Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1

Chapter 26

Chapter 263,155 wordsPublic domain

[Note 286: On lit dans le _Moniteur_ du dimanche 29 avril 1821, sous la rubrique: _Paris, 28 avril_: «M. le vicomte de Chateaubriand, ministre plénipotentiaire de France à Berlin, est arrivé avant-hier à Paris.» Le baptême du duc de Bordeaux eut lieu à Notre-Dame le 1er mai 1821.]

[Note 287: M. de Villèle sortit du ministère le 27 juillet 1821; Chateaubriand donna sa démission d'ambassadeur le 31 juillet.]

La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bretagne, après ma présentation, n'était plus celle de Combourg; elle n'était ni aussi entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée: il m'était loisible de la quitter; elle perdait de sa valeur. Une vieille châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, gardant dans un manoir féodal leur dernière fille et leur dernier fils, offraient ce que les Anglais appellent des _caractères_: rien de provincial, de rétréci dans cette vie, parce qu'elle n'était pas la vie commune.

Chez mes soeurs, la province se retrouvait au milieu des champs: on allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie dont j'étais quelquefois un mauvais acteur. L'hiver, il fallait subir à Fougères la société d'une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié.

D'un autre côté, je n'avais pas vu l'armée, la cour, sans qu'un (p. 215) changement se fût opéré dans mes idées: en dépit de mes goûts naturels, je ne sais quoi se débattant en moi contre l'obscurité me demandait de sortir de l'ombre. Julie avait la province en détestation; l'instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur un plus grand théâtre.

Je sentais donc dans mon existence, un malaise par qui j'étais averti que cette existence n'était pas ma destinée.

Cependant, j'aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était charmante[288]. Mon régiment avait changé de résidence: le premier bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe; je rejoignis celui-ci: ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à mon métier; je travaillais à la manoeuvre; on me confia des recrues que j'exerçais sur les galets au bord de la mer: cette mer a formé le fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie.

[Note 288: Marigny a beaucoup changé depuis l'époque où ma soeur l'habitait. Il a été vendu et appartient aujourd'hui à MM. de Pommereul, qui l'ont fait rebâtir et l'ont fort embelli. Ch.

C'est la nièce de Chateaubriand, Mme Élisabeth-Cécile Geffelot de Marigny, mariée à Joseph-Louis-Mathurin Gouyquet de Bienassis, qui vendit le château de Marigny au baron de Pommereul, par contrat du 30 juin 1810. Le propriétaire actuel est M. Henri-Charles-Jean, baron de Pommereul, petit-fils de l'acquéreur de 1810, marié le 9 juillet 1849 à Mlle Marie-Thérèse Macdonald de Tarente, petite-fille du maréchal duc de Tarente.]

La Martinière ne s'occupait à Dieppe ni de son homonyme _Lamartinière_[289], ni du P. Simon, lequel écrivait contre (p. 216) Bossuet, Port-Royal et les Bénédictins[290], ni de l'anatomiste Pecquet, que madame de Sévigné appelle le petit Pecquet[291]; mais La Martinière était amoureux à Dieppe comme à Cambrai: il dépérissait aux pieds d'une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une demi-toise de haut. Elle n'était pas jeune: par un singulier hasard, elle s'appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise, Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent cinquante ans.

[Note 289: _La Martinière_ (Antoine-Augustin _Bruzen_ de), né à Dieppe en 1673, mort à La Haye le 19 juin 1749. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages, dont le principal: _Grand Dictionnaire géographique et critique_ (La Haye, 1726-1730) ne forme pas moins de 10 vol. in-fol. Il était neveu du P. Simon, dont la notice suit.]

[Note 290: _Simon_ (Richard), introducteur du rationalisme dans l'exégèse; né le 13 mai 1638 à Dieppe, où il est mort le 11 avril 1712. Il était membre de l'Oratoire. Après avoir enseigné la philosophie à Juilly et à Paris, il fut exclu de son ordre pour avoir soutenu, dans son _Histoire critique du Vieux Testament_ (1678), des opinions qui suscitèrent les critiques de Bossuet et des solitaires de Port-Royal et le firent condamner par le Saint-Siège. Voir _Port-Royal_, par Sainte-Beuve, tome IV, p. 380, 509.]

[Note 291: Jean _Pecquet_ (1622-1674), né à Dieppe comme les deux précédents. On lui doit plusieurs découvertes importantes, entre autres celle du réservoir du chyle, dit _Réservoir de Pecquet_. Il était membre de l'Académie des sciences. Médecin et ami de Fouquet, il était aussi l'ami de Mme de Sévigné, qui l'appela pour donner ses soins à Mme de Grignan. Voir les _Lettres_ de Mme de Sévigné des 22 décembre 1664, de janvier 1665, du 19 novembre 1670 et du 11 juillet 1672.]

C'était en 1647 qu'Anne d'Autriche, voyant comme moi la mer par les fenêtres de sa chambre, s'amusait à regarder les brûlots se consumer pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à Henri IV garder le jeune Louis XIV; elle donnait à ces peuples des bénédictions infinies, _malgré leur vilain langage normand_.

On retrouvait à Dieppe quelques redevances féodales que j'avais vu payer à Combourg, il était dû au bourgeois Vauquelin trois têtes (p. 217) de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqués de la plus ancienne monnaie connue.

Je revins passer un semestre à Fougères. Là régnait une fille noble, appelée mademoiselle de La Belinaye[292], tante de cette comtesse de Tronjoli, dont j'ai déjà parlé. Une agréable laide, soeur d'un officier au régiment de Condé, attira mes admirations: je n'aurais pas été assez téméraire pour élever mes voeux jusqu'à la beauté; ce n'est qu'à la faveur des imperfections d'une femme que j'osais risquer un respectueux hommage.

[Note 292: Renée-Élisabeth de la Belinaye, fille aînée d'Armand Magdelon, comte de la Belinaye, et de Marie-Thérèse Frain de la Villegontier, née à Fougères le 28 janvier 1728, morte en la même ville le 19 juin 1816.--Sa soeur, Thérèse de la Belinaye, mariée à Anne-Joseph-Jacques Tuffin de la Rouërie, a été la mère du marquis Armand, le célèbre conspirateur.]

Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la résolution d'abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre; Lucile, à son tour, vainquit mes répugnances: nous prîmes la route de Paris; douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée.

Mon frère était marié; il demeurait chez son beau-père, le président de Rosambo, rue de Bondy[293]. Nous convînmes de nous placer dans son voisinage: par l'entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous arrêtâmes un appartement dans ces mêmes pavillons.

[Note 293: Je relève sur l'_Almanach royal_ de 1789, p. 294, la mention suivante: «Cour de Parlement. Grand'Chambre. Président... Messire Louis Le Peletier de Rosambo, _rue de Bondy_.»]

Madame de Farcy s'était accointée, je ne sais comment, avec (p. 218) Delisle de Sales[294], lequel avait été mis jadis à Vincennes pour des niaiseries philosophiques. A cette époque, on devenait un personnage quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un quatrain dans l'_Almanach des Muses_. Delisle de Sales, très brave homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement d'esprit, et laissait aller sous lui ses années; ce vieillard s'était composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu'il brocantait à l'étranger et que personne ne lisait à Paris. Chaque année, au printemps, il faisait ses remontes d'idées en Allemagne. Gras et débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l'on voyait sortir de sa poche; il y consignait au coin des rues sa pensée du moment. Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa main cette inscription, empruntée au buste de Buffon: _Dieu, l'homme, la nature, il a tout expliqué_. Delisle de Sales tout expliqué! Ces orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peut flatter d'avoir un talent véritable? Ne pouvons-nous pas être, tous tant que nous sommes, sous l'empire d'une illusion semblable à celle de Delisle de Sales? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase se croit un écrivain de génie, et n'est pourtant qu'un sot.

[Note 294: _Delisle de Sales_ (Jean-Baptiste _Isoard_, dit), né en 1743 à Lyon, mort le 22 septembre 1816. Quelques-unes de ses compilations ne laissèrent pas d'avoir un assez grand succès. Sa _Philosophie de la nature, ou Traité de morale pour l'espèce humaine_ (1769) a obtenu sept éditions. La dernière, publiée en 1804, forme 10 vol. in-8°.]

Si je me suis trop longuement étendu sur le compte du digne homme des pavillons de Saint-Lazare, c'est qu'il fut le premier littérateur (p. 219) que je rencontrai: il m'introduisit dans la société des autres.

La présence de mes deux soeurs me rendit le séjour de Paris moins insupportable; mon penchant pour l'étude affaiblit encore mes dégoûts. Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins des Oliviers[295], qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s'en moquait; il prenait bien la chose, car il se piquait d'être de bonne compagnie. Flins me fit connaître Fontanes, son ami, qui est devenu le mien.

[Note 295: _Flins des Oliviers_ (Claude-Marie-Louis-Emmanuel _Carbon de_), né en 1757 à Reims, mort en 1806. La multiplicité de ses noms lui attira cette épigramme de Lebrun:

Carbon de Flins des Oliviers A plus de noms que de lauriers.

Ami de Fontanes, il rédigea avec lui, en 1789, le _Journal de la Ville et des Provinces, ou le Modérateur_. Il a fait jouer, non sans succès, plusieurs comédies en vers. L'une d'elles, le _Réveil d'Épiménide à Paris ou les Étrennes de la liberté_, représentée sur le Théâtre-Français, le 1er janvier 1790, obtint une vogue considérable, justifiée d'ailleurs par le mérite de la pièce et par son excellent esprit.]

Fils d'un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une éducation négligée; au demeurant, homme d'esprit et parfois de talent. On ne pouvait voir quelque chose de plus laid: court et bouffi, de gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré cela l'air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de presque tous les gens de lettres de Paris à cette époque, mérite d'être raconté.

Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe, qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par la vertu d'une casaque de livrée, le servaient; le soir, ils le suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin. Flins (p. 220) allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à l'Odéon[296], et excellent surtout dans la comédie. Brizard venait à peine de finir[297]; Talma commençait[298]; Larive, Saint-Phal, Fleury, Molé, Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contat, Saint-Val[299], Desgarcins, Olivier[300], étaient dans toute la force du talent, en attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prête à débuter au théâtre Montansier[301]. Les actrices protégeaient les auteurs (p. 221) et devenaient quelquefois l'occasion de leur fortune.

[Note 296: Le Théâtre-Français occupait, depuis 1782, la salle construite par ordre de Louis XVI, d'après les plans des architectes Peyre et de Wailly, près le Luxembourg, à l'extrémité du terrain qu'occupait le jardin de l'hôtel Condé. En 1798, ce théâtre reçut le nom d'Odéon, parce que des opéras devaient former le fond de son répertoire. C'était un souvenir classique du théâtre couvert de ce nom [Grec: Ôdeion] bâti à Athènes par Périclès pour les concours de musique. La salle de 1782 fut incendiée dans la nuit du 18 au 19 mars 1799. Reconstruit sur ses anciennes fondations par décision du premier Consul, ce théâtre fut détruit une seconde fois par le feu le 20 avril 1818. Louis XVIII le fit rebâtir. C'est l'Odéon actuel.]

[Note 297: _Brizard_ (Jean-Baptiste _Britard_, dit), né en 1721 à Orléans, mort le 30 janvier 1791. Après avoir remporté, comme tragédien, de très grands succès dans les pères nobles et les rois, il s'était retiré, le 1er avril 1786, le même soir que le couple Préville et Mlle Fanier. Tous parurent dans _la Partie de chasse de Henri IV_, au milieu des bravos et de l'émotion générale. (G. Monval et P. Porel, _l'Odéon_, tome I, p. 249.)]

[Note 298: Talma avait débuté, le 21 novembre 1787, en jouant le rôle de _Séide_, dans le _Mahomet_, de Voltaire. (G. Monval et P. Porel, _op. cit._, tome I, page 57.)]

[Note 299: Mlle _Saint-Val_ cadette. Son aînée avait quitté la Comédie-Française en 1779.]

[Note 300: Mlle _Olivier_ (Jeanne-Adélaïde-Gérardine), née à Londres en 1765. Toute jeune encore, charmante avec sa chevelure blonde et ses yeux noirs, elle avait créé, le 27 avril 1784, le rôle de Chérubin dans le _Mariage de Figaro_, et son succès avait presque égalé celui de Mlle Contat, qui jouait Suzanne.]

[Note 301: _Mars_ (Anne-Françoise-Hyppolyte _Boutet_, dite Mlle), née à Paris le 9 février 1779, morte le 20 mars 1847. Elle était fille de l'acteur Boutet dit _Monvel_ et d'une actrice de province, Marguerite Salvetat. Ne pouvant prendre, au théâtre, le nom de Monvel, elle prit celui de sa mère, qui se faisait appeler Madame Mars. Dès l'âge de treize ans, en 1792, elle débuta dans des rôles d'enfants au _Théâtre de mademoiselle Montansier_, auquel était attaché son père.--La salle de Mlle Montansier est actuellement le _Théâtre du Palais-Royal_.]

Flins qui n'avait qu'une petite pension de sa famille, vivait de crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait avec le prêt ce qu'il devait, partait pour Reims, y passait trois mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l'argent que lui donnait son père, ce qu'il avait déposé au mont-de-piété, et recommençait le cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu.

* * * * *

Dans le cours des deux années qui s'écoulèrent depuis mon établissement à Paris jusqu'à l'ouverture des états généraux, cette société s'élargit. Je savais par coeur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices; il me répondit poliment: je me rendis chez lui rue de Cléry.

Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, maigre, le visage marqué de petite vérole[302]. Il me rendit ma visite; je le présentai à mes soeurs. Il aimait peu la société (p. 222) et il en fut bientôt chassé par la politique: il était alors du vieux parti. Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses ouvrages: poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde, une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit, cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa paresse, et n'était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui touchaient en passant sa lyre:

Que notre vie heureuse et fortunée Coule en secret, sous l'aile des amours, Comme un ruisseau qui, murmurant à peine, Et dans son lit resserrant tous ses flots, Cherche avec soin l'ombre des arbrisseaux. Et n'ose pas se montrer dans la plaine.

[Note 302: «Le chevalier de Parny est grand, mince, le teint brun, les yeux noirs enfoncés et fort vifs. Nous étions liés. Il n'a pas de douceur dans la conversation... Il m'a dit que les sites décrits par Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_ étaient faux: mais Parny enviait Bernardin.» (Note manuscrite de Chateaubriand, écrite en 1798 sur un exemplaire de l'Essai.) Ce curieux exemplaire, donné un jour par Chateaubriand à J.-B. Soulié, rédacteur de la _Quotidienne_, après avoir passé dans la bibliothèque de M. Aimé-Martin, dans celle de M. Tripier et enfin dans celle de Sainte-Beuve, est possédé aujourd'hui par Mme la comtesse de Chateaubriand.]

C'est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable révolutionnaire, insultant la religion persécutée et les prêtres à l'échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait marchander ses amours.

L'auteur de l'_Histoire de la littérature italienne_[303], qui s'insinua dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva (p. 223) par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait dans le monde sur la réputation d'une pièce de vers assez gracieuse, _la Confession de Zulmé_, qui lui valut une chétive place dans les bureaux de M. de Necker; de là sa pièce sur son entrée au contrôle général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, _la Confession de Zulmé_; mais dans le fait il lui appartenait.

[Note 303: Guinguené.--Voir sur lui la note 2 de la page 107.]

Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances. D'humble qu'il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu'il s'accrochait à quelqu'un de connu. Vers le temps de la convocation des états généraux, Chamfort l'employa à barbouiller des articles pour des journaux et des discours pour des clubs: il se fit superbe. A la première fédération il disait: «Voilà une belle fête; on devrait pour mieux l'éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins de l'autel.» Il n'avait pas l'initiative de ces voeux; longtemps avant lui, le ligueur Louis Dorléans avait écrit dans son _Banquet du comte d'Arète_: «qu'il falloit attacher en guise de fagots les ministres protestants à l'arbre du feu de Saint-Jean et mettre le roy Henry IV dans le muids où l'on mettoit les chats.»

Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires. Madame Ginguené prévint mes soeurs et ma femme du massacre qui devait avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile: elle demeurait _cul-de-sac Férou_, dans le voisinage du lieu où l'on devait égorger.

Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef de l'instruction (p. 224) publique; ce fut alors qu'il chanta _l'Arbre de la liberté_ au Cadran-Bleu, sur l'air: _Je l'ai planté, je l'ai vu naître_. On le jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d'un de ces rois qu'on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu'il avait _vaincu un préjugé_: il avait fait recevoir sa femme _en pet-en-l'air_ à la cour[304]. Tombé de la médiocrité dans l'importance, de l'importance dans la niaiserie, et de la niaiserie dans le ridicule, il a fini ses jours littérateur distingué comme critique, et, ce qu'il y a de mieux, écrivain indépendant dans la _Décade_[305] la nature l'avait remis à la place d'où la société l'avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main, sa (p. 225) prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable.

[Note 304: Guinguené fut nommé, au commencement de 1798, ambassadeur de la République française à Turin. «C'était, dit M. Ludovic Sciout (_le Directoire_, tome III, p. 532), c'était un vrai Trissotin, un révolutionnaire aussi sot qu'insolent.» Par affectation de simplicité, et sans doute aussi par économie, car il tenait beaucoup à l'argent, il fit dispenser sa femme de paraître en habit de cour aux audiences. Sans perdre une heure, il dépêcha au ministre des relations extérieures un courrier extraordinaire, porteur de la grande nouvelle: la citoyenne ambassadrice est allée à la cour _en pet-en-l'air_! Ce pauvre Guinguené avait compté sans son hôte: le ministre (c'était Talleyrand) glissa aussitôt dans le _Moniteur_ la note suivante: «Un ambassadeur de la République a écrit, dit-on, au ministre des relations extérieures qu'il venait de remporter une victoire signalée sur l'étiquette d'une vieille monarchie, en y faisant recevoir _l'ambassadrice en habits bourgeois_. Le ministre lui a répondu que la République n'envoyait que des ambassadeurs, parce qu'il n'y avait chez elle que des directeurs et qu'on n'y connaissait de _directrices_ que celles qui se trouvaient à la tête de quelques spectacles.» (_Moniteur_ du 26 juin 1798.)--A quelques jours de là, Guinguené était rappelé.]