Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1

Chapter 35

Chapter 353,238 wordsPublic domain

Prologue.--Traversée de l'océan.--Francis Tulloch.--Christophe Colomb.--Camoëns.--Les Açores.--Île Graciosa.--Jeux marins.--Île Saint-Pierre.--Côtes de la Virginie.--Soleil couchant.--Péril. --J'aborde en Amérique.--Baltimore.--Séparation des passagers. --Tulloch.--Philadelphie.--Le général Washington.--Parallèle de Washington et de Bonaparte.--Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston.--Mackenzie.--Rivière du nord.--Chant de la passagère.--M. Swift. --Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais. --M. Violet.--Mon accoutrement sauvage.--Chasse.--Le carcajou et le renard canadien.--Rate musquée.--Chiens pêcheurs.--Insectes. --Montcalm et Wolfe.--Campement au bord du lac des Onondagas.--Arabes. --Course botanique.--L'Indienne et la vache.--Un Iroquois.--Sachem des Onondagas.--Velly et les Franks.--Cérémonie de l'hospitalité. --Anciens grecs.--Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee. --Abeilles, défrichements.--Hospitalité.--Lit.--Serpent à sonnettes enchanté.--Cataracte de Niagara.--Serpent à sonnettes.--Je tombe au bord de l'abîme.--Douze jours dans une hutte.--Changement de moeurs chez les sauvages.--Naissance et mort.--Montaigne.--Chant de la couleuvre.--Pantomime d'une petite Indienne, original de _Mila_. --Incidences.--Ancien Canada.--Population indienne.--Dégradation des moeurs.--Vraie civilisation répandue par la religion.--Fausse civilisation introduite par le commerce.--Coureurs de bois. --Factoreries.--Chasses.--Métis ou Bois-brûlés.--Guerres des compagnies. --Mort des langues indiennes.--Anciennes possessions françaises en Amérique.--Regrets.--Manie du passé.--Billet de Francis Conyngham. --Manuscrit original en Amérique.--Lacs du Canada.--Flotte de (p. 316) canots indiens.--Ruines de la nature.--Vallée du tombeau.--Destinée des fleuves.--Fontaine de Jouvence.--Muscogulges et siminoles.--Notre camp.--Deux Floridiennes.--Ruines sur l'Ohio.--Quelles étaient les demoiselles Muscogulges.--Arrestation du roi à Varennes.--J'interromps mon voyage pour repasser en Europe.--Dangers pour les États-Unis. --Retour en Europe.--Naufrage.

Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour l'Amérique, je m'embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en ces termes: «Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi près Sa Majesté Britannique, etc.» Point de signalement; ma grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le canon du fort[429]. Un officier vient, de la part du commandant, m'offrir une garde d'honneur. Descendu à _Shipwright-Inn_[430], le maître et les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants (p. 317) et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. M. Billing[431], attaché à mon ambassade, m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de boeuf restaure monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui n'était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres, fait retentir l'air de _huzzas_. L'officier revient et pose, malgré moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au ronflement du canon, dans une légère voiture, qu'emportent quatre beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens suivent dans d'autres carrosses; des courriers à ma livrée accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de John Bull et des équipages qui nous croisent. A Black-Heath, bruyère jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt m'apparaît l'immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres.

[Note 429: Le 5 avril 1822 est le jour de son arrivée à Londres. Il débarqua à Douvres dans la soirée du 4 avril. On lit dans le _Moniteur_ du jeudi 11 avril: «D'après les dernières nouvelles d'Angleterre, le paquebot français _L'Antigone_ est entré le 4 avril au soir dans le port de Douvres, ayant à bord M. le vicomte de Chateaubriand, ambassadeur de Sa Majesté Très-Chrétienne. Il est descendu à l'hôtel _Wright_, où il a passé la nuit. Le lendemain, au point du jour, il a été salué par les batteries du château et une seconde salve a annoncé le moment de son départ pour Londres. Son excellence est arrivée dans la capitale le 5 dans l'après-midi, avec une suite composée de cinq voitures. Sa demeure est l'hôtel habité précédemment par M. le duc Decazes, dans _Portland-Place_.»]

[Note 430: L'auberge de Douvres, où descendit Chateaubriand, ne s'appelait pas _Shipwrigt-Inn_, ce qui signifierait _hôtel du constructeur de vaisseau_; mais bien _Ship-Inn, hôtel du vaisseau_. Il est vrai que le propriétaire de l'hôtel s'appelait _Wright_, et qu'il a été ainsi cause de la méprise. (_Chateaubriand et son temps_, par M. de Marcellus, p. 46.)]

[Note 431: Voir l'_Appendice_ n° X: _Le Baron Billing et l'ambassade de Londres_.]

Plongé dans le gouffre de vapeur charbonnée, comme dans une des gueules du Tartare, traversant la ville entière dont je reconnais les rues, j'aborde l'hôtel de l'ambassade, _Portland-Place_. Le chargé d'affaires, M. le comte Georges de Caraman[432], les secrétaires d'ambassade, M. le vicomte de Marcellus[433], M. le baron E. (p. 318) de Cazes, M. de Bourqueney[434], les attachés à l'ambassade, m'accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers, (p. 319) concierges, valets de chambre, valet de pied de l'hôtel, sont assemblés sur le trottoir. On me présente les cartes des ministres anglais et des ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma prochaine arrivée.

[Note 432: Le comte Georges de _Caraman_, devenu plus tard ministre plénipotentiaire, était le fils du duc de Caraman, alors ambassadeur à Vienne, et qui allait bientôt, avec le vicomte Mathieu de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, avec Chateaubriand, ambassadeur à Londres, et M. de la Ferronnays, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, représenter la France au congrès de Vérone.]

[Note 433: Marie-Louis-Jean-André-Charles _Demartin du Tyrac_, comte de _Marcellus_ (1795-1865). Secrétaire d'ambassade à Constantinople en 1820, il découvrit à Milo et envoya en France la _Vénus victorieuse_, dite _Vénus de Milo_. Après avoir été premier secrétaire à Londres et chargé d'affaires, après le départ de Chateaubriand pour le congrès de Vérone, il fut envoyé en mission à Madrid et à Lucques. Nommé, sous le ministère Polignac, sous-secrétaire d'État des Affaires étrangères, il déclina ses fonctions et rentra dans la vie privée. Il a publié, de 1839 à 1861, les ouvrages suivants: _Souvenirs de l'Orient_,--_Vingt jours en Sicile_,--_Épisodes littéraires en Orient_,--_Chants du peuple en Grèce_,--_Politique de la Restauration_,--_Chateaubriand et son temps_,--_Les Grecs anciens et modernes_.]

[Note 434: François-Adolphe, comte de _Bourqueney_ (1799-1869). Il avait débuté dans la carrière diplomatique à 17 ans comme attaché d'ambassade aux États-Unis. En 1824, secrétaire de légation à Berne, il donna sa démission pour suivre dans sa chute M. de Chateaubriand, qui venait d'être renvoyé du ministère, et, comme le grand écrivain, il collabora au _Journal des Débats_. Comme lui encore, il accepta sous le ministère Martignac, un poste dont il se démit à l'avènement du ministère Polignac. Après la Révolution de 1830, il rentra dans la diplomatie, et nous le retrouvons secrétaire d'ambassade à Londres, en 1840, sous M. Guizot; il signa, en qualité de chargé d'affaires, la convention des détroits (1841), qui faisait rentrer la France dans le concert européen. Nommé ambassadeur à Constantinople en 1844, il se retira à la suite de la Révolution de 1848. Sous le second Empire, ambassadeur à Vienne, il prit une part importante aux négociations qui terminèrent la guerre d'Orient et à celles qui terminèrent la guerre d'Italie. Il fut ainsi l'un des signataires du traité de Paris (1856) et du traité de Zurich (1859). Louis-Philippe l'avait fait baron en 1842; en 1859, Napoléon III le fit comte. Le 31 mars 1856, il avait été appelé au Sénat impérial.]

Le 17 mai de l'an de _grâce_ 1793, je débarquais pour la même ville de Londres, humble et obscur voyageur, à Southampton, venant de Jersey. Aucune mairesse ne s'aperçut que je passais; le maire de la ville, William Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de route à laquelle était joint un extrait de l'_Alien-bill_. Mon signalement portait en anglais: «François de Chateaubriand, officier français à l'armée des émigrés _(French officer in the emigrant army)_, taille de cinq pieds quatre pouces _(five feet four inches high)_, mince _(thin shape)_, favoris et cheveux bruns _(brown hair and fits)_.» Je partageai modestement la voiture la moins chère avec quelques matelots en congé; je relayai aux plus chétives tavernes; j'entrai pauvre, malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt régnait; j'allai loger, à six schellings par mois, sous le lattis d'un grenier que m'avait préparé un cousin de Bretagne, au bout d'une petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road.

Ah! _Monseigneur_, que votre vie, D'honneurs aujourd'hui, si remplie, Diffère de ces heureux temps!

Cependant une autre obscurité m'enténèbre à Londres. Ma place politique met à l'ombre ma renommée littéraire; il n'y a pas un (p. 320) sot dans les trois royaumes qui ne préfère l'ambassadeur de Louis XVIII à l'auteur du _Génie du christianisme_. Je verrai comment la chose tournera après ma mort, ou quand j'aurai cessé de remplacer M. le duc Decazes[435] auprès de George IV[436], succession aussi bizarre que le reste de ma vie.

[Note 435: M. _Decazes_, le 17 février 1820, avait quitté le ministère pour l'ambassade de Londres (avec le titre de duc), et il avait conservé cette ambassade jusqu'au 9 février 1822.]

[Note 436: Georges IV, né en 1762, mort en 1830. Appelé à la régence en 1811, lorsque son père fut tombé en démence, il ne prit le titre de roi qu'en 1820.]

Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un de mes plus grands plaisirs est de laisser ma voiture au coin d'un square, et d'aller à pied parcourir les ruelles que j'avais jadis fréquentées, les faubourgs populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur sous la protection d'une même souffrance, les abris ignorés que je hantais avec mes associés de détresse, ne sachant si j'aurai du pain le lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd'hui la table. A toutes ces portes étroites et indigentes qui m'étaient autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages étrangers. Je ne vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables à leurs gestes, à leur manière de marcher, à la forme et à la vétusté de leurs habits. Je n'aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit collet, le grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée, et que les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordées de palais ont été percées, des ponts bâtis, des promenades plantées: _Regent's-Park_ occupe, auprès de _Portland-Place_, les anciennes prairies couvertes de troupeaux de vaches. Un cimetière, perspective de la lucarne (p. 321) d'un de mes greniers, a disparu dans l'enceinte d'une fabrique. Quand je me rends chez lord Liverpool[437], j'ai de la peine à retrouver l'espace vide de l'échafaud de Charles Ier; des bâtisses nouvelles, resserrant la statue de Charles II, se sont avancées avec l'oubli sur des événements mémorables.

[Note 437: Robert Banks Jenkinson, 2me comte _Liverpool_, d'abord lord Hawesbury, né en 1770, était entré jeune dans la vie publique sous le patronage de son père, collègue de Pitt, et occupait depuis 1812 le poste de premier ministre. Il mourut en 1827.]

Que je regrette, au milieu des insipides pompes, ce monde de tribulations et de larmes, ces temps où je mêlai mes peines à celles d'une colonie d'infortunés! Il est donc vrai que tout change, que le malheur même périt comme la prospérité! Que sont devenus mes frères en émigration? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses destinées: ils ont vu comme moi disparaître leurs proches et leurs amis; ils sont moins heureux dans leur patrie qu'ils ne l'étaient sur la terre étrangère. N'avions-nous pas sur cette terre nos réunions, nos divertissements, nos fêtes et surtout notre jeunesse? Des mères de famille, des jeunes filles qui commençaient la vie par l'adversité, apportaient le fruit semainier du labeur, pour s'éjouir à quelque danse de la patrie. Des attachements se formaient dans les causeries du soir après le travail, sur les gazons d'Amstead et de Primrose-Hill. A des chapelles, ornées de nos mains dans de vieilles masures, nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la reine, tout émus d'une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre village. Nous allions le long de la Tamise, tantôt voir surgir (p. 322) aux docks les vaisseaux chargés des richesses du monde, tantôt admirer les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du toit paternel: toutes ces choses sont de véritables félicités!

Quand je rentre en 1822, au lieu d'être reçu par mon ami, tremblant de froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant, qui se couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince habit et ayant pour lampe le clair de lune,--je passe à la lueur des flambeaux entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires. J'arrive, tout criblé sur ma route des mots: _Monseigneur_, _Mylord_, _Votre Excellence_, _Monsieur l'Ambassadeur_, à un salon tapissé d'or et de soie.

--Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi! Trêve de ces _Mylords_! Que voulez-vous que je fasse de vous? Allez rire à la chancellerie, comme si je n'étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux cette mascarade? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire changé de nature parce que j'ai changé d'habit? Le marquis de Londonderry[438] va venir, dites-vous; le duc de Wellington[439] m'a demandé; M. Canning[440] me cherche; lady Jersey[441] m'attend à (p. 323) dîner avec M. Brougham[442], lady Gwydir m'espère, à dix heures, dans sa loge à l'Opéra; lady Mansfield[443] à minuit, à Almack's[444].

[Note 438: _Castlereagh_ (Robert _Stewart_, marquis de _Londonderry_, vicomte), né en Irlande en 1769. Secrétaire d'État pour les Affaires étrangères, lorsque Chateaubriand arriva à Londres, il devait bientôt périr d'une fin tragique. Atteint d'un affaiblissement cérébral attribué au chagrin que lui causait le désordre de ses affaires, il se coupa la gorge le 13 août 1822.]

[Note 439: Le duc de Wellington ne faisait pas partie, en 1822, du cabinet Liverpool. Ce fut seulement au mois de janvier 1828 qu'il devint premier ministre et premier lord de la trésorerie.]

[Note 440: George _Canning_ (1770-1827). Il venait d'être nommé gouverneur général des Indes, lorsque Castlereagh se tua. Il le remplaça au foreign-office et devint le chef du cabinet à la fin d'avril 1827, quand lord Liverpool fut frappé d'apoplexie. Canning mourut moins de quatre mois après, le 8 août 1827.]

[Note 441: Sarah, fille aînée du 10e comte de Westmoreland et héritière de son grand-père maternel, le très riche banquier Robert Child, était en 1822 une des reines du monde élégant de Londres. Son mari, lord Jersey, un type accompli de grand seigneur, a rempli à plusieurs reprises des charges de cour. Lady Jersey est morte en 1867, à l'âge de quatre-vingts ans, ayant survécu à son mari et à tous ses enfants. Une de ses filles, lady Clementina, morte sans être mariée, avait inspiré une vive passion au prince Louis-Napoléon, qui n'avait été détourné de demander sa main que par l'aversion que lui témoignait lady Jersey.]

[Note 442: Henry, 1er baron _Brougham_ et de Vaux, né à Edimbourg en 1778, mort le 9 mai 1868 à Cannes, où il avait fini par fixer sa résidence. L'extraordinaire talent qu'il avait déployé dans le procès de la reine Caroline, comme avocat de la princesse, avait fait de lui un des personnages les plus célèbres de l'Angleterre.]

[Note 443: Lady _Mansfield_, une des rares dames anglaises qui aient hérité directement de la pairie. Les lettres patentes qui avaient créé son oncle William Murray, Grand-Juge d'Angleterre, comte de Mansfield, stipulaient que le titre serait réversible sur la tête de sa nièce Louise. Elle en hérita, en effet, en 1793. La comtesse de Mansfield avait épousé en 1776 son cousin, le 7e vicomte Stormont, de qui elle eut plusieurs enfants, entr'autres un fils qui lui succéda comme 3e comte Mansfield. Devenue veuve, elle se remaria en 1797 avec l'honorable Robert Fulke Greville. Son titre étant supérieur à celui de l'un ou de l'autre de ses maris, suivant la coutume anglaise elle ne prit pas leur nom, mais était toujours appelée la comtesse de Mansfield. Elle mourut en 1843, après avoir occupé une place brillante dans la société de Londres.]

[Note 444: On appelait ainsi une suite de salons servant à des concerts, à des bals et autres réunions de ce genre. Ils tiraient leur nom d'un certain _Almack_, ancien cabaretier, qui les fit construire, en 1765, dans King street, Saint-James. Plus tard ces salons furent connus sous la désignation de Willis Rooms. Le nom d'Almack's est surtout associé au souvenir des bals élégants qui s'y donnèrent depuis 1765 jusqu'en 1810. Ces fêtes étaient organisées par un comité de dames appartenant à la plus haute aristocratie et qui se montraient extrêmement difficiles sur le choix des invités. Être reçu aux bals d'Almack était considéré par les gens du monde fashionable comme la plus rare des distinctions, et la plus enviable.]

Miséricorde! où me fourrer? qui me délivrera? qui m'arrachera à (p. 324) ces persécutions? Revenez beaux jours de ma misère et de ma solitude! Ressuscitez, compagnons de mon exil! Allons, mes vieux camarades du lit de camp et de la couche de paille, allons dans la campagne, dans le petit jardin d'une taverne dédaignée, boire sur un banc de bois une tasse de mauvais thé, en parlant de nos folles espérances et de notre ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cherchant le moyen de nous assister les uns les autres, de secourir un de nos parents encore plus nécessiteux que nous.

Voilà ce que j'éprouve, ce que je me dis dans ces premiers jours de mon ambassade à Londres. Je n'échappe à la tristesse qui m'assiège sous mon toit qu'en me saturant d'une tristesse moins pesante dans le parc de Kensington. Lui, ce parc, n'est point changé; les arbres seulement ont grandi; toujours solitaire, les oiseaux y font leur nid en paix. Ce n'est plus même la mode de se rassembler dans ce lieu, comme au temps que la plus belle des Françaises, madame Récamier, y passait suivie de la foule. Du bord des pelouses désertes de Kensington, j'aime à voire courre, à travers Hyde-Park, les troupes de chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon tilbury vide, tandis que, redevenu gentillâtre émigré, je remonte l'allée où le confesseur banni disait autrefois son bréviaire.

C'est dans ce parc de Kensington que j'ai médité l'_Essai (p. 325) historique_; que, relisant le journal de mes courses d'outre-mer, j'en ai tiré les amours d'_Atala_; c'est aussi dans ce parc, après avoir erré au loin dans les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et comme pénétré de la clarté polaire, que je traçai au crayon les premières ébauches des passions de _René_. Je déposais, la nuit, la moisson de mes rêveries du jour dans l'_Essai historique_ et dans les _Natchez_. Les deux manuscrits marchaient de front, bien que souvent je manquasse d'argent pour en acheter le papier, et que j'en assemblasse les feuillets avec des pointes arrachées aux tasseaux de mon grenier, faute de fil.

Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance; ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs: je me sens en train de reprendre la plume. Tant d'heures sont perdues dans les ambassades! Le temps ne me vaut pas plus ici qu'à Berlin pour continuer mes _Mémoires_, édifice que je bâtis avec des ossements et des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des pique-niques et le soir au bal: très volontiers! Les gens, Peter, Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose, Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs; j'en suis charmé[445]. On me laisse la clef de la porte extérieure: monsieur l'ambassadeur est commis à la garde de sa maison; si on frappe, il ouvrira. Tout le monde est sorti; me voilà seul: mettons-nous à l'oeuvre. (p. 326)

[Note 445: «L'ambassadeur, dit ici M. de Marcellus, n'a jamais eu de serviteur appelé Lewis, ni de _house-maid_ nommée Peggy. On peut m'en croire sur tous ces détails de son ménage, moi qui le tenais. Le reste est exact.» _Chateaubriand et son temps_, p. 48.]