Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée
Part 3
Quant Raimondin se partist de son seigneur et l’eut laissé tout mort en la forest auprez du feu, et le sanglier aussi, il chevaucha tant parmy la haulte forest, menant tel dueil que c’estoit piteuse chose à ouyr et à racompter, que il se approucha, environ la minuyt, de une fontaine faée nommée la fontaine de soif; et aulcuns aultres du pays la nomment la faée pour ce que pluiseurs merveilles y estoient pluiseurs fois advenues au temps passé, et estoit la fontaine en ung fier et merveilleux lieu, et y avoit grant roche audessus de celle fontaine, et au loing de celle fontaine avoit belle prarie prez de la haulte forest. Or est bien vray que la lune luysoit toute clère, et le chevau emportoit Raimondin à son plaisir où il vouloit aller, car advis n’avoit en luy de aulcune chose, pour la grand desplaisance qu’il avoit en luy mesmes; et neantmoins qu’il dormoit, son chevau l’emporta tant en celluy estat, qu’il approucha la fontaine. Et pour lors sur la fontaine avoit trois dames qui là s’esbatoient, entre lesquelles en avoit une qui avoit la plus grant auctorité que les aultres, car elle estoit leur dame; et de ceste vous vueil parler selon que l’istoire racompte.
Comment Raimondin vint à la fontaigne, où il trouva Melusine accompaignée de deux dames.
L’istoire dist que tant porta le chevau Raimondin, ainsi pensif et plein d’ennuy du meschief qui luy estoit advenu, qu’il ne sçavoit où il estoit, ne où il alloit, ne en nulle manière il ne conduisoit son chevau, mais alloit à son plaisir, sans ce que il luy tirast point les brides; et Raimondin ne veoit ne entendoit. Et en ce point passa par devant la fontaine où les dames estoient, sans ce qu’il les veist, et de paour que le chevau eut quant il vit la dame, il eut effroy et emporta Raimondin grant erre. Adoncques elle qui estoit la plus grande dame des aultres dist en ceste maniere: Par foy, celluy qui passe par là samble estre ung moult gentil homme, et toutesfois il ne le monstre pas; mais il monstre qu’il ait de gentil homme rudesse, quant il passe devant dames ainsi sans les saluer; et tout ce disoit par courtoisie, affin que les aultres ne apperceussent ce à quoy elle tendoit; car elle sçavoit bien comment il y estoit, comme vous orrez dire en l’istoire cy aprez. Et adonques elle va dire aux aultres: Je le vois faire parler, car il me semble qu’il dorme. Lors se partist elle des aultres, et s’en vint à Raimondin et prist le frain du chevau et l’arresta en disant en ceste maniere: Par ma foy, sire vassal, il vous vient de grant orgueil ou rudesse de ainsi passer par devant dames sans les saluer, combien que orgueil et rudesse peuvent bien estre ensamble en vous. Et à tant se tint la dame, et il ne l’ouyt ne entendit, et ne luy sonnoit mot: et elle, comme moult couroucée, luy dist aultres foys: Et comment, sire musart, estes-vous si despiteux que vous ne daigneriés respondre à moy? et encores il ne luy respondist mot. Par ma foy, dist-elle en soy mesmes ainsi, je croy que ce jeune homme dort sur son chevau, ou il est sourt ou muet; mais je croy que je le feray bien parler se il parla oncques. Adoncques elle prist par la main, et tira moult fort en disant en ceste manière: Sire vassal, dormez vous? Lors Raimondin fremist aussi comme ung qui s’esveille en sursault, et mist la main à l’espée comme celluy qui cuidoit fermement que les gens du conte son oncle, qu’il avoit laissé mort en la forest, luy venissent sus; et adoncques la dame apperceut qu’il estoit en tel estat, et sceut bien qu’il ne l’avoit point encores apperceue, et luy va dire tout en riant: Sire vassal, à qui voulez commencer la bataille? Vos ennemis ne sont pas cy. Et sachiés, beau sire, que je suys de vostre partie. Et quant Raimondin l’oyt, si la regarda, et apperceut la grant beaulté qui estoit en elle, et s’en donna grant merveille; car il luy sembla que oncques mès si belle n’eut veue. Adoncques Raimondin sauta de dessus son chevau, et s’encline reveramment en disant: Ma treschière dame, pardonnez moy mon ignorance et vilonnie que j’ay fait envers vous, car certes j’ay trop mespris, et je ne vous avois ouye ne veue quant vous me tirates par la main; et sachiés que je pensoie moult fort à ung mien affaire qui moult me touche au cuer; et je prie à Dieu devotement que il me doinct grace et puissance de moy amender en vous, et de saillir hors de ceste peine à mon honneur. Par ma foy, dist la dame, c’est tresbien dit; car à toutes choses commencer on doibt toujours appeller le nom de Dieu en son aide, et je vous crois bien que vous ne m’avez ouye ne entendue. Mais, beau sire, où allez-vous à ceste heure? Dictes le moy, se le povez bonnement descouvrir, et se ne sçavez le chemin, je vous aideray bien à le tenir, car il n’y a voie ne sentier que je ne sache bien, et de ce vous fiez en moy hardiement. Par ma foy, dist Raimondin, dame, grans mercis de vostre courtoisie; et sachiés, ma treschière dame, puys qu’il fault que je vous le die, j’ay perdu mon grant chemin par la plus grande partie du jour jusques à maintenant; et encores ne scay-je où je suys. Adoncques elle vit qu’il se celloit fort d’elle, si luy dist la dame: Par Dieu, beaul amy Raimondin, riens ne vous fault celler, car je sçay bien comme il vous va. Adoncques quant Raimondin ouyt qu’elle le nommoit par son propre nom, il fut si esbahi, qu’il ne sceut que respondre; et elle, qui moult bien apperceut qu’il estoit honteux de ce qu’elle sçavoit tant de son secret, luy dist en ceste manière: Par Dieu, Raimondin, je suys celle, aprez Dieu, qui mieulx te puys conseillier et advancer en ceste mortelle vie; et toutes tes malefices et adversitez fault revertir en bien; riens ne te le vault celler, car je sçay bien que tu as occis ton seigneur tant de mesprison comme de cas vouluntaire, combien que pour celle heure tu ne le cuidoies pas faire; et je sçay bien toutes les parolles qu’il te dist par art d’astronomie, dont en son vivant il estoit bien garny. Quant Raimondin ouyt ce, il fut plus esbahi que devant, et luy dist: Treschière dame, vous me dictes la verité, mais je m’esmerveille comment vous le povez si certainement sçavoir, et qui vous l’a sitost annuncé. Et elle luy respondist en telle manière: Ne t’en esbahi point, car je sçay la plaine verité de ton fait, et ne cuides point que ce soit fantosme ou œuvre diabolique de moy et mes parolles, car je te certiffie, Raimondin, que je suys de par Dieu, et crois comme bon catholique doibt croire; et sachies que sans moy et mon conseil tu ne peus venir à fin de ton fait; mais se tu veulz croire fermement toutes les parolles que ton seigneur te dist, elles te seront moult pourfitables à l’aide de Dieu; et je dis que je te feray le plus grant seigneur qui fut oncques en ton lignage, et le plus grant terrien de tous eulx. Quant Raimondin entendit la promesse, il lui souvint des parolles de son seigneur qu’il luy avoit dictes, et considera en luy mesmes les grans périlz où il estoit, exillé, mort et dechassé de son pais, où il povoit estre cogneu; il advisa qu’il se metteroit en l’adventure de croire la dame de ce qu’elle luy diroit; car il n’avoit à passer que une fois le cruel pas de la mort. Si respondist moult humblement en ceste manière: Ma treschière dame, je vous remercie de la grand promesse que me offrez; car vueillez sçavoir que ce ne demourera pas par moi à faire ne pour traveil que vous sachez adviser que je ne face vostre plaisir, et tout ce que vous me commanderez, se c’est chose possible à faire, et que crestien puisse ou doibve faire par honneur. Par ma foy, dist la dame, Raimondin, c’est dit d’ung franc cœur; car je vous diray ne conseilleray chose dont bien ne doibve advenir; mais avant, dist elle, il fault tout premièrement que vous me promettés que vous me prendrez tout principalement à femme, et ne faictes quelconques doubte en moy que je ne soye de par Dieu. Et adoncques Raimondin va dire et jurer en ceste manière: Dame, par ma foy, puys que vous me affermez qu’il est ainsi, je feray à mon povoir tout ce que vous vouldrez et commanderez, et de fait je vous prometz leaulment que ainsi le feray-je. Or Raimondin, dist-elle, il fault que vous jurez aultre chose. Ma dame, quoy plus? Je suys tout prestz, se c’est chose que doibve bonnement faire. Oui, dist-elle, et ne vous peut tourner à prejudice, mais à tout bien. Vous me promettez encore, Raimondin, sur tous les sacremens et seremens que ung homme catholique de bonne foy peut faire et doibt jurer, que jamais, tant que seray en vostre compaignie, le jour de samedi vous ne metterez paine ne vous efforcerez en manière quelconques de me veoir, ne de enquerir le lieu ou je seray. Et quant elle eut ce dit à Raimondin, elle lui va dire en ceste manière: Par le peril de mon ame, je vous jure que jamais en celluy jour ne feray chose qui soit en vostre prejudice, ne qui y puisse estre, mais en tout honneur, et ne feray ne penseray chose fors en quelque manière je pourray mieulx acroistre en valleur vous et vostre lignée. Et Raimondin luy va dire en ceste manière: Ainsi le feray-je, au plaisir de Dieu.
Or, dist la dame, je vous diray comment je vous feray, et ne faictes doubte de chose qui soit, mais allez tout droit à Poetiers, et quant vous y serez, vous trouverez jà pluiseurs qui sont venus de la chasse qui vous demanderont nouvelles du conte vostre oncle. Vous direz en ceste manière: Comment, n’est-il pas revenu? et ilz vous diront que non. Et vous leur direz que vous ne le veistes oncques puys que la chasse commença à estre forte, et que lors vous le perdites en la forest de Colombiers, comme pluiseurs firent; et vous esbahissez moult fort comme feront les autres. Et assez tost aprez viendront les veneurs et aultres de ses gens qui apporteront le corps tout mort en une litière; et sera advis que la plaie est faicte de la dent du sanglier, et diront tous que le sanglier l’a tué; et encores diront-ilz que le conte aura tué le sanglier et le luy metteront sus, et le tendront à grant vaillance pluiseurs. Ainsi la douleur commencera moult grant. Le conte Bertrand, son filz, et Blanche, sa fille, et tous les aultres de sa famille, grans et petits, feront ensamble grant dueil, et vous le ferez avec eulx, et vestirez la robe noire comme les autres. Aprez tout ce que noblement sera fait, et le terme assigné que les barons devront faire hommaige au jeune conte, et quant ces choses seront ainsi faictes et ordonnées, vous retournerez icy à moy parler le jour de devant que les hommaiges se devront faire, et vous me trouverez en ceste propre place. Et ad ce se departirent, qui proprement n’est pas departement. Tenez, mon redoubté amy, pour nous amours ensamble commencer, je vous donne ces deux verges ensamble, desquelles les pierres ont grandes vertus: l’une a que celluy à qui elle sera donnée par amours ne pourra mourir par nul coup d’armes tant qu’il l’aura sur luy; l’autre est qu’elle luy donnera victoire contre ses malveillans, se il se habandonne soit en plaidoirie ou meslée; et tant vous en allez seurement, mon amy. Et lors prist congié de la dame en l’acolant moult doulcement, et la baisa moult honnourablement, comme celle en qui il se confioit du tout: car il estoit desjà si surprins de s’amour que tant qu’elle lui disoit, il affermoit estre verité; et il avoit raison, si comme vous orrez cy aprez en l’istoire.
Comment Raimondin, par le conseil de la dame, alla à Poetiers.
Raymondin monta à chevau, et de fait la dame le mist au droit du chemin de Poetiers; et se departist de la dame, et au departir Raimondin fut moult doulent: car il aimoit jà tant sa compaignie que bien eut tousjours voulu estre avec elle, pour ce que si bon conseil luy avoit donné de sa subtilité. Adoncques en pensant commença moult fort à chevauchier vers Poetiers, et la dame se retourne vers la fontaine où les aultres dames estoient et l’atendoient. Et icy l’istoire d’en parler s’en deporte.
Or dist l’istoire que Raimondin chevaucha tant qu’il fut à Poetiers, où il trouva pluiseurs qui estoient retournez de la chasse, les aucuns dès le soir, et les aultres dès le matin, qui luy demandèrent: Où est monseigneur? Comme, dist Ramondin, n’est-il pas venu? et ilz respondirent que non. Et il leur dit: Je ne le vis oncques puys que la forte chasse commença et le sanglier se commença à eslargier des chiens. Et ainsi qu’ilz parloient de cette matère entre eulx ensamble, commencèrent à venir les gens de la chasse, les ungz aprez les aultres, en demandant nouvelle du conte; chascun disoit comme Raimondin. Et disoient aulcuns que oncques n’avoient veu si oultrageuse chasse, ne si merveilleux asne de sanglier estrange qui estoit passé hors de ses repaires. Adoncq chascun s’esmerveilloit de ce que le conte demouroit tant, et vindrent atendre à la porte pour sçavoir se il venoit, et furent grant temps en l’atendant, et venoient tousjours gens qui disoient comme les aultres, et que ilz estoient toute la nuyt esgarez parmy la forest sans sçavoir congnoissance ne voie. Adoncques ils s’esmerveillèrent moult grandement, et la contesse, qui estoit en la salle de Poetiers; mais tantost furent mieulx couroucez, ainsi que vous oyrez cy aprez.
Comment le conte fut apporté mort à Poetiers.
L’ystoire nous racompte que tant attendirent à la porte ceulx qui estoient avec Raimondin, qu’ilz visdrent approucher ung grant troupeau de gens, et eulx approuchans ilz entendirent moult de piteuses voix qui griefvement se lamentoient, dont ilz furent moult fort esmerveillez. Et adoncques commencèrent pluiseurs à doubter qu’ilz n’eussent aucun empeschement de leur seigneur, et tant attendirent que ceulx qui apportoient leur seigneur se commencèrent moult fort à escrier et plourer, disans en ceste manière: Plourez, plourez, vestez-vous tous de noir: car ce filz de truye nous a tué nostre bon seigneur le conte Aimery; et aprez le corps venoient deux veneurs qui apportoient le sanglier moult grant à merveilles; et entrèrent en la cité moult grant dueil faisans; et commencèrent moult piteusement à crier: Ha! ha! mauldit soit celluy de Dieu que ceste chasse anoncha, et la commença; et fut la douleur si grant que oncques homme ne vit greigneur; et en faisant tel dueil s’en vindrent jusques au palays, et là fut le corps descendu. Et pour ce que on ne doit pas maintenir dueil longuement je m’en passe briefvement. Adoncques la contesse et ses enfans menèrent merveilleusement grant dueil, et aussi firent les barons et les communes du pays; et sachiés que Raimondin aussi, ainsi comme s’ensuyt.
Raymondin faisoit moult grant dueil plus que nul des autres, et se repentoit de son meffait, que ce ne fut l’esperance du confort que il prenoit de sa dame, il ne se fut peu tenir qu’il ne leur eut dit toute son adventure, pour l’amour de la moult grant contrition que il avoit de la mort de son seigneur. Or ne vous veulz-je pas longuement parler de ceste matère. Tantost lors que ce fut fait moult noblement et richement en l’eglise de Nostre Dame de Poetiers, selon la coustume du temps. Et devez sçavoir que les bonnes gens du pays qui eurent perdu leur seigneur furent moult doulens, et de chaude cole prindrent le sanglier et le portèrent en la place devant l’eglise, et l’ardirent en ung feu, devant l’eglise, que ilz firent de motes de terre. Or il est bien verité qu’il n’est douleur, tant soit angoisseuse, qui ne se adoulcisse sur les trois jours; et adoncques quant tout ce fut fait, les barons du pays vont moult doulcement reconforter la dame et ses deux enfants à leur povoir; et tant firent que la douleur assoulagèrent. Mais la douleur de Raimondin croissoit tousjours de plus en plus, tant pour la cause qui le contraignoit à se repentir du meffait, comme de la grant amour qu’il avoit eue au conte son oncle; et tant fist le conseil que tous les barons du pays furent mandez à ung certain jour pour faire leur hommaige à leur gracieux seigneur, le filz dudit conte jadis, du relevage de leurs terres et de leurs fiez. Et tantost que Raimondin le sceut, il monta à son chevau, et tout seul saillit de Poetiers, et entra en la forest pour venir tenir son convenant à sa dame.
Comment Raimondin retourna devers sa dame et vit une chappelle que oncques mais n’avoit veue.
L’istoire nous dit que tant chevaucha Raimondin qu’il vint à Colombiers et trespassa la villette, et se mist sur la montaigne et alla tant qu’il apperceut la prarie qui est dessoubz la roche qui estoit audessus de la fontaine de soif, et apperceut ung hostel fait de pierre, en manière d’une chappelle; et sachiés que Raimondin y avoit esté pluiseurs fois, mais oncques ne l’avoit veue; et quant il approucha plus prez, il apperceut devant le lieu pluiseurs damoiselles, chevaliers et escuiers, qui luy firent grant feste et le loèrent grandement, dont il s’esmerveilla moult fort, car l’ung luy dist: Sire, descendez, et venez par devers ma dame, qui vous attent en son pavillon. Par ma foy, dist Raimondin, ce me plait. Tantost descendit et s’en alla avec eulx, qui le conduirent vers la dame moult honnourablement. Et adonc la dame le prinst par la main et l’amena dedens le pavillon, et se assirent ensemble, main à main, sur une riche couche, et tous les aultres demourèrent dehors. Adonc commença la dame à aresonner Raimondin, et lui dist en ceste maniere: Mon amy, je sçay bien que vous avez bien tenu tout ce que je vous avoie introduit; si en auray desoresmais plus grant fiance en vous. Dame, dist Raimondin, j’ay trouvé si bon commencement en vos parolles, que vous ne me sçaurez chose commander que corps humain puisse ou doibve bonnement comprendre, que je ne vueille faire et entreprendre à vostre plaisir. Raimondin, dist-elle, pour moy ne entreprendrez-vous nulle chose de quoy vous ne venez à bon chief. Adoncques vint ung chevalier qui se agenoilla devant elle et le honnoura moult, et dist en adressant ses parolles à la dame: Ma dame, il est tout prest quant il vous plaira. Et la dame lui respond et dist: Couvrez-vous, sire. Et adoncques estoit tout prest et appareillé, si lavèrent et s’assirent, Raimondin et la dame, à une moult riche table; et aval le pavillon avoit grant foison des aultres tables dressées, où avoit moult de honnourables gens assis. Et quant Raimondin vist cet appareil, il fut moult esmerveillé, et demanda à sa dame dont tant de peuple luy estoit venu; et ad ce la dame luy respondist rien; pour quoy Raimondin luy va demander de rechief: Ma dame, dont vous viennent tant de gens et de si belles damoiselles? Par ma foy, dist la dame, Raimondin, mon amy, il n’est pas besoing que vous en donnez merveilles, car ilz sont tous en vostre commandement, et appareillez de vous servir, et moult d’aultres que maintenant vous ne voiés pas. A tant se taist Raimondin, et lors on apporta les metz à si grant habondance que c’estoit merveilles à regarder. Mais de ce ne vous vueil plus long plait faire: car quant ilz eurent disné et les napes furent ostées, ilz lavèrent les mains, et aprez les graces furent dictes et toutes choses faictes. La dame prinst Raimondin par la main et le mena rasseoir sur la couche, et à tant chascun se retraist là où il leur pleut à retraire, ou que faire le devoient selon leur estat.
Lors dist la dame à Raimondin: Mon amy, à demain est le jour que les barons de Poetiers doibvent faire hommaige au jeune conte Bertrand; et sachiez, mon amy, que il vous y fault estre et faire ce que je vous diray, s’il vous plaist. Or, entendez et retenez mes parolles. Vous attendrez là tant que tous les barons auront fait leur hommaige; et lors vous vous trairez avant, et demanderez au jeune conte ung don pour le salaire et remuneration que oncques vous fistes à son père; et luy dictes bien que vous ne luy demandez ne ville, ne chasteau, ne fortresse, ne aultre chose que gaires luy couste. Et sçay bien que il le vous accordera, car les barons luy conseilleront; et tantost qu’il vous aura accordé vostre requeste, si luy demandez en ceste roche et à l’environ autant de place que ung cuir de cerf peut comprendre et enclore. Et il vous le donra si franchement que nul ne pourra mettre aulcuns empeschemens pour raison et hommaige de fief, ne par charge de rente ou aultre redevance quelconque. Et quant vous aura ce accordé, si en prenez et faictes tant que vous en avez bonnes chartres et lettres seelées du scel de la dicte conté et des seaulx des pers du pays. Et quant vous aurez tout ce fait, le lendemain, en vous en venant, vous trouverez ung homme portant en ung sac ung cuir de cerf conroié en allant tout en une pièce moult gentement et sentivement. Et tantost l’achettez tout ce que le vous fera, et puys faictes ce cuir taillier en une couroie le plus deslié que on le pourra faire bonnement, et puys vous faites delivrer vostre place que vous trouverez toute taillée et ordonnée où il me plaira que vostre place se comporte; et au rapporter les bous ensamble, se la couroie croist, faictes le remener contre val la vallée, et illec souldra une fontaine, où naistra et courra ung ruissel assez grant, que ung temps advenir aura bien besoing en cestuy pays. Allez et faictes hardiement, mon amy, et ne faictes doubte de riens, car toutes vos besongnes seront bonnes et bien faictes. Et vous retournerez à moy icy le lendemain quant on vous aura delivré vostre don, et en prenez les lettres et chartres. Et adoncques il respondist: Ma dame, je feray à mon povoir tout vostre plaisir. Lors se entrebaisèrent moult doulcement et prindrent congié l’un de l’aultre. Et à tant se taist l’istoire de plus en parler, et commence à parler de Raimondin, qui monta tantost à chevau, et s’en alla tirant à Poetiers le plus tost qu’il peut oncques chevaucher.
Comment Raimondin, aprez que les barons eurent fait hommage au jeune conte, luy demanda ung don, lequel luy accorda.