Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1
Chapter 29
[Note 333: La date de ce duel, resté légendaire en Bretagne, se place aux environs de 1735. Celui qui en fut le héros n'était pas «un petit chasse-lièvre du Morbihan», mais un cadet de Cornouaille, Jean-François de _Kératry_, qui fut plus tard, après le décès de son aîné, chef de nom et armes, présida en 1776 l'ordre de la noblesse aux États de la province, et mourut à Quimper le 7 février 1779. L'un de ses fils, le plus jeune, Auguste-Hilarion, comte de Kératry, après avoir été plusieurs fois député, fut élevé à la pairie en 1837 et laissa deux fils, dont l'un, le comte Émile de Kératry, a été le premier préfet de police de la troisième République.--Sur le duel lui-même, voici les détails que je trouve dans une curieuse et rarissime brochure, publiée en 1788 à Rennes, à l'occasion des troubles de Bretagne, et intitulée: _Lettre de Mme la comtesse de Kératry au maréchal de Stainville_: «Tout le monde en Bretagne, sait l'affaire du comte de Kératry avec le marquis de Sabran. Ce dernier, qui avait accompagné la maréchale d'Estrées aux États, se permit quelques propos indiscrets contre les Bretons, en présence du comte de Kératry. Le marquis de Sabran était brave et n'avait point de dignité qui le dispensât de rendre raison à un gentilhomme d'une insulte faite à tous les habitants d'une province. Tous les deux se rencontrent et mettent l'épée à la main. M. de Kératry est le premier atteint. «Vous êtes blessé», lui crie M. de Sabran.--«Un Breton blessé tue son adversaire», répond le comte de Kératry. Le combat recommence avec plus de fureur, le marquis de Sabran est percé et meurt.»]
[Note 334: Saint Corentin fut le premier titulaire de l'évêché de Cornouaille (ou de Quimper), créé par le fondateur même du comté ou royaume de Cornouaille, le roi Grallon, qui a reçu de la postérité le nom de _Mur_ ou Grand, et auquel de son vivant ses peuples décernèrent, à cause de son exacte justice, celui de _Iaun_, c'est-à-dire la Loi, le Droit ou la Règle. L'érection de l'évêché de Quimper se place, non _trois cents ans avant Jésus-Christ_, mais vers la fin du Ve siècle après Jésus-Christ, de 495 à 500. (_Annuaire historique et archéologique de Bretagne_), par Arthur de la Borderie, (tome II, p. 12 et 134.)]
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Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit, variable selon les besoins; dans le produit du domaine de la couronne, qu'on pouvait évaluer de trois à quatre cent mille francs; dans la perception du timbre, etc.
La Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à (p. 248) faire face à ses charges: le _grand_ et le _petit devoir_, qui frappaient les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions annuels; enfin, les sommes rentrant par le _fouage_. On ne se doute guère de l'importance du fouage dans notre histoire; cependant il fut à la révolution de France, ce que fut le timbre à la révolution des États-Unis.
Le fouage (_census pro singulis focis exactus_) était un cens, ou une espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la province. En temps de guerre, les dépenses s'élevaient à plus de sept millions d'une session à l'autre, somme qui primait la recette. On avait conçu le projet de créer un capital des deniers provenus du fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes: le fouage n'eut plus alors été qu'un emprunt. L'injustice (bien qu'injustice _légale_ au terme du droit coutumier) était de le faire porter sur la seule propriété routière. Les communes ne cessaient de réclamer; la noblesse, qui tenait moins à son argent qu'à ses privilèges, ne voulait pas entendre parler d'un impôt qui l'aurait rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les sanglants états de Bretagne du mois de décembre 1788.
Les esprits étaient alors agités par diverses causes; l'assemblée (p. 249) des Notables, l'impôt territorial, le commerce des grains, la tenue prochaine des états généraux et l'affaire du collier, la Cour plénière et le _Mariage de Figaro_, les grands bailliages et Cagliostro et Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, étaient l'objet des controverses dans toutes les familles.
La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s'était convoquée à Rennes pour protester contre l'établissement de la Cour plénière. Je me rendis à cette diète: c'est la première réunion politique où je me sois trouvé de ma vie. J'étais étourdi et amusé des cris que j'entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, Jambe de bois[335], disait d'une voix de stentor: «Allons tous chez le commandant, M. de Thiard; nous lui dirons: La noblesse bretonne est à votre porte; elle demande à vous parler: «le roi même ne la refuserait pas!» A ce trait d'éloquence les bravos ébranlaient les voûtes de (p. 250) la salle. Il recommençait: «Le roi même ne la refuserait pas!» Les huchées et les trépignements redoublaient. Nous allâmes chez M. le comte de Thiard[336], homme de cour, poète érotique, esprit doux et frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme; il nous regardait comme des _houhous_, des sangliers, des bêtes fauves; il brûlait d'être hors de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entrée de son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous vînmes rédiger cette déclaration: «Déclarons infâmes ceux qui pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration nouvelle de la justice, soit dans l'administration des états, qui ne seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne.» Douze gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi: à leur arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent bientôt en façon de héros[337]; ils furent reçus à leur retour avec des branches de laurier. Nous portions des habits avec de grands (p. 251) boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite en latin cette devise: «Plutôt mourir que de se déshonorer.» Nous triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions avec elle dans le même abîme.
[Note 335: Louis-Anne-Pierre _Geslin_, comte (et non _marquis_) de _Trémargat_, né à Bain-de-Bretagne le 24 décembre 1749. Fils d'un président au Parlement de Bretagne, il avait servi dans la marine et était devenu lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint-Louis. En 1776, il avait épousé Anne-Françoise de _Caradenc_ de Launay, parente du célèbre procureur général et veuve de M. de Quénétain. Un fils lui naquit à Rennes, le 18 janvier 1785, pendant la tenue des États. On lit, à cette occasion, dans la _Gazette de France_ du 4 février 1785: «On mande de Rennes que la comtesse de Trémargat, épouse du comte de Trémargat, Jambe-de-bois, président de l'ordre de la noblesse, étant accouchée d'un fils, les États ont arrêté de donner à cet enfant le nom de _Bretagne_ et d'envoyer à la comtesse de Montmorin (femme du Commandant de la province) une députation pour la prier de le présenter au baptême.»--Le comte de Trémargat émigra à Jersey, où il perdit sa femme le 25 novembre 1790. Nous ignorons le lieu et la date de sa mort.]
[Note 336: _Thiard-Bissy_ (Henri-Charles, comte de), né en 1726. Lieutenant-général et premier écuyer du duc d'Orléans, il avait succédé à M. de Montmorin, au mois de février 1787, en qualité de commandant pour le roi en Bretagne. Chateaubriand le juge peut-être ici avec trop de sévérité. S'il fut «homme de cour», il sut aussi, à l'heure du péril, noblement défendre le roi. Il fut blessé dans la journée du 10 août: le 26 juillet 1794, il porta sa tête sur l'échafaud.--Maton de la Varenne a publié en l'an VII (1799) les _OEuvres posthumes du comte de Thiard_, 2 vol. in-12.]
[Note 337: Les douze gentilhommes mis à la Bastille, le 15 juillet 1788, pour l'affaire de Bretagne, étaient: le marquis de la Rouërie, le comte de La Fruglaye, le marquis de La Bourdonnaye de Montluc, le comte de Trémargat, le marquis de Corné, le comte Godet de Châtillon, le vicomte de Champion de Cicé, le marquis Alexis de Bedée, le chevalier de Guer, le marquis du Bois de la Feronnière, le comte Hay des Nétumières et le comte de Bec-delièvre-Penhouët.--Sur leur captivité, qui fut d'ailleurs la plus douce du monde et qui ne dura que deux mois, du 15 juillet au 12 septembre 1788, voir _la Bastille sous Louis XVI_, dans les _Légendes révolutionnaires_, par Edmond Biré.]
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Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets, prit le parti de me faire agréger à l'ordre de Malte. Il fallait pour cela me faire entrer dans la cléricature: elle pouvait m'être donnée par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour à l'église, la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables: je la rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps. Lorsque nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux contes en vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait une cheminée avec un mécréant, et le poète s'écriait:
Le diable en l'avenue Chemina tant et tant, Qu'on en perdit la vue En moins d'une heur' de temps.
«Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite.» (p. 252)
Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle était charmante, ma mère.
Elle avait une longue complainte sur le _Récit véritable d'une cane sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo_. Certain seigneur avait renfermé une jeune fille d'une grande beauté dans le château de Montfort, à dessein de lui ravir l'honneur. A travers une lucarne, elle apercevait l'église de Saint-Nicolas; elle pria le saint avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement transportée hors du château; mais elle tomba entre les mains des serviteurs du félon, qui voulurent en user avec elle comme ils supposaient qu'en avait fait leur maître. La pauvre fille éperdue, regardant de tous côtés pour chercher quelque secours, n'aperçut que des canes sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa prière à saint Nicolas, elle le supplia de permettre à ces animaux d'être témoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et qu'elle ne pût accomplir les voeux qu'elle avait faits à saint Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, en son nom et pour sa personne.
La fille mourut dans l'année: voici qu'à la translation des os de saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagnée de ses petits canetons, vint à l'église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea devant l'image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le battement de ses ailes; après quoi, elle retourna à l'étang, ayant laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton s'en retourna sans qu'on s'en aperçut. Pendant deux cents ans et (p. 253) plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec sa couvée, dans l'église du grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire en a été écrite et imprimée en 1652; l'auteur remarque fort justement: «que c'est une chose peu considérable devant les yeux de Dieu, qu'une chétive cane sauvage; que néanmoins elle tient sa partie pour rendre hommage à sa grandeur; que la cigale de saint François était encore moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le coeur d'un séraphin.» Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition: dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse, laquelle obtint d'être changée en cane, pour échapper à la violence de son vainqueur. Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance de ma mère:
Cane la belle est devenue, Cane la belle est devenue, Et s'envola, par une grille, Dans un étang plein de lentilles.
Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint de l'évêque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature; il s'en faisait scrupule: la marque ecclésiastique donnée à un laïque et à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd'hui archevêque de Besançon et pair de France[338], est un homme de bien et de mérite. Il (p. 254) était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie: la persécution.
[Note 338: _Cortois de Pressigny_ (Gabriel, comte), né à Dijon le 11 décembre 1745. Il avait été sacré évêque de Saint-Malo le 15 janvier 1786. Forcé d'émigrer en 1791, il se retira en Suisse, rentra à Paris en l'an VIII, remit sa démission entre les mains de Pie VII, à l'occasion du Concordat, mais refusa toutes fonctions sous le Consulat et l'Empire. La première Restauration l'envoya comme ambassadeur à Rome, afin d'obtenir du Pape des modifications au Concordat de 1801. Nommé pair de France en 1816 et archevêque de Besançon en 1818, il mourut à Paris le 2 mai 1823.]
Je me mis à genoux, en uniforme, l'épée au côté, aux pieds du prélat; il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête; cela s'appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes[339]. Avec ces lettres, 200,000 livres de rentes pouvaient m'échoir, quand mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte: abus, sans doute, dans l'ordre ecclésiastique, mais chose utile dans l'ordre politique de l'ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu'une espèce de bénéfice militaire s'attachât à l'épée d'un soldat qu'à la mantille d'un abbé, lequel aurait mangé sa grasse prieurée sur les pavés de Paris?
[Note 339: Voir l'_Appendice_ Nº IX: _la Cléricature de Chateaubriand_.]
La cléricature, à moi conférée pour les raisons précédentes, a fait dire, par des biographes mal informés, que j'étais d'abord entré dans l'Église.
Ceci se passait en 1788[340]. J'avais des chevaux, je parcourais la campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles; toute la famille aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me (p. 255) caresser: _Nunc cada latrantis Scyllæ_. Je suis allé bien loin admirer les scènes de la nature: je m'aurais pu contenter de celles que m'offrait mon pays natal.
[Note 340: Cette date, comme toutes celles que donne Chateaubriand dans ses _Mémoires_, est exacte. Ceci se passait le 16 décembre 1788. Voir à l'_Appendice_ précité.]
Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les voyageurs; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de forêts, de criques et de hameaux, d'antiques manoirs de la Bretagne féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante. Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d'un grand luxe. Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté de Gênes, magnificence dont nous n'avons pas même l'idée à Paris[341]. La Briantais[342], Le Bosq, le Montmarin[343], La Balue[344], (p. 256) le Colombier[345], sont ou étaient ornés d'orangeries, d'eaux jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse; par-dessus les tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses tempêtes.
[Note 341: Le château de Bonnaban, alors en la paroisse du même nom, aujourd'hui en La Gouesnière, acheté en 1754, au prix de 195 000 livres, et reconstruit avec luxe pendant les années suivantes, est encore aujourd'hui une des belles propriétés des environs de Saint-Malo. MM. de la Saudre étaient deux frères, d'origine malouine, qui s'étaient établis à Cadix et y avaient fait une immense fortune. A leur retour en France, Pierre, l'aîné, acheta Bonnaban et en commença la reconstruction, qui fut terminée seulement en 1777 par son frère, François-Guillaume, devenu son héritier en 1763. Le comte de Kergariou en est aujourd'hui propriétaire.]
[Note 342: La Briantais, situé en Saint-Servan, sur les bords de la Rance, appartenait alors aux Picot de Prémesnil et appartient actuellement à M. Lachambre, ancien député.]
[Note 343: Ces deux châteaux, situés l'un vis-à-vis de l'autre, sur les bords de la Rance--la Bosq en Saint-Servan, le Montmarin en Pleurtuit--étaient la propriété de l'opulente famille des Magon.]
[Note 344: La Balue, en Saint-Servan, appartenait également aux Magon.--M. Magon de la Balue a été guillotiné le 9 juillet 1794, avec son frère Luc Magon de la Blinaye, et son cousin Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande; avec la marquise de Saint-Pern, sa fille, Jean-Baptiste-Marie-Bertrand de Saint-Pern, son petit-fils, et François-Joseph de Cornulier, son petit-gendre. Quelques jours auparavant, le 20 juin 1794, deux autres membres de la famille Magon, Nicolas-François Magon de la Villehuchet et son fils, Jean-Baptiste Magon de Coëtizac, étaient également montés sur l'échafaud.]
[Note 345: Le château de Colombier, en Paramé, appartenait en 1788 aux Eon de Carissan.]
Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire d'une petite bastide blanche avec un jardin; parmi les herbes potagères, les groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre rive et d'un autre soleil: c'est l'itinéraire et la carte du maître du lieu. Les tenanciers de la côte sont d'une belle race normande; les femmes grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des jupons courts de callomandre et de soie rayée, des bas blancs à coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe de (p. 257) basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret, ou flottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles; lorsqu'elles soutiennent d'une main sur leur tête des vases noirs remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries de l'Edda dont la plus jeune est l'_Avenir_, ou les Canéphores d'Athènes, n'avaient rien d'aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore? Ces femmes, sans doute, ne sont plus; il n'en reste que mon souvenir.
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Je quittai ma mère et j'allai voir mes soeurs aînées aux environs de Fougères. Je demeurai un mois chez madame de Chateaubourg. Ses deux maisons de campagne, Lascardais[346] et Le Plessis[347], près de Saint-Aubin-du-Cormier, célèbre par sa tour et par sa bataille, étaient situées dans un pays de roches, de landes et de bois. Ma soeur avait pour régisseur M. Livoret, jadis jésuite[348], auquel il (p. 258) était arrivé une étrange aventure.
[Note 346: Le château de Lascardais était la principale résidence de M. et Mme de Chateaubourg; il est situé dans la commune de Mézières, canton de Saint-Aubin-du-Cormier, arrondissement de Fougères (Ille-et-Vilaine), et est habité aujourd'hui par Mme la vicomtesse du Breil de Pontbriand, petite-fille de la comtesse de Chateaubourg.]
[Note 347: Le Plessis-Pillet est situé dans la commune de Dourdain, canton de Liffré, arrondissement de Fougères.]
[Note 348: Rob. Lamb. _Livorel_ (et non _Livoret_), né le 17 septembre 1735, était entré dans la Compagnie de Jésus le 27 octobre 1753. Au moment de la suppression de la Compagnie (1762), il était au collège de Rennes, en qualité de frère coadjuteur, et chargé, à ce titre, de s'occuper de la maison de campagne du collège.]
Quand il fut nommé régisseur à Lascardais, le comte de Chateaubourg, le père, venait de mourir: M. Livoret, qui ne l'avait pas connu, fut installé gardien du castel. La première nuit qu'il y coucha seul, il vit entrer dans son appartement un vieillard pâle, en robe de chambre, en bonnet de nuit, portant une petite lumière. L'apparition s'approche de l'âtre, pose son bougeoir sur la cheminée, rallume le feu et s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps. Après deux heures de silence, le vieillard se lève, reprend sa lumière, et sort de la chambre en fermant la porte.