Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1
Chapter 30
Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux fermiers, qui, sur la description de la lémure, affirmèrent que c'était leur vieux maître. Tout ne finit pas là: si M. Livoret regardait derrière lui dans une forêt, il apercevait le fantôme; s'il avait à franchir un échalier dans un champ, l'ombre se mettait à califourchon sur l'échalier. Un jour, le misérable obsédé s'étant hasardé à lui dire: «Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi;» le revenant répondit: «Non.» M. Livoret, homme froid et positif, très peu brillant d'imaginative, racontait tant qu'on voulait son histoire, toujours de la même manière et avec la même conviction.
Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie un brave officier (p. 259) atteint d'une fièvre cérébrale. On nous logea dans une maison de paysan; une vieille tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu, séparait mon lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie on saignait le patient; en délassement de ses souffrances, on le plongeait dans des bains de glace; il grelottait dans cette torture, les ongles bleus, le visage violet et grincé, les dents serrées, la tête chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et mouillée.
Quand le malade s'attendrissait, il ouvrait un parapluie, croyant se mettre à l'abri de ses larmes: si le moyen était sûr contre les pleurs, il faudrait élever une statue à l'auteur de la découverte.
Mes seuls bons moments étaient ceux où je m'allais promener dans le cimetière de l'église du hameau, bâtie sur un tertre. Mes compagnons étaient les morts, quelques oiseaux et le soleil qui se couchait. Je rêvais à la société de Paris, à mes premières années, à mon fantôme, à ces bois de Combourg dont j'étais si près par l'espace, si loin par le temps; je retournais à mon pauvre malade: c'était un aveugle conduisant un aveugle.
Hélas! un coup, une chute, une peine morale raviront à Homère, à Newton, à Bossuet, leur génie, et ces hommes divins, au lieu d'exciter une pitié profonde, un regret amer et éternel, pourraient être l'objet d'un sourire! Beaucoup de personnes que j'ai connues et aimées ont vu se troubler leur raison auprès de moi, comme si je portais le germe de la contagion. Je ne m'explique le chef-d'oeuvre de Cervantes et sa gaieté cruelle que par une réflexion triste: en considérant (p. 260) l'être entier, en pesant le bien et le mal, on serait tenté de désirer tout accident qui porte à l'oubli, comme un moyen d'échapper à soi-même: un ivrogne joyeux est une créature heureuse. Religion à part, le bonheur est de s'ignorer et d'arriver à la mort sans avoir senti la vie.
Je ramenai mon compatriote parfaitement guéri.
* * * * *
Madame Lucile et madame de Farcy, revenues avec moi en Bretagne, voulaient retourner à Paris; mais je fus retenu par les troubles de la province. Les états étaient semoncés pour la fin de décembre (1788). La commune de Rennes, et après elle les autres communes de Bretagne, avaient pris un arrêté qui défendait à leurs députés de s'occuper d'aucune affaire avant que la question des _fouages_ n'eût été réglée.
Le comte de Boisgelin[349], qui devait présider l'ordre de la noblesse, se hâta d'arriver à Rennes. Les gentilhommes furent convoqués par lettres particulières, y compris ceux qui, comme moi, étaient encore trop jeunes pour avoir voix délibérative. Nous (p. 261) pouvions être attaqués, il fallait compter les bras autant que les suffrages: nous nous rendîmes à notre poste.
[Note 349: _Boisgelin_ (Louis-Bruno, comte de) était né à Rennes le 17 novembre 1734. Maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis et du Saint-Esprit, maître de la garde-robe du roi et baron des États de Bretagne, il présida plusieurs fois aux États l'ordre de la noblesse, notamment dans l'orageuse session de 1788-1789. L'ordre de la noblesse et la fraction de l'ordre du clergé qui avait entrée aux États de Bretagne refusèrent de députer pour cette province aux États-Généraux de 1789. Le comte de Boisgelin ne siégea donc pas à l'Assemblée constituante, où son frère Boisgelin de Cucé, archevêque d'Aix et député du clergé de la sénéchaussée de cette ville, a tenu au contraire une place si considérable. Il fut guillotiné le 19 messidor an II (7 juillet 1794). Sa femme, Marie-Catherine-Stanislas de Boufflers, soeur du chevalier de Bouffiers, qui unissait à l'esprit le plus brillant le plus noble courage, monta sur l'échafaud le même jour.]
Plusieurs assemblées se tinrent chez M. de Boisgelin avant l'ouverture des états. Toutes les scènes de confusion auxquelles j'avais assisté se renouvelèrent. Le chevalier de Guer, le marquis de Trémargat, mon oncle le comte de Bedée, qu'on appelait _Bedée l'artichaut_, à cause de sa grosseur, par opposition à un autre Bedée, long et effilé, qu'on nommait _Bedée l'asperge_, cassèrent plusieurs chaises en grimpant dessus pour pérorer. Le marquis de Trémargat, officier de marine, à jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis à son ordre: on parlait un jour d'établir une école militaire où seraient élevés les fils de la pauvre noblesse; un membre du tiers s'écria: «Et nos fils qu'auront-ils?--L'hôpital,» repartit Trémargat: mot qui, tombé dans la foule, germa promptement.
Je m'aperçus au milieu de ces réunions d'une disposition de mon caractère que j'ai retrouvée depuis dans la politique et dans les armes: plus mes collègues ou mes camarades s'échauffaient, plus je me refroidissais; je voyais mettre le feu à la tribune ou au canon avec indifférence: je n'ai jamais salué la parole ou le boulet.
Le résultat de nos délibérations fut que la noblesse traiterait d'abord des affaires générales, et ne s'occuperait du fouage qu'après la solution des autres questions; résolution directement opposée à celle du tiers. Les gentilshommes n'avaient pas grande confiance dans le clergé, qui les abandonnait souvent, surtout quand il était présidé par l'évêque de Rennes[350], personnage patelin, mesuré, parlant (p. 262) avec un léger zézaiement qui n'était pas sans grâce, et se ménageant des chances à la cour. Un journal, _la Sentinelle du Peuple_, rédigé à Rennes par un écrivailleur arrivé de Paris[351], fomentait les haines.
[Note 350: François Bareau de Girac.--Le jugement que porte sur lui Chateaubriand est peut-être trop sévère. «Sur le siège de Rennes, dit l'auteur des _Évêques avant la Révolution_, M. l'abbé Sicard, M. de Girac faisait apprécier avec les talents d'un administrateur souple, conciliant et habile, sa charité, son zèle, sa sollicitude pour toutes les branches de l'instruction publique.» Bonaparte voulut le nommer à un évêché; il refusa et n'accepta qu'un canonicat à Saint-Denis. Il mourut en 1820, âgé de quatre-vingt-huit ans.--Cardinal de La Pare, _Notice sur M. François Bareau de Girac_, évêque de Rennes, 1821.]
[Note 351: _La Sentinelle du peuple, aux gens de toutes professions, sciences, arts, commerce et métiers, composant le Tiers-État de la province de Bretagne._ Ce journal, dont le premier numéro parut le 10 novembre 1788, était publié par MM. _Monodive_ et _Volney_. Le Volney de la _Sentinelle_ est bien le Volney du _Voyage en Égypte et en Syrie_ (1787) et des _Ruines_ (1791), celui qui sera plus tard membre de la Constituante et sénateur, pair de France et académicien. Et c'est bien lui, j'imagine, et non le pauvre et obscur Monodive, que vise Chateaubriand, quand il parle de «l'écrivailleur arrivé de Paris».]
Les états se tinrent dans le couvent des Jacobins, sur la place du Palais. Nous entrâmes, avec les dispositions qu'on vient de voir, dans la salle des séances; nous n'y fûmes pas plutôt établis, que le peuple nous assiégea. Les 25, 26, 27 et 28 janvier 1789 furent des jours malheureux. Le comte de Thiard avait peu de troupes; chef indécis et sans vigueur, il se remuait et n'agissait point. L'école de droit de Rennes, à la tête de laquelle était Moreau, avait envoyé quérir les jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents et le commandant, malgré ses prières, ne les put empêcher d'envahir la (p. 263) ville. Des assemblées, en sens divers, au Champ-Montmorin[352] et dans les cafés, en étaient venues à des collisions sanglantes.
[Note 352: En 1785, le comte de Montmorin, commandant pour le roi en Bretagne, fit créer et planter sur une butte au sud-est de la ville une promenade qui fut appelée le Champ-Montmorin. C'est aujourd'hui le Champ de Mars, dont l'aspect et les abords ont été du reste complètement modifiés depuis l'établissement de la gare du chemin de fer, qui est voisine.]
Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de saillir dehors, l'épée à la main; ce fut un assez beau spectacle. Au signal de notre président, nous tirâmes nos épées tous à la fois, au cri de: _Vive la Bretagne!_ et, comme une garnison sans ressources, nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des assiégeants. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, traînés, déchirés, chargées de meurtrissures et de contusions. Parvenus à grande peine à nous dégager, chacun regagna son logis.
Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, les écoliers de droit et leurs amis de Nantes. Un de ces duels eut lieu publiquement sur la place Royale; l'honneur en resta au vieux Keralieu[353], officier de marine, attaqué, qui se battit avec une incroyable vigueur, aux (p. 264) applaudissements de ses jeunes adversaires.
[Note 353: Aucun _Keralieu_ ne figure sur la liste des États de 1788-1789, et on ne le trouve pas dans les nobiliaires bretons. Au lieu de Keralieu, il faut lire sans doute Kersalaün. Un duel eut lieu, en effet, sur la place Royale, entre M. de Kersalaün, qui faisait partie des États et qui a signé la protestation de la Noblesse, et un jeune Rennais, Joseph-Marie-Jacques Blin, qui, après avoir fait la campagne d'Amérique, était alors employé dans les fermes de Bretagne. Le courage des deux adversaires excita l'admiration des assistants. Jean-Joseph, comte de Kersalaün, était l'aîné des fils du marquis de Kersalaün, le doyen du Parlement. Âgé de 45 ans, il était beaucoup plus _vieux_ que son adversaire, lequel n'avait que vingt-quatre ans.]
Un autre attroupement s'était formé. Le comte de Montboucher[354] aperçut dans la foule un étudiant nommé Ulliac, auquel il dit: «Monsieur, ceci nous regarde.» On se range en cercle autour d'eux; Montboucher fait sauter l'épée d'Ulliac et la lui rend: on s'embrasse et la foule se disperse.
[Note 354: René-François-Joseph de _Montbourcher_ (dont le nom se prononçait alors _Montboucher_, comme l'écrit Chateaubriand). Né à Rennes le 21 novembre 1759, fils de Guy-Joseph-Amador, comte de Montbourcher, lieutenant-colonel au régiment de Marbeuf, et de Jeanne-Céleste de Saint-Gilles, il était capitaine au régiment général Dragons. Il est mort à Rennes le 13 mai 1835.]
Du moins, la noblesse bretonne ne succomba pas sans honneur. Elle refusa de députer aux états généraux, parce qu'elle n'était pas convoquée selon les lois fondamentales de la constitution de la province; elle alla rejoindre en grand nombre l'armée des princes, se fit décimer à l'armée de Condé, ou avec Charette dans les guerres vendéennes. Eût-elle changé quelque chose à la majorité de l'Assemblée nationale, au cas de sa réunion à cette assemblée? Cela n'est guère probable: dans les grandes transformations sociales, les résistances individuelles, honorables pour les caractères, sont impuissantes contre les faits. Cependant, il est difficile de dire ce qu'aurait pu produire un homme du génie de Mirabeau, mais d'une opinion opposée, s'il s'était rencontré dans l'ordre de la noblesse bretonne. (p. 265)
Le jeune Boishue et Saint-Riveul, mon camarade de collège avaient péri avant ces rencontres, en se rendant à la chambre de la noblesse; le premier fut en vain défendu par son père, qui lui servit de second[355].
[Note 355: Louis-Pierre de _Guehenneue de Boishue_, fils aîné de Jean-Baptiste-René de Guehenneue, comte de Boishue, était né à Lanhélen (évêché de Dol), le 31 octobre 1767. Il n'avait donc que 21 ans lorsqu'il fut tué dans les rues de Rennes, le 27 janvier 1789, en même temps que le jeune Saint-Riveul. (Voyez sur ce dernier la note de la page 109.)--Ces deux jeunes gens avaient signé, quelques jours auparavant la protestation de la noblesse contre les Arrêtés du Conseil relatifs à la convocation des États-Généraux. Un certain nombre d'autres gentilshommes, âgés de moins de 25 ans, avaient été autorisés comme eux à apposer leur signature sur ce document, à la suite des membres des États. L'original de cette pièce est aux Archives d'Ille-et-Vilaine.--Pour les détails de la mort des jeunes Boishue et Saint-Riveul, consulter l'ouvrage de M. Barthélémy Pocquet, _les Origines de la Révolution en Bretagne_, tome II, p. 255.]
Lecteur, je t'arrête: regarde couler les premières gouttes de sang que la Révolution devait répandre. Le ciel a voulu qu'elles sortissent des veines d'un compagnon de mon enfance. Supposons ma chute au lieu de celle de Saint-Riveul; on eût dit de moi, en changeant seulement le nom, ce que l'on dit de la victime par qui commence la grande immolation: «Un gentilhomme nommé _Chateaubriand_, fut tué en se rendant à la salle des États.» Ces deux mots auraient remplacé ma longue histoire. Saint-Riveul eût-il joué mon rôle sur la terre? était-il destiné au bruit ou au silence?
Passe maintenant, lecteur; franchis le fleuve de sang qui sépare (p. 266) à jamais le vieux monde, dont tu sors, du monde nouveau à l'entrée duquel tu mourras.
* * * * *
L'année 1789, si fameuse dans notre histoire et dans l'histoire de l'espèce humaine, me trouva dans les landes de ma Bretagne; je ne pus même quitter la province qu'assez tard, et n'arrivai à Paris qu'après le pillage de la maison Reveillon[356], l'ouverture des états généraux, la constitution du tiers état en Assemblée nationale, le serment du Jeu de Paume, la séance royale du 23 juin, et la réunion du clergé et de la noblesse au tiers état.
[Note 356: Le pillage de la maison de Reveillon, fabricant de papiers peints de la rue Saint-Antoine, avait eu lieu le 28 avril 1789.]
Le mouvement était grand sur ma route: dans les villages, les paysans arrêtaient les voitures, demandaient les passeports, interrogeaient les voyageurs. Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation croissait. En traversant Versailles, je vis des troupes casernées dans l'orangerie, des trains d'artillerie parqués dans les cours; la salle provisoire de l'Assemblée nationale élevée sur la place du Palais, et des députés allant et venant parmi des curieux, des gens du château et des soldats.
A Paris, les rues étaient encombrées d'une foule qui stationnait à la porte des boulangers; les passants discouraient au coin des bornes; les marchands, sortis de leurs boutiques, écoutaient et racontaient des nouvelles devant leurs portes; au Palais-Royal s'aggloméraient des agitateurs: Camille Desmoulins commençait à se distinguer dans les groupes.
A peine fus-je descendu, avec madame de Farcy et madame Lucile, (p. 267) dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, qu'une insurrection éclate: le peuple se porte à l'Abbaye, pour délivrer quelques gardes-françaises arrêtés par ordre de leurs chefs[357]. Les sous-officiers d'un régiment d'artillerie caserné aux Invalides se joignent au peuple. La défection commence dans l'armée.
[Note 357: L'insurrection pour délivrer les gardes-françaises emprisonnés à l'Abbaye éclata le 30 juin 1789.]
La cour tantôt cédant, tantôt voulant résister, mélange d'entêtement et de faiblesse, de bravacherie et de peur, se laisse morguer par Mirabeau qui demande l'éloignement des troupes, et elle ne consent pas à les éloigner: elle accepte l'affront et n'en détruit pas la cause. A Paris, le bruit se répand qu'une armée arrive par l'égoût Montmartre, que des dragons vont forcer les barrières. On recommande de dépaver les rues, de monter les pavés au cinquième étage, pour les jeter sur les satellites du tyran: chacun se met à l'oeuvre. Au milieu de ce brouillement, M. Necker reçoit l'ordre de se retirer. Le ministère changé se compose de MM. de Breteuil, de La Galaizière, du maréchal de Broglie, de La Vauguyon, de La Porte et de Foullon. Ils remplaçaient MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Saint-Priest et de Nivernais.
Un poète breton, nouvellement débarqué, m'avait prié de le mener à Versailles. Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d'eau au milieu du renversement des empires: les barbouilleurs de papier ont surtout cette faculté de s'abstraire dans leur manie pendant les plus grands événements; leur phrase ou leur strophe leur tient lieu de tout.
Je menai mon Pindare à l'heure de la messe dans la galerie de (p. 268) Versailles. L'OEil-de-Boeuf était rayonnant: le renvoi de M. Necker avait exalté les esprits; on se croyait sûr de la victoire: peut-être Sanson[358] et Simon[359], mêlés dans la foule, étaient spectateurs des joies de la famille royale.
[Note 358: _Sanson_ (Charles-Henri), né en 1739, il fut nommé exécuteur des hautes-oeuvres le 1er février 1778. _Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre_, qui lui accordait, ce jour-là, ses lettres de provision, devait, quinze ans plus tard, mourir de sa main.--Charles-Henri Sanson, que la plupart des biographes font à tort mourir en 1793, quelques mois après l'exécution de Louis XVI, n'a cesse d'exercer ses fonctions de bourreau que le 13 fructidor an III (30 août 1795), époque à laquelle il sollicita sa mise à la retraite. Le 4 pluviôse an X (24 janvier 1802), il réclamait une pension pour ses services. On ignore la date de sa mort. (G. Lenotre, _la Guillotine pendant la Révolution._)]
[Note 359: _Simon_ (Antoine), savetier et membre de la Commune de Paris; nommé instituteur du fils de Louis XVI le 1er juillet 1793;--guillotiné le 10 thermidor an II (28 juillet 1794).]
La reine passa avec ses deux enfants; leur chevelure blonde semblait attendre des couronnes: madame la duchesse d'Angoulême, âgée de onze ans, attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la noblesse du rang et de l'innocence de la jeune fille, elle semblait dire comme la fleur d'oranger de Corneille, dans la _Guirlande de Julie_:
J'ai la pompe de ma naissance.
Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa soeur, et M. Du Touchet suivait son élève; il m'aperçut et me montra obligeamment à la reine. Elle me fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut gracieux qu'elle m'avait déjà fait le jour de ma présentation. (p. 269) Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'éteindre sitôt. Marie-Antoinette, en souriant, dessina si bien la forme de sa bouche, que le souvenir de ce sourire (chose effroyable!) me fit reconnaître la mâchoire de la fille des rois, quand on découvrit la tête de l'infortunée dans les exhumations de 1815[360].
[Note 360: Les 18 et 19 janvier 1815, en exécution des ordres du roi Louis XVIII, il fut procédé dans le cimetière de la Madeleine, à la recherche des restes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Chateaubriand était présent. Le 9 janvier 1816, à la Chambre des pairs, dans son discours sur la résolution de la Chambre des députés, relative au deuil général du 21 janvier, il prononça les paroles suivantes: «J'ai vu, Messieurs, les ossements de Louis XVI mêlés dans la fosse ouverte avec la chaux vive qui avait consumé les chairs, mais qui n'a pu faire disparaître le crime! J'ai vu le squelette de Marie-Antoinette, intact à l'abri d'une espèce de voûte qui s'était formée au-dessus d'elle, comme par miracle! La tête seule était déplacée! et dans la forme de cette tête _on pouvait encore reconnaître (ô Providence!) les traits où respirait avec la grâce d'une femme toute la majesté d'une Reine!_ Voilà ce que j'ai vu, Messieurs! voilà les souvenirs pour lesquels nous n'aurons jamais assez de larmes...» _OEuvres complètes_, tome XXIII: _Opinions et Discours_, p. 78.]
Le contre-coup du coup porté dans Versailles retentit à Paris. A mon retour, je rebroussai le cours d'une multitude qui portait les bustes de M. Necker et de M. le duc d'Orléans, couverts de crêpes. On criait: «Vive Necker! vive le duc d'Orléans!» et parmi ces cris on en entendait un plus hardi et plus imprévu: «Vive Louis XVII!» Vive cet enfant dont le nom même eût été oublié dans l'inscription funèbre de sa famille, si je ne l'avais rappelé à la Chambre des pairs![361]--Louis XVI abdiquant, Louis XVII placé sur le trône, M. le duc d'Orléans (p. 270) déclaré régent, que fût-il arrivé?