Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1

Chapter 2

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[Note 12: Les onze premiers volumes renferment le texte des _Mémoires_; le douzième volume était formé d'appendices. Les douze volumes parurent de 1848 à 1850.]

L'édition à 90 francs ne fit donc pas regagner aux _Mémoires_ le (p. XVII) terrain que leur avait fait perdre tout d'abord la publication en feuilletons. Elle eut d'ailleurs contre elle la critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois exceptions près, que j'indiquerai tout à l'heure, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre _l'empereur enterré_.

Est-il besoin de dire que la prétendue infériorité des _Mémoires d'Outre-tombe_ n'était pour rien, ou pour bien peu de chose, dans cette levée générale de boucliers, laquelle tenait à de tout autres causes?

En 1850, les fautes de la République, les sottises et les crimes des républicains, avaient remis en faveur les hommes de la monarchie de Juillet. Nombreux et puissants à l'Assemblée législative, ils disposaient de quelques-uns des journaux les plus en crédit. Ils usèrent de leurs avantages, ce qui, après tout, était de bonne guerre, en faisant expier à Chateaubriand les attaques qu'il ne leur avaient pas ménagées dans son livre. Paraissant au lendemain du 24 février, en 1848, ces attaques revêtaient un caractère fâcheux. Leur auteur faisait figure d'un homme sans courage, courant sus à des vaincus, poursuivant de ses invectives passionnées des ennemis par terre. M. Thiers, surtout, avait été traité par l'illustre écrivain avec une justice qui allait jusqu'à l'extrême rigueur; dans ce passage, par exemple: «Devenu président du Conseil et ministre des affaires étrangères, M. Thiers s'extasie aux finesses diplomatiques de l'école Talleyrand; il s'expose à se faire prendre pour un turlupin à la suite, faute d'aplomb, de gravité et de silence. On peut faire fi du sérieux et des grandeurs de l'âme, mais il ne faut pas le dire avant d'avoir amené le monde subjugué à s'asseoir aux orgies de Grand-Vaux[13]». Un peu plus loin, le ministre du 1er mars était représenté dans une autre et non moins étrange posture: (p. XVIII) «perché sur la monarchie contrefaite de juillet comme un singe sur le dos d'un chameau[14]». Ces choses-là se paient.

[Note 13: Tome XI, p. 358.]

[Note 14: Tome XI, p. 360.]

Les bonapartistes n'étaient pas non plus pour être satisfaits des _Mémoires_. Si l'auteur avait célébré, en termes magnifiques, le génie et la gloire de Napoléon, il n'en était pas moins resté, dans son dernier livre, le Chateaubriand de 1804 et de 1814, l'homme qui avait jeté sa démission à la face du meurtrier du duc d'Enghien et qui, dix ans plus tard, avait, dans un pamphlet immortel et d'une voix bien autrement autorisée que celle du Sénat, proclamé la déchéance de l'empereur.

Les républicains à leur tour, firent campagne avec les bonapartistes. Chateaubriand avait été l'ami d'Armand Carrel; il avait même été seul, pendant plusieurs années, à prendre soin de sa sépulture et à entretenir des fleurs sur sa tombe. Mais, en 1850, il y avait beau temps que Carrel était oublié des gens de son parti! En revanche, ils n'étaient pas gens à mettre en oubli tant de pages des _Mémoires_ où les _géants_ de 93 étaient ramenés à leurs vraies proportions, où leurs noms et leurs crimes étaient marqués d'un stigmate indélébile.

Sainte-Beuve _attacha le grelot_. Il était de ceux qui flairent le vent et qui le suivent. N'avait-il pas, d'ailleurs, à se venger des adulations qu'il avait si longtemps prodiguées au grand écrivain? Le moment était venu pour lui de brûler ce qu'il avait adoré. Le 18 mai 1850, alors que les _Mémoires_ n'avaient pas encore fini de paraître, il publia dans le _Constitutionnel_ un premier article, suivi, le 27 mai et le 30 septembre, de deux autres, tout rempli, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de sous-entendus perfides[15].

[Note 15: _Causeries du Lundi_, tome I, p. 406 et tome II. p. 138 et 565.]

Après le maître, vinrent les critiques à la suite, de toute plume (p. XIX) et de toute opinion. Ce fut une exécution en règle.

Contre ces attaques venues de tant de côtés différents, les écrivains royalistes protesteront-ils? Prendront-ils la défense des _Mémoires_ et de leur auteur? Ils le firent, sans doute, mais timidement et à contre-coeur. Eux-mêmes, disciples de M. de Villèle, avaient peine à oublier la part que Chateaubriand avait prise à la chute du grand ministre de la Restauration; les autres ne lui pardonnaient pas ses sévérités à l'endroit de M. de Blacas et de la petite cour de Prague. Vivement attaqués, les _Mémoires_ furent donc mollement défendus. Seuls, Charles Lenormant, dans le _Correspondant_[16], et Armand de Pontmartin, dans l'_Opinion publique_[17], soutinrent avec vaillance l'effort des adversaires. S'il ne leur fut pas donné de vaincre, ils sauvèrent du moins l'honneur du drapeau.

[Note 16: _Le Correspondant_, livraisons des 25 octobre et 10 novembre 1850.]

[Note 17: _L'Opinion publique_, des 7 mai 1850, 16 et 22 février, 2, 9 et 16 mars 1851.]

Quand un combat s'émeut entre deux essaims d'abeilles, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette grande mêlée, provoquée par la publication des _Mémoires d'Outre-tombe_, et à laquelle prirent part les abeilles--et les frelons--de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il a suffi, pour le faire tomber, d'un peu de ce sable que nous jettent en passant les années:

Hi motus animorum atque hæc certamina tanta Pulveris exigui jactu compressa quiescunt[18].

[Note 18: _Les Géorgiques_, liv. IV.]

Les _Mémoires d'Outre-tombe_ se sont relevés de la condamnation portée contre eux. Il n'est pas un véritable ami des lettres qui ne les tienne aujourd'hui pour une oeuvre digne de Chateaubriand, pour l'un des plus beaux modèles de la prose française.

Beaucoup cependant se refusent encore à y voir un des (p. XX) chefs-d'oeuvre de notre littérature et ne taisent pas le regret qu'ils éprouvent à constater dans un livre où, à chaque page, se rencontrent des merveilles de style, l'absence de ces qualités de composition que rien ne remplace et que des beautés de détail, si brillantes et si nombreuses soient-elles, ne sauraient suppléer. Ce regret, ceux-là ne l'éprouveront pas--je crois pouvoir le dire--qui liront les _Mémoires_ dans la présente édition.

V

«Les Français seuls savent dîner avec méthode, comme _eux seuls savent composer un livre_[19].» Lorsque Chateaubriand disait cela, il est permis de penser qu'il songeait à lui et à ses ouvrages, car nul n'attacha plus de prix à la composition, à cet art qui établit entre les diverses parties d'un livre une distribution savante, une harmonieuse symétrie. Du commencement à la fin de sa carrière, il resta fidèle à la méthode de nos anciens auteurs, qui adoptaient presque toujours dans leurs ouvrages la division en _LIVRES_. Ainsi fit-il, dès ses débuts, lorsqu'il publia, en 1797, à Londres, chez le libraire Deboffe, son _Essai sur les Révolutions_. «L'ouvrage entier, disait-il dans son _Introduction_, sera composé de _six livres_, les uns de deux, les autres de trois parties, formant, en totalité, quinze parties divisées en chapitres.»

[Note 19: _Mémoires_, tome VI. p. 411.]

Dans _Atala_, le récit, encadré entre un prologue et un épilogue, comprend quatre divisions, qui sont comme les quatre chants d'un poème: les _Chasseurs_, les _Laboureurs_, le _Drame_, les _Funérailles_.

_Le Génie du Christianisme_ est composé de quatre _parties_ et (p. XXI) de _vingt-deux livres_.

Simple journal de voyage, l'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ ne comporte pas la division en _livres_, qui aurait altéré le caractère et la physionomie de l'ouvrage. L'auteur, cependant, l'a fait précéder d'une _Introduction_ et l'a divisé en sept _parties_, dont chacune forme un tout distinct et comme un voyage séparé.

Pour les _Martyrs_, au contraire, la division en _livres_ était de rigueur, et l'on sait combien est savante et variée l'ordonnance de ce poème.

Les _Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berry_, une des oeuvres les plus parfaites du grand écrivain, sont formés de deux _parties_, renfermant, la première, trois, et la seconde, deux _livres_.

En abordant l'histoire, Chateaubriand ne crut pas devoir abandonner les règles de composition qu'il avait suivies jusqu'à ce moment. Les _Études historiques_ sur la chute de l'empire romain, la naissance et les progrès du christianisme et l'invasion des barbares se composent de six _discours_: chacun de ces discours est lui-même divisé en plusieurs _parties_.

En 1814, un demi-siècle après l'_Essai sur les Révolutions_ Chateaubriand donnait au public son dernier ouvrage, la _Vie de Rancé_. Là encore, nous le retrouvons fidèle à ses habitudes: la _Vie de Rancé_ est divisée en quatre _livres_.

Des détails qui précèdent ressort déjà, si je ne me trompe, un préjugé puissant entre l'absence, dans les _Mémoires d'Outre-tombe_, de ces divisions que l'auteur avait jusque-là, dans tous ses autres ouvrages, tenues pour nécessaires. Dans la _Vie du duc de Berry_, dans la _Vie de Rancé_, qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en passer; et dans ses _Mémoires_, qui ne forment pas moins de onze volumes, il les aurait jugées inutiles! Dans la moindre des oeuvres sorties de sa plume, il se préoccupait de la forme non moins (p. XXII) que du fond; mieux que personne, il savait que le décousu, le défaut de plan et de coordination, sont des vices qui ne peuvent couvrir les plus éminentes et les plus rares qualités de style; il professait que l'écrivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus encore que les détails, les grandes lignes de son monument. Et ces vérités, dont nul n'était plus pénétré que lui, il les aurait mises en oubli précisément dans celui de ses ouvrages où il était le plus indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa nature comme par son étendue, en réclamait le plus impérieusement l'application! Ses Mémoires, en effet, ne sont pas, comme tant d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son temps et à la biographie de ces contemporains; c'est, en réalité, un poème, une _épopée_ dont il est le héros. Sainte-Beuve ne s'y était pas trompé; il écrivait, en 1834, après les lectures de l'Abbaye-aux-Bois: «De ses _Mémoires_, M. de Chateaubriand a fait et a dû faire un poème. Quiconque est poète à ce degré, reste poète jusqu'à la fin[20].» Un autre critique, d'une pénétration singulière et qui, moins artiste que Sainte-Beuve, lui est, à d'autres égards, supérieur, Alexandre Vinet, dans ses belles _Études sur la littérature française au dix-neuvième siècle_, a dit de son côté: «Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète..... En d'autres grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants; ailleurs, ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie, même intérieure, est _un pur poème_; que cette existence entière est un chant, et chacun de ces moments, chacune de ses manifestations, une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite (p. XXIII) de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est _un poème entier; la biographie de son âme formerait une épopée_[21].»

[Note 20: _Portraits contemporains_, tome I, p. 17.]

[Note 21: A. Vinet, tome I, p. 352.]

Chateaubriand pensait sans doute sur ce point comme son critique, puisque aussi bien il ne pêchait point par excès de modestie, ainsi qu'on le lui a si souvent et si durement reproché. Du moment qu'à ses yeux sa _Biographie_, ses _Mémoires_, devaient _former une épopée_, un _poème entier_, il a dû d'abord, en raison de leur étendue, les diviser en plusieurs _parties_ et diviser ensuite chacune de ces _parties_ elles-mêmes en plusieurs _livres_. Il a dû le faire et il l'a fait. Nul doute possible à cet égard.

Dans la Préface testamentaire, écrite le 1er décembre 1833 et publiée en 1834[22], il dit expressément: «Les _Mémoires_ sont divisés en _parties_ et en _livres_.»

[Note 22: Dans la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 mars 1834.--Cette préface, très belle, très élégante, ne figure dans aucune des éditions des _Mémoires_; on la trouvera dans l'édition actuelle.]

L'ouvrage comprenait alors trois parties. C'est encore ce que constate la _Préface_ de 1833: «Quand la mort baissera la toile entre moi et le monde, on trouvera que mon drame _se divise en trois actes_. Depuis ma première jeunesse jusqu'en 1800, j'ai été soldat et voyageur; depuis 1800 jusqu'en 1814, sous le Consulat de l'Empire, ma vie a été littéraire; depuis la Restauration jusqu'aujourd'hui, ma vie a été politique.»

La Révolution de Juillet inaugurait une nouvelle phase dans la vie de Chateaubriand. Elle donnait forcément ouverture, dans ses _Mémoires_, à une nouvelle partie qui serait la _quatrième_. Ici encore son témoignage ne nous fait pas défaut. Au mois d'août 1830, sous la dictée même des événements, il a retracé la chute de la vieille monarchie, l'avènement de la royauté nouvelle. Lorsqu'il reprend la plume, au mois d'octobre, il écrivit: «Au sortir du fracas (p. XXIV) des trois journées, je suis étonné d'ouvrir, dans un calme profond, la _quatrième partie_ de cet ouvrage[23].»

[Note 23: Tome X, p. I.]

La division des _Mémoires_ en _livres_ n'est pas moins certaine que leur division en quatre parties.

En 1826, Chateaubriand avait autorisé Mme Récamier à prendre copie du début de ses _Mémoires_. Cette copie, à peu près tout entière de la main de Mme Récamier, qui se fit seulement aider (pour un quart environ) par Charles Lenormant, va de la naissance du poète jusqu'à sa dix-huitième année, lorsqu'il se rend à Cambrai pour y rejoindre le régiment de Navarre-infanterie, avec un brevet de sous-lieutenant et 100 louis dans sa poche. Le texte de 1826 est divisé non en chapitres, mais en livres; il en comprend trois, les trois premiers de l'ouvrage[24].

[Note 24: Le manuscrit de 1826 a été publié, en 1874, par Mme Charles Lenormant, sous ce titre: _Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand_.--1 vol. in-16, Michel Lévy frères, éditeurs.]

Veut-on que Chateaubriand, après avoir commencé ses _Mémoires_ sous cette forme et l'avoir maintenue jusqu'en 1826, l'ait abandonnée dans les années qui suivirent? Cela ne se pourrait soutenir. En 1834, lors des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, la division en _livres_ subsistait toujours, ainsi que le constatent non seulement tout ceux qui assistèrent aux lectures et en rendirent compte, mais encore Chateaubriand lui-même, dans le passage déjà cité de sa préface testamentaire du 1er décembre 1833: «Les _Mémoires_ sont divisés en parties et en _livres_.» J'en trouverais une autre preuve, si besoin était, dans une lettre écrite par l'auteur, le 24 avril 1834, à Édouard Mennechet, qui lui avait demandé un fragment de l'ouvrage pour le _Panorama littéraire de l'Europe_. «Tel _livre_ de mes _Mémoires_, lui écrivait Chateaubriand, est un voyage; _tel autre_ s'élève à la poésie; _tel autre_ est une aventure privée; _tel autre_, un (p. XXV) récit général, une correspondance intime, le détail d'un congrès, le compte rendu d'une affaire d'État, une peinture de moeurs, une esquisse de salon, de club, de cour, etc. Tout n'est donc pas adressé aux mêmes lecteurs, et, dans cette variété, un sujet fait passer l'autre[25].»

[Note 25: _Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand_, p. 269.]

Donc, en 1834, toute la partie des _Mémoires_ alors rédigée, c'est-à-dire sept volumes sur onze, était divisée en livres. L'auteur avait encore à écrire le récit de sa carrière littéraire, de 1800 à 1814, et d'une partie de sa carrière politique, de 1814 à 1828. Ce fut l'objet des quatre volumes complémentaires, composés de 1836 à 1839. En cette nouvelle et dernière partie de sa rédaction, Chateaubriand a-t-il brisé le moule dans lequel il avait jeté ses précédents volumes? A-t-il rompu tout à coup avec ses procédés habituels de composition? Il n'en est rien, ainsi que le montrent les textes ci-après, empruntés à la rédaction de 1836-1839.

Tome V, p. 97.--_Paris, 1839._--_Revu en juin 1847._--«Le premier _livre_ de ces _Mémoires_ est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4 octobre 1811: là se trouve la description de la petite retraite que j'achetai pour me cacher à cette époque.»

Tome V, p. 178.--_Paris, 1839._--«Ces deux années (de 1812 à 1814), je les employai à des recherches sur la France et à la rédaction de quelques _livres_ de ces _Mémoires_.»

Tome V, p. 189.--_Paris, 1839._--«Maintenant, le récit que j'achève rejoint les _premiers livres_ de ma vie publique, précédemment écrits à des dates diverses.»

Tome VI, p. 195.--«Au _livre second_ de ces _Mémoires_, on lit (je revenais alors de mon premier exil de Dieppe): «On m'a permis de revenir à ma vallée. La terre tremble sous les pas du soldat étranger; j'écris, comme les derniers Romains, au bruit de l'invasion des barbares. Le jour, je trace des pages aussi agitées que les (p. XXVI) événements de ce jour[26]; la nuit, tandis que le roulement du canon lointain expire dans mes bois solitaires, je retourne au silence des années qui dorment dans la tombe et à la paix de mes plus jeunes souvenirs.»

[Note 26: La brochure _De Buonaparte et des Bourbons_. Elle parut, non le 30 mars 1814, comme le dit M. de Lescure, p. 93, ni le 3 avril, comme le dit M. Henry Houssaye, à la page 570 de son remarquable ouvrage sur _1814_, mais le mardi 5 avril. (Voyez le _Journal des Débats_ des 4 et 5 avril 1814.)]

Tome VI, p. 336.--«Dans le _livre IV_ de ces _Mémoires_, j'ai parlé des exhumations de 1815.»

Tome VI, p. 380.--1838.--«Benjamin Constant imprime son énergique protestation contre le tyran, et il change en vingt-quatre heures. On verra plus tard, dans _un autre livre_ de ces _Mémoires_, qui lui inspira ce noble mouvement auquel la mobilité de sa nature ne lui permit pas de rester fidèle.»

Tome VIII, p. 283.--1839.--_Revu le 22 février 1845._--«Le _livre précédent_ que je viens d'écrire en 1839 rejoint ce _livre_ de mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans... Pour ce _livre_ de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé...[27]»

[Note 27: Beaucoup d'autres passages des _Mémoires_ ne sont pas moins formels. Voyez notamment tome I, p. 182 et 347; tome II, p. 131; tome III p. 147, 246 et 350; tome VII, p. 328.]

Ainsi, en 1839, dernière date de la rédaction de ses _Mémoires_ (quelques pages seulement y furent ajoutées plus tard), Chateaubriand continue d'être fidèle aux principes de composition qui avaient présidé au commencement de son travail. Si nous poussons plus avant, si nous descendons jusqu'à l'année 1846, époque à laquelle l'ouvrage était depuis longtemps terminé, nous trouvons ce curieux et très significatif billet de Mme de Chateaubriand. Il est adressé à M. Mandaroux-Vertamy:

2 février 46. (p. XXVII)

En priant M. Vertamy d'agréer tous mes remerciements empressés, j'ai l'honneur de lui envoyer les 1er, 2e et 3e _livres_ de la première partie des _Mémoires_ que je sais qu'il lira avec toute l'attention de l'amitié.

La vicomtesse de CHATEAUBRIAND[28].

[Note 28: Je dois la connaissance de cette lettre à une obligeante communication de M. Charles de Lacombe.]

VI

Il faut bien croire, en présence de l'édition de 1849-1850, et des éditions suivantes, qui en sont la reproduction pure et simple, que le manuscrit de Chateaubriand, dans son dernier état, ne renfermait plus «cette division en livres et en parties», dont l'auteur lui-même parle en tant d'endroits. Les premiers éditeurs se sont certainement appliqués à donner fidèlement et sans y rien changer le texte et la suite du manuscrit qu'ils avaient entre les mains. Faire autrement, faire plus, même pour faire mieux, c'eût été sortir de leur rôle, et ils ont eu raison de s'y tenir. Mais aujourd'hui, après bientôt un demi-siècle, la situation n'est plus la même. Chateaubriand est pour nous un ancien, c'est un des classiques de notre littérature, et le moment est venu de donner une édition des _Mémoires d'Outre-tombe_ qui replace le chef-d'oeuvre du grand écrivain dans les conditions même où il fut composé, qui nous le restitue dans son intégrité première.

Nous avons donc, contrairement à ce qui avait été fait dans les éditions précédentes, rétabli dans la nôtre cette division en parties et en livres dont il est parlé dans la Préface testamentaire. Cette distribution nouvelle de l'ouvrage--nullement arbitraire, cela va sans dire, mais, au contraire, exactement et scrupuleusement conforme aux divisions établies par l'auteur--n'a pas seulement pour (p. XXVIII) effet, comme on serait peut-être tenté de le croire, de ménager de distance en distance des suspensions, des repos pour le lecteur. Elle donne au livre une physionomie toute nouvelle.

Les _Mémoires_, ainsi rendus à leur premier et véritable état, se divisent en quatre parties.

La première (1768-1800) va de la naissance de Chateaubriand à son retour de l'émigration et à sa rentrée en France. Elle renferme neuf livres.

La seconde partie, qui forme cinq livres, et va de 1800 à 1814, est consacrée à sa carrière littéraire.

A sa carrière politique (1814-1830) est réservé la troisième partie. Elle ne comprend pas moins de quinze livres.

Les années qui suivent la Révolution de 1830 et la conclusion des _Mémoires_ occupent neuf livres: c'est la quatrième partie.

Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée la principale critique mise en avant par les adversaires des _Mémoires_, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient obligés de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien secrétaire à l'ambassade de Londres, qui, dans la préface de son intéressant volume sur _Chateaubriand et son temps_, signale le «décousu» du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse: «Ce dernier de ces ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi dire coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour[29].» C'est justement le contraire qui est vrai.

[Note 29: _Chateaubriand et son temps_, par le comte de Marcellus, ancien ministre plénipotentiaire. 1 vol. in-8º, 1859.--Préface, page 19.]

Ce n'est pas tout. Lors des _lectures_ de l'Abbaye-au-Bois, en (p. XXIX) 1834, les auditeurs avaient été frappés, tout particulièrement, de la beauté des _Prologues_ qui ouvraient la plupart des livres des mémoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet: