Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1
Chapter 1
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OEUVRES COMPLÈTES
DE
CHATEAUBRIAND
Annotées par SAINTE-BEUVE
de l'Académie française
MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE
Introduction, Notes et Appendices de M. Ed. BIRÉ
TOME PREMIER
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
1904
KRAUS REPRINT
Nendeln/Liechtenstein
1975
Reprinted by permission of the original publishers
KRAUS REPRINT
A Division of
KRAUS-THOMSON ORGANIZATION LIMITED
Nendeln/Liechtenstein
1975
Printed in Germany
Lessingdruckerei Wiesbaden
INTRODUCTION (p. V)
I
En 1834, la rédaction des _Mémoires d'Outre-Tombe_ était fort avancée. Toute la partie qui va de la naissance de l'auteur, en 1768, à son retour de l'émigration, en 1800, était terminée, ainsi que le récit de son ambassade de Rome (1828-1829), de la Révolution de 1830, de son voyage à Prague et de ses visites au roi Charles X et à Mme la Dauphine, à Mademoiselle et au duc de Bordeaux. La Conclusion était écrite. Tout cet ensemble ne formait pas moins de sept volumes complets. Si le champ était loin encore d'être épuisé, la récolte était pourtant assez riche pour que le glorieux moissonneur, déposant sa faucille, pût songer un instant à s'asseoir sur le sillon, à lier sa gerbe et à nouer sa couronne. Avant de se remettre à l'oeuvre, de retracer sa vie sous l'Empire et sous la Restauration jusqu'en 1828, et de réunir ainsi, en remplissant l'intervalle encore vide, les deux ailes de son monument, Chateaubriand éprouva le besoin de communiquer ses _Mémoires_ à quelques amis, de recueillir leurs impressions, de prendre leurs avis; peut-être songeait-il à se donner par là un avant-goût du succès réservé, il le croyait du moins, à celui de ses livres qu'il avait le plus travaillé et qui était, depuis (p. VI) vingt-cinq ans, l'objet de ses prédilections. Mme Récamier eut mission de réunir à l'Abbaye-au-Bois le petit nombre des invités jugés dignes d'être admis à ces premières lectures.
Situé au premier étage, le salon où l'on pénétrait, après avoir monté le grand escalier et traversé deux petites chambres très sombres, était éclairé par deux fenêtres donnant sur le jardin. La lumière, ménagée par de doubles rideaux, laissait cette pièce dans une demi-obscurité, mystérieuse et douce. La première impression avait quelque chose de religieux, en rapport avec le lieu même et avec ses hôtes: salon étrange, en effet, entre le monastère et le monde, et qui tenait de l'un et de l'autre; d'où l'on ne sortait pas sans avoir éprouvé une émotion profonde et sans avoir eu, pendant quelques instants, fugitifs et inoubliables, une claire vision de ces deux choses idéales: le génie et la beauté.
Le tableau de Gérard, _Corinne au cap Misène_, occupait toute la paroi du fond, et lorsqu'un rayon de soleil, à travers les rideaux bleus, éclairait soudain la toile et la faisait vivre, on pouvait croire que Corinne, ou Mme de Staël elle-même, allait ouvrir ses lèvres éloquentes et prendre part à la conversation. Que l'admirable improvisatrice fût descendue de son cadre, et elle eût retrouvé autour d'elle, dans ce salon ami, les meubles familiers: le paravent Louis XV, la causeuse de damas bleu ciel à col de cygne doré, les fauteuils à tête de sphinx et, sur les consoles, ces bustes du temps de l'Empire. A défaut de Mme de Staël, la causerie ne laissait pas d'être animée, grave ou piquante, éloquente parfois. Tandis que le bon Ballanche, avec une innocence digne de l'âge d'or, essayait d'aiguiser le calembour, Ampère, toujours en verve, prodiguait sans compter les aperçus, les saillies, les traits ingénieux et vifs. Les heures s'écoulaient rapides, et certes, nul ne se fût avisé de les compter, alors même que, sur le marbre de la cheminée, la pendule (p. VII) absente n'eût pas été remplacée par un vase de fleurs, par une branche toujours verte de fraxinelle ou de chêne.
C'est dans ce salon qu'eut lieu, au mois de février 1834, la lecture des _Mémoires_. L'assemblée, composée d'une douzaine de personnes seulement, renfermait des représentants de l'ancienne France et de la France nouvelle, des membres de la presse et du clergé, des critiques et des poètes, le prince de Montmorency, le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Ballanche, Sainte-Beuve, Edgar Quinet, l'abbé Gerbet, M. Dubois, ancien directeur du _Globe_, un journaliste de province, Léonce de Lavergne, J.-J. Ampère, Charles Lenormant, Mme Amable Tastu et Mme A. Dupin. On arrivait à deux heures de l'après-midi, Chateaubriand portant à la main un paquet enveloppé dans un mouchoir de soie. Ce paquet, c'était le manuscrit des _Mémoires_. Il le remettait à l'un de ses jeunes amis, Ampère ou Lenormant, chargé de lire pour lui, et il s'asseyait à sa place accoutumée, au côté gauche de la cheminée, en face de la maîtresse de la maison. La lecture se prolongeait bien avant dans la soirée. Elle dura plusieurs jours.
On pense bien que les initiés gardèrent assez mal un secret dont ils étaient fiers et ne se firent pas faute de répandre la bonne nouvelle. Jules Janin, qui n'était point des après-midi de l'Abbaye-au-Bois, mais qui possédait des intelligences dans la place, sut faire causer deux ou trois des heureux élus; comme il avait une mémoire excellente et une facilité de plume merveilleuse, en quelques heures il improvisa un long article, qui est un véritable tour de force, et que la _Revue de Paris_ s'empressa d'insérer[1].
[Note 1: _Revue de Paris_, t. III, mars 1834.]
Sainte-Beuve. Edgar Quinet, Léonce de Lavergne, qui avaient assisté aux lectures; Désiré Nisard et Alfred Nettement, à qui Chateaubriand avait libéralement ouvert ses portefeuilles et qui avaient (p. VIII) pu, dans son petit cabinet de la rue d'Enfer, assis à sa table de travail, parcourir tout à leur aise son manuscrit, parlèrent à leur tour des _Mémoires_ en pleine connaissance de cause et avec une admiration raisonnée[2]. Les journaux se mirent de la partie, sollicitèrent et reproduisirent des fragments, et tous, sans distinction d'opinion, des _Débats_ au _National de 1834_, de la _Revue européenne_ à la _Revue des Deux-Mondes_, du _Courrier français_ à la _Gazette de France_, de la _Tribune_ à la _Quotidienne_, se réunirent, pour la première fois peut-être, dans le sentiment d'une commune admiration. Tel était, à cette date, le prestige qui entourait le nom de Chateaubriand, si profond était le respect qu'inspirait son génie, sa gloire dominait de si haut toutes les renommées de son temps, que la seule annonce d'un livre signé de lui, et d'un livre qui ne devait paraître que bien des années plus tard, avait pris les proportions d'un événement politique et littéraire.
[Note 2: L'analyse de M. Nisard sert de préface au volume intitulé: _Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand_ (juillet 1834).--Les articles d'Alfred Nettement parurent dans l'_Écho de la jeune France_, numéros de mai et juin 1834.]
J'ai sous les yeux un volume, devenu aujourd'hui très rare, publié par l'éditeur Lefèvre, sous ce titre: _Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, ou Recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec des fragments originaux_[3]. Il porte, à chaque page, le témoignage d'une admiration sans réserve, dont l'unanimité relevait encore l'éclat, et dont l'histoire des lettres au XIXe siècle ne nous offre pas un autre exemple.
[Note 3: Un volume in-8. à Paris, chez Lefèvre, libraire, rue de l'Éperon, n° 6, 1834.]
II (p. IX)
Les heures pourtant, les années s'écoulaient. Dans son ermitage de la rue d'Enfer, à deux pas de l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les soins de Mme de Chateaubriand, et qui donnait asile à de vieux prêtres et à de pauvres femmes, l'auteur du _Génie du Christianisme_ vieillissait, pauvre et malade, non sans se dire parfois, avec un sourire mélancolique, lorsque ses regards parcouraient les gazons et les massifs d'arbustes de l'Infirmerie, qu'il était sur le chemin de l'hôpital. La devise de son vieil écusson était: _Je sème l'or_. Pair de France, ministre des affaires étrangères, ambassadeur du roi de France à Berlin, à Londres et à Rome, il avait _semé l'or_: il avait mangé consciencieusement ce que le roi lui avait donné; il ne lui en était pas resté deux sous. Le jour où dans son exil de Prague, au fond d'un vieux château emprunté aux souverains de Bohême, Charles X lui avait dit: «Vous savez, mon cher Chateaubriand, que je garde toujours à votre disposition votre traitement de pair», il s'était incliné et avait répondu: «Non, Sire, je ne puis accepter, parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que moi[4].»
[Note 4: _Mémoires d'Outre-tombe_, t. X. p. 418.]
Sa maison de la rue d'Enfer n'était pas payée. Il avait d'autres dettes encore, et leur poids, chaque année, devenait plus lourd. Il ne dépendait que de lui, cependant, de devenir riche. Qu'il voulut bien céder la propriété de ses _Mémoires_, en autoriser la publication immédiate, et il allait pouvoir toucher aussitôt des sommes considérables. Pour brillantes qu'elles fussent, les offres qu'il reçut des éditeurs de ses oeuvres ne purent fléchir sa résolution: il restera pauvre, mais ses _Mémoires_ ne paraîtront pas dans des (p. X) conditions autres que celles qu'il a rêvées pour eux. Aucune considération de fortune ou de succès ne le pourra décider à livrer au public, avant l'heure, ces pages testamentaires. On le verra plutôt, quand le besoin sera trop pressant, s'atteler à d'ingrates besognes; vieux et cassé par l'âge, il traduira pour un libraire le _Paradis perdu_, comme aux jours de sa jeunesse, à Londres, il faisait, pour l'imprimeur Baylis, «des traductions du latin et de l'anglais[5]».
[Note 5: _Mémoires_, t. III, p. 159.]
Cependant ses amis personnels et plusieurs de ses amis politiques, émus de sa situation, se préoccupaient d'y porter remède. On était en 1836. C'était le temps où les sociétés par actions commençaient à faire parler d'elles, et, avant de prendre leur vol dans toutes les directions, essayaient leurs ailes naissantes. A cette époque déjà lointaine, et qui fut l'âge d'or, j'allais dire l'âge d'innocence de l'industrialisme, il n'était pas rare de voir les capitaux se grouper autour d'une idée philanthropique; de même que l'on s'associait pour exploiter les mines du Saint-Bérain ou les bitumes du Maroc, on s'associait aussi pour élever des orphelins ou pour distribuer des soupes économiques. Puisqu'on mettait tout en actions, même la morale, pourquoi n'y mettrait-on pas la gloire et le génie? Les amis du grand écrivain décidèrent de faire appel à ses admirateurs, et de former une société qui, devenant propriétaire de ses _Mémoires_, assurerait à tout le moins le repos de sa vieillesse. Peut-être n'y aurait-il pas d'autre dividende que celui-là; mais ils estimaient qu'il se trouverait bien quelques actionnaires pour s'en contenter.
Leur espoir ne fut pas déçu. En quelques semaines, le chiffre des souscripteurs s'élevait à cent quarante-six, et, au mois de juin 1836, la société était définitivement constituée. Sur la liste des membres, je relève les noms suivants: le duc des Cars, le vicomte de (p. XI) Saint-Priest, Amédée Jauge, le baron Hyde de Neuville, M. Bertin, M. Mandaroux-Verlamy, le vicomte Beugnot, le duc de Lévis-Ventadour, Édouard Mennechet, le marquis de la Rochejaquelein, M. de Caradeuc, le vicomte d'Armaillé, H.-L. Delloye. Ce dernier, ancien officier de la garde royale, devenu libraire, sut trouver une combinaison satisfaisante pour les intérêts de l'illustre écrivain, en même temps que respectueuse de ses intentions. La société fournissait à Chateaubriand les sommes dont il avait besoin dans le moment, et qui s'élevaient à 250,000 francs; elle lui garantissait de plus une rente viagère de 12,000 francs, réversible sur la tête de sa femme. De son côté, Chateaubriand faisait abandon à la société de la propriété des _Mémoires d'Outre-tombe_ et de toutes les oeuvres nouvelles qu'il pourrait composer; mais en ce qui concernait les _Mémoires_, il était formellement stipulé que la publication ne pourrait en avoir lieu du vivant de l'auteur.
En 1844, quelques-uns des premiers souscripteurs étant morts, un certain nombre d'actions ayant changé de mains, la société écouta la proposition du directeur de la _Presse_, M. Émile de Girardin. Il offrait de verser immédiatement une somme de 80,000 francs, si on voulait lui céder le droit, à la mort de Chateaubriand et avant la mise en vente du livre, de faire paraître les _Mémoires d'Outre-tombe_ dans le feuilleton de son journal. Le marché fut conclu. Chateaubriand, dès qu'il en fut instruit, ne cacha point son indignation. «Je suis maître de mes cendres, dit-il, et je ne permettrai jamais qu'on les jette au vent[6].» Il fit insérer dans les journaux la déclaration suivante:
Fatigué des bruits qui ne peuvent m'atteindre, mais qui m'importunent, il m'est utile de répéter que je suis resté tel que j'étais lorsque, le 25 mars de l'année 1836, j'ai signé le contrat pour la vente de mes ouvrages avec M. Delloye, officier de l'ancienne garde royale. Rien depuis n'a été changé, (p. XII) ni ne sera changé, avec mon approbation, aux clauses de ce contrat. Si par hasard d'autres arrangements avaient été faits, je l'ignore. Je n'ai jamais eu qu'une idée, c'est que tous mes ouvrages posthumes parussent en entier _et non par livraisons détachées_, soit dans un journal, soit ailleurs.
Chateaubriand[7].
[Note 6: Cité par Alfred Nettement, _La Mode_, 5 décembre 1844.]
[Note 7: _La Mode_, t. IV, p. 408.]
Sa répugnance à l'égard d'un pareil mode de publication était si vive, que par deux fois, dans deux codicilles, il protesta avec énergie contre l'arrangement intervenu entre le directeur de la _Presse_ et la société des _Mémoires_[8]. Il ne s'en tint pas là. Dans la crainte que sa signature, donnée au bas du reçu de la rente viagère, ne fut considérée comme une approbation, il refusa d'en toucher les arrérages. Six mois s'étaient écoulés, et sa résolution paraissait inébranlable. Très effrayée d'une résistance qui allait la réduire à un complet dénuement, elle, son mari et ses pauvres, Mme de Chateaubriand s'efforça de la vaincre; mais ses instances même menaçaient de demeurer sans résultat, lorsque M. Mandaroux-Vertamy, depuis longtemps le conseil du grand écrivain, parvint à dénouer la situation, en rédigeant pour lui une quittance dont les termes réservaient son opposition.
[Note 8: _Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier_, par Mme Charles Lenormant. t. II. p. 489 et suiv.]
III
Le 4 juillet 1848, au lendemain des journées de Juin, Chateaubriand rendit son âme à Dieu, ayant à son chevet son neveu Louis de Chateaubriand, son directeur l'abbé Deguerry, une soeur de charité et Mme Récamier[9]. Il habitait alors au numéro 112 de la rue (p. XIII) du Bac. Le cercueil, déposé dans un caveau de l'église des Missions étrangères, y reçut les premiers honneurs funèbres, et fut conduit à Saint-Malo, où, le 19 juillet, eurent lieu les funérailles. C'est là que repose le grand poète, sur le rocher du Grand-Bé, à quelques pas de son berceau, dans la tombe depuis longtemps préparée par ses soins, sous le ciel, en face de la mer, à l'ombre de la croix.
[Note 9: Mme de Chateaubriand était morte le 9 février 1848. Mme Récamier mourut le 11 mai 1849.]
Si cela n'eût dépendu que de M. Émile de Girardin, la publication des _Mémoires_ eût commencé dès le lendemain des obsèques. Malheureusement pour le directeur de la _Presse_, il était obligé de compter avec les formalités judiciaires et les délais légaux. Ce fut donc seulement le 27 septembre 1848 qu'il put faire paraître en tête de son journal les alinéas suivants:
Le 14 octobre, la _Presse_ commencera la publication des _Mémoires d'Outre-tombe_; il n'a pas dépendu de la _Presse_ de commencer plus tôt cette publication; il y avait, pour la levée des scellés, des délais et des formalités qu'on n'abrège ni ne lève au gré de son impatience.
Enfin les scellés ont été levés samedi[10].
C'est en publiant ces _Mémoires_, si impatiemment attendus, que la _Presse_ répondra à tous les journaux qui, dans un intérêt de rivalité, répandent depuis trois mois (disons depuis quatre ans), que les _Mémoires d'Outre-tombe_ ne seront pas publiés dans nos colonnes.
Les _Mémoires_ forment dix volumes.
Le droit de première publication de ces volumes a été acheté et payé par la _Presse_ 96,000 francs[11].
[Note 10: Le samedi 23 septembre.]
[Note 11: _La Presse_, on l'a vu plus haut, avait versé, en 1841, une somme de 80,000 francs qui, avec les intérêts, représentait, en effet, en 1848, 96,000 francs.]
Après la note commerciale, la note lyrique. Il s'agissait de présenter aux lecteurs Chateaubriand et son oeuvre. La _Presse_ comptait alors parmi ses rédacteurs un écrivain qui se serait acquitté à merveille de ce soin, c'était Théophile Gautier. Mais Émile de Girardin (p. XIV) n'y regardait pas de si près; il choisit, pour servir d'introducteur au chantre des _Martyrs_... M. Charles Monselet. Monselet, à cette date, n'avait guère à son actif que deux joyeuses pochades: _Lucrèce ou la femme sauvage_, parodie de la tragédie de Ponsard, et les _Trois Gendarmes_, parodie des _Trois Mousquetaires_ de Dumas. Ce n'était peut-être pas là une préparation suffisante, et Chateaubriand était, pour cet homme d'esprit, un bien gros morceau. Il se trouva cependant--Monselet étant de ceux qu'on ne prend pas facilement sans vert--que son dithyrambe était assez galamment tourné. La _Presse_ le publia dans ses numéros des 17, 18, 19 et 20 octobre et, le 21, paraissait le premier feuilleton des _Mémoires_. Il était accompagné d'un entre-filet d'Émile de Girardin, lequel faisait sonner bien haut, une fois de plus, les écus qu'il avait dû verser.
... Les _Mémoires d'Outre-tombe_ ont été achetés par la _Presse_, en 1844, au prix de 96,000 francs, prix qui aurait pu s'élever jusqu'à 120,000 francs. Elle avait pris l'engagement de les publier; cet engagement, elle l'a tenu, sans vouloir accepter les brillantes propositions de rachat qui lui ont été faites...
Cette publication aura lieu sans préjudice de l'accomplissement des traités conclus par la _Presse_ avec M. Alexandre Dumas, pour les _Mémoires d'un médecin_; avec M. Félicien Mallefille (aujourd'hui ambassadeur à Lisbonne), pour les _Mémoires de don Juan_; avec MM. Jules Sandeau et Théophile Gautier.
Les choses, en effet, ne se passèrent point autrement. La _Presse_ avait intérêt à faire durer le plus longtemps possible la publication d'une oeuvre qui lui valait beaucoup d'abonnés nouveaux. Elle la suspendait quelquefois durant des mois entiers. Les intervalles étaient remplis, tantôt par les _Mémoires d'un médecin_, tantôt par des feuilletons de Théophile Gautier ou d'Eugène Pelletan. D'autres fois, c'était simplement l'abondance des matières, la longueur des débats législatifs, qui obligeaient le journal à laisser en (p. XV) souffrance le feuilleton de Chateaubriand. La _Presse_ mit ainsi près de deux ans à publier les _Mémoires d'Outre-tombe_. Il avait fallu moins de temps à son directeur pour passer des opinions les plus conservatrices et les plus réactionnaires au républicanisme le plus ardent, au socialisme le plus effréné.
Paraître ainsi, haché, déchiqueté; être lu sans suite, avec des interruptions perpétuelles; servir de lendemain et, en quelque sorte, d'intermède aux diverses parties des _Mémoires d'un médecin_, qui étaient, pour les lecteurs ordinaires de la _Presse_, la pièce principale et le morceau de choix, c'étaient là, il faut en convenir, des conditions de publicité déplorables pour un livre comme celui de Chateaubriand. Et ce n'était pas tout. Pendant les deux années que dura la publication des _Mémoires d'Outre-tombe_--du 21 octobre 1848 au 3 juillet 1850--ils eurent à soutenir une concurrence bien autrement redoutable que celle du roman d'Alexandre Dumas,--la concurrence des événements politiques. Tandis que, au rez-de-chaussée de la _Presse_, se déroulait la vie du grand écrivain, le haut du journal retentissait du bruit des émeutes et du fracas des discours. En vain tant de belles pages, tant de poétiques et harmonieux récits sollicitaient l'attention du lecteur, elle allait avant tout aux événements du jour, et quels événements! Des émeutes et des batailles, la mêlée furieuse des partis, les luttes ardentes de la tribune, l'élection du dix décembre, le procès des accusés du 15 mai, la guerre de Hongrie et l'expédition de Rome, la chute de la Constituante, les élections de la Législative, l'insurrection du 13 juin 1849, les débats de la liberté d'enseignement, la loi du 31 mai 1850. Chateaubriand avait écrit, dans l'_Avant-Propos_ de son livre: «On m'a pressé de faire paraître de mon vivant quelques morceaux de mes _Mémoires_; je préfère parler du fond de mon cercueil: ma narration sera alors accompagnée de ces voix qui ont quelque chose de sacré,(p. XVI) parce qu'elles sortent du sépulcre.» Hélas! sa narration était accompagnée de la voix et du hurlement des factions. Le chant du poète se perdit au milieu des rumeurs de la Révolution, comme le cri des Alcyons se perd au milieu du tumulte des vagues déchaînées.
IV
On pouvait espérer, du moins, qu'après cette malencontreuse publication dans le feuilleton de la _Presse_, les _Mémoires_ paraissant en volumes, trouveraient meilleure fortune auprès des vrais lecteurs, de ceux qui, même en temps de révolution, restent fidèles au culte des lettres. Mais, ici encore, le grand poète eut toutes les chances contre lui. Son livre fut publié en douze volumes in-8°[12], à 7 fr. 50 le volume, soit, pour l'ouvrage entier, 90 fr. Quelques millionnaires et aussi quelques fidèles de Chateaubriand se risquèrent pourtant à faire la dépense. Mais les millionnaires trouvèrent qu'il y avait trop de pages blanches; quant aux fidèles, ils ne laissèrent pas d'éprouver, eux aussi, une vive déception. Divisés, découpés en une infinité de petits chapitres, comme si le feuilleton continuait encore son oeuvre, les _Mémoires_ n'avaient rien de cette belle ordonnance, de cette symétrie savante, qui caractérisent les autres ouvrages de Chateaubriand. Le décousu, le défaut de suite, l'absence de plan, déconcertaient le lecteur, le disposaient mal à goûter tant de belles pages, où se révélait, avec un éclat plus vif que jamais, le génie de l'écrivain.