Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1

Chapter 25

Chapter 253,666 wordsPublic domain

Bassompierre obtient un rendez-vous: «Je trouvai, dit-il, une très-belle femme, âgée de vingt ans, qui étoit coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine chemise sur elle et une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas la voir encore une autre fois.--Si vous voulez me voir une autre fois, me répondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue Bourg-l'Abbé, proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, à la troisième porte du côté de la rue Saint-Martin; je vous y attendrai depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore; je laisserai la porte ouverte. A l'entrée, il y a une petite allée que vous passerez vite, car la porte de la chambre de ma tante y répond, et trouverez un degré qui vous mènera à ce second étage.--Je vins à dix heures, et trouvai la porte qu'elle m'avoit marquée, et de la lumière bien grande, non-seulement au second étage, mais au troisième et au premier encore; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma venue; mais j'ouïs une voix d'homme qui me demanda qui j'étois. Je m'en retournai à la rue aux Ours, et étant retourné pour la deuxième fois, ayant trouvé la porte ouverte, j'entrai jusques au second étage, où je trouvai que cette lumière étoit la paille du lit que l'on y brûloit, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors, je me retirai bien étonné, et en sortant je rencontrai des corbeaux _(enterreurs de morts)_ qui me demandèrent ce que je cherchois; (p. 201) et moi, pour les faire écarter, mis l'épée à la main et passai outre, m'en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné[277].»

[Note 277: _Mémoires du maréchal de Bassompierre, contenant l'histoire de sa vie et ce qui s'est fait de plus remarquable à la cour de France jusqu'en 1640_, tome I, p. 305.]

Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l'adresse donnée, il y deux cent quarante ans, par Bassompierre. J'ai traversé le Petit-Pont, passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu'à la rue aux Ours, à main droite; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux Ours, est la rue Bourg-l'Abbé. Son inscription, enfumée comme par le temps et un incendie, m'a donné bonne espérance. J'ai retrouvé la _troisième petite porte_ du côté de la rue Saint-Martin, tant les renseignements de l'historien sont fidèles. Là, malheureusement, les deux siècles et demi, que j'avais cru d'abord restés dans la rue, ont disparu. La façade de la maison est moderne; aucune clarté ne sortait ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. Aux fenêtres de l'attique, sous le toit, régnait une guirlande de capucines et de pois de senteur; au rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une multitude de tours de cheveux accrochés derrière les vitres.

Tout déconvenu, je suis entré dans ce musée des Éponines: depuis la conquête des Romains, les Gauloises ont toujours vendu leurs tresses blondes à des fronts moins parés; mes compatriotes bretonnes se font tondre encore à certains jours de foire et troquent le voile naturel de leur tête pour un mouchoir des Indes. M'adressant à un merlan, (p. 202) qui filait une perruque sur un peigne de fer: «Monsieur, n'auriez-vous pas acheté les cheveux d'une jeune lingère, qui demeurait à l'enseigne des _Deux-Anges_, près du Petit-Pont?» Il est resté sous le coup, ne pouvant dire ni oui, ni non. Je me suis retiré, avec mille excuses, à travers un labyrinthe de toupets.

J'ai ensuite erré de porte en porte: point de lingère de vingt ans, me faisant _grandes révérences_; point de jeune femme franche, désintéressée, passionnée, _coiffée de nuit, n'ayant qu'une très fine chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle_. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses dents dans la tombe, m'a pensé battre avec sa béquille: c'était peut-être la tante du rendez-vous.

Quelle belle histoire que cette histoire de Bassompierre! il faut comprendre une des raisons pour laquelle il avait été si résolument aimé. A cette époque, les Français se séparaient en deux classes distinctes, l'une dominante, l'autre demi-serve. La lingère pressait Bassompierre dans ses bras, comme un demi-dieu descendu au sein d'une esclave: il lui faisait l'illusion de la gloire, et les Françaises, seules de toutes les femmes, sont capables de s'enivrer de cette illusion.

Mais qui nous révélera les causes inconnues de la catastrophe? Était-ce la gentille grisette des _Deux-Anges_, dont le corps gisait sur la table avec un autre corps? Quel était l'autre corps? Celui du mari, ou de l'homme dont Bassompierre entendit la voix? La peste (car il y avait peste à Paris) ou la jalousie étaient-elles accourues dans la rue Bourg-l'Abbé avant l'amour? L'imagination se peut (p. 203) exercer à l'aise sur un tel sujet. Mêlez aux inventions du poète le choeur populaire, les fossoyeurs arrivant, les _corbeaux_ et l'épée de Bassompierre, un superbe mélodrame sortira de l'aventure.

Vous admirerez aussi la chasteté et la retenue de ma jeunesse à Paris: dans cette capitale, il m'était loisible de me livrer à tous mes caprices, comme dans l'abbaye de Thélème où chacun agissait à sa volonté; je n'abusai pas néanmoins de mon indépendance: je n'avais de commerce qu'avec une courtisane âgée de deux cent seize ans, jadis éprise d'un maréchal de France, rival du Béarnais auprès de mademoiselle de Montmorency, et amant de mademoiselle d'Entragues, soeur de la marquise de Verneuil, qui parle si mal de Henri IV. Louis XVI, que j'allais voir, ne se doutait pas de mes rapports secrets avec sa famille.

Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles plus mort que vif. Mon frère m'y conduisit la veille de ma présentation et me mena chez le maréchal de Duras, galant homme dont l'esprit était si commun qu'il réfléchissait quelque chose de bourgeois sur ses belles manières: ce bon maréchal me fit pourtant une peur horrible.

* * * * *

Le lendemain matin, je me rendis seul au château. On n'a rien vu quand on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le licenciement de l'ancienne maison du roi: Louis XIV était toujours là.

La chose alla bien tant que je n'eus qu'à traverser les salles des gardes: l'appareil militaire m'a toujours plu et ne m'a jamais (p. 204) imposé. Mais quand j'entrai dans l'OEil-de-boeuf[278] et que je me trouvai au milieu des courtisans, alors commença ma détresse. On me regardait; j'entendais demander qui j'étais. Il se faut souvenir de l'ancien prestige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait au _débutant_; on lui épargnait l'air protecteur méprisant qui composait, avec l'extrême politesse, les manières inimitables du grand seigneur. Qui sait si ce débutant ne deviendra pas le favori du maître? On respectait en lui la domesticité future dont il pouvait être honoré. Aujourd'hui, nous nous précipitons dans le palais avec encore plus d'empressement qu'autrefois et, ce qu'il y a d'étrange, sans illusion: un courtisan réduit à se nourrir de vérités est bien près de mourir de faim.

Lorsqu'on annonça le lever de roi, les personnes non présentées se retirèrent; je sentis un mouvement de vanité: je n'étais pas fier de rester, j'aurais été humilié de sortir. La chambre à coucher du roi s'ouvrit; je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette, c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de service. Le roi s'avança allant à la messe; je m'inclinai; le maréchal de Duras me nomma: «Sire, le chevalier de Chateaubriand.» Le roi me regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air de vouloir m'adresser la parole. J'aurais répondu d'une contenance assurée: ma timidité s'était évanouie. Parler au général de l'armée, au chef de (p. 205) l'État, me paraissait tout simple, sans que je me rendisse compte de ce que j'éprouvais. Le roi, plus embarrassé que moi, ne trouvant rien à me dire, passa outre. Vanité des destinées humaines! ce souverain que je voyais pour la première fois, ce monarque si puissant était Louis XVI à six ans de son échafaud! Et ce nouveau courtisan qu'il regardait à peine, chargé de démêler les ossements parmi les ossements, après avoir été sur preuves de noblesse présenté aux grandeurs du fils de saint Louis, le serait un jour à sa poussière sur preuves de fidélité! double tribut de respect à la double royauté du sceptre et de la palme! Louis XVI pouvait répondre à ses juges comme le Christ aux Juifs: «Je vous ai fait voir beaucoup de bonnes oeuvres; pour laquelle me lapidez-vous?»

[Note 278: Nom d'une salle d'attente dans le château de Versailles, lorsque la Cour s'y trouvait; elle était éclairée par un oeil-de-boeuf.]

Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur le passage de la reine lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientôt entourée d'un radieux et nombreux cortège; elle nous fit une noble révérence; elle semblait enchantée de la vie. Et ces belles mains, qui soutenaient alors avec tant de grâce le sceptre de tant de rois, devaient, avant d'être liées par le bourreau, ravauder les haillons de la veuve, prisonnière à la Conciergerie!

Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dépendait pas de lui de me le faire pousser plus loin. Vainement il me supplia de rester à Versailles, afin d'assister le soir au jeu de la reine: «Tu seras, me dit-il, nommé à la reine, et le roi te parlera.» Il ne me pouvait pas donner de meilleures raisons pour m'enfuir. Je me hâtai de venir cacher ma gloire dans mon hôtel garni, heureux d'être (p. 206) échappé à la cour, mais voyant encore devant moi la terrible journée des carrosses, du 19 février 1787.

Le duc de Coigny[279] me fit prévenir que je chasserais avec le roi dans la forêt de Saint-Germain. Je m'acheminai de grand matin vers mon supplice, en uniforme de _débutant_, habit gris, veste et culottes rouges, manchettes de bottes, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au côté, petit chapeau français à galon d'or. Nous nous trouvâmes quatre _débutants_ au château de Versailles, moi, les deux messieurs de Saint-Marsault et le comte d'Hautefeuille[280]. Le duc de Coigny nous donna nos instructions: il nous avisa de ne pas couper la chasse, (p. 207) le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bête. Le duc de Coigny portait un nom fatal à la reine. Le rendez-vous était au Val, dans la forêt de Saint-Germain, domaine engagé par la couronne au maréchal de Beauvau[281]. L'usage voulait que les chevaux de la première chasse à laquelle assistaient les hommes présentés fussent fournis des écuries du roi[282].

[Note 279: _Coigny_ (Marie-Henry-François Franquetot, duc de), né à Paris le 28 mars 1737. Il était, depuis 1774, _premier écuyer du roi_. En 1789, il fut élu député de la noblesse aux États-Généraux par le baillage de Caen et siégea au côté droit. Sous la Restauration, il fut nommé successivement pair de France (4 juin 1814), gouverneur du château de Fontainebleau, premier écuyer du roi, gouverneur de Cambrai, gouverneur des Invalides (10 janvier 1816) et maréchal de France (3 juillet suivant). Il est mort à Paris le 19 mai 1821.]

[Note 280: J'ai retrouvé M. le comte d'Hautefeuille; il s'occupe de la traduction de morceaux choisis de Byron; madame la comtesse d'Hautefeuille est l'auteur, plein de talent, de l'_Âme exilée_, etc., etc. Ch.

_Hautefeuille_ (Charles-Louis-Félicité-_Texier_, comte d'), né à Caen le 7 janvier 1770. Capitaine de cavalerie en 1789, il fut des premiers à émigrer (1791), et, après avoir fait à l'armée des princes la campagne de 1792, il prit du service en Suède, dans la garde royale, et ne rentra en France qu'en 1811. Le département du Calvados l'envoya en 1815 à la Chambre des députés, où il siégea jusqu'en 1824. Nommé gentilhomme de la chambre du roi, il assista, en cette qualité, au sacre de Charles X. Il est mort à Versailles le 21 septembre 1865. Il avait épousé, en 1823, Mlle de Beaurepaire, fille de l'un des plus vaillants officiers de l'armée vendéenne. La comtesse d'Hautefeuille a publié, sous le pseudonyme d'_Anna-Marie_, plusieurs ouvrages remarquables, dont les principaux sont _l'Âme exilée_, _la Famille Gazotte_ et _les Cathelineau_.]

[Note 281: _Beauvau_ (Charles-Juste, duc de), né à Lunéville le 10 septembre 1720. Membre de l'Académie française en 1771, maréchal de France en 1783, ministre de Louis XVI en 1789. Il mourut, le 19 mai 1793, au Val, près de Saint-Germain.]

[Note 282: Dans la _Gazette de France_, du mardi 27 février 1787, on lit ce qui suit: «Le comte Charles d'Hautefeuille, le baron de Saint-Marsault, le baron de Saint-Marsault Chatelaillon et le chevalier de Chateaubriand, qui précédemment avaient eu l'honneur d'être présentés au roi, ont eu, le 19, celui de monter dans les voitures de Sa Majesté, et de la suivre à la chasse.» Ch.]

On bat aux champs: mouvement d'armes, voix de commandement. On crie: _Le roi!_ Le roi sort, monte dans son carrosse: nous roulons dans les carrosses à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette chasse avec le roi de France à mes courses et à mes chasses dans les landes de la Bretagne; et plus loin encore à mes courses et à mes chasses avec les sauvages de l'Amérique: ma vie devait être remplie de ces contrastes.

Nous arrivâmes au point de ralliement, où de nombreux chevaux de selle, tenus en main sous les arbres, témoignaient leur impatience. Les carrosses arrêtés dans la forêt avec les gardes; les groupes d'hommes et de femmes; les meutes à peine contenues par les piqueurs; les aboiements des chiens, le hennissement des chevaux, le bruit (p. 208) des cors, formaient une scène très animée. Les chasses de nos rois rappelaient à la fois les anciennes et les nouvelles moeurs de la monarchie, les rudes passe-temps de Clodion, de Chilpéric, de Dagobert, la galanterie de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV.

J'étais trop plein de mes lectures pour ne pas voir partout des comtesses de Chateaubriand, des duchesses d'Étampes, des Gabrielles d'Estrées, des La Vallière, des Montespan. Mon imagination prit cette chasse historiquement, et je me sentis à l'aise: j'étais d'ailleurs dans une forêt, j'étais chez moi.

Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On m'avait destiné une jument appelée l'_Heureuse_, bête légère, mais sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices: assez vive image de ma fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi mis en selle partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai derrière à me débattre avec l'_Heureuse_, qui ne voulait pas se laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par m'élancer sur son dos: la chasse était déjà loin.

Je maîtrisai d'abord assez bien l'_Heureuse_; forcée de raccourcir son galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'écume, s'avançait de travers à petits bonds; mais lorsqu'elle approcha du lieu de l'action, il n'y eut plus moyen de la retenir. Elle allonge le chanfrein, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter, au milieu des éclats de rire des uns, des cris de frayeur des (p. 209) autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom de cette femme, qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus question que de l'_aventure_ du débutant.

Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des parties de bois désertes; un pavillon s'élevait au bout: voilà que je me mis à songer à ces palais répandus dans les forêts de la couronne, en souvenir de l'origine des rois chevelus et de leurs mystérieux plaisirs: un coup de fusil part; l'_Heureuse_ tourne court, brosse tête baissée dans le fourré, et me porte juste à l'endroit où le chevreuil venait d'être abattu: le roi paraît.

Je me souvins alors, mais trop tard, des injonctions du duc de Coigny: la maudite _Heureuse_ avait tout fait. Je saute à terre, d'une main poussant en arrière ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le roi regarde, et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la bête; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec un ton de bonhomie et un gros rire: «Il n'a pas tenu longtemps.» C'est le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes parts; on fut étonné de me trouver _causant_ avec le roi. Le débutant Chateaubriand fit du bruit par ses deux _aventures_; mais, comme il lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni de la mauvaise fortune.

Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre que la première bête, j'allai attendre au Val avec mes compagnons le retour de la chasse.

Le roi revint au Val; il était gai et contait les accidents de (p. 210) la chasse. On reprit le chemin de Versailles. Nouveau désappointement pour mon frère: au lieu d'aller m'habiller pour me trouver au débotté, moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et rentrai dans Paris plein de joie d'être délivré de mes honneurs et de mes maux. Je déclarai à mon frère que j'étais déterminé à retourner en Bretagne.

Content d'avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à maturité, par sa présentation, ce qu'il y avait d'avorté dans la mienne, il ne s'opposa pas au départ d'un esprit aussi biscornu[283].

[Note 283: _Le Mémorial historique de la Noblesse_ a publié un document inédit annoté de la main du roi, tiré des Archives du royaume, section historique, registre M. 813 et carton M. 814; il contient les _Entrées_. On y voit mon nom et celui de mon frère: il prouve que ma mémoire m'avait bien servi pour les dates. (Notes de Paris, 1840.) Ch.]

Telle fut ma première vue de la ville et de la cour. La société me parut plus odieuse encore que je ne l'avais imaginé; mais si elle m'effraya, elle ne me découragea pas; je sentis confusément que j'étais supérieur à ce que j'avais aperçu. Je pris pour la cour un dégoût invincible; ce dégoût, ou plutôt ce mépris que je n'ai pu cacher, m'empêchera de réussir ou me fera tomber du plus haut point de ma carrière.

Au reste, si je jugeais le monde sans le connaître, le monde, à son tour, m'ignorait. Personne ne devina à mon début ce que je pouvais valoir, et quand je revins à Paris, on ne le devina pas davantage. Depuis ma triste célébrité, beaucoup de personnes m'ont dit: «Comme nous vous eussions remarqué, si nous vous avions rencontré (p. 211) dans votre jeunesse!» Cette obligeante prétention n'est que l'illusion d'une renommée déjà faite. Les hommes se ressemblent à l'extérieur; en vain Rousseau nous dit qu'il possédait deux petits yeux tout charmants: il n'en est pas moins certain, témoin ses portraits, qu'il avait l'air d'un maître d'école ou d'un cordonnier grognon.

Pour en finir avec la cour, je dirai qu'après avoir revu la Bretagne et m'être venu fixer à Paris avec mes soeurs cadettes, Lucile et Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires. On me demandera ce que devint l'histoire de ma présentation. Elle resta là.--Vous ne chassâtes donc plus avec le roi?--Pas plus qu'avec l'empereur de la Chine.--Vous ne retournâtes donc plus à Versailles?--J'allai deux fois jusqu'à Sèvres; le coeur me faillit, et je revins à Paris.--Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre position?--Aucun.--Que faisiez-vous donc?--Je m'ennuyais.--Ainsi, vous ne vous sentiez aucune ambition?--Si fait: à force d'intrigues et de soucis, j'arrivai à la gloire d'insérer dans l'_Almanach des Muses_ une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'espérance et de crainte[284]. J'aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir composé la romance: _Ô ma tendre musette!_ ou: _De mon berger volage_.

[Note 284: Cette idylle figure, dans l'_Almanach des Muses_ de 1790, à la page 205, sous ce titre: _L'Amour de la campagne_, et avec cette signature: _par le chevalier de C***_. Chateaubriand lui a donné place dans ses _OEuvres complètes_, tome XXI, p. 321.]

Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi: me voilà.

LIVRE V[285] (p. 213)

[Note 285: Ce livre a été écrit à Paris de juin à décembre 1821.--Il a été revu en décembre 1846.]

Passage en Bretagne.--Garnison de Dieppe.--Retour à Paris avec Lucile et Julie.--Delisle de Sales.--Gens de lettres.--Portraits.--Famille Rosambo.--M. de Malesherbes.--Sa prédilection pour Lucile.--Apparition et changement de ma Sylphide.--Premiers mouvements politiques en Bretagne.--Coup d'oeil sur l'histoire de la monarchie.--Constitution des États de Bretagne.--Tenue des États.--Revenu du roi en Bretagne.--Revenu particulier de la province.--Le Fouage.--J'assiste pour la première fois à une réunion politique.--Scène.--Ma mère retirée à Saint-Malo.--Cléricature.--Environs de Saint-Malo.--Le revenant.--Le malade.--États de Bretagne en 1789.--Insurrection. --Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué.--Année 1789.--Voyage de Bretagne à Paris.--Mouvement sur la route.--Aspect de Paris.--Renvoi de M. Necker.--Versailles.--Joie de la famille royale.--Insurrection générale. Prise de la Bastille.--Effet de la prise de la Bastille sur la cour.--Têtes de Foullon et de Bertier.--Rappel de M. Necker.--Séance du 4 août 1789.--Journée du 5 octobre.--Le roi est amené à Paris.--Assemblée constituante.--Mirabeau.--Séances de l'Assemblée nationale.--Robespierre.--Société.--Aspect de Paris.--Ce que je faisais au milieu de tout ce bruit.--Mes jours solitaires.--Mlle Monet.--J'arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique.--Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés.--Le marquis de la Rouërie.--Je m'embarque à Saint-Malo.--Dernières pensées en quittant la terre natale.

Tout ce qu'on vient de lire dans le livre précédent a été écrit à Berlin. Je suis revenu à Paris pour le baptême du duc de (p. 214) Bordeaux[286], et j'ai donné la démission de mon ambassade par fidélité politique à M. de Villèle sorti du ministère[287]. Rendu à mes loisirs, écrivons. A mesure que ces _Mémoires_ se remplissent de mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d'un sablier constatant ce qu'il y a de tombé de ma vie; quand tout le sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu m'en eût-il donné la puissance.