Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée

Part 29

Chapter 293,991 wordsPublic domain

En ceste partie nous dist l’istoire que quant Raimondin fut venu à Nerbonne, que il fist faire pour lui robes d’ermite plusieurs et moult simples, et aussi pour son chappellain et son clerc, telles qu’il leur failloit. Et puys s’en partist d’illec, et s’en vint au destroit de l’estant de Salses, et passa par dessoubz le chasteau, et vint à Perpignen, et y demoura ce jour, et le lendemain se partist, et passa le vellon et le pertuys, et vint à disner à Funères, et au giste à Gnomie, et tant fist qu’il vint à Barselonne et se mist en une bonne hostellerie. Et là demoura troys jours, et advisa la ville, qui moult luy sambla belle, et puys s’en partist au quatriesme jour, et vint à Monserrat, et visita l’eglise et le lieu, qui luy sambla moult devot, et illec ouyt le service moult devotement; mais encores avoit-il vestu ses robes du siècle. Et adoncques luy demandèrent ceulx qui furent commis à loger les pellerins, si luy plaisoit à demourer celluy jour. Et il respondit que oy. Lors furent les chevaulx logez, et luy bailla-on une belle chambre pour luy et pour ses gens. Et cependant alla Raimondin visiter les hermitaiges, mais il ne fut que jusques au cinquiesme, car celluy lieu estoit si treshault qu’il n’y peut bonnement faire le voyage, et trouva que au tiers lieu n’avoit point d’ermite, car il n’avoit guères qu’il estoit trespassé. Or estoit de coustume que se dedens ung terme qui estoit ordonné ne venoit ung autre qui voulsist estre en celluy lieu, il convenoit que le plus prochain d’embas venist demourer au lieu, et celluy de dessoubz en celluy d’aprez, et ainsi demouroit le lieu vuide qui estoit le plus prez de la terre, tant qu’il venoit aulcune bonne personne meue de devotion qui se mettoit en celluy lieu. Et estoit la cause de celle permutation telle, que le premier traist à mont les vivres pour eulx sept et en prent sa refection la journée, et celluy qui luy est prez plus prochain dessus luy, il le traict à mont en pareille manière. Adoncques tant enquist Raimondin de leur estre et de leur vie, que sa devotion luy vint de plus en plus que devant, c’est assavoir de soy rendre hermite en celluy lieu. Et lors prinst congié de l’ermite, et s’en vint en bas, et demanda le prieur de l’abbaye, et on luy dist que il estoit au villaige dessoubz, qui est à luy, et l’appelle-on Culbaton; et il leur pria adonc que ilz le fissent mener là où le prieur estoit, et ilz luy disdrent que aussi feroient-ilz voulentiers. Et ce fait il laissa ses gens et s’en partist avecq ung des varlès de leans, et avallèrent la salize, qui moult fut droite et roide, et s’en devallèrent par les eschelles, et tant firent qu’ilz vindrent au prieuré, où ilz trouvèrent le prieur, qui fist bonne chière à Raimondin, et Raimondin dist au prieur toute sa devotion, et comment le lieu luy plaisoit. Adoncques le prieur, qui l’apperceut estre homme de belle part et luy sembloit estre homme d’estat et de belle contenance, luy accorda, dont Raimondin en eut grant joye en son cueur.

Moult fut adonc Raimondin joyeux quant le prieur luy eut accordé la place du quart hermitage; il loa moult de ce Nostre Seigneur Jhesucrist; ainsi demoura la nuytée jusques à lendemain avecq le prieur, et au matin montèrent les eschelles, et vindrent à l’abbaye, et fut vestu Raimondin en habit d’ermite, et laissa de tout son vestement du siècle. Et sachiés qu’il vint bien garny de cincq ou de six paires d’habis d’ermite; et chanta-on le service, present Raimondin, qui offrist à son entrée et commencement moult de riches joyaulx et pierres precieuses; et le service fait, s’en allèrent disner, et fist Raimondin porter à ses frères hermites de la pitance, et leur fist signifier sa venue, dont ilz commencèrent à loer Dieu, et en luy priant devotement qu’il les vueille maintenir en bonne devotion; et ainsi demoura Raimondin en l’abbaye, et lendemain, la messe ouye, fut convoié jusques au piet de la salize qui joingt aux chambres de leans, et adonc prinst Raimondin congié et monta en la chappelle; et luy alloit son chappellain tous les jours au matin chanter sa messe, et le clerc luy aidoit à dire ses heures; et commença Raimondin à mener moult sainte vie, et fut la nouvelle espandue parmy le royaulme d’Arragon, et parmy Castellongne, et aussi par dessa par tout Languedoch, qu’il estoit venu ung baron à Monserrat pour soy rendre hermite; mais on ne sçavoit de quelle contrée il estoit; et aussi il n’en vouloit riens dire. Et le furent veoir pluiseurs nobles du pays et d’ailleurs; aussi y fut le roy d’Arragon, les ducs, les contes, les barons et nobles du pays, et luy enquestoient de son estre; mais de luy n’en peurent oncques riens sçavoir. Et à tant se taist l’istoire à present, et parle des gens de Raimondin, et qu’ilz firent au departir de Thoulouze.

L’istoire nous racompte que tant chevauchèrent les gens de Raimondin, depuys qu’ilz furent departis de Tholoze, parmy la Guienne, qu’ilz vindrent en Poitou, et arrivèrent à Lusignen, où ilz trouvèrent Geuffroy et pluiseurs aultres des barons du pays, lequel ilz saluèrent de par son père, et les barons aussi, et puys leur baillèrent les lettres qu’il leur envoyoit. Quant les barons eurent oy la teneur de leurs lettres, ilz dirent à Geuffroy en ceste manière: Monseigneur, puys qu’il ne plaist plus à monseigneur vostre père de nous plus gouverner, et qu’il nous mande que nous vous faisions hommaige, nous sommes tous prestz de le faire. Par Dieu, dist Geuffroy, moult grant mercis. Or, beaulx seigneurs, je suy tout prest de vous recepvoir. Et adonc luy firent tous les barons hommaige; et la nouvelle fut espandue parmy le pays comment Raimondin s’en estoit allé en exil pour le grant dueil qu’il avoit de sa femme qu’il avoit perdue. Qui lors eut veu la douleur que on menoit par toute sa terre en regrettant leur seigneur et sa femme, c’estoit grant pitié à veoir et oyr, car moult redoubtoient Geuffroy pour sa fierté; mais pour neant s’en doubtoient, car il les gouverna tresbien et sagement. Or vous laisseray à present de plus parler d’eulx, et diray de Geuffroy, qui estoit moult doulent de ce qu’il avoit ainsi perdu son père et sa mère par son pechié; car ceulx qui retournèrent ne luy sceurent oncques à dire quelle part il estoit allé, ne en quelle region. Adonc remordist conscience à Geuffroy moult fort, et luy souvint comment il avoit ars les moynes et l’abbaye de Maillières, et son frère Froimont, sans avoir nulle bonne cause de ce faire; et que par son pechié avoit couroucé père et mère, et par ceste cause avoit perdue sa mère, dont il menoit tresgrant douleur; et puys luy souvint du conte de Forest son oncle, qu’il fist saillir de la grosse tour de Marcelly le Chasteau, qui est fondé en hault sur la roche, et le fist ainsi morir. Adoncques commença fort Geuffroy à penser en soy mesmes de tous les pechiés qu’il avoit commis. Et commença à dire et penser que se Dieu, par sa benigne grace, n’avoit pitié de luy, que son ame estoit en voye de dampnation. Adoncques entra Geuffroy à par soy seullement en une chambre, et commença à mener moult grant douleur et à plourer moult entierement ses pechiés; et illec luy prist devotion d’aller à Romme, comme Dieu le voulut, et soy confesser au Sainct Père. Et adoncques il manda Thierry son frère, le seigneur de Partenay, qu’il vint parler à luy, car il l’amoit sur tous les autres. Sitost que Thierri oyt le mandement de son frère, il monta tantost à chevau et erra tant qu’il vint à Lusignen, où Geuffroy le receupt moult liement, et luy dist qu’il luy vouloit laisser son pays en gouvernement, car il vouloit aller à Romme pour soy confesser de ses pechiés au Père sainct. Et aussi il luy dist qu’il ne fineroit mais d’aller jusques à tant qu’il auroit trouvé son père, se il le povoit bonnement faire. Adoncques luy pria Thierry qu’il le laissast aller avec luy; et Geuffroy lui dist qu’il ne seroit pas bon que il fust ainsi fait. Et adoncques s’en partist Geuffroy à belle compaignie et en riche estat, et emporta moult grant finance, et admena avecques luy ung varlet qui avoit esté à Romme et revenu jusques à Tholouze avec son père, et luy commanda qu’il le menast par tous les lieux où son père avoit cheminé, et qu’il le logeast en toutes les hostelleries où ilz avoient esté logez, et luy dist que ce feroit-il.

Comment Geuffroy alla à Romme, et se confessa au Père sainct.

En ceste partie nous dist l’istoire que quant Geuffroy se fut parti de Lusignen, qu’il erra tant par ses journées qu’il vint à Romme, et se traist vers le Sainct-Père, lequel luy fist moult bonne chière quant il le congneut. Adonques Geuffroy se confessa moult devotement de tout ce qu’il luy povoit soubvenir; et luy encharga le Saint-Père de refaire l’abbaye de Maillières, et d’y renter six vingz moynes, et pluiseurs aultres penitences dont cy à present me tairay. Adoncques Geuffroy dist au pape comment il vouloit aller querir son père. Lors luy dist le pape qu’il le trouveroit à Monserrat en Arragon, car il lui dist au departir que là se alloit rendre hermite. Et adoncques il prinst congié du pape et luy baisa les piedz, et le pape luy donna sa benediction. Et à tant se departit Geuffroy de Romme, et erra tant et sa mesnie qu’ilz vindrent à Thoulouze, et se loga en l’ostel où son père avoit esté logié. Et illecques demanda le varlet à l’oste se il sçavoit quelle part Raimondin estoit tourné quant il s’en partist de là. Et luy dist qu’il avoit tenu le chemin de Nerbonne, et que plus avant n’en sçavoit; et celluy le dist à Geuffroy. Par ma foy, dist Geuffroy, ce n’est pas le plus court chemin pour aller à Montserrat; mais puys que mon père alla par delà, nous nous y en irons aussi. Or furent illecques logez le soir, et le matin s’en sont partis et ont tant exploicté qu’ilz vindrent à Nerbonne, et au propre hostel où Raimondin avoit esté logé; car tant enquesta le varlet qu’il sceut bien que là avoit esté Raimondin son maistre logé, et que là il avoit fait faire plusieurs robes d’ermitaige. Et adoncques ledit Geuffroy s’en partist le lendemain au matin, et vint à Perpignen, et erra tant qu’il vint à Barcelonne, et prist le chemin de Monserrat, et vint à l’abbaye, et envoya ses chevaux à Culbaston et entra en l’eglize. Et adonc le varlet advisa en la chappelle au lampe le chappellain de Raimondin, et le dist à Geuffroy, dont il en eut moult grant joye, et alla à luy et le salua; et quant celluy le vit, il se mist à genoulx devant Geuffroy et luy dist: Chier sire, vous soiez le bien venu; et luy compta la bonne vie que Raimondin son père menoit, et comment il estoit tous les jours confessé et recepvoit son createur, et qu’il ne mengoit riens qui receupt mort. Et adoncques Geuffroy luy demanda où estoit son père, et il luy dist: là sus, en tel hermitage, où il y en a sept contremont celle salize droite, et il est au quatriesme lieu; mais, monseigneur, huy mès ne povez-vous parler à luy, mais demain y parlerez-vous bien. Par ma foy, dist Geuffroy, ce me desplaist; mais puys qu’il faut que ainsi soit, il m’en convient deporter. Monseigneur, dist le chappellain, vous orrez la messe au grant autel qui est tout prest, et entretant je ordonneray vos gens, qui metteront à point vostre chambre, et feray appareiller le disner. Ce me plaist, dist Geuffroy.

A tant se partist le chappellain de Geuffroy, qui s’en alla ouyr messe, avec luy dix chevaliers, et bien jusques à vingt escuiers qu’il amenoit avec luy. Adoncques les moisnes de leans vindrent au chappellain de Raimondin et lui demandèrent: Qui est celluy grant dyable à la grant dent; il semble estre moult cruel homme; de quoy le congnoissez-vous? Est-il de vostre pays? Par ma foy, dist le chappellain, ouy. C’est Geuffroy au grant dent de Lusignen, l’un des bons et des preux chevaliers du monde; et sachiés qu’il tient moult belle terre. Et ceulx disdrent: Par ma foy, nous avons bien ouy parler de luy. N’est-il pas celluy qui occist le gayant en Guerende, et l’autre gayant en Northobelande; et qui ardist l’abbé, tous les moynes et toute l’abbaye de Maillières, pour ce que son frère y estoit rendu moyne sans son congié? Par ma foy, dist le chappellain, si est. Il est icy venu pour nous faire quelque malle meschance. Or sachiés, dist l’ung des moynes, que je me mettray en tel lieu que il ne me trouvera pas, se je puys. Non, dist le chappellain, sachiés qu’il ne vous fera jà mal, mais serez tous joyeulx de sa venue, car il y a tel ceans qu’il aime sur toutes les creatures du monde. Et ainsi se rasseurèrent les moynes ung petit; mais, quant ilz le sceurent en convent, ilz alloient adonc et venoient parmy leans, faisans net par tout, et appareillèrent à leur povoir si richement comme se Dieu y fut venu et descendu du ciel. Et mandèrent au prieur, qui estoit à Culbaston, qu’il venist à mont, et que Geuffroy au grant dent estoit layens venu en pelerinage à moult belle compaignie. Adonc monta le prieur ès eschelles pour aller à mont, et vint à l’eglise, et trouva Geuffroy au cueur, qui avoit oy la messe; et luy fist la reverence moult honnourablement et courtoisement, et luy dist que toute l’eglise et le convent et tous leurs biens estoient à son plaisir. Damp prieur, dist Geuffroy, tresgrans mercis. Et sachiés bien de vray que j’ayme ceste place, et, se Dieu me doinct santé, elle n’empirera pas de moy ne des miens. Sire, dist le prieur, Dieu vous le rende. Adoncq vint le chappellain à Geuffroy et luy dist: Monseigneur, il est tout prest quant il vous plaira à disner. Et atant prinst Geuffroy le prieur par la main, et le mena à mont, et lavèrent leurs mains; puys se assirent à disner, et aprez furent graces dictes; et devisa Geuffroy au prieur et le prieur à luy grant pièce; et ainsi se passa jusques à lendemain.

En ceste partie nous dist l’istoire que le lendemain par matin se leva Geuffroy, et trouva le chappellain de son père qui l’attendoit avec le prieur, et le menèrent ouyr la messe, et aprez la messe le menèrent jusques à la salize, et monta le chappellain devant et commença à monter contre mont. Et adonc Geuffroy prinst congié du prieur, qui ne cuidoit pas qu’il y allast pour autre chose que pour veoir l’estat des hermitaiges, car il n’eut à pièce pensé que son père eut esté là; et adonc monta Geuffroy aprez le chappellain. Et quant ilz avoient monté environ .xx. pas, il leur convenoit reposer, et ainsi virer de vingt en trente pas; et par ceste manière montèrent tant qu’ilz vindrent au tiers hermitaige, qui avoit quatre vingz pas de hault et plus. Le clerc estoit devant le quatriesme hermitage où Raimondin estoit, et actendoit le chappellain. Et advisa et vit venir Geuffroy aprez luy; si le congneut bien, car aultresfoys l’avoit veu; et adonc entra en la chappelle, et dist à Raimondin: Monseigneur, vecy venir vostre fils Geuffroy qui vient avec vostre chappellain. Adonc quant Raimondin ouyt ce dire, il fut moult joyeulx, et dist: Dieu y ait part, il soit tresbien venu. Adonc vint le chappellain, qui le salua; mais Raimondin luy dist qu’il dist à Geuffroy qu’il ne povoit parler à luy jusques à ce qu’il eut ouy sa messe; et il cy fist; et respondit Geuffroy: Or soit à son bon plaisir. Ce fait, Raimondin se confessa et ouyt sa messe et receupt nostre seigneur; et en dementiers Geuffroy regardoit contremont les grans salizes qui sont haultes et droites, et vit les trois hermitaiges qui estoient encores par dessus luy; et vit la chappelle Saint-Michiel, qui est le cincquiesme hermitage; et puis regarda contrebas; si se donna grant merveille comment oncques homme osast là prendre habitation, et luy sembloit de l’eglise et de l’abbaye que ce n’estoient que petites chappelles. Lors l’appella le chappellain, et Geuffroy entra ens, et tantost qu’il perceut son père, il se mist à genoux et le salua moult reveramment; et Raimondin le courut embrasser et le baisa; et lors se assirent sur une scabelle devant l’autel; et là commença Geuffroy à compter à son père comment il vint à Romme, et comment il se confessa au Saint-Père, et le Sainct-Père luy dit qu’il le trouveroit à Monserrat; et avec ce entredirent moult de choses l’ung à l’aultre, et pria moult Geuffroy à son père qu’il voulsist revenir en son pays. Beau filz, dist Raimondin, ce ne puis-je faire, car je veuil cy user ma vie, et prieray toute ma vie Dieu pour ta mère, pour moy, et aussi pour toy, que Dieu te vueille amender. Et ainsi demoura Geuffroy toute celle journée avecques son père; et le lendemain par matin oyt Raimondin sa messe, et se ordonna ainsi qu’il avoit acoustumé, et puys dist à Geuffroy: Beau filz, il te convient partir d’icy, et retourner en ton pays; et me salue tous mes enfants et mes barons. Et Geuffroy prinst adonc congié de son père, tout en plourant, et moult s’en partist enuis; et aprez descendist de la salize, et vint en l’abbaye, où le prieur le bienveigna, et se donnoit moult grant merveilles pour quoy il avoit tant demouré là sus.

L’istoire nous dist que Geuffroy donna moult de riches dons et beaulx joyaulx à l’eglise, et puys prinst congié du prieur et des moynes; mais le prieur le convoya jusques à Culbaston, et disna Geuffroy avecques le prieur, et luy dist en secret que Raimondin estoit son père, et luy pria moult qu’il se prinst garde de luy, et que l’eglise n’y perderoit riens, et le viendroit tous les ans veoir une foys tant comme il viveroit. Adonc respondist le prieur que de ce ne failloit point doubter, car il en feroit moult bien son debvoir. Aprez prinst Geuffroy congié, et s’en vint à Berselonne au giste, et le lendemain s’en partist; et tant fist par ses journées qu’il vint à Lusignen, où Thierry son frère et les barons le receuprent moult liement, et furent tresjoyeulx de sa venue; et quant ilz furent à recoy, il compta à Thierry son frère toute la pure verité de la chose et de leur père aussi; et lors Thierry, qui moult l’amoit, commença à larmoier moult tendrement; et Geuffroy son frère, ce voyant, luy dist ainsi: Mon tresdoulx frère, encores vous faut-il demourer cy, car sachiés que je vueil aller voir nos deux frères en Allemaigne, c’est assavoir le roi Regnauld de Behaigne et le duc Anthoine de Lucembourg; mais je n’iray pas degarny de gens d’armes, car il y a de tresmauvaises gens en icelles parties, et qui moult voulentiers robent les passans le chemin. Par mon chief, mon frère, que nous laissons nos pays en garde à nos barons, et amainerons avec nous cincq cens bassines, et qu’il vous plaise que je alle avecques vous, car j’ay ouy dire qu’il y a moult grant guerre entre ceulx d’Anssay et ceulx d’Autriche. Par ma foy, dist Geuffroy, vous dictes bien: car par adventure s’en pourroit bien Anthoine nostre frère mesler de celluy fait. Et adonc quant ilz faisoient leur ordonnance, Odon le conte de la Marche vint parler à Geuffroy à bien soixante bassines; car pour lors il avoit guerre au conte de Vandosme; et adonc Raimonnet leur frère, conte de Foretz, arriva aussi en celle propre journée par devers ses frères. Ainsi fut moult grande la feste que les frères s’entrefirent, et furent tous moult joyeulx quant ilz eurent oy les nouvelles de leur père, et bien disdrent qu’ilz l’iroient veoir tous ensamble.

Comment Geuffroy fist refaire l’abbaye de Maillières.

Geuffroy, avant son departement, charga et ordonna gens pour reffaire l’abbaye de Maillières ainsi comme le Sainct-Père luy avoit enchargé pour penitence, et leur assigna où ilz prendroyent argent pour payer les ouvriers; et puys laissa bon gouvernement en son pays; et aussi fist son frère Thierry au sien. Et quant Odon et Raimonnet visrent que ilz se mettoyent en chemin pour aller veoir leurs autres deux frères en Allemaigne, si disdrent entre eulx que aussi feroient-ilz. Si demandèrent tantost aux gens de leurs pays que ilz leur fussent au devant à Bonneval. Et à ce temps estoient ceulx frères ensamble, acompaignez de deux mille bassines et de mille arbalestriers. Et quant le conte de Vandosme en oyt les nouvelles, il cuida certainement que ilz venissent pour le exillier, et que Odon se fut complaint à ses frères de luy; et doubta tant Geuffroy, que il se vint rendre à Bonneval en la mercy de Odon, conte de la Marche; et il luy perdonna tout le meffait que oncques il fist à luy; et le conte luy fist hommaige de la terre de quoy la hayne estoit entre eulx deux.

En ceste partie nous racompte l’istoire que les quatre frères se partirent de Bonneval, et puys se penèrent tant d’errer que ilz vindrent en la Champaigne, et en leur compaignie pluiseurs grans seigneurs; et se logèrent une nuyt sur une ripvière nommée la Meuse, dessoubz une fortresse qui est appellée le Chasteau de Durres, pour ce que il siet sur la salize en hault sus la ripvière. Or me tairay ung peu à parler d’eulx, et commenceray à dire et à parler du roy d’Anssay, qui avoit une moult grosse guerre au conte de Fribourg et au duc d’Autriche, qui l’avoyent assiegé en une sienne fortresse qui estoit appellée Pourrencru, et estoit la place à quatre lieues de l’abbé. Et adoncques le roy d’Anssay manda le roy Regnauld de Behaigne, son nepveu, car il avoit sa niepce espousée, et si avoit mandé le duc Anthoine de Lucembourg, que ilz luy venissent aidier contre ses ennemis, qui estoient si fors que il ne les povoit plus resister. Et estoit le roy Regnauld pour lors venu à Lucembourg atout quatre cens bassines, et avoit amené la royne Aiglentine, sa femme, avec luy, et Oliphart, son filz. Grande fut la joye que les frères s’entrefirent. Adoncques Anthoine bienveigna moult Regnauld et la royne sa seur, et son nepveu Oliphart. Et la duchesse Cristienne leur vint à l’encontre, avecques elle ses deux filz, c’est assavoir Bertrand et Lochier, et sa mesnie. Là eut moult grant joye faicte des frères, des seurs et des nepveux les ungz aux aultres. Et tous ensamble en une compaignie entrèrent en la ville, et descendirent au chasteau; et les baignons se logèrent en la prarie ès tentes et pavillons. Adoncq vindrent deux chevaliers poitevins qui avoient esté avec le roy Regnauld et avec le duc Anthoine à leurs conquestes; mais quant ilz vindrent en la prarie et virent l’ost des baignons d’une part, et d’aultre les gens du duc Anthoine, ilz furent moult esbahis que ce povoit estre; et commencèrent à demander se ilz vouloient tenir le siége devant la ville, et ilz disdrent que non. Adoncques passèrent les deux chevaliers oultre, et vindrent au chasteau, et là descendirent, et montèrent en la salle, où ilz furent bien congneus de toutes pars; et leur fist-on grant joye; et vindrent devant les deux frères, et les saluèrent de par Geuffroy et leurs trois aultres frères, et aussi toute la compaignie. Adoncques, quant les deux frères ouyrent les nouvelles, ilz leur firent faire grant joye, et eurent moult bonne et belle chière, et leur demandèrent se leurs frères estoient en bon point, et ilz leur disdrent que oy, et sont à deux lieues d’icy atout deux mille bassines et mille arbalestriers, où ilz vous viennent veoir. Par ma foy, dist le roy Regnauld, Anthoine, beau-frère, veez icy gracieuse compaignie venir veoir ses amis; au mans ne viennent-ilz pas la main desgarnie. Adoncques il s’escria: A chevau, et faictes tendre toute la ville. Et ainsi fut-il fait; et montèrent adoncques les frères à noble compaignie de chevalerie, et en leur compaignie se misrent les deux chevaliers poitevins; et ainsi s’en allèrent à l’encontre de leurs frères; et les dames s’en allèrent en leurs chambres pour eulx atourner.