma vie, j'admirais beaucoup les républiques, bien que je ne les crusse pas possibles à l'époque du monde où nous étions parvenus: je connaissais la liberté à la manière des anciens, la liberté, fille des moeurs dans une société naissante; mais j'ignorais la liberté fille des lumières et d'une vieille civilisation, liberté dont la république représentative a prouvé la réalité: Dieu veuille qu'elle soit durable! On n'est plus obligé de labourer soi-même son petit champ, de maugréer les arts et les sciences, d'avoir des ongles crochus et la barbe sale pour être libre.
Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington n'y était pas; je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides. Washington, d'après mes idées d'alors, était nécessairement Cincinnatus; Cincinnatus en carrosse dérangeait (p. 357) un peu ma république de l'an de Rome 296. Le dictateur Washington pouvait-il être autre qu'un rustre, piquant ses boeufs de l'aiguillon et tenant le manche de sa charrue? Mais quand j'allai lui porter ma lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.
Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des États-Unis[457]: point de gardes, pas même de valets. Je frappai; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général était chez lui; elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que j'avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom, difficile à prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement: «_Walk in, sir;_ entrez, monsieur» et elle marcha devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises: elle m'introduisit dans un parloir où elle me pria d'attendre le général.
[Note 457: Washington avait été nommé, en 1789, président de la République pour quatre ans. Réélu en 1793, il résigna le pouvoir en 1797.]
Je n'étais pas ému; la grandeur de l'âme ou celle de la fortune ne m'imposent point: j'admire la première sans en être écrasé; la seconde m'inspire plus de pitié que de respect: visage d'homme ne me troublera jamais.
Au bout de quelques minutes, le général entra: d'une grande taille, d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature qu'il lut tout haut avec exclamation: «Le colonel (p. 358) Armand!» C'est ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis de la Rouërie.
Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et m'écoutait avec une sorte d'étonnement; je m'en aperçus, et je lui dis avec un peu de vivacité: «Mais il est moins difficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l'avez fait.--_Well, well, young man!_, Bien, bien, jeune homme,» s'écria-t-il en me tendant la main. Il m'invita à dîner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes.
Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n'étions que cinq ou six convives. La conversation roula sur la Révolution française. Le général nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l'ai déjà remarqué, étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors. Les expéditionnaires en serrurerie auraient pu, trois ans plus tard, envoyer au président des États-Unis le verrou de la prison du monarque qui donna la liberté à la France et à l'Amérique. Si Washington avait vu dans les ruisseaux de Paris les _vainqueurs de la Bastille_, il aurait moins respecté sa relique. Le sérieux et la force de la Révolution ne venaient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la révocation de l'Édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton, avec autant de zèle qu'elle dévasta l'église de Saint-Denis en 1793.
Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l'ai jamais revu; il partit le lendemain, et je continuai mon voyage.
Telle fut ma rencontre avec le soldat citoyen, libérateur d'un (p. 359) monde. Washington est descendu dans la tombe[458] avant qu'un peu de bruit se soit attaché à mes pas; j'ai passé devant lui comme l'être le plus inconnu; il était dans tout son éclat, moi dans toute mon obscurité; mon nom n'est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa mémoire: heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi! je m'en suis senti échauffé le reste de ma vie: il y a une vertu dans les regards d'un grand homme.
[Note 458: Washington est mort le 9 décembre 1799.]
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Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je viens de heurter à la porte de Washington, le parallèle entre le fondateur des États-Unis et l'empereur des Français se présente naturellement à mon esprit; d'autant mieux qu'au moment où je trace ces lignes, Washington lui-même n'est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili, s'arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de Didon[459]; moi je m'arrête au début de ma course dans la Pensylvanie pour comparer Washington à Bonaparte. J'aurais pu ne m'occuper d'eux qu'à l'époque où je rencontrai Napoléon; mais si je venais à toucher ma tombe avant d'avoir atteint dans ma chronique l'année 1814, on ne saurait donc rien de ce que j'aurais à dire des deux mandataires de la Providence? Je me souviens de Castelnau: ambassadeur comme moi (p. 360) en Angleterre, il écrivait comme moi une partie de sa vie à Londres. A la dernière page du livre VIIe, il dit à son fils: «Je traiterai de ce fait au VIIIe livre,» et le VIIIe livre des _Mémoires_ de Castelnau n'existe pas: cela m'avertit de profiter de la vie[460].
[Note 459: _Ercilla Y Zuniga_ (Don Alonso _de_), célèbre poète espagnol (1533-1595). A vingt ans, il fit partie sur sa demande, de l'expédition envoyée pour étouffer la révolte des Araucans dans le Chili. Il y trouva le sujet de son poème: l'_Araucanie_ (la Araucana), qu'il dédia à Philippe II et qui parut en trois parties (1569-1578-1589).]
[Note 460: Michel de _Castelnau_ (1520-1572) a été cinq fois ambassadeur en Angleterre, sous les règnes de Charles IX et de Henri III. Ses _Mémoires_ vont de 1559 à 1570.]
Washington n'appartient pas, comme Bonaparte, à cette race qui dépasse la stature humaine. Rien d'étonnant ne s'attache à sa personne; il n'est point placé sur un vaste théâtre; il n'est point aux prises avec les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du temps; il ne court point de Memphis à Vienne, de Cadix à Moscou: il se défend avec une poignée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans le cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces combats qui renouvellent les triomphes d'Arbelle et de Pharsale; il ne renverse point les trônes pour en recomposer d'autres avec leurs débris; il ne fait point dire aux rois à sa porte:
Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie[461].
[Note 461: C'est le second vers de _l'Attila_ de Corneille (Acte I, scène I):
Ils ne sont pas venus, nos deux rois; qu'on leur die Qu'ils se font trop attendre, et qu'Attila s'ennuie.]
Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington; il agit avec lenteur; on dirait qu'il se sent chargé de la liberté de l'avenir et qu'il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses destinées que porte ce héros d'une nouvelle espèce: ce sont celles de son pays; il ne se permet pas de jouer de ce qui ne lui (p. 361) appartient pas; mais de cette profonde humilité quelle lumière va jaillir! Cherchez les bois où brilla l'épée de Washington: qu'y trouvez-vous? Des tombeaux? Non; un monde! Washington a laissé les États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.
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Bonaparte n'a aucun trait de ce grave Américain: il combat avec fracas sur une vieille terre; il ne veut créer que sa renommée; il ne se charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera courte, que le torrent qui descend de si haut s'écoulera vite; il se hâte de jouir et d'abuser de sa gloire, comme d'une jeunesse fugitive. A l'instar des dieux d'Homère, il veut arriver en quatre pas au bout du monde. Il paraît sur tous les rivages; il inscrit précipitamment son nom dans les fastes de tous les peuples; il jette des couronnes à sa famille et à ses soldats; il se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d'une main il terrasse les rois, de l'autre il abat le géant révolutionnaire; mais en écrasant l'anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille.
Chacun est récompensé selon ses oeuvres: Washington élève une nation à l'indépendance; magistrat en repos, il s'endort sous son toit au milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des peuples.
Bonaparte ravit à une nation son indépendance: empereur déchu, il est précipité dans l'exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas encore assez emprisonné sous la garde de l'Océan. Il expire: cette nouvelle, publiée à la porte du palais devant laquelle le (p. 362) conquérant fit proclamer tant de funérailles, n'arrête ni n'étonne le passant: qu'avaient à pleurer les citoyens?
La république de Washington subsiste; l'empire de Bonaparte est détruit. Washington et Bonaparte sortirent du sein de la démocratie; nés tous deux de la liberté, le premier lui fut fidèle, le second la trahit.
Washington a été le représentant des besoins, des idées, des lumières, des opinions de son époque; il a secondé, au lieu de le contrarier, le mouvement des esprits; il a voulu ce qu'il devait vouloir, la chose même à laquelle il était appelé: de là la cohérence et la perpétuité de son ouvrage. Cette homme qui frappe peu, parce qu'il est dans des proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays: sa gloire est le patrimoine de la civilisation; sa renommée s'élève comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et intarissable.
Bonaparte pouvait enrichir également le domaine commun; il agissait sur la nation la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante de la terre. Quel serait aujourd'hui le rang occupé par lui, s'il eût joint la magnanimité à ce qu'il avait d'héroïque, si, Washington et Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de sa gloire!
Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de ses contemporains; son génie appartenait à l'âge moderne: son ambition était des vieux jours; il ne s'aperçut pas que les miracles de sa vie excédaient la valeur d'un diadème, et que cet ornement gothique lui siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l'avenir, tantôt il (p. 363) reculait vers le passé; et, soit qu'il remontât ou suivît le cours du temps, par sa force prodigieuse, il entraînait ou repoussait les flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu'un moyen de puissance; aucune sympathie ne s'établit entre leur bonheur et le sien: il avait promis de les délivrer, il les enchaîna; il s'isola d'eux, ils s'éloignèrent de lui. Les rois d'Égypte plaçaient leurs pyramides funèbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des sables stériles; ces grands tombeaux s'élèvent comme l'éternité dans la solitude: Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.
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J'étais impatient de continuer mon voyage. Ce n'étaient pas les Américains que j'étais venu voir, mais quelque chose de tout à fait différent des hommes que je connaissais, quelque chose plus d'accord avec l'ordre habituel de mes idées; je brûlais de me jeter dans une entreprise pour laquelle je n'avais rien de préparé que mon imagination et mon courage.
Quand je formai le projet de découvrir le passage au nord-ouest, on ignorait si l'Amérique septentrionale s'étendait sous le pôle en rejoignant le Groënland, ou si elle se terminait à quelque mer contiguë à la baie d'Hudson et au détroit de Behring. En 1772, Hearn avait découvert la mer à l'embouchure de la rivière de la Mine-de-Cuivre, par les 71 degrés 15 minutes de latitude nord, et les 119 degrés 15 minutes de longitude ouest de Greenwich[462].
[Note 462: Latitude et longitude reconnues aujourd'hui trop fortes de 4 degrés 1/4. (Note de Genève, 1832.) Ch.]
Sur la côte de l'océan Pacifique, les efforts du capitaine Cook (p. 364) et ceux des navigateurs subséquents avaient laissé des doutes. En 1787, un vaisseau disait être entré dans une mer intérieure de l'Amérique septentrionale; selon le récit du capitaine de ce vaisseau, tout ce qu'on avait pris pour la côte non interrompue au nord de la Californie n'était qu'une chaîne d'îles extrêmement serrées. L'amirauté d'Angleterre envoya Vancouver vérifier ces rapports qui se trouvèrent faux. Vancouver n'avait point encore fait son second voyage.
Aux États-Unis, en 1791, on commençait à s'entretenir de la course de Mackenzie: parti le 3 juin 1789 du fort Chipewan, sur le lac des Montagnes, il descendit à la mer du pôle par le fleuve auquel il a donné son nom.
Cette découverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma route droit au nord; mais je me serais fait scrupule d'altérer le plan arrêté entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher à l'ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest au-dessus du golfe de Californie; de là, suivant le profil du continent, et toujours en vue de la mer, je prétendais reconnaître le détroit de Behring, doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique, descendre à l'Est le long des rivages de la mer polaire, et rentrer dans les États-Unis par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.
Quels moyens avais-je d'exécuter cette prodigieuse pérégrination? aucun. La plupart des voyageurs français ont été des hommes isolés, abandonnés à leurs propres forces; il est rare que le gouvernement ou des compagnies les aient employés ou secourus. Des Anglais, des (p. 365) Américains, des Allemands, des Espagnols, des Portugais ont accompli, à l'aide du concours des volontés nationales, ce que chez nous des individus délaissés ont commencé en vain. Mackenzie, et après lui plusieurs autres, au profit des États-Unis et de la Grande-Bretagne, ont fait sur la vastitude de l'Amérique des conquêtes que j'avais rêvées pour agrandir ma terre natale. En cas de succès, j'aurais eu l'honneur d'imposer des noms français à des régions inconnues, de doter mon pays d'une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever le riche commerce des pelleteries à une puissance rivale, d'empêcher cette rivale de s'ouvrir un plus court chemin aux Indes, en mettant la France elle-même en possession de ce chemin. J'ai consigné ces projets dans l'_Essai historique_, publié à Londres en 1796[463], et ces projets étaient tirés du manuscrit de mes voyages écrit en 1791. Ces dates prouvent que j'avais devancé par mes voeux et par mes travaux les derniers explorateurs des glaces arctiques.
[Note 463: «L'_Essai historique sur les Révolutions_ fut imprimé à Londres en 1796, par Baylis, et vendu chez de Boffe en 1797.» _Avertissement de l'auteur_ pour l'édition de 1826. _OEuvres complètes de Chateaubriand_, tome premier.]
Je ne trouvai aucun encouragement à Philadelphie. J'entrevis dès lors que le but de ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne serait que le prélude d'un second et plus long voyage. J'en écrivis en ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant l'avenir, je promis à la poésie ce qui serait perdu pour la science. En effet, si je ne rencontrai pas en Amérique ce que j'y cherchais, le monde polaire, (p. 366) j'y rencontrai une nouvelle muse.
Un stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené de Baltimore, me conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée, commerçante, qui cependant était loin d'être ce qu'elle est aujourd'hui, loin de ce qu'elle sera dans quelques années; car les États-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J'allai en pèlerinage à Boston saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. J'ai vu les champs de Lexington; j'y cherchai, comme depuis à Sparte, la tombe de ces guerriers qui moururent _pour obéir aux saintes lois de la patrie_[464]. Mémorable exemple de l'enchaînement des (p. 367) choses humaines! un bill de finances, passé dans le Parlement d'Angleterre en 1765, élève un nouvel empire sur la terre en 1782, et fait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l'Europe en 1789!
[Note 464: Trompé par sa mémoire, Chateaubriand, lors de son voyage en Grèce, avait, en effet, cherché à Sparte le tombeau de Léonidas et de ses compagnons. «J'interrogeai vainement les moindres pierres, dit-il dans l'_Itinéraire_, pour leur demander les cendres de Léonidas. J'eus pourtant un mouvement d'espoir près de cette espèce de tour que j'ai indiquée à l'ouest de la citadelle, je vis des débris de sculptures, qui me semblèrent être ceux d'un lion. Nous savons par Hérodote qu'il y avait un Lion de pierre sur le tombeau de Léonidas; circonstance qui n'est pas rapportée par Pausanias. Je redoublai d'ardeur, tous mes soins furent inutiles.» Et ici, en note, Chateaubriand ajoute: «Ma mémoire me trompait ici: le lion dont parle Hérodote était aux Thermopyles. Cet historien ne dit pas même que les os de Léonidas furent transportés dans sa patrie. Il prétend, au contraire, que Xercès fit mettre en croix le corps de ce prince. Ainsi, les débris du lion que j'ai vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tombe de Léonidas. On croit bien que je n'avais pas un Horace à la main sur les ruines de Lacédémone; je n'avais porté dans mes voyages que Racine, Le Tasse, Virgile et Homère, celui-ci avec des feuillets blancs pour écrire des notes. Il n'est donc pas bien étonnant qu'obligé de tirer mes ressources de ma mémoire, j'aie pu me méprendre sur un lieu, sans néanmoins me tromper sur un fait. On peut voir deux jolies épigrammes de l'_Anthologie_ sur ce lion de pierre des Thermopyles.» _Itinéraire de Paris à Jérusalem_, tome I, p. 83.]
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Je m'embarquai à New-York sur le paquebot qui faisait voile pour Albany, situé en amont de la rivière du Nord. La société était nombreuse. Vers le soir de la première journée, on nous servit une collation de fruits et de lait; les femmes étaient assises sur les bancs du tillac, et les hommes sur le pont, à leurs pieds. La conversation ne se soutint pas longtemps: à l'aspect d'un beau tableau de la nature, on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup, je ne sais qui s'écria: «Voilà l'endroit où Asgill[465] fut arrêté.» On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue sous le nom d'_Asgill_. Nous étions entre des montagnes; la voix de la passagère expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions de plus près la rive. La destinée d'un jeune soldat, amant, poète et brave, honoré de l'intérêt de Washington et de la généreuse intervention d'une reine infortunée, ajoutait un charme au romantique de la scène. L'ami que j'ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber (p. 368) de courageuses paroles en mémoire d'Asgill, quand Bonaparte se disposait à monter au trône où s'était assise Marie-Antoinette[466]. Les officiers américains semblaient touchés du chant de la Pensylvanienne: le souvenir des troubles passés de la patrie leur rendait plus sensible le calme du moment présent. Ils contemplaient avec émotion ces lieux naguère chargés de troupes, retentissant du bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde; ces lieux dorés des derniers feux du jour, animés du sifflement des cardinaux, du roucoulement des palombes bleues, du chant des oiseaux-moqueurs, et dont les habitants, accoudés sur des clôtures frangées de bignonias, regardaient notre barque passer au-dessous d'eux.
[Note 465: _Asgill_ (sir Charles), général anglais. Envoyé en Amérique en 1781 pour servir sous les ordres de Cornwallis, il fut fait prisonniers par les _Insurgents_ et désigné par le sort pour être mis à mort par représailles. L'intervention du gouvernement français le sauva. Un acte du congrès américain révoqua son arrêt de mort. Asgill accourut aussitôt à Versailles pour remercier Louis XVI et Marie-Antoinette, qui avaient vivement intercédé pour lui. Cet épisode a fourni le sujet de plusieurs pièces de théâtre et de plusieurs romans qui obtinrent une grande vogue.]