Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1
Chapter 32
[Note 387: Le vice-amiral Charles-Henri d'Estaing, lors des journées d'octobre, était commandant de la garde nationale de Versailles. Il s'était couvert de gloire pendant la guerre d'Amérique. Nommé amiral de France au mois de mars 1792, il fut autorisé à en remplir les fonctions sans perdre le droit d'avancer, à son tour, dans l'armée de terre, à laquelle il appartenait également. L'année suivante, il était arrêté comme _suspect_, et, le 28 avril 1794, il mourait sur l'échafaud.]
[Note 388: Le journal de Marat commença de paraître le 12 septembre 1789, avec ce titre: LE PUBLICISTE PARISIEN, _journal politique, libre et impartial, par une Société de patriotes, et rédigé par_ M. MARAT, _auteur de l'OFFRANDE A LA PATRIE, du MONITEUR et du PLAN DE CONSTITUTION_, etc. A partir du numéro 6, c'est-à-dire le 17 septembre 1789, le journal prit le titre de _l'Ami du Peuple ou le Publiciste parisien_.]
Le 5 octobre arrive. Je ne fus point témoin des événements de cette journée. Le récit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale. On nous annonce en même temps une visite du roi. Timide dans les salons, j'étais hardi sur les places publiques: je me sentais fait pour la solitude ou pour le forum. Je courus aux Champs-Élysées: d'abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des larronnesses, des filles de joie montées à califourchon, tenaient (p. 281) les propos les plus obscènes et faisaient les gestes les plus immondes. Puis, au milieu d'une horde de tout âge et de tout sexe, marchaient à pied les gardes du corps, ayant changé de chapeaux, d'épées et de baudriers avec les gardes nationaux: chacun de leurs chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et débraillées. Ensuite venait la députation de l'Assemblée nationale; les voitures du roi suivaient: elles roulaient dans l'obscurité poudreuse d'une forêt de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus à la ceinture, manches de chemises retroussées, cheminaient aux portières; d'autres ægipans noirs étaient grimpés sur l'impériale; d'autres, accrochés au marchepied des laquais, au siège des cochers. On tirait des coups de fusil et de pistolet; on criait: _Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron!_ Pour oriflamme, devant le fils de Saint-Louis, des hallebarbes suisses élevaient en l'air deux têtes de gardes du corps, frisées et poudrées par un perruquier de Sèvres.
L'astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l'Hôtel de Ville, que le peuple _humain_, _respectueux et fidèle_, venait de _conquérir_ son roi, et le roi de son côté, _fort touché et fort content_, déclara qu'il était venu à Paris _de son plein gré_: indignes faussetés de la violence et de la peur qui déshonoraient alors tous les partis et tous les hommes. Louis XVI n'était pas faux: il était faible; la faiblesse n'est pas une fausseté, mais elle en tient lieu et elle en remplit les fonctions; le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du roi saint et martyr rend tout jugement humain presque sacrilège. (p. 282)
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Les députés quittèrent Versailles et tinrent leur première séance le 19 octobre, dans une des salles de l'archevêché. Le 9 novembre ils se transportèrent dans l'enceinte du Manège, près des Tuileries. Le reste de l'année 1789 vit les décrets qui dépouillèrent le clergé, détruisirent l'ancienne magistrature et créèrent les assignats, l'arrêté de la commune de Paris pour le premier comité des recherches, et le mandat des juges pour la poursuite du marquis de Favras[389].
[Note 389: _Favras_ (Thomas _Mahy_, marquis de), né à Blois en 1744. Lieutenant des Suisses de la garde de _Monsieur_, il fut dénoncé par le comité des recherches et traduit devant les juges du Châtelet comme auteur d'un complot ayant pour objet d'égorger La Fayette, Necker et Bailly, et d'enlever Louis XVI pour le mettre à la tête d'une armée contre-révolutionnaire. Condamné à être pendu, il fut exécuté le 19 février 1790, sur la place de l'Hôtel-de-Ville.]
L'Assemblée constituante, malgré ce qui peut lui être reproché, n'en reste pas moins la plus illustre congrégation populaire qui jamais ait paru chez les nations, tant par la grandeur de ses transactions que par l'immensité de leurs résultats. Il n'y a si haute question politique qu'elle n'ait touchée et convenablement résolue. Que serait-ce si elle s'en fût tenue aux cahiers des états généraux et n'eût pas essayé d'aller au delà! Tout ce que l'expérience et l'intelligence humaine avaient conçu, découvert et élaboré pendant trois siècles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de l'ancienne monarchie y sont indiqués et les remèdes proposés; tous les genres de liberté sont réclamés, même la liberté de la presse; (p. 283) toutes les améliorations demandées, pour l'industrie, les manufactures, le commerce, les chemins, l'armée, l'impôt, les finances, les écoles, l'éducation publique, etc. Nous avons traversé sans profit des abîmes de crimes et des tas de gloire; la République et l'Empire n'ont servi à rien: l'Empire a seulement réglé la force brutale des bras que la République avait mis en mouvement; il nous a laissé la centralisation, administration vigoureuse que je crois un mal, mais qui peut-être pouvait seule remplacer les administrations locales alors qu'elles étaient détruites et que l'anarchie avec l'ignorance étaient dans toutes les têtes. A cela près, nous n'avons pas fait un pas depuis l'Assemblée constituante: ses travaux sont comme ceux du grand médecin de l'antiquité, lesquels ont à la fois reculé et posé les bornes de la science. Parlons de quelques membres de cette Assemblée, et arrêtons-nous à Mirabeau qui les résume et les domine tous.
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Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands événements et à l'existence des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l'aristocratie, député de la démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman d'Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué de la Régence et du sauvage de la Révolution; il avait de plus du _Mirabeau_, famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de ces palais armés et de ses grands factieux célébrés par Dante; famille naturalisée française, où l'esprit républicain du moyen âge de l'Italie et l'esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient (p. 284) réunis dans une succession d'hommes extraordinaires.
La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du _Jugement dernier_ de Michel-Ange, compatriote des _Arrighetti_. Les sillons creusés par la petite vérole sur le visage de l'orateur avaient plutôt l'air d'escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l'empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l'arrêtait; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l'effroyable désordre d'une séance, je l'ai vu à la tribune, sombre, laid et immobile: il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion.
Mirabeau tenait de son père[390] et de son oncle[391] qui, comme Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. On lui fournissait des discours pour la tribune: il en prenait ce que son esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. S'il les adoptait en entier, il les débitait mal; on s'apercevait qu'ils n'étaient pas (p. 285) de lui par des mots qu'il y mêlait d'aventure, et qui le révélaient. Il tirait son énergie de ses vices; ces vices ne naissaient pas d'un tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes, brûlantes, orageuses. Le cynisme des moeurs ramène dans la société, en annihilant le sens moral, une sorte de barbares; ces barbares de la civilisation, propres à détruire comme les Goths, n'ont pas la puissance de fonder comme eux: ceux-ci étaient les énormes enfants d'une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d'une nature dépravée.
[Note 390: Victor _Riqueti_, marquis de _Mirabeau_, né le 5 octobre 1715 à Pertuis (Provence). Il prenait le titre de l'_Ami des hommes_, du titre de son principal ouvrage, paru en 1756. Il mourut la veille même de la prise de la Bastille, le 13 juillet 1789.]
[Note 391: Jean-Antoine-Joseph-Charles-Elzéar de _Riqueti_, né à Pertuis, comme son frère, le 8 octobre 1717. Il prit le titre de _bailli_ en 1763, en devenant grand-croix de l'ordre de Malte. A partir de ce moment, il n'est plus appelé que le _bailli de Mirabeau_. Il mourut à Malte en 1794. Ainsi que l'_Ami des hommes_, le _bailli_ était, lui aussi, une façon de Saint-Simon. Chateaubriand n'a rien exagéré, quand il a dit des deux frères: «qu'ils écrivaient à la diable des pages immortelles». (Voir les belles études sur les _Mirabeau_, par Louis de Loménie, tomes I et II.)]
Deux fois j'ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce de Voltaire, la marquise de Villette[392], une autre fois au Palais-Royal, avec des députés de l'opposition que Chapelier[393] m'avait fait connaître: Chapelier est allé à l'échafaud, dans le même tombereau que mon frère et M. de Malesherbes. Mirabeau parla beaucoup, et surtout beaucoup de lui. Ce fils des lions, lion lui-même à la (p. 286) tête de chimère, cet homme si positif dans les faits, était tout roman, tout poésie, tout enthousiasme par l'imagination et le langage; on reconnaissait l'amant de Sophie, exalté dans ses sentiments et capable de sacrifice. «Je la trouvai, dit-il, cette femme adorable;... je sus ce qu'était son âme, cette âme formée des mains de la nature dans un moment de magnificence.»
[Note 392: Reine-Philiberte Rouph de _Varicourt_, que Voltaire avait surnommée _Belle et Bonne_. Elle avait épousé à Ferney, le 12 novembre 1777, le marquis de Villette. Elle est morte à Paris en 1822, dans son hôtel de la rue de Beaune, où Voltaire lui-même était mort. C'est dans cet hôtel que Chateaubriand rencontra Mirabeau.]
[Note 393: _Le Chapelier_ (Isaac-René-Guy), né à Rennes, le 12 juin 1754. Député du tiers-état et de la sénéchaussée de Rennes, il prit une part des plus actives aux travaux de la Constituante. L'un des principaux orateurs du côté gauche, l'un des fondateurs du _Club breton_, devenu bientôt le club des Jacobins, il n'en fut pas moins condamné par le tribunal révolutionnaire «pour avoir conspiré depuis 1789 en faveur de la royauté». Il périt le même jour que le frère et la belle-soeur de Chateaubriand, le 3 floréal an II (22 avril 1794).--Sa veuve, Marie-Esther de la Marre, se remaria le 10 nivôse an VIII (31 décembre 1799) avec M. Corbière, le futur ministre de la Restauration.]
Mirabeau m'enchanta de récits d'amour, de souhaits de retraite dont il bigarreait des discussions arides. Il m'intéressait encore par un autre endroit: comme moi, il avait été traité sévèrement par son père, lequel avait gardé, comme le mien, l'inflexible tradition de l'autorité paternelle absolue.
Le grand convive s'étendit sur la politique étrangère, et ne dit presque rien de la politique intérieure; c'était pourtant ce qui l'occupait; mais il laissa échapper quelques mots d'un souverain mépris contre ces hommes se proclamant supérieurs, en raison de l'indifférence qu'ils affectent pour les malheurs et les crimes. Mirabeau était né généreux, sensible à l'amitié, facile à pardonner les offenses. Malgré son immoralité, il n'avait pu fausser sa conscience; il n'était corrompu que pour lui, son esprit droit et ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l'intelligence; il n'avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries.
Cependant Mirabeau ne manquait pas d'orgueil; il se vantait outrageusement; bien qu'il se fût constitué marchand de drap pour être élu par le tiers état (l'ordre de la noblesse ayant eu l'honorable folie de le rejeter), il était épris de sa naissance: _oiseau hagard, dont le nid fut entre quatre tourelles_, dit son père. Il n'oubliait pas qu'il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et (p. 287) chassé avec le roi. Il exigeait qu'on le qualifiât du titre de comte; il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos _son parent_, l'amiral de Coligny. Le _Moniteur_ l'ayant appelé Riquet[394]: «Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu'avec votre Riquet, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours?» Il répétait cette plaisanterie impudente et si connue: «Dans une autre famille, mon frère le vicomte serait l'homme d'esprit et le mauvais sujet; dans ma famille, c'est le sot et l'homme de bien.» Des biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité aux autres membres de la famille.
[Note 394: Non pas _Riquet_,--ce qui était le nom patronymique des Caraman, descendant de Pierre-Paul Riquet, le créateur du canal du Languedoc,--mais _Riqueti_, nom patronymique des Mirabeau. «On connaît, écrit M. de Loménie, le mot adressé, dit-on, par Mirabeau au rédacteur du _Moniteur_ qui, au lendemain du décret d'abolition des titres et distinctions nobiliaires, et en conformité à ce décret, lui avait, dans le compte rendu de l'Assemblée, ôté le nom du fief sous lequel il était si populaire, et l'avait désigné par son nom patronymique de Riqueti, ou, comme lui-même l'écrivait, Riquetti: «Avec votre _Riquetti_, vous avez désorienté toute l'Europe.» Dans sa lettre du 20 juin 1790 pour la Cour, Mirabeau parle de ce décret comme d'une démence dont La Fayette a été ou bêtement, ou perfidement complice». _Les Mirabeau_, tome V, p. 325.]
Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique: il a prononcé ces belles paroles: «J'ai voulu guérir les Français de la superstition de la monarchie et y substituer son culte.» Dans une lettre, destinée à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait: «Je ne voudrais pas avoir travaillé seulement à une vaste destruction.» C'est (p. 288) cependant ce qui lui est arrivé: le ciel, pour nous punir de nos talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.
Mirabeau remuait l'opinion avec deux leviers: d'un côté, il prenait son point d'appui dans les masses dont il s'était constitué le défenseur en les méprisant; de l'autre, quoique traître à son ordre, il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des intérêts communs. Cela n'arriverait pas au plébéien, champion des classes privilégiées, il serait abandonné de son parti sans gagner l'aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n'est pas né dans ses rangs. L'aristocratie ne peut d'ailleurs improviser un noble, puisque la noblesse est fille du temps.
Mirabeau a fait école. En s'affranchissant des liens moraux, on a rêvé qu'on se transformait en homme d'État. Ces imitations n'ont produit que de petits pervers: tel qui se flatte d'être corrompu et voleur n'est que débauché et fripon; tel qui se croit vicieux n'est que vil; tel qui se vante d'être criminel n'est qu'infâme.
Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour, et la cour l'acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et une ambassade: Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un titre et l'ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne s'évaluait pas assez haut. Maintenant que l'abondance du numéraire et des places a élevé le prix des consciences, il n'y a pas de sautereau dont l'acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers honneurs de l'État. La tombe délia Mirabeau de ses promesses, et (p. 289) le mit à l'abri des périls que vraisemblablement il n'aurait pu vaincre; sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien; sa mort l'a laissé en possession de sa force dans le mal.
En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis de Mirabeau; je me trouvais à côté de lui et n'avais pas prononcé un mot. Il me regarda en face avec ses yeux d'orgueil, de vice et de génie, et, m'appliquant sa main sur l'épaule, il me dit: «Ils ne me pardonneront jamais ma supériorité!» Je sens encore l'impression de cette main, comme si Satan m'eût touché de sa griffe de feu.
Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un pressentiment de mes futuritions? pensa-t-il qu'il comparaîtrait un jour devant mes souvenirs? J'étais destiné à devenir l'historien de hauts personnages: ils ont défilé devant moi sans que je me sois appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité.
Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s'opère parmi ceux dont la mémoire doit demeurer; porté du Panthéon à l'égoût, et reporté de l'égoût au Panthéon, il s'est élevé de toute la hauteur du temps qui lui sert aujourd'hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel, mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le font les peintres, pour le rendre le symbole ou le mythe de l'époque qu'il représente: il devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant d'acteurs, de tant d'événements, de tant de ruines, il ne restera que trois hommes, chacun d'eux attaché à chacune des trois grandes époques révolutionnaires, Mirabeau pour l'aristocratie, Robespierre pour la démocratie, Bonaparte pour le despotisme; la monarchie n'a rien: (p. 290) la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu.
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Les séances de l'Assemblée nationale offraient un intérêt dont les séances de nos _chambres_ sont loin d'approcher. On se levait de bonne heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du procès-verbal; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou motion extraordinaire. Il ne s'agissait pas de quelque article insipide de loi; rarement une destruction manquait d'être à l'ordre du jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou mal. Les débats devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les orateurs. Le président agitait sa sonnette; les députés s'apostrophaient d'un banc à l'autre. Mirabeau le jeune prenait au collet son compétiteur; Mirabeau l'aîné criait: «Silence aux _trente voix_!» Un jour, j'étais placé derrière l'opposition royaliste; j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de taille, qui sautait de fureur sur son siège, et disait à ses amis: «Tombons, l'épée à la main, sur ces gueux-là.» Il montrait le côté de la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes, l'entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs chausses à la main, l'écume à la bouche: «A la lanterne!» Le vicomte de Mirabeau[395], Lautrec[396] et quelques jeunes nobles (p. 291) voulaient donner l'assaut aux tribunes.
[Note 395: _Mirabeau_ (André-Boniface-Louis _Riqueti_, vicomte de), dit _Mirabeau-Tonneau_, né à Paris le 30 novembre 1754. Élu député de la noblesse par la sénéchaussée de Limoges, il ne cessa de harceler les orateurs du côté gauche, hachant leurs discours d'interruptions sans nombre, toujours spirituelles et souvent grossières. Son frère lui-même n'était pas épargné. Émigré au delà du Rhin, il continua ses escarmouches contre les Révolutionnaires à la tête de cette _légion de Mirabeau_, qu'il avait créée et qui devint bientôt célèbre sous le nom de _hussards de la mort_. Il mourut à Fribourg-en-Brisgau le 15 septembre 1792.]
[Note 396: Aucun député du nom de _Lautrec_ ne figure sur la liste des membres de la Constituante. Chateaubriand ne s'est pourtant pas trompé en plaçant ici le nom de Lautrec à côté de celui du vicomte de Mirabeau. J'en trouve la preuve dans le billet d'enterrement suivant qui circula dans Paris, le 24 décembre 1789. A la suite d'une double provocation adressée au marquis de la Tour-Maubourg et au duc de Liancourt, Mirabeau-Tonneau avait été blessé dans une première rencontre, et le bruit de sa mort s'était répandu. De là le billet d'enterrement, dont voici un extrait: «Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de très haut et très puissant aristocrate, André-Boniface-Louis de Riquetti, vicomte de Mirabeau, député de la noblesse du Haut-Limousin, etc., etc., qui, commencé par M. le marquis de la Tour-Maubourg, son collègue, a été achevé par très haut, très puissant et très illustrissime démagogue, François-Alexandre-Frédéric de Liancourt, duc héréditaire, etc., etc., qui a débarrassé la Nation de ce pesant ennemi, au milieu du Champ-de-Mars, le 22 décembre 1789, en présence de MM. _de Lautrec de Saint-Simon_, de Causans et de La Châtre, et est décédé en son hôtel, rue de Seine, faubourg Saint-Germain, le 23, à 11 heures du matin. L'enterrement se fera en l'église Saint-Sulpice sa paroisse, le 25, à cinq heures du soir... Le Parlement de Rennes y assistera par députation... Le Clergé est invité, et l'on a droit de s'attendre à l'y rencontrer, le défunt a pris trop vivement son parti pour n'avoir pas mérité ce tribut de reconnaissance. La noblesse suivra le deuil sans manteau, mais en pleureuse... »]