Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1
Chapter 27
[Note 305: La _Décade philosophique_, fondée le 10 floréal an II (29 avril 1794). Guinguené en fut le principal rédacteur. Il était secondé par une «société de républicains» devenue en l'an V «une société de gens de lettres». On remarquait, dans le nombre, J.-B. Say, Amaury Duval, Lebreton, Andrieux, etc. Peu après l'établissement de l'empire, le 10 vendémiaire an XIII (2 octobre 1804), la _Décade_ changea son titre en celui de _Revue philosophique, littéraire et politique_. Elle cessa de paraître en 1807. Lors de la publication du _Génie du christianisme_, la _Décade_ n'avait pas manqué de l'attaquer très vivement dans trois articles dus à la plume de Guinguené et réunis aussitôt en brochure sous ce titre: _Coup d'oeil rapide sur le Génie du christianisme, ou quelques pages sur les cinq volumes in-8° publiées sous ce titre par François-Auguste Chateaubriand_.--Paris, de l'imprimerie de la _Décade_, etc., an X (1802), in-8° de 92 pages.]
Ginguené avait un ami, le poète Le Brun[306]. Ginguené protégeait Le Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protège la simplicité d'un homme de génie; Le Brun, à son tour, répandait ses rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n'était plus comique que le rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres divers.
[Note 306: Le Brun (Ponce-Denis _Escouchard_) dit _Lebrun-Pindare_; né le 11 août 1729 à Paris, où il est mort le 2 septembre 1807.]
Le Brun était tout bonnement un faux monsieur de l'Empyrée; sa verve était aussi froide que ses transports étaient glacés. Son Parnasse, chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur un tringle de fer rouillé, et la moitié d'un pot à l'eau accotée contre un fauteuil dépaillé. Ce n'est pas que Le Brun ne fût à son aise, mais il était avare et adonné à des femmes de mauvaise vie[307]. (p. 226)
[Note 307: Déjà, en 1798, dans une note manuscrite de son exemplaire de l'_Essai_, Chateaubriand avait tracé de Le Brun ce joli croquis: «Le Brun a toutes les qualités du lyrique. Ses yeux sont âpres, ses tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, pâle, et quand il récite son _Exegi monumentum_, on croirait entendre Pindare aux Jeux olympiques. Le Brun ne s'endort jamais qu'il n'ait composé quelques vers, et c'est toujours dans son lit, entre trois et quatre heures du matin, que l'esprit divin le visite. Quand j'allais le voir le matin, je le trouvais entre trois ou quatre pots sales avec une vieille servante qui faisait son ménage: «Mon ami, me disait-il, ah! j'ai fait cette nuit quelque chose! oh! si vous l'entendiez!» Et il se mettait à _tonner_ sa strophe, tandis que son perruquier, qui enrageait, lui disait: «Monsieur, tournez donc la tête!» et avec ses deux mains il inclinait la tête de Le Brun, qui oubliait bientôt le perruquier et recommençait à gesticuler et déclamer.»]
Au souper _antique_ de M. de Vaudreuil, il joua le personnage de Pindare[308]. Parmi ses poésies lyriques, on trouve des strophes énergiques ou élégantes, comme dans l'ode sur le vaisseau _le Vengeur_ et dans l'ode sur _les Environs de Paris_. Ses élégies sortent de sa tête, rarement de son âme; il a l'originalité recherchée, non l'originalité naturelle; il ne crée rien qu'à force d'art; il se fatigue à pervertir le sens des mots et à les conjoindre par des alliances monstrueuses. Le Brun n'avait de vrai talent que pour le satire; son épître sur _la bonne et la mauvaise plaisanterie_ a joui d'un renom mérité. Quelques-unes de ces épigrammes sont à mettre auprès de celles de J.-B. Rousseau; La Harpe surtout l'inspirait. Il faut encore lui rendre une autre justice: il fut indépendant sous Bonaparte, et il reste de lui, contre l'oppresseur de nos (p. 227) libertés, des vers sanglants[309].
[Note 308: Sur le souper antique de M. de Vaudreuil, voyez les _Souvenirs_ de Mme Lebrun-Vigée. Le Brun, coiffé du laurier de Pindare, y récita des imitations d'Anacréon.]
[Note 309: Il est bien vrai que Le Brun a écrit des vers sanglants contre Bonaparte; mais ces vers, il les a tenus secrets, tandis qu'il avait bien soin de publier ceux où il célébrait ce même Bonaparte. «Il s'était tout à fait, et dès le premier jour, dit Sainte-Beuve, rallié à Bonaparte, qui lui avait accordé une grosse pension 6,000 francs. Il a loué le héros, comme il avait déjà loué indifféremment Louis XVI, Calonne, Vergennes, Robespierre, sans préjudice des petites épigrammes qu'il se passait dans l'intervalle et qui ne comptaient pas.» _Causeries du lundi_, V. 134.]
Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je connus à Paris à cette époque était Chamfort[310]; atteint de la maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il était admis; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des moeurs de la cour. On ne pouvait lui contester de l'esprit et du talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n'atteignent point la postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n'arrivait à rien, il tourna contre lui-même les mains qu'il avait levées sur la société. Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu'une autre espèce de couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de noblesse, dont les Marat et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de retrouver l'inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes, condamné à n'être encore qu'un _vilain_ dans la féodalité des bourreaux, il se voulut tuer pour échapper aux supériorités du (p. 228) crime; il se manqua: la mort se rit de ceux qui l'appellent et qui la confondent avec le néant[311].
[Note 310: _Chamfort_ (Sébastien-Roch Nicolas, dit), né près de Clermont en Auvergne en 1741, mort à Paris, sous la Terreur, victime de cette révolution dont il avait été l'un des adeptes les plus fanatiques.]
[Note 311: Arrêté une première fois et enfermé aux Madelonnettes, ramené bientôt dans son appartement de la Bibliothèque nationale, mais placé sous la surveillance d'un gendarme, le jour où on avait voulu le conduire en prison, pour la seconde fois, Chamfort avait voulu se tuer. Il s'était tiré un coup de pistolet, qui lui avait seulement fracassé le bout du nez et crevé un oeil. Il avait pris alors un rasoir, essayant de se couper la gorge, y revenant à plusieurs reprises et se mettant en lambeaux toutes les chairs; enfin cette seconde tentative ayant manqué comme la première, il s'était porté plusieurs coups vers le coeur; puis par un dernier effort, il avait tâché de se couper les deux jarrets et de s'ouvrir toutes les veines. La mort s'était ri de lui, selon le mot de Chateaubriand, et elle le vint prendre seulement quelques semaines plus tard, le 13 avril 1794.--En 1797, dans son _Essai sur les Révolutions_, Chateaubriand avait tracé de Chamfort un portrait qui doit être rapproché de celui des _Mémoires_. «Chamfort, écrivait-il, était d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son oeil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son âme, mais dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factions... Ceux qui ont approché M. Chamfort savent qu'il avait dans la conversation tout le mérite qu'on retrouve dans ses écrits. Je l'ai souvent vu chez M. Guinguené, et plus d'une fois il m'a fait passer d'heureux moments, lorsqu'il consentait, avec une petite société choisie, à accepter un souper dans ma famille.» _Essai_, livre I, première partie, chapitre XXIV.]
Je n'ai connu l'abbé Delille[312] qu'en 1798 à Londres, et n'ai vu ni Rulhière, qui vit par madame d'Egmont et qui la fait vivre[313], (p. 229) ni Palissot[314], ni Beaumarchais[315], ni Marmontel[316]. Il en est ainsi de Chénier[317] que je n'ai jamais rencontré, qui m'a beaucoup attaqué, auquel je n'ai jamais répondu, et dont la place à l'Institut devait produire une des crises de ma vie.
[Note 312: _Delille_ (Jacques), né le 22 juin 1738 à Aigueperse (Auvergne), mort le 1er mai 1813.]
[Note 313: _Rulhière_ (Claude-Carloman de), né en 1735 à Bondy, près Paris, mort le 30 janvier 1791. Mme d'Egmont était la fille du maréchal de Richelieu. Ce fut elle, en effet, qui mit à Rulhière la plume à la main. En 1760, il avait suivi, en qualité de secrétaire, le baron de Breteuil, qui venait d'être nommé ministre plénipotentiaire en Russie. «Il assista de près, dit Sainte-Beuve, à la révolution qui, en 1762, précipita Pierre III et mit Catherine II sur le trône. Il s'appliqua, suivant la nature de son esprit observateur, à tout deviner, à tout démêler dans cet événement extraordinaire, et il en fit, à son retour à Paris, des récits qui charmèrent la société. La comtesse d'Egmont, qui était la divinité de Rulhière, lui demanda d'écrire ce qu'il contait si bien: il lui obéit, et, une fois la relation écrite, l'amour-propre d'auteur l'emportant sur la prudence du diplomate, les lectures se multiplièrent. Elles firent événement.» _Causeries du lundi_, tome IV, p. 436.]
[Note 314: _Palissot de Montenoy_ (Charles), né le 3 janvier 1730 à Nancy, mort le 15 juin 1814; auteur de la comédie des _Philosophes_ (1760) et du poème de la _Dunciade ou la guerre des sots_ (1764).]
[Note 315: _Beaumarchais_ (Pierre-Augustin _Caron_ de), né le 24 janvier 1732, mort le 19 mai 1799.]
[Note 316: _Marmontel_ (Jean-François), né le 11 juillet 1723 à Bort (Limousin), mort le 31 décembre 1799.]
[Note 317: _Chénier_ (Marie-Joseph de), né le 28 août 1764 à Constantinople, mort le 10 janvier 1811. Chateaubriand fut appelé à le remplacer comme membre de la seconde classe de l'Institut; l'Académie française n'avait pas encore recouvré son titre, que la Restauration allait bientôt lui rendre (Ordonnance royale du 21 mars 1816).]
Lorsque je relis la plupart des écrivains du XVIIIe siècle, je suis confondu et du bruit qu'ils ont fait et de mes anciennes admirations. Soit que la langue ait avancé, soit qu'elle ait rétrogradé, soit que nous ayons marché vers la civilisation, ou battu en retraite vers (p. 230) la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d'usé, de passé, de grisaillé, d'inanimé, de froid dans les auteurs qui firent les délices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands écrivains de l'âge voltairien des choses pauvres de sentiment, de pensée et de style.
A qui m'en prendre de mon mécompte? J'ai peur d'avoir été le premier coupable; novateur né, j'aurai peut-être communiqué aux générations nouvelles la maladie dont j'étais atteint. Épouvanté, j'ai beau crier à mes enfants; «N'oubliez pas le français!» Ils me répondent comme le Limousin à Pantagruel: «qu'ils viennent de l'alme, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutèce[318]».
[Note 318: _Rabelais_, livre II, chapitre VI: _Comment Pantagruel rencontra un Limousin qui contrefaisait le langaige françois_.]
Cette manière de gréciser et de latiniser notre langue n'est pas nouvelle, comme on le voit: Rabelais la guérit, elle reparut dans Ronsard; Boileau l'attaqua. De nos jours elle a ressuscité par la science; nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont obligé nos marchands et nos paysans à apprendre les hectares, les hectolitres, les kilomètres, les millimètres, les décagrammes: la politique a _ronsardisé_.
J'aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je connus alors; et sur lequel je reviendrai; j'aurais pu ajouter à la galerie de mes portraits celui de Fontanes; mais, bien que mes relations avec cet excellent homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu'en Angleterre que je me liai avec lui d'une amitié toujours accrue par la mauvaise fortune, jamais diminuée par la bonne; je vous en entretiendrai (p. 231) plus tard dans toute l'effusion de mon coeur. Je n'aurai à peindre que des talents qui ne consolent plus la terre. La mort de mon ami est survenue au moment où mes souvenirs me conduisaient à retracer le commencement de sa vie[319]. Notre existence est d'une telle fuite, que si nous n'écrivons pas le soir l'événement du matin, le travail nous encombre et nous n'avons plus le temps de le mettre à jour. Cela ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces heures qui sont pour l'homme les semences de l'éternité.
[Note 319: Chateaubriand écrivait cette page au mois de juin 1821: Fontanes était mort le 17 mars précèdent.]
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Si mon inclination et celle de mes deux soeurs m'avaient jeté dans cette société littéraire, notre position nous forçait d'en fréquenter une autre; la famille de la femme de mon frère fut naturellement pour nous le centre de cette dernière société.
Le président Le Peletier de Rosambo, mort depuis avec tant de courage[320], était, quand j'arrivai à Paris, un modèle de légèreté. A cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les moeurs, symptôme d'une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères. Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d'Aguesseau voulaient combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d'être de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre, en chaire, (p. 232) évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du _législateur des chrétiens_; les ministres tombaient les uns sur les autres; le pouvoir glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d'être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée; d'être tout, excepté Français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait, n'était qu'une suite d'inconséquences. On prétendait garder des abbés commendataires, et l'on ne voulait point de religion; nul ne pouvait être officier s'il n'était gentilhomme, et l'on déblatérait contre la noblesse; on introduisait l'égalité dans les salons et les coups de bâton dans les camps.
[Note 320: Il fut guillotiné le 1er floréal an II (20 avril 1794).]
M. de Malesherbes avait trois filles[321], mesdames de Rosambo, d'Aulnay, de Montboissier; il aimait de préférence madame de Rosambo, à cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le président de Rosambo avait également trois filles, mesdames de Chateaubriand, d'Aunay, de Tocqueville[322], et un fils dont (p. 233) l'esprit brillant s'est recouvert de la perfection chrétienne[323]. M. de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Mainte fois, au commencement de la Révolution, je l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout échauffé de politique, jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma belle-soeur, et se laisser lutiner avec un tapage affreux par les enfants ameutés. Ç'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans ses manières, s'il n'eût eu certaine brusquerie qui le sauvait de l'air commun: à la première phrase qui sortait de sa bouche, on sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat supérieur. Ses vertus naturelles s'étaient un peu entachées d'affectation par la philosophie qu'il y mêlait. Il était plein de science, de probité et de courage; mais bouillant, passionné au point qu'il me disait un jour en (p. 234) parlant de Condorcet: «Cet homme a été mon ami; aujourd'hui, je ne me ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien[324]». Les flots de la Révolution le débordèrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme serait demeuré caché dans ses mérites, si le malheur ne l'eût décelé à la terre. Un noble Vénitien perdit la vie en retrouvant ses titres dans l'éboulement d'un vieux palais.
[Note 321: Il doit y avoir là une erreur de plume. Malesherbes n'a eu que deux filles: Marie-Thérèse, née le 6 février 1756, mariée le 30 mai 1769 à Louis Le Peletier, seigneur de Rosambo;--Françoise-Pauline, née le 15 juillet 1758, mariée le 22 janvier 1775 à Charles-Philippe-Simon de Montboissier-Beaufort-Canillac, mestre de camp du régiment d'Orléans dragons.]
[Note 322: Les trois filles du président de Rosambo épousèrent le frère de Chateaubriand, le comte Lepelletier d'Aunay et le comte de Tocqueville. Né le 3 août 1772, d'abord sous-lieutenant au régiment de Vexin, puis soldat dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, M. de Tocqueville quitta la France pendant la période révolutionnaire. Sous la Restauration, il administra successivement, comme préfet, les départements de Maine-et-Loire, de l'Oise, de la Côte-d'Or, de la Moselle, de la Somme et de Seine-et-Oise. Charles X le nomma gentilhomme de la Chambre et pair de France (5 septembre 1827). Il fut exclu de la Chambre haute en 1830, en vertu de l'article 68 de la nouvelle charte. Il a publié divers ouvrages: _Histoire philosophique du règne de Louis XV; Coup d'oeil sur le règne de Louis XVI_, etc. Il est mort à Clairoix (Oise) le 9 juin 1856. De son mariage avec Mlle de Rosambo naquit, le 29 juillet 1805, à Verneuil (Seine-et-Oise), le futur auteur de la _Démocratie en Amérique_, Alexis de Tocqueville.--Le comte de Tocqueville et sa femme avaient été emprisonnés en même temps que Malesherbes. On lit à ce sujet dans un article de Chateaubriand (_le Conservateur_, mars 1819): «M. de Tocqueville, qui a épousé une autre petite-fille de M. de Malesherbes, m'a raconté que cet homme admirable, la veille de sa mort, lui dit: «Mon ami, si vous avez des enfants, élevez-les pour en faire des chrétiens; il n'y a que cela de bon.»]
[Note 323: Louis _Le Peletier_, vicomte de _Rosambo_, né à Paris le 23 juin 1777. Nommé pair de France le 17 août 1815, le même jour que Chateaubriand, il se retira comme lui de la Chambre haute, au mois d'août 1830, ne voulant pas prêter serment de fidélité au nouveau roi. D'une piété très vive, il était entré dans la Congrégation en 1814. Il est mort au château de Saint-Marcel (Ardèche), le 30 septembre 1858.]
[Note 324: A propos de ces paroles, Sainte-Beuve a dit, dans son article sur _Condorcet_: «Dans sa colère d'honnête homme, Malesherbes a proféré sur Condorcet des paroles d'exécration qu'on a retenues. Noble vieillard, ces paroles n'étaient pas dignes d'une bouche telle que la vôtre; mais le vrai coupable est celui qui a pu vous les arracher!» _Causeries du lundi_, tome III, p. 274.]
Les franches façons de M. de Malesherbes m'ôtèrent toute contrainte. Il me trouva quelque instruction; nous nous touchâmes par ce premier point: nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conçus l'idée de faire un voyage dans l'Amérique du Nord, pour découvrir la mer vue par Hearne et depuis par Mackensie[325]. Nous nous entendions aussi en politique: les sentiments généreux du fond de nos premiers troubles allaient à l'indépendance de mon caractère; l'antipathie naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce penchant. J'étais du côté de M. de Malesherbes et de madame de Rosambo, contre M. de Rosambo et contre mon frère, à qui l'on donna le surnom de _l'enragé_ Chateaubriand. La Révolution m'aurait entraîné, si elle n'eût débuté par des crimes: je vis la première tête portée au bout d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux (p. 235) un objet d'admiration et un argument de liberté; je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu'un terroriste. N'ai-je pas rencontré en France toute cette race de Brutus au service de César et de sa police? Les niveleurs, régénérateurs, égorgeurs, étaient transformés en valets, espions, sycophantes, et moins naturellement encore en ducs, comtes et barons: quel moyen âge!
[Note 325: Dans ces dernières années, naviguée par le capitaine Franklin et le capitaine Parry. (Note de Genève, 1831.) Ch.]