Mémoire sur l'origine Japonaise, Arabe et Basque de la civilisation des peuples du plateau de Bogota
Part 1
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NOTE SUR LA TRANSCRIPTION:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe a été harmonisée.
Marquage: [i]: illustration _mots en italique_
MÉMOIRE
DE M. DE PARAVEY,
SUR L'ORIGINE
DES PEUPLES DU PLATEAU DE BOGOTA.
_Extrait de l'Ouvrage de_ FISSCHER, Matériaux pour servir à l'Histoire du Japon _(en Hollandais) Amsterdam 1833.--Comparer ce Dessin avec le_ Calendrier Aztèque _publié par Mr. de Humboldt, et inséré dans le no 41, tom: VII p. 395 des Annales, et avec les_ Figures mexicaines au corps écrasé, _publiées dans le no 55, tom: X p. 52._]
MÉMOIRE
SUR
L'ORIGINE JAPONAISE, ARABE ET BASQUE
DE LA CIVILISATION
DES PEUPLES DU PLATEAU DE BOGOTA,
D'APRÈS LES TRAVAUX RÉCENS
DE MM. DE HUMBOLDT ET SIÉBOLD.
PAR M. DE PARAVEY.
PARIS,
DONDEY-DUPRÉ, LIBRAIRE, RUE VIVIENNE, No 2.
THÉOPHILE BARROIS, RUE DE RICHELIEU, No 14.
1835.
ÉPERNAY, IMPRIM. DE WARIN-THIERRY ET FILS.
ORIGINE JAPONAISE,
ARABE ET BASQUE
DE LA CIVILISATION DES PEUPLES DU PLATEAU
DE BOGOTA,
DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.
Extrait du No 56 des _Annales de Philosophie chrétienne_.
Etat de la question sur les travaux de MM. _Siébold_ et _de Paravey_, relatifs à l'origine japonaise des Muyscas.--Réfutation de MM. Klaproth, Saint-Martin et Eyriès.--Traces de colonies sabéennes, phéniciennes, arabes et égyptiennes dans le _Fo-Kien_, chez les Japonais, les Basques et les Muyscas.--Analogies positives entre les noms de nombre,--les noms de jours,--de dignités civiles et sacrées,--les noms de lieux,--les formes du culte, et les termes astronomiques, chez ces divers peuples.--Tableau des mots japonais retrouvés dans le pays de Bogota, chez les Muyscas.--Quelques idées sur la manière dont l'Amérique a pu recevoir sa civilisation du centre de l'Asie et par l'ouest, et sur les variétés qu'offrent les races d'hommes que l'on y trouve.
Nous recevons de M. de Paravey le _Mémoire_ suivant, que nous publions avec plaisir, parce qu'il s'agit d'une question obscure, difficile, et que peu de savans ont encore essayé d'éclaircir. Nous recommandons aux réflexions et aux études de nos lecteurs, les vues nouvelles que ce _Mémoire_ jette sur les premières communications entre les peuples les plus éloignés; tout ce qui tend à éclaircir les nuages amoncelés sur l'enfance des peuples, tourne à l'avantage de nos livres, et doit être reçu par les catholiques avec une sorte de respect.
* * * * *
Les _Annales de Philosophie Chrétienne_ ont déjà publié[1], ainsi que plusieurs autres recueils périodiques, une note assez concise, lue par M. de Paravey, en 1829, à la _Société Asiatique_ de France. Dans cette note, M. de Paravey s'attachait à réfuter un rapport de MM. _de Saint Martin_, _Klaproth_ et _Eyriès_[2], où l'on prétendait nier les analogies incontestables qui existent entre les _Japonais_ et les peuples du plateau de _Cundin-Amarca_ ou de _Bogota_, dans l'Amérique du sud[3].
Ces analogies avaient été établies en premier lieu par l'illustre M. de Humboldt[4]; elles avaient été résumées et admises par le judicieux Maltebrun, dans son excellent _Précis de géographie universelle_[5], où il donne une analyse rapide, mais parfaite, du chapitre consacré par M. de Humboldt à cet important sujet; enfin dès 1826, M. de Paravey, étudiant la nature intime des cycles des dix jours et des douze heures et du cycle multiple de soixante ans, qui se forme de la combinaison, deux à deux, des caractères de ces dix jours et de ces douze heures, avait ajouté à ces analogies[6] de nouveaux détails positifs, confirmant tous les aperçus de M. de Humboldt; et dans les noms des jours Muyscas, _Ata_, _Bosa_, _Mica_, _Mhuyca_, _Hisca_, avait trouvé non-seulement les idées qu'offrent les caractères du cycle de douze en chinois, mais encore des débris de l'alphabet primitif, donnant les chiffres orientaux, A, B, C, D, He.
Tous ces travaux pouvaient être ignorés des membres de la commission du Journal asiatique; mais quand M. Siébold, de Nangasaki même, au Japon, où il avait été envoyé par M. le baron Van der Capellen, gouverneur de Java, prenait la peine d'adresser, _au jardin des plantes, à Paris_, un nombre assez considérable de graines rares ou inconnues, avec leurs noms japonais; quand cet étranger envoyait en même tems à la _Société Asiatique de France_, un mémoire important, où il discutait l'origine des Japonais, où il donnait des détails entièrement nouveaux sur la _Corée_, l'_île Ieso_, les _îles Kouriles_, et ce vaste pays de _Santan_, qui, au sud de l'_Amour-Inférieur_, borde la _Manche de Tartarie_, et que les meilleures cartes ne montrent, ni sous son nom véritable, ni dans ses divisions actuelles; quand il y faisait voir que le cycle des dix jours des _Muyscas de Bogota_, se trouvait, avec la plupart de ses prononciations et sa terminaison en _ca_ ou _ka_, encore usité en ce moment au Japon pour la période de dix jours; quand enfin il demandait que ce mémoire, si important et si précieux, par le lieu même où il avait été composé, et qui heureusement vient enfin d'être imprimé, mais en allemand, fût inséré dans le _Journal de la Société Asiatique_ de France, il semble qu'il devait s'attendre, dans ce journal, à autre chose qu'à une réfutation mal fondée. En effet, comment qualifier autrement une réfutation, où l'on se permet de traiter le savant et judicieux Maltebrun, de _compilateur_; où l'on reproche[7] à ce dernier d'avoir, p. 212, t. V de son excellent _Précis_, discuté la marche des tribus asiatiques de race mongole, du nord de la Perse vers l'Amérique, marche admise cependant par M. de Humboldt, et où l'on finit par conclure, p. 405, «_que la méthode suivie par l'auteur est en général trop hypothétique, pour que la Société Asiatique puisse publier son travail, qui y imprimerait, pour ainsi dire, le sceau de son approbation_.»
Ce fut spécialement contre ces conclusions que M. de Paravey vint s'élever dans la lettre qu'il lut à la _Société Asiatique_, un peu avant son départ pour Londres, en 1830; il s'attachait dans cette lettre, à l'origine japonaise des _Muyscas_, niée par MM. Klaproth, Saint Martin et Eyriès. Il prenait les vingt-trois mots _muyscas_ cités par M. Klaproth[8], et il les montrait, soit dans le vocabulaire de _Thunberg_ pour le japonais, soit dans la grammaire japonaise du père Rodriguez[9]. Enfin, il donnait sur une feuille _très-peu étendue_, les caractères cursifs et hiéroglyphiques du calendrier des Muyscas, publié par M. de Humboldt, caractères montrés à des savans japonais, à _Nangasaki_ même, par M. Siébold, et reconnus par eux comme identiques avec leur écriture cursive. M. de Paravey comparait un à un, à ces caractères _muyscas_, les formes cursives des caractères _chinois_ et _japonais_ du cycle des heures, et montrait entr'eux une identité d'autant plus évidente, qu'en _Chine_ et au Japon, un même caractère s'abrévie par fois de dix manières diverses, quand on le trace dans la forme cursive ou à _pinceau non-levé_.
Il semblait que ce travail de M. de Paravey aurait pu être admis dans le journal qu'il a contribué à fonder; mais cette même commission, qui avait écarté les travaux de M. Siébold, écarta les réclamations et le travail de M. de Paravey, sous le prétexte futile, _puisque la lithographie existait_, que l'imprimerie royale ne possédait pas les caractères cursifs, soit _muyscas_, soit _japonais_, dont il offrait le tableau comparatif.
Mais du moins la lecture de ce travail avait été permise. Dans le moment même, le savant consul américain, M. Warden, en adressa ses félicitations à l'auteur; divers recueils périodiques sollicitaient la permission de l'imprimer; et la courte analyse que leur en donna M. de Paravey, fut jugée assez importante à la _Société Royale Asiatique de Londres_, à laquelle il en fit hommage en arrivant en Angleterre, pour être citée avec tous les beaux ouvrages que possède sa riche bibliothèque orientale, dans son catalogue imprimé de 1830.
L'illustre et magnifique auteur[10] de l'ouvrage sur l'Amérique, comparable à celui de la grande expédition d'Egypte, dont le peintre _Aglio_ a été l'habile éditeur, et qui offre dans sept grands volumes in-folio, tous les manuscrits aztèques et autres, et tous les monumens connus de l'Amérique ancienne, ayant lu cette notice de M. de Paravey, la lui fit demander par son libraire, M. Rich, si instruit lui-même sur l'Amérique antique et moderne. Enfin, divers journaux de Londres en parlèrent, et la citèrent en totalité ou en partie.
Cependant cette notice était fort incomplète, privée qu'elle était encore de ses pièces justificatives, qui sont les listes des mots _muyscas_ et _japonais_, retrouvés presque entièrement identiques par M. de Paravey, et le _tableau des hiéroglyphes cursifs_, également employés par ces deux peuples pour leur calendrier et leurs noms de nombre.
Ce sont ces pièces justificatives que les _Annales_ vont donner en ce moment; mais en revoyant son travail, M. de Paravey l'a complété, et ne se borne pas à montrer, comme il l'a fait dans sa première notice, les rapports de _tradition_, de _culte_, de _langue_, d'_agriculture_, de _gouvernement_, de _calendrier_, qui existent entre les _Japonais_ et le peuple dominateur du plateau de _Cundin-Amarca_, ou de _Bogota_; M. de Paravey porte ses vues plus loin encore, et discute si les _Japonais_ eux-mêmes, aussi intrépides navigateurs que nos _Basques_ des Pyrénées, n'ont pas reçu comme ces derniers, et comme les peuples de _Bogota_, des colonies _sabéennes_, _phéniciennes_, ou _arabes antiques_.
M. de Paravey avait déjà cité quelques mots; mais ces mots étaient remarquables et décisifs: il faisait remarquer que le nom des _Sabéens_, ou _Sabiens_, peuple commerçant et navigateur de la Chaldée ancienne, se retrouve encore au Japon, dans le nom de la langue de ce peuple, appelée, suivant Rodriguez, page 75 et 134, le _Sewa_[11] ou _Seba_, par opposition au _koye_, qui est le nom de la langue chinoise et savante, cultivée aussi par les Japonais, comme l'est le latin chez nous. Or, ce nom de _Seba_ ou _Chiba_ se retrouve aussi dans le nom de la langue parlée par les _Muyscas_ ou _Moscas_, langue nommée le _chib cha_, ou la langue _chib_ (car, _cha_, en muyscas, et _sa_, en japonais, ou _sja_, signifient _hommes_); et il se retrouve également dans les noms _muyscas_ des lieux nommés _Suba_ et _Zipaquira_, cités aussi par M. de Humboldt[12].
Ces noms de _saba_, _sabi_, _sabiens_, se retrouvaient donc à _Bogota_, et ils se sont conservés également au _Japon_, dans les mots _sobai_, nom des marchands[13], comme l'étaient les _Phéniciens_ et les _Sabéens_; dans le mot _sobainin_, nom de celui qui a une charge ou un emploi, tels qu'en eurent les _Sabéens_ civilisateurs; et enfin dans le nom _sobo_, du blé noir ou blé sarrasin, blé des Arabes, ou des peuples du pays de Saba.
Mais outre ces rapports déjà indiqués par M. de Paravey, M. de Humboldt (page 224, t. II) cite le nom d'_Iraca_, comme celui du lieu, à l'est de la capitale des Muyscas, où était le sanctuaire du soleil, et le séjour du grand pontife de _Bogota_, le célèbre _Bochica_, aussi appelé _Nemque-Theba_. Or il ne faut pas ici de grands efforts de mémoire pour se rappeler que le séjour des Sabéens, la _Chaldée_, est aussi nommée l'_Irac_, l'_Irac-arabique_; et que la Bible samaritaine a donné ce même nom _al Iraq_ ou _Lilaq_, à l'antique et célèbre ville de _Babel_, bâtie peu après le déluge, ville encore appelée _Hillah_ ou _Hillach_ en ce moment même, et où existent d'immenses ruines et des briques couvertes d'hiéroglyphes trop peu étudiés jusqu'à ce jour.
_Nemque-Theba_, nom de _Bochica_, le civilisateur des Muyscas, écrit _Nemeque-Theba_, offre, aussi-bien que _Tur-Mequé_, lieu d'un marché célèbre qui s'y tenait tous les trois jours, dit M. de Humboldt, le nom de _meque_, c'est-à-dire de la _Mecque_, ou _Mecah_, marché célèbre aussi en Arabie et lieu sacré où l'on adorait le soleil et la lune, dès les tems les plus anciens, comme le faisaient également et les _Sabéens_ de la Chaldée, et les _Muyscas_ de Bogota.
Et quant aux rapports avec les Basques[14], peuple dont les mots sont reconnus pour être arabes, hébreux ou phéniciens[15], M. de Humboldt a paru lui-même soupçonner ces rapports, quand (pag. 237, t. II) il met les noms de nombre _basques_, en regard avec ceux des _muyscas_, et observe que ces deux peuples procédaient également par _vingtaines_ dans leur numération, disant pour quarante, _deux vingts_, pour soixante, _trois vingts_, comme nous-mêmes, nous disons encore quatre-vingts pour _octante_ ou huit fois dix.
Or, _vingt_ s'exprime par _oguei_ en _basque_, et en _muyscas_ ce nombre se dit _gué_, qui signifie une maison, contenant sans doute vingt personnes communément. Cette identité de son est remarquable, mais elle n'est pas la seule; car _un_, qui se dit _fito_ en japonais, d'où on peut facilement tirer _fato_, et _fata_, et _bata_, ce qui signifie _homme_, être _humain_, (comme le signifie aussi _tse_, premier caractère cyclique en japonais et en chinois,) se dit _ata_ en muyscas, et _bat_ en langue _basque_: il y a donc encore ici analogie de sons dans ce nombre, chez les trois peuples.
Il en est de même pour le nombre _bi_ ou _deux_ chez les Basques, _bis_ des Latins, prononcé _bo_, _bus_, _bos_, et donnant le _bosa_ des Muyscas, nom du nombre deux, et le _fouta_ des Japonnais, nombre _deux_ également; puisque l'on sait qu'au Japon et partout, le B se change en F, le T en Ts, de sorte que _fouta_ a pu devenir _foutsa_, _boutta_, _boso_; _Ni_, d'ailleurs, exprime aussi _deux_ en japonais[16], et ce _ni_ est évidemment le _bi_ des Basques et notre _bis_, le N et le B se permutant.
Ainsi l'on a déjà trois noms de nombre pareils chez ces trois peuples si éloignés, et les deux derniers tiennent évidemment au primitif alphabet hébreu, chaldéen, sabéen, type de tous les autres, et commençant, on le sait, par A et B, _Ata_, _Bosa_.
On ignore comment se disait en langue _chib_ ou _chibcha_, c'est-à-dire, chez les _Muyscas_, une rivière, un ruisseau ou torrent; mais en japonais, ce nom est _gawa_ ou _kawa_[17]. En basque, le nom des torrens se dit _gave_, et la ville si pittoresque de Pau est célèbre, non-seulement par sa vue si magnifique des Pyrénées, mais aussi par son _gave_ rapide, qui semble rouler des diamans; il y a donc encore ici identité de mots entre les deux langues. Or, d'où pourrait venir ce rapport, si ce n'est des colonies parties également de la _Chaldée_, premier séjour des hommes après le déluge, et d'où Hérodote rapporte que sont sortis les Phéniciens, tige des _Carthaginois_ et des _Basques_.
En persan ancien et moderne, c'est-à-dire, vers la _Chaldée_, _ab_ ou _av_, est le nom de l'_eau_, et de là le nom de _Darius_ ou _Darab_, exposé, dit-on, _sur les eaux_, dans son enfance; l'_aqua_ des latins n'en est qu'une modification régulière, le V se changeant en _gu_ et _qu_. Enfin, jusque dans la _Nouvelle-Zélande_ elle-même, où existe un peuple au visage aquilin, aux formes d'athlète, au caractère énergique, intrépide sur mer, comme les Basques et comme les Japonais, peuple chez qui certainement ont aussi pénétré les _Arabes_ et les _Sabéens_[18], ce nom _gave_ ou _gawa_ se retrouve; car une rivière s'y dit _awa_, d'après le célèbre capitaine d'Urville, page 31, 2e partie, de ses utiles et nombreux vocabulaires de l'archipel océanique[19].
M. de Paravey cite donc encore ici un nom qui se retrouve à-la-fois en _Europe_, dans l'_Océanie_ et dans les _îles du Japon_, et dont l'origine est purement _chaldéenne_ ou _persanne_, et il pense que pour l'histoire des peuples, des mots pareils équivalent aux médailles les plus authentiques.
Quant au nom même de la nation des _Muyscas_ ou _Moscas_, il observe que leur nom diffère très-peu de celui que portent encore les _Basques_ en Europe et chez leurs voisins; et il remarque en outre que M. de Humboldt cite (p. 225) le nom _Pesca_, comme celui d'une des quatre familles principales de _Bogota_, familles antiques, ayant le droit d'élire le grand pontife d'_Iraca_; mais les Basques ou _Vascons_, entr'eux et dans leur langue, se nomment aussi _Escualdonac_, _Escualdoniens_; on voit donc qu'ils se glorifient de leur origine _chaldéenne_, _chalédonienne_, et que peut-être le peuple vif et spirituel de l'ancienne _Calédonie_ ou de l'_Ecosse_ actuelle, ne leur est pas étranger.
Au reste, d'autres noms encore sont communs aux Basques et aux _peuples de Bogota_; en basque, on trouve fréquemment les noms de _Marca_ et de _Comarca_, terme qui en portugais offre le sens de _Seigneurie_, _District_, et l'empire de Bogota se nommait, on le sait, _Cundin-Amarca_; dans la Nouvelle-Grenade, était l'ancien peuple que Maltebrun nomme _Angamarca_. Au Pérou il y avait un lieu nommé _Caxamarca_, célèbre par la mort de l'inca Atahualpa; les Antilles, ou pays des _Caraïbes_, ont été nommées aussi _insulæ Camercanæ_, nom qui rappelle la _Camargue_, pays des Phocéens.
M. de Paravey, à cette occasion, fait observer que les Basques, non moins habiles sur mer que les Phocéens, sont cités pour avoir été les premiers naviguer dans les mers du nord et vers l'Amérique, et qu'à _Terre-Neuve_, la terre de _Baccaléos_ porte encore le nom basque et italien de la morue. Il cite l'_histoire de Bayonne_, qui montre cette ville antique, si florissante dans sa navigation lointaine, que le roi d'Angleterre, plus d'une fois, s'abaissa jusqu'à la supplier de lui prêter ses flottes.
Il rappelle que le code des _lois maritimes d'Oléron_, antique ville non loin de Pau, dans les Basses-Pyrénées, est aussi célèbre de nos jours, que le fut celui des _Rhodiens_ dans l'antiquité, et qu'un commerce actif a toujours eu lieu et subsiste encore entre cette ville d'_Oléron_ et _Cadix_, primitive colonie phénicienne.
Enfin, il remarque que l'art de travailler le fer et les métaux est aussi cultivé chez les Basques que chez les Japonais; et cite, dans les îles _Lieou-kieou_, au sud-ouest du Japon, des peuples aux traits _arabes_, au _turban_, aux habits rayés comme les Arabes, comme eux portant la barbe, et qui n'ont pu y venir de la Chine, où ce costume n'existe pas, non plus que la barbe.
Et ici il rapporte qu'il a connu à Londres des anglais instruits, qui, ayant été de Canton dans le _Fo-kien_, sur la côte sud-est de la Chine, y ont vu le peuple nommé _Tchin-Tcheou_, peuple navigateur et intrépide, formant sur cette côte sud-est une population en regard du Japon, très-nombreuse, et de plus de 20 millions d'habitans, et qui diffère en tout des Chinois, soit par son dialecte, que l'on nomme la langue _tchin-tcheou_ ou _chin-cheou_, soit par ses traits _aquilins_, soit par son intrépidité, analogue à celle des _Japonais_ et des _Basques_[20].
Enfin, il renvoie à la relation du _voyage de deux Arabes à la Chine_, relation dont le manuscrit existe à Paris, traduite et publiée par le docte abbé _Renaudot_, et qui nous peint les Chinois à l'époque de l'an 851 de notre ère, comme étant encore à demi-barbares, et _mangeant de la chair humaine_, mais qui dès-lors étaient visités par des nuées de marchands arabes, juifs et sabéens, venant exploiter les riches produits du sol fertile du prétendu empire céleste; et il peint ces Arabes comme étant en si grand nombre, que dans les ports de la Chine se trouvait, en tout tems, un cadi de leur nation, chargé de leur rendre la justice.
Ainsi, les Arabes, les Chaldéens, les Juifs, les Sabéens, affluaient alors à la Chine par mer, et sans doute pénétraient aussi au Japon, et se mêlaient à ses habitans indigènes et de race tartare, tandis que par terre ils arrivaient également dans les contrées ouest de la Chine, remplies même en ce jour de musulmans[21], qui de ces contrées lointaines font parfois encore le pélerinage de la Mecque.
Or, ce qui s'était fait alors, avait dû se faire aussi au tems où les Arabes de _Saba_ en Arabie-Heureuse, de la _Mecque_ et de l'_Irak_, sous le nom d'_Ismaélites_ et de _Nabathéens_, étaient encore idolâtres.
Ce fut alors qu'ils portèrent leur culte des astres, leur langue, leur calendrier, leurs cycles, et en Chine sur la côte sud-est, et au Japon, et en Corée[22].
Ce fut alors que leurs nombreux navires durent éprouver des tempêtes dans les mers si orageuses de la Chine et du Japon, et être jetés sur la côte ouest des deux Amériques. _Valentyn_, _Kæmpfer_ (t. 1, p. 59) et _Kotzebue_ tout récemment, citent des jonques japonaises qui ont été portées en Amérique par des tempêtes, ou y ont été envoyées en découverte, y ont séjourné, et ont su, de nos jours même, revenir de là au Japon.
Ainsi, et seulement ainsi, a pu arriver dans l'Amérique du Sud, et sur le plateau de _Cundin-Amarca_, l'antique _Bochica_, fils et image du soleil, _Sua_, et aussi nommé _Sué_, c'est-à-dire, _l'homme blanc_, nom que reçurent pareillement Quesada et ses compagnons, quand ils découvrirent ces contrées; nom qu'on applique encore aujourd'hui, à Bogota, aux européens ou asiatiques du Caucase.
C'est de la même manière qu'a dû arriver dans le Mexique le célèbre _Quetza Cohuatl_, civilisateur des _Aztèques_, homme également dit _blanc_, vêtu de noir, et portant sur ses habits des croix rouges, et dont l'infortuné Montezuma croyait les Espagnols issus, quand ceux-ci vinrent attaquer son empire. C'est encore de la même manière que put arriver dans l'Amérique du sud _Amalivaca_ qui civilisa les _Tamanaques_.
D'autres civilisateurs purent aussi venir du centre de l'Asie, mais par terre en grande partie, soit en gagnant l'Amérique, par le Kamtchatka et les îles du détroit de Béringh, soit par la Corée, les îles Kouriles, et les îles Aléoutes, qui se prolongent jusques vers le nord de la Californie.
Ce fut par cette voie de terre, que, dès l'an 499 de notre ère, c'est-à-dire, 1000 ans environ avant Colomb, des bouddhistes[23] de _Samarcande_ se rendirent au _Fou-sang_, pays déjà connu à cette époque, et qu'ils voulaient convertir. Ils passèrent par le _Tahan_, ou la pointe nord-est de l'Asie, et après une assez longue navigation qui est parfaitement décrite, et qui mène précisément sur la côte nord-ouest de l'Amérique, comme le montrera M. de Paravey dans un mémoire particulier qu'il prépare pour cet important sujet, ils atteignirent une contrée riche en or, mais encore privée de fer, contrée à demi-civilisée, offrant des vignes, située à plus de 2000 lieues à l'est des côtes de Corée, et qui ne peut être que l'Amérique, comme l'a très-bien vu M. de Guignes le père, qui a traduit le premier et publié[24] cette curieuse description du pays de _Fou-sang_.
M. de Paravey n'ignore pas que M. Klaproth a prétendu réfuter M. de Guignes à cette occasion, et qu'il a affirmé[25] que le Japon, si voisin de la Chine, était le vrai lieu atteint par ce voyage des Bouddhistes de _Samarcande_, ou du _Ky-Pin_.
Mais M. de Paravey réfutera à son tour M. Klaproth, en prouvant que la vigne existe indigène, et de tout tems, dans l'Amérique du Nord, objection principale que faisait cet orientaliste à M. de Guignes, et qui le porte à conclure, on ne sait comment, que ce pays, situé à 20 mille lys ou 2000 lieues Est de la Chine, répond au Japon: le Japon, en effet, est aussi nommé _Fou-sang_, ou _pays de l'arbre_, du _rosier_ fabuleux sur lequel le soleil se lève; mais il était parfaitement connu des Chinois à l'époque de cette curieuse relation, et jamais ils ne l'ont placé à 2000 lieues à l'est des côtes de la Chine.