Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1
Chapter 3
Ces _Mémoires_ sont fréquemment interrompus par des espèces de prologues _mis en tête de chaque livre_... Le poète se réserve là tous ses droits, et il se donne pleine carrière; le trop plein de son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces _commencements_ pleins de larmes qui mènent à une histoire burlesque, et de comiques _débuts_ qui conduisent à une fin tragique; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse et la joie, la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent et le passé, réunis et confondus dans l'_harmonie_ et l'éternité d'_une oeuvre d'art_[30].
[Note 30: _Revue de Paris_, tome IV, avril 1834.]
L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces _Prologues_ n'était pas moins vif:
Il faut vous dire que _chaque livre_ nouveau de ces _Mémoires_ commence par un magnifique exorde... Ces _introductions_ dont je vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas des hors-d'oeuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte... Dans ces merveilleux _préliminaires_, la perfection de la langue française a été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de Chateaubriand[31].
[Note 31: Jules Janin, _loc. cit._--_Revue de Paris_, mars 1834.]
Jules Janin avait raison. Ces _Prologues_ n'étaient pas des hors-d'oeuvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu'ils interrompent sans que l'on sache pourquoi, ils déroutent et (p. XXX) déconcertent le lecteur: ce qui était une beauté est devenu un défaut.
De même qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces _Prologues_, dans ces _commencements_, de même aussi Chateaubriand s'applique à bien finir ses _livres_. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des réflexions générales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition de venir à la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un exemple, entre vingt autres, va permettre d'en juger.
Le livre Ier de la seconde partie des _Mémoires_ est consacré au _Génie du Christianisme_. L'auteur, après avoir parlé des circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle page:
Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations vivantes; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une étincelle des vérités civilisatrices de la terre; si ce léger symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les générations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes prières, quand je serai parti; mes fautes m'arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi: «Ouvrez-vous, portes éternelles! _Elevamini, portæ æternales_[32]!»
[Note 32: _Mémoires d'Outre-tombe_, tome IV. page 70.]
Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces paroles, s'y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ne l'ont pas voulu; car aussitôt après, et sans que rien l'avertisse qu'ici prend fin un des _livres des Mémoires_, le lecteur tombe brusquement sur les lignes suivantes:
Ma vie se trouva toute dérangée aussitôt qu'elle cessa d'être à moi. J'avais une foule de connaissances en dehors de ma société habituelle. J'étais appelé dans les châteaux que l'on (p. XXXI) rétablissait. On se rendait comme on pouvait dans ces manoirs demi-démeublés, demi-meublés, où un vieux fauteuil succédait à un fauteuil neuf. Cependant quelques-uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que le Marais, échu à Mme de la Briche, excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je me souviens que mon immortalité allait rue Saint-Dominique-d'Enfer prendre une place dans une méchante voiture de louage où je rencontrais Mme de Vintimille et Mme de Fezensac. A Champlâtreux, M. Molé faisait refaire de petites chambres au second étage[33].
[Note 33: Tome IV, page 71.]
Quelle impression voulez-vous qu'éprouve le lecteur lorsqu'il passe, sans transition, des _portes éternelles_ à ces _petites chambres au second étage_? Il n'est pas jusqu'à ce mot charmant sur Mme de la Briche, _dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser_, qui ne vienne ici à contre-temps, puisqu'il me fait sourire, au moment où je devrais être tout entier à l'émotion que la page citée tout à l'heure était si bien faite pour produire.
Voici ce qui est plus grave encore.
Le lecteur que Chateaubriand vient de conduire jusqu'à l'année 1812, et qui s'est amusé avec lui de la petite guerre que lui faisait, à cette époque, la police impériale, laquelle avait déterré un exemplaire de l'_Essai sur les Révolutions_ et triomphait de pouvoir l'opposer au _Génie du Christianisme_, le lecteur se trouve à ce moment en présence de la _vie_ de Napoléon Bonaparte. Il se demande pourquoi la vie de Chateaubriand se trouve ainsi tout à coup suspendue. Il a peine à s'expliquer cette soudaine et longue interruption, et si éloquentes que soient les pages consacrées à l'empereur, il lui est bien difficile de n'y pas voir une digression fâcheuse, un injustifiable hors-d'oeuvre.
Rétablissons les divisions créées par Chateaubriand, et tout s'éclaire, tout s'explique.
Il a terminé le récit des deux premières parties de sa vie, (p. XXXII) de sa _carrière de voyageur et de soldat_ et de sa _carrière littéraire_; il lui reste à raconter sa carrière politique. En réalité, c'est un ouvrage nouveau qu'il va écrire; et par où le pourrait-il mieux commencer que par un portrait de Bonaparte, une vue--à vol d'aigle--du Consulat et de l'Empire, préface naturelle de ces prodigieux événements de 1814 qui, en changeant la face de l'Europe, donneront du même coup à la vie de Chateaubriand une orientation nouvelle? Seulement, il lui arrive avec Napoléon ce qui était arrivé à Montesquieu avec Alexandre. Il en parle, lui aussi, _tout à son aise_[34]. Il lui consacre les deux premiers livres de sa troisième partie. Déjà, dans sa première partie, il avait esquissé à grands traits le tableau de la Révolution, de 1789 à 1792. Voici maintenant une vivante peinture de Napoléon et du régime impérial. Nous aurons plus tard un éloquent récit de la Révolution de 1830: trois admirables décors pour les trois actes de ce drame, qui fut la vie de Chateaubriand et qu'il a lui-même encadré, suivant la mode romantique du temps, entre un prologue et un épilogue, entre la description du château de Combourg, qui ouvre les _Mémoires_, et les considérations sur l'_avenir du monde_, qui les terminent. Pour ma part, je ne sais pas d'ouvrage, dans la littérature contemporaine, dont le plan soit plus parfait, dont l'ordonnance soit plus savante et plus belle.
[Note 34: _Esprit des lois_, liv. X, chap. XIII.]
En tout cas, il me semble bien que je ne me suis pas trop avancé en disant que les _Mémoires d'Outre-tombe_, ainsi divisés en parties et en livres, prennent une physionomie nouvelle. Par suite de cette division en livres, plus de ces subdivisions incessantes, de ces chapitres, de deux à trois pages chacun, qui venaient à tout instant interrompre et couper le récit. Les sommaires qui, intercalés dans le texte, en détruisaient la continuité et la suite, ont été (p. XXXIII) reportés à leur vraie place, en tête de chaque livre. Nous nous sommes attaché, en dernier lieu, à restituer la véritable orthographe des noms cités dans les _Mémoires_ et dont un trop grand nombre, dans les éditions actuelles, sont imprimés d'une manière fautive. Il est tel de ces noms, celui de Peltier, par exemple, le célèbre rédacteur des _Actes des Apôtres_ et de l'_Ambigu_, qui revient presque à chaque page, sous la plume de Chateaubriand, dans le récit de ses années d'exil et de misère à Londres, et qui n'est pas donné une seule fois d'une façon exacte.
VII
En présentant au public, pour la première fois, une édition des _Mémoires d'Outre-tombe_ conforme au plan et aux divisions de l'auteur, nous avons la confiance que les lecteurs, ayant enfin sous les yeux son livre, tel qu'il l'a conçu et exécuté, partageront l'enthousiasme qu'il excita, il y a un demi-siècle, chez tous ceux qui furent admis aux lectures de l'Abbaye-au-Bois.
Il réunit, en effet, à un degré rare, ces qualités maîtresses: d'une part, l'unité, la proportion, la beauté de l'ordonnance;--d'autre part, la souplesse, la vigueur, la grâce et l'éclat du style.
Quelques mots sur ce dernier point.
Parce que Chateaubriand a revu son ouvrage jusqu'à ses dernières années, et que sa main, affaiblie par l'âge, y a fait en quelques endroits des retouches malheureuses, on s'est plu à y voir une oeuvre de vieillesse et de déclin, comparable à la dernière toile du Titien, à ce _Christ au Tombeau_ que l'on montre à Venise, à l'Académie des beaux-arts, et que le peintre, âgé de quatre-vingt-dix-neuf ans, a signé d'une main tremblante, _senescente manu_. Rien de (p. XXXIV) moins exact. Chateaubriand a commencé ses _Mémoires_ au mois d'octobre 1811, au lendemain de la publication de l'_Itinéraire_, c'est-à-dire à l'heure où son talent, en pleine vigueur, conservait encore la fraîcheur et la grâce de la jeunesse. De 1811 à 1814, il écrit les premiers livres, l'histoire de son enfance, sa vie sur les landes et les grèves bretonnes, au fond du vieux manoir de Combourg, auprès de sa soeur Lucile, sous l'oeil sévère de son père, ce grand vieillard dont il a tracé un portrait inoubliable. La Restauration, en le jetant dans la vie politique, en l'obligeant à se mesurer avec les faits et à en tenir compte, à prouver et à convaincre, au lieu de peindre seulement et de charmer, révèle chez lui des dons nouveaux et de nouvelles qualités de style. Il se trouve que ce poète est un historien et un polémiste; il écrit les _Réflexions politiques_, la _Monarchie selon la Charte_, les articles du _Conservateur_, les _Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_. Certes, ce n'est pas à ce moment que son talent baisse et que son génie décline. C'est à ce moment pourtant que prend place la rédaction d'une partie considérable des _Mémoires_. Le tableau des premiers mouvements de la Révolution, le voyage en Amérique, l'émigration, les combats à l'armée des princes et, jusqu'à la rentrée en France en 1800, la vie de l'exilé à Londres, les années de misère et d'étude, de deuil et d'espérance, qui préparaient et annonçaient déjà l'avenir du poète, pareilles à cette aube obscure, et pourtant pleine de promesses, qui précède l'éclat du jour naissant et de la gloire prochaine: ces belles pages ont été écrites en 1821 et 1822, à Berlin et à Londres, dans les moments de loisir que laissaient à l'auteur les travaux et les fêtes de ses deux ambassades. Le récit de l'ambassade de Rome a été composé à Rome même, en 1828 et 1829; il est contemporain par conséquent de ces admirables dépêches diplomatiques qui sont restées des modèles du genre. Donc, ici encore, il ne saurait être question de déclin et (p. XXXV) d'affaiblissement littéraire. Ce qui vient ensuite,--la révolution de Juillet, le voyage à Prague et le voyage à Venise, les rêveries au Lido et sur les grands chemins de Bohême, les considérations sur l'_Avenir du monde_,--tout cela est de la même date que les _Études historiques_ et les célèbres brochures sur _La Restauration et la monarchie élective_, sur le _Bannissement de Charles X et de sa famille_, et sur la _Captivité de Mme la duchesse de Berry_. Le génie de l'écrivain avait encore toute sa coloration et toute sa trempe: l'éclair jaillissait encore de l'épée de Roland.
Reste, il est vrai, la partie des _Mémoires_ qui va de 1800 à 1828, et qui a été écrite de 1836 à 1839. Cette partie est-elle inférieure aux autres? En 1836, Chateaubriand avait soixante-huit ans, l'âge précisément auquel M. Guizot commença d'écrire ses _Mémoires_, le plus parfait de ses ouvrages. En 1839, l'auteur du _Génie du Christianisme_ avait soixante et onze ans, l'âge auquel Malherbe, dans l'une de ses plus belles odes, s'écriait avec une confiance que justifiait sa pièce même:
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages; Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages Sa première vigueur[35].
[Note 35: Malherbe. liv. 1. ode IX.]
Chateaubriand se pouvait rendre le même témoignage. Il écrivait alors et faisait paraître le _Congrès de Vérone_[36].
[Note 36: Deux vol. in-8º. 1838.]
Ce livre n'est pas autre chose qu'un fragment des _Mémoires_: l'auteur s'était résolu à le détacher de son oeuvre et à le publier séparément, parce que cet épisode, en raison des développements qu'il avait reçus sous sa plume, aurait dérangé l'économie de ses _Mémoires_ et leur eût enlevé ce caractère d'harmonieuse proportion qu'il voulait avant tout leur conserver. Tant vaut le _Congrès de Vérone_, au point (p. XXXVI) de vue du style--le seul qui nous occupe en ce moment--tant vaut nécessairement toute la partie des _Mémoires d'Outre-tombe_, composée à la même date, écrite avec la même encre. Or, voici comme un excellent juge, Alexandre Vinet, appréciait le style du _Congrès de Vérone_:
Ce livre est une belle oeuvre d'historien et de politique; mais quand elle ferait, sous ces deux rapports, moins d'honneur à M. de Chateaubriand, quel honneur ne fait-elle pas à son talent d'écrivain? Nous ne croyons pas que, dans aucun de ses ouvrages, il ait répandu plus de beautés, ni des beautés plus vraies et plus diverses. La verve et la perfection de la forme ne sont point ici aux dépens l'une de l'autre; toutes les deux sont à la fois portées au plus haut degré, et semblent dériver l'une de l'autre. Le style propre à M. de Chateaubriand ne nous a jamais paru plus accompli que dans cette dernière production; nous devrions dire les styles, car il y en a plusieurs, et dans chacun il est presque également parfait. L'homme d'État dans ses éloquentes dépêches, l'historien-poète dans ses vivants tableaux, le peintre des moeurs dans ses sarcasmes mordants et altiers, se disputent le prix et nous laissent indécis dans l'admiration... On a l'air de croire que l'auteur d'_Atala_ et des _Martyrs_ n'a fait que se continuer. C'est une erreur. Son talent n'a cessé, depuis lors, d'être en voie de progrès; à l'âge de soixante-dix ans, il avance, il acquiert encore autant pour le moins et aussi rapidement qu'à l'époque «de sa plus verte nouveauté...» Ce talent, à mesure que la pensée et la passion s'y sont fait leur part, a pris une constitution plus ferme; la vie et le travail l'ont affermi et complété; sans rien perdre de sa suavité et de sa magnificence, le style s'est entrelacé, comme la soie d'une riche tenture, à un canevas plus serré, et ses couleurs en ont paru tout ensemble plus vives et mieux fondues. Tout, jusqu'à la forme de la phrase, est devenu plus précis, moins flottant; le mouvement du discours a gagné en souplesse et en variété; une étude délicate de notre langue, qu'on désirait fléchir et jamais froisser, a fait trouver des tours heureux et nouveaux, qui sont savants et ne paraissent que libres. Le prisme a décomposé le rayon solaire sans l'obscurcir, et les couleurs qui en rejaillissent éclairent comme la lumière[37].
[Note 37: A. Vinet. _Études sur la littérature française au dix-neuvième siècle_, tome I, page 432.]
A l'appui de ses éloges, Alexandre Vinet fait de nombreuses (p. XXXVII) citations. Il se trouve que toutes sont empruntées à des passages des _Mémoires d'Outre-tombe_ que Chateaubriand avait intercalés dans le texte du _Congrès de Vérone_. N'est-ce pas là la preuve, une preuve décisive, que la portion des _Mémoires_ écrite de 1836 à 1839, la seule qui aurait pu causer quelque inquiétude littéraire, ne le cède en rien aux autres parties de l'ouvrage?
VIII
Par le style comme par la composition, les _Mémoires d'Outre-tombe_ sont donc dignes du génie de Chateaubriand. Leur place est marquée immédiatement au-dessous des Mémoires de Saint-Simon. Et encore, tout en maintenant le premier rang à son incomparable prédécesseur, n'est-il que juste d'ajouter que Chateaubriand lui est supérieur par plus d'un endroit. Dans un éloquent article, publié en 1857, Montalembert a dit de Saint-Simon: «Il est tout, excepté poète; car il lui manque l'idéal et la rêverie[38].» Chateaubriand, dans ses _Mémoires_, est poète et grand poète. Qu'il promène ses rêves d'adolescent sur les grèves de Bretagne ou ses rêveries de vieillard sur les lagunes de Venise; qu'il écoute, sentinelle perdue aux bords de la Moselle, la confuse rumeur du camp qui s'éveille, aux premières blancheurs de l'aube, ou que, ministre du roi de France, il entende, sur la route de Gand à Bruxelles, à l'angle d'un champ, au pied d'un peuplier, le bruit lointain de cette grande bataille encore sans nom, qui s'appellera demain Waterloo, il a partout--et c'est (p. XXXVIII) Sainte-Beuve lui-même qui est réduit à le confesser--il a, en toute rencontre, _des passages d'une grâce, d'une suavité magiques, où se reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur_; il a _de ces paroles qui semblent couler d'une lèvre d'or_[39]!
[Note 38: _Le Correspondant_, livraison du 25 janvier 1857. Article sur la nouvelle édition de Saint-Simon. Réimprimé dans les _OEuvres de Montalembert_, tome VI, p. 405 et 507.]
[Note 39: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 408, 424.]
A côté du poète, les _Mémoires d'Outre-tombe_ nous montrent l'historien, cet historien que Saint-Simon n'a pas été. La vie de Napoléon Bonaparte par Chateaubriand[40] n'est qu'une esquisse, mais une esquisse de maître, qui, dans sa rapidité même, reflète, avec une incontestable fidélité, cette existence prodigieuse, toute pleine de coups de théâtre et de coups de foudre. Le bruit du canon, les chants de victoire retentissent au milieu de ces pages, mais sans couvrir le prix de la Justice foulée aux pieds et de la Liberté mise aux fers. Pour défendre ces deux nobles clientes, Chateaubriand trouve des accents vraiment magnifiques, également bien inspiré quand il prend en main la cause de Pie VII, du chef de la chrétienté, arraché du Quirinal et jeté dans une voiture dont les portières sont fermées à clef, ou lorsqu'il fait entendre, à l'occasion d'un pauvre pêcheur d'Albano, fusillé par les autorités impériales, cette protestation indignée:
Pour dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux qu'ils causent; il faudrait être témoin de l'indifférence avec laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un coin du globe où ils n'ont jamais mis le pied. Qu'importaient au succès de Bonaparte les jours d'un pauvre faiseur de filets des États romains? Sans doute il n'a jamais su que ce chétif avait existé; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, jusqu'au nom de sa victime plébéienne. Le monde n'aperçoit en Napoléon que des victoires; les larmes dont les colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi je pense que, de ces souffrances méprisées, de ces calamités des humbles et des petits, se forment, dans les conseils de la Providence, les causes secrètes qui précipitent du trône (p. XXXIX) le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie; le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre; le sang pacifique répandu jaillit en gémissant vers le ciel: Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d'Albano; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs de l'île d'Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène[41].
[Note 40: Tomes V et VI des _Mémoires_; édition de 1849.]
[Note 41: Tome VIII, p. 203.]
Sans doute, il y a des défauts, et en grand nombre, au cours des _Mémoires_, de bizarres puérilités, des veines de mauvais goût, et, en plus d'un endroit,--la remarque est de Sainte-Beuve,--un cliquetis d'érudition, de rapprochements historiques, de souvenirs personnels et de plaisanteries affectées, dont l'effet est trop souvent étrange quand il n'est pas faux[42]. Mais, au demeurant, que sont ces taches dans une oeuvre d'une si considérable étendue et où étincellent tant et de si rares beautés?
[Note 42: _Causeries du lundi_, tome I, p. 420.]
Il ne suffit pas qu'une oeuvre soit belle: il faut encore, il faut surtout qu'elle soit morale.
A l'époque où les _Mémoires d'Outre-tombe_ paraissaient dans la _Presse_, Georges Sand--qui aurait peut-être sagement fait de se récuser sur ce point:--écrivait à un ami: «C'est un ouvrage _sans moralité_. Je ne veux pas dire par là qu'il soit immoral, mais je n'y trouve pas cette bonne grosse moralité qu'on aime à lire même au bout d'une fable ou d'un conte de fées[43].»
[Note 43: Lettre de George Sand, citée par Sainte-Beuve, _Causeries du lundi_, tome I, p. 421.--Si sévère qu'elle se montre ici pour Chateaubriand et ses _Mémoires_, George Sand ne peut s'empêcher de terminer sa lettre par ces lignes: «Et pourtant, malgré tout ce qui me déplaît dans cette oeuvre, je retrouve _à chaque instant_ des beautés de forme grandes, simples, fraîches, de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés à son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux.»]
Précisément à l'heure où l'auteur de _Lélia_ prononçait cet arrêt, une autre femme, Mme Swetchine, avec l'autorité que donnait à sa (p. XL) parole toute une vie d'honneur et de vertu, écrivait de son côté, après une lecture des _Mémoires_:
Ce qui reste de cette lecture, c'est que notre vie si brève n'est faite absolument que pour l'autre vie immortelle, et que tout fuit devant nous jusqu'au rivage immobile.
Il (Chateaubriand) peint d'après nature, voilà pourquoi il choque tant. Il ne se lie pas par les idées émises, mais dit le bien après avoir dit le mal et se montre _successif_ comme la pauvre nature humaine...
Du pour et du contre; oui, dans les choses de la politique humaine, jamais contre les vérités imprescriptibles, contre les hauts sentiments du coeur humain: «Mon zèle, dit-il sur l'émigration, surpassait ma foi,» et puis sur cette même émigration viennent deux pages admirables.
Combien son mouvement religieux est vrai! Jamais il ne le blesse, ni par inadvertance ni par désir de bien dire...