Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée

Part 5

Chapter 54,097 wordsPublic domain

Aprez ce qu’ilz eurent disné et que les tables furent ostées et graces dictes, que on eut servi d’espices, pluiseurs s’en allèrent armer et montèrent à chevau; et lors l’espousée et pluiseurs aultres dames furent montées sur eschafaulz moult richement parez de draps d’or, et estoient les aultres dames sur pluiseurs aultres eschafaulz. A tant commencèrent moult fort les joustes, et jousta moult bien le conte de Poetiers et le conte de Forestz; si firent les Poetevins. Mais le chevalier de l’espousée faisoit merveilles de bouter chevaux et chevaliers par terre. A tant est venu Raimondin sur un destrier liart qui moult noblement fut aourné, de blanc tout couvert, et lui avoit envoié la dame; et du premier poindre qu’il fist à son chevau, il abbatist le conte de Forestz son frère, et fist tant qu’il n’y eut chevalier d’ung costé ne d’aultre qui ne le redoubtast. Adonc le conte de Poetiers s’esmerveilla moult qui le chevalier estoit, et joingt le sal au pis et s’en vient vers luy lance baissée; mais Raimondin qui bien le congneut s’en tourna d’aultre part, et assiet sur ung chevalier de Poetou et le fiert si roidement en la partie de l’escu qu’il le porta par terre luy et son chevau; et à brief parler tant fist Raimondin en celle journée que chascun disoit que le chevalier aux blanches armes avoit tresfort jousté. La nuyt approucha et la jouste se departist, dont retournèrent les dames et s’empartirent avecques l’espousée, et s’en allèrent en leurs pavillons, et se reposèrent ung peu; et ne demoura gaires qu’il fut temps de soupper. Adonc se assamblèrent en la grant tente, et lavèrent et s’assirent à table, et furent moult richement servis, et aprez soupper furent les tables levées et graces dictes. Ce fait, les dames allèrent à leurs retrais et ostèrent leurs grandes robes, et vestirent plus cours habis, et firent feste moult belle; et furent les honneurs moult grans, et tant que tous ceulx qui là estoient venus avecq le conte s’esmerveilloient du grant luminaire, des grans honneurs et des grans richesses que ils visdrent là. Et quant il fut temps, ilz menèrent l’espousée coucher moult honnourablement en ung tresmerveilleusement riche pavillon qui fut pour ce nouvellement tendu, et la livrèrent le conte de Poetiers et le conte de Forestz aux dames. Et lors la comtesse de Poetiers et les aultres grandes dames vindrent, qui menèrent l’espousée dedens, et l’administrèrent et instruirent en tout ce qu’elle devoit faire, combien qu’elle estoit assez pourveue de ce; mais non obstant ce, elle les mercioit moult humblement de ce qu’elles luy montroient pour son bien et garder son honneur; et quant elle fut couchée, elles attendirent autour du lict en devisant pluiseurs choses tant que Raimondin venist, qui estoit encores demouré avec le conte et son frère, et le mercioit de ce qu’il avoit le premier combatu. Par ma foy, dist le conte de Poetiers, beau cousin de Forestz, vous avez piecha ouy dire que aulcunes foys l’amour des dames donne paine et travail aux amoureux et la mort aux chevaux. Monseigneur, dist le conte de Forestz, Raimondin mon frère le m’a huy monstré que c’est vérité. Et Raimondin, qui fut ung peu honteux, va respondre en ceste manière: Beaulx seigneurs, frappez du plat, et ne me donnez jà tant de los, car je ne suys mie celluy que vous pensez, puys que vous me congnoissez pour celluy aux blanches armes; se ne suys-je pas; je vouldroie bien que Dieu m’eut donné la grace de faire si bien. Et à ces parolles vint ung chevalier que les dames envoièrent, qui leur dist: Beaulx seigneurs, ne rigolez pas trop fort, car sachiés bien qu’il a aultre chose à penser. Par ma foy, dist le conte de Poetiers, je croy que vous dictes vray. Et de rechief va dire le chevalier: Mes seigneurs, amenez Raimondin, car les dames le demandent pour ce que sa partie est toute preste, et de ce commencèrent tous à rire, et disdrent que il ne luy en failloit jà de tesmoing, car c’estoit chose bien croiable.

Comment l’evesque beneist le lict où Raimondin et Melusine estoient couchiés.

A ces parolles admenèrent Raimondin au pavillon, et fut assez tost couché; et lors vint l’evesque qui les avoit espousé, lequel beneist le lict, et aprez chascun prist congié, et furent les courtines tirées. Et à tant se taist l’istoire sans plus avant parler de la matère, et commence à parler des aultres qui s’en allèrent les ungz coucher, et les autres dansser et esbattre tant qu’il leur pleut. Et aprez vous parlera l’istoire de Raimondin et de la dame comment ilz se gouvernèrent, et les parolles qu’ilz se disoient au lict quant ilz furent couchiés ensamble.

En ceste partie nous dist l’istoire que quant tout fut departi et les pans du pavillon furent joinctz, que Melusine parla à Raimondin en ceste manière: Mon treschier seigneur et amy, je vous mercie du grant honneur qui m’a aujourduy esté faict de vostre lignée et amis, et aussi de ce que vous celez si bien ce que vous m’avez promis en nostre première convenance. Et sachiés pour certain se vous le tenez tousjours aussi bien que vous serez le plus puissant et le plus honnouré qui oncques fut en vostre lignée; et se vous faictes le contraire, vous et vos heritiers decherrez peu à peu de vostre estat et de la terre que vous tiendrez, quant vous ferez la faulte, s’il est ainsi que vous la facés, ce que Dieu ne vueille jà consentir, ne ne sera jamais tenue par nul de vos heritiers ensamble. Et adoncques luy va respondre Raimondin: Ma treschière dame, ne vous en doubtez mie, car ce ne m’aviendra jà, se Dieu plaist. Et lors la dame lui respond en ceste manière: Mon treschier amy, puys que ainsi est que je me suys mise si avant, il me convient attendre la voulenté de Dieu, et moy confier en vostre promesse. Or, vous gardez bien, mon treschier amy et compaignon, que vous ne me faillez de ce convenant, car vous serez celluy qui plus y perdrez aprez moy. Ha, ha, chière dame, dist Raimondin, de ce ne vous faut jà doubter, car à ce jour me faille Dieu quant je vous fauldray de mon povoir de convenant. Or, mon chier amy, dist la dame, laissons ester le parler, car pour certain de ma part n’y aura point de faulte que vous ne soiez le plus fortuné que oncques fut en vostre lignage, et en serez de tous le plus puissant, se il ne tient à vous. Et adonc en ce parti laissèrent aler de ceste matère, et pour ce nous dist l’istoire que en ceste nuyt fut engendré d’entre eulx deulx le preux vaillant Urian, qui depuys fut roy de Chippres, comme vous ouyrez bien cy aprez au long.

Comment le conte de Poeitiers et de Foretz et les barons et dames prindrent congié de Raimondin et Melusine.

L’istoire nous dist en ceste partie que tant demourèrent ces deux amans au lict que le soleil fut hault levé; et adoncques se leva Raimondin et se vestit, et saillist hors du pavillon. Et desjà estoit le conte de Poetiers et le conte de Forestz et les aultres barons qui attendoient Raimondin, et l’emmenèrent tous ensamble en la chappelle, et là ouyrent la messe moult devotement, et puys vindrent en la prarie, et là de rechief commença la feste qui fut moult grande. Or vous en laisserons à parler, et dirons en avant de la contesse et des autres grans dames qui atournèrent Melusine et la menèrent moult richement appareillée en la chappelle; et là ouyrent la messe, et fut l’offrande grande et riche; et aprez ce que le service divin fut fait, se retrairent au pavillon. Que vous feroie ores long compte, la feste fut grande et noble, et dura par l’espace de quinze jours entiers, et donna Melusine de moult grans dons et joyaulx aux dames et damoiselles, aux chevaliers et escuiers; et aprez la feste prindrent congié le conte et la contesse et toute la baronnie, pour eulx en aler. Et lors convoia Melusine la contesse et sa fille jusques oultre la villette de Colombiers; et au departement donna Melusine à la contesse ung si riche fermail d’or que ce fut sans nombre, et à sa fille ung chappeau de perles à saphiers, gros rubis, diamans, et aultres pierres precieuses; et tous ceulx qui veoient le fermail et le chappeau s’esmerveilloient de la beaulté, bonté et valleur d’iceulx. Et sachiez que Melusine donna tant aux grans et aux petis, que nul ne fut en la feste qui ne se louast des grans dons que Melusine leur donna, et s’esmerveilloient tous dont tant de biens povoient venir; et disoient trestous que Raimondin estoit moult grandement, puissamment et vaillamment marié. Et aprez toutes ces choses, Melusine prinst congié honnourablement du conte et de la contesse et de toute la baronnie, et s’en retourna en son pavillon en moult noble et belle compaignie; et Raimondin convoia tousjours le conte, et en chevauchant leur chemin le conte luy dist en ceste manière: Beau cousin, dictes moy, se faire se peut bonnement, de quel lignage est vostre femme; combien que quant le chevalier vint à nous de par elle pour nous logier, il nous mercia de l’onneur que nous vous venions faire, de par ma damoiselle Melusine d’Albanie, et je le vous demande aussi pour ce que nous en sçaurions voulentiers la verité, car à tant que nous povons appercevoir de son estat et maintieng, il convient qu’elle soit saillie de moult noble et puissant lieu; et la cause qui nous meut de le voulentiers sçavoir est pour ce que nous n’aions point mespris de luy faire l’onneur qui lui appartient. Par ma foy, monseigneur, dist le conte de Foretz, tout ainsi estoit ma voulenté.

L’istoire nous dist que adonc Raimondin fut moult couroucé au cuer quant il ouyt la requeste que le conte de Poeitiers, son seigneur, luy faisoit, et pareillement le conte de Foretz, son frère; car il amoit, doubtoit et prisoit sa dame tant qu’il haioit toutes choses qu’il pensoit qui luy deussent desplaire; non pourtant il luy respondit moult froidement: Par ma foy, monseigneur, et vous mon frère, plaise vous sçavoir que par raison naturelle à qui que je cellasse mon secret, à vous deux je ne le debveroie pas celler, voire se c’estoit chose que je le peusse dire, et aussi que je le sceusse; et pour ce je vous responderay à ce que vous m’avez demandé selon ce que je puys sçavoir. Sachiés que je ne demandé ne enquis oncques tant que vous m’avez demandé et jà enquesté; mais tant vous en sçay bien dire qu’elle est fille de roy puissant et hault terrien; et par l’estat, gouvernement et maintieng que vous avez veu en elle, vous povez bien assez appercepvoir qu’elle n’est ne a esté nourie en mendicité ne en rudesse, mais en superfluité d’onneur et largesse de tous biens; et vous requiers comme à messeigneurs et amis que plus n’en enquerez, car aultre chose ne povez vous sçavoir de moy; et telle qu’elle est elle me plaist bien, et en suys trescontent, et congnois bien que c’est le sourion de tous mes biens terriens présens et advenir, et aussi crois-je certainement que c’est la voie première de tous mes biens et le saulvement de moy. Adonc, respondist le conte de Poeitiers, par ma foy, beau cousin, de ma part je ne vous en pense plus à enquester, car comme vous avez saigement mis en termes de haultes honneurs, richesses et maintieng de ma cousine, vostre femme, nous devons de nous mesmes concepvoir qu’elle est de noble extraction, et de trespuissant et hault lieu. Par ma foy, monseigneur, dist le conte de Foretz, vous dictes vray; quant est de ma part je ne l’en pense jamais à enquester, jà soit ce qu’il est mon frère, car je l’en tien tresbien asseuré selon mon advis. Las! depuys il luy faillit de convenant, dont Raimondin emperdist la dame, et le conte de Forestz emprist depuys, pour ce, mort par Geuffroy au grant dent, dont on vous parlera cy après plus à plain en l’istoire, mais quant pour cause de briefveté. Raimondin prist congié du conte et de son frère et des barons, et s’en retourna à la fontaine de Soif; et aussi le conte de Forestz prist congié du conte de Poetiers, de sa mère, de sa seur, et de tous les barons moult honnourablement, et s’en alla en sa conté et les mercia moult de l’onneur qu’ilz lui avoient fait aux nopces de Raimondin son frère. Et pourtant le conte de Poeitiers, sa mère et sa seur, et ceux de son hostel retournèrent à Poetiers, et chascun des aultres barons s’en alla en sa contrée. Mais il n’y eut celluy qui ne pensast aux merveilles et richesses qu’ilz avoient veu aux nopces, et aux trenchis et au ruissel qui si souldainement leur estoit apparu estre fait; et disoient bien tous ceulx d’un commun d’illec environ, que d’aultres plus grans merveilles y adviendroient et apparroient. Et à tant se taist l’istoire à parler d’eulx et commence à parler de Raimondin et de sa dame comme ilz furent aprez la departie de la feste.

L’istoire nous racompte que quant Raimondin fut retourné devers la dame, qu’il trouva la feste encore plus grande que devant, et y avoit plus de nobles gens qu’il y eut devant. Toutes lesquelles gens lui vont dire à haulte voix: Monseigneur, vous soiez le bien venu comme celluy à qui nous sommes et à qui nous voulons obéir; et ce disdrent aussi bien les dames que les seigneurs; et adoncques Raimondin leur respondit: grans mercis de l’onneur que vous me offrez. Et à tant est venue Melusine qui moult honnourablement le bienveigna et le traist à part, et luy recorda mot à mot toutes les parolles qui avoient esté entre le conte et luy, et entre luy et le conte de Forest; et luy dist la dame: Raimondin, tant que vous tiendrez ceste voie tous les biens vous habonderont; beau amy, je donneray demain congié à la plus grant partie de nos gens qui cy sont venus à nostre feste; car il nous fauldra ordonner aultre chose, Dieu devant, que vous ferez bien prouchainement; et Raimondin respondist ainsi: dame, comme il vous plaira. Et quant vint le lendemain au matin, Melusine departist ses gens, et en y eut grant quantité qui s’en allèrent, et ceulx qui luy pleurent demourèrent. Et à tant se taist l’istoire à parler des choses dessusdictes, et commence à traicter et à parler comment la dame commença à fonder la fortresse de Lusignen, de quoy j’ay dessus parlé.

En ceste partie nous dist l’istoire que quant la feste fut departie de ses gens, que tantost aprez elle fist venir grant foison d’ouvriers et de pionniers, et fist tantost trencher et desracinier les grans arbres, et fist faire la roche toute nette par dessus, et le parfont trenchis, ainsi qu’elle avoit fait ordonner par avant, et ainsi que le cuir du cerf avoit environné; et puys fist venir grant foison de massons et tailleurs de pierre, et aprez fist commencer sur la vive roche nette et bastir le fondament tel et si fort que c’estoit merveilles à veoir; et faisoient les ouvriers dessusdis tant d’ouvraige et si soudainement, que tous ceulx qui par là passoient en estoient tous esbahis; et les paioit merveilleusement tous les samedis sans nulle faute, tellement qu’elle leur donnoit ung denier de reste, et trouvoient pain, vin et char, et toutes aultres choses qui leur faisoient besoing, à grant habondance. Et est vray que personne ne sçavoit dont ces ouvriers estoient. Et sachiez que en brief temps fut la fortresse faicte, non pas une tant seullement, mais deux fortes places avant que on puisse venir ne aller au donjon; et sont toutes les trois places environnées de fortes tours machicollées et les voulées des tours tournées et aguies, et les murs haultz et bien carnelez; et en y a à trois pares de brayes bien haultes et puissans; et y a pluiseurs tours ès dictes braies, et poternes fortes à merveilles, et au lez, vers le hault bois au dessus de la prarie, est la roche si haulte et si droite qu’en elle nulle creature pourroit habiter. Et avec tout ce il y a fortes braies entaillées de mesmes la roche. Or est vray que la fortresse est grande et forte à merveilles. Et sachiez que le conte de Poetiers et tous les barons et mesmes les gens du pays furent tous esbahis comment si grant ouvraige povoit ainsi estre fait et en si peu de temps; et adonc la dame se logea dedens la fortresse, et Raimondin fist crier une grande feste qui fut moult noble; et y furent le conte de Poetiers, sa mère, sa seur, les barons du pays, le conte de Forestz, et pluiseurs aultres nobles du pays et de pluiseurs nations; et aussi y furent tant de dames et damoiselles qu’il devoit bien souffire pour la journée. Et à la feste fut bien jousté et bien dancé, et menèrent moult joyeuse vie, et moult amoureusement furent assamblez. Et quant Melusine vit son bon point, si a dit aux deux contes et aux barons moult humblement en ceste manière: Mes beaulx et bons seigneurs, nous vous remercions de la haulte honneur que vous nous avez faicte, et la cause pour quoy nous vous avons prié de y venir je vous la declareray à present.

Seigneurs, dist la dame, je vous ay icy assamblez pour avoir vostre conseil comment ceste fortresse sera appellée, pour quoy il soit memoire à jamais comment elle a esté fondée adventureusement. Par ma foy, dist le conte de Poetiers, belle niepce, et nous vous disons tant en général et voulons que vous mesmes luy donnez le nom qu’elle aura; car il n’y a pas en tous nous assemblez autant de saigesse qu’il y a en vous seullement; et sachiez que nul de nous ne se meslera de ce faire; vous en avez tant fait que d’avoir achevé si tresbelle place que ceste est devant vous. Chier sire, dist Melusine, vous avez tout à pensement gardé ceste response pour moy rigoler; mais quoy qu’il en soit, je vous requiers que m’en vueillez dire vostre entention. Par ma foy, dist le conte, ma niepce, nul de nous ne s’en meslera jà par dessus vous, car, par raison puys que vous en avez tant fait que d’avoir achevé si tresbelle place que ceste est quant à present la plus belle et la plus forte que j’ai point en nul lieu veue, vous mesmes, sans aultre, lui devez donner le nom à vostre gré. Ha, ha, monseigneur, dist Melusine, puys qu’il n’en peut aultrement estre, et que je voy qu’il est à vostre plaisir que je luy mette son propre nom, or doncques, puys qu’il vous plaist, elle a nom Lusignen. Par ma foy, dist le conte, ce nom lui affiert bien pour deux causes: car tout premierement vous estes nommée Melusine d’Albanie, en langaige gregoys vault autant à dire comme chose qui ne fault; et Melusine vault autant à dire comme chose de merveilles, ou merveilleuse chose; et aussi ceste place est fondée merveilleusement, car je ne crois mie autrement que jamais, tant que elle sera, que on y trouve tous temps aucunes choses merveilleuses. Adonc respondirent tous d’ung assentiment en ceste manière: Monseigneur, on ne luy pourroit donner nom qui luy mieulx advenit selon l’estre du lieu, et aussi selon l’interpretation que vous avez faicte du nom propre. Et en ceste propre oppinion et parolle furent tous d’ung accord, et fut le nom si publié en peu de temps, qu’il fut sceu par tout le pays; et fut ainsi nommé et a tousjours esté jusques à maintenant, et jusques au jour du jugement ne perdera jà son nom. Et assez tost prindrent tous congié, et leur donna Melusine et Raimondin assez de riches dons; et ainsi se departist la feste tresamoureusement, et du surplus se deporte de parler d’eulx, et retourne à parler de Melusine et Raimondin, comme depuys ilz se gouvernèrent et tressaigement, puissamment et honnourablement.

Aprez ce que la feste fut departie, Melusine, qui moult estoit ensaincte, porta son fruit jusques au terme de l’enfanter; et quant vint le temps, au plaisir de Dieu elle se delivra d’ung enfant masle qui fut en tous estas bien formé, excepté qu’il eut le visaige court et large à travers, et si avoit ung œil rouge et l’aultre pers. Il fut baptisé, et eut nom Urian. Et sachiez qu’il avoit les plus grans oreilles qui oncques furent veues à enfant; et quant il fut parcreu, elles estoient aussi grandes comme les mamilles d’ung van. Adoncques Melusine appella Raimondin, et luy dist en ceste maniere: Mon tresdoulx compaignon et amy, je ne vueil pas que tu laisse perdre l’eritage qui te appartient, et qui de fait te est advenu par la mort de tes predecesseurs qui sont mors en Bretaigne: car Guerende et Penicense doibvent estre à vous et à vostre frère, et toutes celles places et marches de pays. Allez-y, et sommez le roy des Bretons comme il vous reçoipve en droit, et luy dictes que vostre père avoit occis son nepveu en gardant sa vie, et pour la doubte dudit roy qu’il n’avoit oncques mais osé se tenir au pays, mais s’en estoit estrangé. Et se il ne vous veult recepvoir ne tenir en droit, ne vous en esbahissez jà pour ce, car aprez il sera tout joyeulx quant il le vous pourra faire. Adonc respondit Raimondin: il n’est chose que vous me commandez que je ne face à mon povoir car je vois bien et considère que toutes vos œuvres ne tendent que à honneur et à bien. Amy, dist la dame, c’est bien raison, puis que vous fiez du tout en moy, que je vous tienne verité. Il est vray que vostre père, de par ses antecesseurs, doibt avoir moult grans choses en Bretaigne, lesquelles choses vous seront declarées quant vous serez au pays. Or doncques vous vous en irez d’icy tout droit à un beau fort que on appelle Quemegnigant, et y trouverez ung ancien chevalier qui fut frère de vostre père, et l’appelloit-on Alain, et vostre père eut nom Henry de Leon; lequel fut en sa jeunesse moult aspre homme et de chaude colle. Et sachiez qu’il ne doubtoit ne craignoit chose que personne entreprist contre luy, car il estoit moult plain du feu de jeunesse et de hardiesse qu’il ne vouloit homme doubter ne crémir en regardant honneur. Si advint, pour ce qu’il estoit si abille, le roy des Bretons l’aima moult et le fist son senechal; et est vray que ce roy avoit ung nepveu, lequel avoit, par l’introduction d’aulcuns, envie sur Henry vostre père, et grand indignation, car ilz luy firent accroire que le roy son oncle faisoit son heritier de Henry vostre père, et disdrent au nepveu du roy en ceste manière: Ha, ha, droit heritier de Bretaigne, boute et gallesse, or estes-vous bien rué jus et debouté de la noble contrée de Bretaigne; certes, se vous la vous laissez oster par lacheté de vostre cueur, tout le monde vous echervira et dira: Voiez là le fol qui par sa faintise de cueur s’est laissé dechasser de si noble pays et region comme le royaulme de Bretaigne. Et quant il entendist les mots d’iceulx envieux, il respondist: Et comment, dist-il, qui est celluy qui me pourroit faire tort? Sans ce que Dieu me voulsist nuire, il n’y a homme au monde que je craigne qui m’en puisse debouter dehors: car je sçay bien de verité que monseigneur le roy mon oncle n’a talent de faire ne d’avoir aultre heritier que moy. Par ma foy, va dire l’ung d’eulx, vous estes mal informé de ceste besongne, car vostre oncle a fait son heritier de Henry de Leon, et en sont les lettres passées. Quand le damoiseau, qui estoit filz de la seur au roy des Bretons, oyt ces motz, il fut trop doulent, et leur respondist ainsi: Sachiez de certain que se je sçavoie que ces parolles fussent veritables, que je y metteroie bien remède si hastivement que jamais il ne tiendroit terre ne possession. Adonc luy respondist ung chevalier nommé Josselin du Pont: Par ma foy, dist-il, il est ainsi. Et pour ce que nous ne vouldrions avoir aultre que vous en Bretaigne aprez le trespas du roy, pourtant vous en advisons-nous; car ceste chose a fait le roy vostre oncle tout secretement, affin que ne le puissiez savoir; et sachiez que nous qui cy sommes y fusmes presens avecques pluiseurs aultres. Or demandez à mes compaignons se je dis vray. Et il leur demanda; et ilz luy disdrent d’une commune voulenté à haulte voix: Et en verité, monseigneur, il vous a dit la pure verité. Or verra-on que vous en ferez.