Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée
Part 28
L’istoire nous dist que tant erra Geuffroy qu’il vint en Nortobelande avec les ambassadeurs, avec les dix chevaliers, et quant les barons du pays sceurent sa venue, ilz luy vindrent à l’encontre moult honnorablement, et le receuprent à moult grant solemnité, et luy disdrent: Ha, a, sire, de vostre joyeuse venue devons-nous louer nostre Seigneur Jhesucrist; car sans vous ne povons estre delivrez du merveilleux murtrier Grimauld, le gayant, par quoy tout le pays est destruict. Et adoncques Geuffroy leur respondist: Et comment povez sçavoir que par moy en povez estre delivrez? Adoncques ilz luy respondirent: Monseigneur, les sages astronomiens nous ont dist que le gayant Grimault ne povoit morir que par vos mains, et aussi nous sçavons de certain que il le scet bien, et se vous allés devers luy et vous luy dictes votre nom, vous ne le sçaurez si bien garder que il ne vous eschappe. Par mon chief, dist Geuffroy, se il est vray que vostres astronomiens vous le ayent dit, il ne peut fouyr, car j’en ay bonne voulenté, mais or me faictes mener devers le lieu où je le pourray trouver, car j’ay moult grant desir de le veoir. Adoncques ilz respondirent: Monseigneur, voulentiers. Et incontinent ilz lui baillèrent deux chevaliers du pays qui le conduirent vers le lieu; mais ilz disdrent tout incontinent l’ung à l’aultre qu’ilz ne l’approcheroient pas de trop prez, et qu’ilz ne pourroient croire que Geuffroy peut avoir victoire envers luy. Adoncques Geuffroy prinst congié des barons, et s’en partist, et avec luy les deux chevaliers qui le devoient guider; et tant chevauchèrent qu’ilz virent la montaigne de Brumbelyo; et lors disdrent les guides à Geuffroy: Monseigneur, voiez là la montaigne où il se tient; et voiez-vous bien ce blanc sentier qui monte tout droit à ce gros arbre? Par foy, dist Geuffroy, ouy. Par dieu, monseigneur, disdrent-ilz, c’est le droit chemin que vous n’y povez faillir, car pour vray dessoubz cest grant arbre vient-il souvent pour espier ceulx qui passent le chemin. Or y povez aller si vous voulez, car nous ne pensons pas aller plus avant. Et Geuffroy leur respondist en ceste manière: Se je feusse venu sur la fiance de vostre aide, j’eusse ceste foys failly. Par mon chief, dist l’ung, vous dictes vray. Lors vindrent au piet de la montaigne, et lors descendist Geuffroy et s’arma bien et bel, et puys monta à chevau et mist l’escu au col et la lance au poing, et puys dist aux dictz chevaliers qu’ilz demourassent là dessoubz, et que ilz verroient comment il adviendroit de celle chose; et ilz disdrent qu’ilz y demouroient.
Comment Geuffroy au grant dent vint contre le gayant Grimault, et comment de la lance il l’abbatist.
En ceste partie nous dist l’istoire que Geuffroy se partist et prinst congié, et monta la montaigne tant qu’il approcha fort de l’arbre, et perceut le gayant qui se seoit dessoubz; mais sitost qu’il apperceut Geuffroy, il s’esmerveilla moult fort comment ung seul chevalier avoit la hardiesse d’aller vers luy. Adoncques il pensa en luy mesmes qu’il venoit pour traicter à luy d’aulcuns patis ou d’aulcune paix. Adoncques jura sa loy que moult peu luy vauldroit. Adonc se leva le gayant moult atalenti de mal faire, et prinst ung levier en son poing, que ung fort villain auroit assez affaire à le lever. Adoncques il devalla ung peu de la montaigne pour venir à l’encontre de Geuffroy, et cria à haulte voix à Geuffroy: Qui es-tu, di, va, chevalier, qui as tant de hardiesse de venir vers moy? Par ma loy, bien t’en paieray, car qui t’envoya icy n’amoit pas grandement ta vie. Et Geuffroy luy escria: Deffens-toy, je te deffie. Et puis brocha le chevau des esporons, et abaissa la lance, et ferist le gayant emmy le pis si roidement qu’il le fist voller par terre les jambes contre mont, et puys passa oultre et tourna tout court et descendist de paour que le gayant ne lui occist son chevau, et l’atacha par la resne à une racine d’arbre; puis traist l’espée et jetta la targe, car il apperceut bien que à attendre le coup du levier il feroit grant follie. Adoncques le gayant luy vint à l’encontre, mais il ne l’apercevoit point à cause que il estoit si petit envers luy qu’il ne le povoit bonnement choisir; et pour ce baissa la teste, et le vit adoncques le gayant, et luy dist ainsi: Dy, va, petite stature, qui es-tu, qui si vaillamment m’a abatu? Par Mahon, je n’auray jamais honneur. Et adonc Geuffroy luy respondist: Je suis Geuffroy au grant dent, fils de Raimondin, seigneur de Lusignen. Adonc quant le gayant l’entendist, il fut moult doulent, car bien sçavoit qu’il ne povoit morir fors que par ses mains; mais non obstant il luy respondist: Je te congnois assez; tu occis l’aultr’ier mon cousin Guedon en Guerende; les cent mille diables t’ont bien apporté en ce pays. Et Geuffroy luy respondist: Voire pour toy, car jamais ne me partiray jusques à tant que je t’auray osté la vie hors du corps. Adonc quant le gayant l’entendist, il haulça le levier et cuida ferir Geuffroy parmy la teste; mais il y failly; et adonc Geuffroy le ferist de l’espée sur l’espaulle, car il ne peut attaindre sa teste, et luy tranche les mailles du jasseran, et luy entra l’espée bien palme dedens la cher. Adoncq le sang luy roya jusques aux tallons; et quant il sentist le coup, il luy escria: Mauldit soit le bras qui de telle vertu scet ferir, et le fevre qui forga l’allumelle soit pendu parmy le col; car oncquesmais je n’eus sang trait par taillant, tant fut bon. Adoncques il entoisa le levier, et cuida ferir Geuffroy sur la teste, et tantost Geuffroy moult appertement gauchist au coup, dont il fist que saige; car sachiés de vray que, s’il l’eut attaint, à ce que le levier estoit pesant, il eut ensmé jusques aux dens; mais Dieu, en qui estoit sa fiance, ne le volut pas. Et devez sçavoir de certain que le levier, au cheier, entra bien un grant piet dedens terre; mais avant que le gayant peut ravoir son coup, Geuffroy le ferist de l’espée sur le costé, tellement qu’il luy fist le levier saillir des poingz, et en couppa une grant pièce.
Comment le gayant s’enfouyt, et Geuffroy aprez, l’espée au poing.
Adoncques fut le gayant moult dolent quant il vit son levier par telle manière froyé et gesir sur la place, car il ne se osa baisser pour le prendre. Adoncques il sallist à Geuffroy, et luy donna ung si grant coup de poing sur le bassinet qu’il luy estourdist toute la teste; mais il eut le poing tout enflé, et en tomba du grant coup. Et adoncques Geuffroy le ferist de l’espée sur la cuisse, par telle manière qu’il luy abbatit demi piet ou braon. Adoncques quant le gayant vit ce, il se recula ung peu contre mont, et puys tourna le dos et s’enfouyt contre mont sur la montaigne, et Geuffroy aprez, l’espée au poing; mais quant ledit gayant vint à la montaigne, il trouva ung pertuys, et tantost se lança dedens; de quoy Geuffroy s’esmerveilla moult comment il fut si tost en bas. Adoncques il vint au pertuys et bouta sa teste dedens, et luy sambla que ce fut le tueau de une cheminée. Adoncques il retourna à son chevau, et prinst la lance, et monta sur son chevau, et devalla la montaigne, et vint à ses gens et aux deux chevaliers, qui eurent moult grant merveille quant ilz le virent retourner sain et sauf; et y estoit jà venu grant multitude des gens du pays, qui luy demandèrent s’il avoit veu le gayant. Et il leur dist que il l’avoit combattu, et qu’il s’en estoit fouy et bouté en ung pertuys; et si tost envanuy qu’il ne sçavoit qu’il estoit devenu. Et ilz luy demandèrent se il luy avoit point dit son nom, et Geuffroy dist que si avoit, et ceulx dient que c’estoit neant de le trouver, car il sçavoit bien que il devoit morir par la main de Geuffroy. Or ne vous doubtez, dist-il, car je sçay bien par où il est entré, et pourtant je le trouveray bien demain. Adoncques, quant ilz luy oyrent dire ceste parolle, ilz en eurent moult grant joye, et disdrent que Geuffroy estoit le plus vaillant chevalier du monde.
Comment Geuffroy alla au pertuys où le gayant estoit entré, et se laissa couller dedans.
Le lendemain par matin s’arma Geuffroy et monta à chevau, et chevaucha tant qu’il vint à la montaigne, et trouva le pertuys, et regarda dedens; mais il n’y vit ne que ung puys. Par foy, dist Geuffroy, le gayant est plus grant et plus gros que je ne suys, et cy est entré par icy, mais cy ferai-je, comment qu’il en advienne. Adoncques il laissa couler sa lance contre val, et tint le fer en sa main, et puys entra les piés devant au pertuys et se laissa couler avecques la lance, et s’en alla par ung estroit sentier, et vit au loing grant clarté. Et adonc il se seigna, et s’en alla celle part.
Comment Geuffroy trouva la sépulture du roy d’Albanie, son grand-père Elinas, dedens la montaigne.
Et quant il vint à large, il trouva une moult riche chambre où il y avoit moult de richesses; et y eut moult grans candelabres d’or et moult grant luminaire; et y veoit-on aussi cler comme se il eut esté aux champs; et au millieu de celle chambre trouva la plus riche tombe d’or et de pierres precieuses qui cuidoit jamais avoir veu; et par dessus avoit la figure d’ung grant chevalier à merveilles, qui avoit une riche couronne d’or au chief, et y avoit grant foison de riches pierres. Et assez prez de là avoit une figure d’une royne d’albastre, couronnée moult richement, qui tenoit ung tablier qui disoit en ceste manière: Cy gist mon mari, le noble roy Elinas d’Albanie; et devisoit toute la manière comment il avoit esté là mis, et par quelle cause; et parloit aussi de leurs trois filles, c’est assavoir Melusine, Palestine et Melior, et comment elles avoient esté pugnies pour ce qu’elles avoient enfermé leur père. Et parloit comment le gayant avoit là esté commis pour garder le lieu jusques à tant qu’il seroit de là dejecté par l’oir d’une des filles, et comment nul ne povoit jamais entrer leans se il n’estoit de leur lignage; et le devisoit tout au long ainsi comme il est escript icy dessus au chapitre du roy Elinas. Et à ce veoir et regarder advisa Geuffroy par grant temps, tant sur le tableau comme sur la beaulté du lieu; mais encore ne sceut-il pas qu’il disoit qu’il fut de la lignée du roy Elinas et de Pressine, sa femme. Et quant il eut bien regardé tout longuement, il se partist, et erra tant parmy ung lieu obscur, qu’il se trouva aux champs. Adoncques regarda devant luy et vit une grosse tour quarrée bien garlendée et bien carnellée, et chemina celle part, et tournoya tant qu’il trouva la porte, qui estoit ouverte arrière et le pont abbatu; il entra dedens, et vint en la salle, où il trouva ung grant traillis de garde de fer, dedens laquelle avoit bien cent hommes du pays que le gayant tenoit tous prisonniers. Et quant ilz visrent Geuffroy, ilz s’esmerveillèrent moult et luy disdrent: Sire, pour Dieu, fuyez-vous-en, ou vous estes mort; car le gayant viendra tantost qui vous destruira, se vous estiez ores telz cent comme vous estes. Et Geuffroy leur respondist ainsi: Beaulx seigneurs, je ne suys pas cy venu se n’est pour le trouver; j’auroye fait tresgrant follie d’estre venu de si loingz jusques cy pour m’en tourner si tost. A ces parolles vint le gayant qui venoit de dormir; mais quant il vit Geuffroy, il le congneut et vit bien que sa mort approuchoit, et en eut grant paour. Adonc il saillist en une chambre qu’il vit ouverte, et tira l’uys aprez luy. Et quant Geuffroy l’apperceut, il fut moult doulent de ce qu’il ne l’avoit peu rencontrer à coup à l’uys de la chambre.
L’istoire nous dist que Geuffroy fut moult doulent quant il vit que le gayant fut entré en la chambre et que il eut fermé l’uys sur luy. Adonc il vint contre l’uys, courant de moult grant radeur, et y ferist du piet si roidement qu’il le fist voller emmy la chambre. Adoncques le gayant saillist hors, qui par ailleurs ne povoit saillir, et tenoit ung grant maillet dont il donna à Geuffroy tel coup sur le bassinet, qu’il le fist tout chanceller. Et quant Geuffroy sentist le coup, qui fut dur et pesant, il le ferist d’estoc de l’espée emmy le pis, tellement qu’il la lui bouta tout dedens jusques à la croix. Adonc le gayant jetta ung moult horrible cry, et cryoit illecq tout mort. Et quant ceulx qui estoient enferrez en la gayole de fer le virent, s’escrièrent à une voix: Ha, a, noble homme, benoite soit l’eure que tu naquis de mère. Nous te prions pour Dieu que tu nous ostez d’icy, car tu as aujourd’uy delivré ce pays de la plus grant misère où oncques gens feussent.
Comment Geuffroy delivra les prisonniers que le gayant tenoit.
Adoncq Geuffroy cercha les clefz tant qu’il les trouva, et les mist hors; et, ce fait, ilz s’agenoillèrent tous devant luy, et luy demandèrent par où il estoit venu; et il leur dist toute la verité. Par foy, disdrent-ilz, il n’est pas memoire de nouvelles nulles que depuys quatre cens ans nul homme passast par le cavan, que vous et le gayant tant seullement, et ses antecesseurs, qui de hoir en hoir ont destruict tout ce pays; mais nous vous remainerons bien par aultre chemin. Et adoncques Geuffroy leur donna tout l’avoir de la tour, et ilz le prindrent.
Comment les prisonniers que Geuffroy avoit delivrez mirent le gayant sur une charette et l’amenèrent avecques eulx.
Aprez mirent le gayant sur une charrette en son estant, et le lièrent tellement qu’il ne povoit cheoir, et puys boutèrent le feu partout en la tour. Et, ces choses faictes, ilz radressèrent Geuffroy au lieu où il avoit laissé son chevau, sur lequel il monta, et descendirent tous la vallée, atout l’avoir, dont chascun en avoit sa part, et firent mener la charette où le gayant estoit à .vi. beufz, et tant qu’ilz vindrent aux chevaliers, et trouvèrent les chevaliers de Geuffroy, et bien la plus grant partie de ceulx du pays, nobles et non nobles, qui tous festoièrent et firent grant honneur à Geuffroy, et luy voulurent faire grans presens, mais il n’en voulut riens prendre, ains prinst congié de tous, et se partist d’eulx. Et ceulx menèrent par toutes les bonnes villes le gayant, duquel veoir les gens en furent moult esmerveillez, et comme ung homme seul osast assaillir ung tel Sathanas; et le tindrent à tresgrandement hardi. Et si se taist l’istoire d’en plus parler, et retourne à parler de Geuffroy.
En ceste partie dist l’istoire que tant erra Geuffroy qu’il vint à Monjouet en Guerende, où ceulx du pays luy firent grant feste; et pour lors estoit venu Raimonnet, son frère, pour l’informer du couroux que leur père avoit et des parolles qu’il avoit dictes sur luy, et luy racompta et dist depuys le commencement jusques en la fin, et comment leur mère estoit partie, et toute la manière, et comment le premier commencement de sa departie estoit par leur oncle, le conte de Forestz, et comment elle avoit dit, à son departir, qu’elle estoit fille du roy Elinas d’Albanie. Et quant Geuffroy oyt ce mot, il luy souvint du tableau qu’il avoit trouvé sur la tombe du roy Elinas, et par ce sceut au cler que luy et ses frères estoient descendus de la lignée, dont il s’en tint plus chier. Mais ce non obstant, il fut moult doulent de la departie de sa mère et de la douleur de son père, et congneut adonc que ceste mauvaise adventure avoit esté engendrée par le conte de Forestz, son oncle, dont il jura la benoite Trinité qu’il le comparroit. Adonc il fist monter son frère et ses .x. chevaliers, et chevaucha vers Forestz, et eut nouvelles que le conte son oncle estoit en une fortresse qui estoit assise sur une roche moult haute; et estoit celle fortresse pour celluy temps nommée Jalensi, et de present on l’appelle Marcelli le Chasteau.
Comment Geuffroy fist morir le conte de Forestz, son oncle.
Tant erra Geuffroy qu’il vint au chasteau, et tantost descendist et monta en la salle, et trouva le conte, qui estoit entre ses barons, et adonc il luy escria haultement: A mort, triste! car par vous avons-nous perdue nostre mère. Adoncques traist l’espée et alla vers le conte, et le conte, qui congnoissoit bien sa fierté, advisa l’uys de la maistresse tour et s’en courut celle part, et Geuffroy aprez; et tant le chassa d’estage en estage, qu’il vint tout au dernier, prez du toit, et voyant qu’il ne povoit ailleurs fouyr, monta sur une fenestre qui sailloit sur le toit, et par icelle cuida saillir en une petite guerite pour eschapper la fureur de Geuffroy et soy saulver. Mais le piet lui faillist, et tomba tout en bas, tout desrompu et tout mort, avant qu’il vint contreval. Adoncques Geuffroy le regarda d’amont et le vit moult hideusement arrée, mais il n’en eut oncques pitié, mais dist: Faulx triste, par ta faulce jenglerie ay ma mère perdue, or l’as-tu comparu. Adoncques il vint à bas, et n’y eut oncques celluy si hardi de tous les hommes du conte qui osast lever l’euil, et tantost leur commanda que le conte fut ensepvely, et si fut-il, et fut son obsèque fait. Aprez compta Geuffroy aux barons du pays pourquoy il avoit fait morir son oncle, et en furent les barons ung peu appaisez, pour la mesprizon que le conte avoit faicte. Et lors leur fist faire Geuffroy hommaige à Raimonnet son frère, qui fut aprez conte de Forestz. Et cy se taist l’istoire de luy, et retourne à parler de Raimondin son père.
Comment Geuffroy alla devers son père à Lusignen et luy cria mercy.
L’histoire dist que tost aprez cest affaire fut compté à Raimondin, qui fut moult dolent, mais il le passa legierement pour ce que son frère lui avoit anoncé la racine par quoy il avoit sa femme perdue. Adonc dist à soy mesmes: Ce qui est fait ne peut estre aultrement, il me fault appaiser Geuffroy avant qu’il face plus de dommaige, et pour ce manda par Thierri qu’il venist devers luy à Lusignen, et Geuffroy vint au mandement de son père, et d’aussi loing qu’il le vit, il se jetta à genoux et luy cria mercy, en disant: Mon treschier père, je vous supplie qu’il vous plaise moy pardonner, et je vous jure que leaument feray refaire l’abbaye plus belle et plus riche qu’elle ne fut oncques, et y feray renter et fonder .x. moynes plus qu’il n’y avoit. Par Dieu, dist Raimondin, tout ce peut faire à l’aide de Dieu, mais aux mors ne povez rendre la vie. Or, il est vray qu’il ne peut estre aultrement. Geuffroy, il est vray qu’il me fault aler en ung pelerinage que j’ay promis à faire, et pour ce je vous laisseray le gouvernement de ma terre, et se d’adventure Dieu fait sa voulenté de moy, toute la terre est vostre; mais je vueil que ce que vostre mère a ordonné soit tenu: elle a ordonné à Thierry Parthenay, Merment, Warment et leurs appendences toutes, jusques à La Rochelle, avec Chasteau Aiglon, et tout ce qui y pent, et dès cy l’en herite, et vueil qu’il ait. Adonc Geuffroy lui dist: Mon chier père, c’est bien raison qu’il soit ainsi. Ce fait, Raimondin fist son appareil et monta avec luy foison seigneurs, chevaliers, gens de toutes offices, et emporta grant finance, et se mist à chemin; et Geuffroy et Thierri le convoièrent certain temps, et en chevauchant, Geuffroy leur compta comment il avoit trouvé en la montaigne de Brumbelio la tombe du roy Elinas sur six colombes d’or, et de la richesse du lieu, et de la royne Pressine, qui estoit sur la tombe, aux piés du roy, et estoit figurée du blanc albastre, et le tablier qu’elle tenoit, et de ce qui estoit dedens escript, et comment leurs .iii. filles estoient predestinées, desquelles nostre mère fut l’une, et toute la besoingne ainsi qu’elle fut, et comme je l’ay traité au chapitre du roy Elinas, au commencement de ceste histoire. Et sachez que Raimondin l’escouta volentiers, et luy pleut moult, car Geuffroy l’affermoit pour pure verité, comme de l’avoir veu et leu au tablier, que leur mère fut fille du roy Elinas et de Pressine, et puys donna Raimondin congié à ses enfans, et s’en partirent de luy en plourant de son departement, et s’en retournèrent à Lusignen, et Raimondin tint son chemin vers Romme, et au departir il donna à Thierri l’anneau que Melusine luy avoit donné à son departement.
Comment Raimondin vint devers le pape à Romme, et se confessa à luy.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant chevaucha Raimondin et sa mesnie en sa compaignie, qu’il vint ès mons de Monjouet et les passa, et chevaucha tant par la Lombardie, qu’il arriva ung soir à Romme auprez Noiron. Et le lendemain vint à Saint-Pierre, et là trouva le pape Benoit, qui pour lors regnoit, et se traist par devers luy, et luy fist moult humblement la reverence, et le pape à luy, quant il sceut que c’estoit Raimondin, et Raimondin se confessa à luy le mieulx qu’il peut, et quant est de ce que il s’estoit parjuré devers sa femme, le pape luy encharga telle penitence comme il luy pleut, et disna celluy jour avec le pape Benoit, et lendemain il alla visiter les saintz lieux à Romme, et y mist bien huict jours avant qu’il eut tout achevé, car il avoit affaire. Et quant il eut tout fait ce qu’il vouloit faire, il prinst congié du pape, et luy dist en ceste manière: Père sainct, je ne puys pas bonnement considerer en moy que je doibve jamais avoir joye pour user le remanant de ma vie, si ay esperance de moy aller rendre en quelque hermitaige. Et adoncques le pape luy demanda ainsi: Raimondin, où avez-vous devotion d’aller? Par ma foy, père sainct, j’ay ouy dire que il y a une moult bonne et devote place à Monserrat, en Arregon. Mon beau filz, dist le père sainct, ainsi le dist-on. Et Raimondin luy dist: Père sainct, là ay-je devotion de moy retraire, et moy rendre hermite, et là prier Dieu devotement qu’il luy plaise faire aulcun allegement à ma femme. Or, mon beau filz, dist le pape, avec le sainct Esperit puissiés-vous aller, et tout ce que vous ferez en bonne voulenté je vous le charge en lieu de penitence. Et adonc Raimondin s’enclina et luy baisa le piet, et le pape luy donna la benediction. Et adonc s’en partist Raimondin et s’en vint à son logis, et fist tantost trosser les sommiers et tout son arroy; et quant est de ses gens, je ne vous vueil gaires faire de mention, ne aussi de son chemin. Mais tantost il commença à chevaucher fort, et tant erra, qu’il vint à Tholouze, et là donna congié à toutes ses gens, excepté tant seullement à ung chappellain et à ung clerc, et adonc leur paya largement de leur sallaire, et escript plusieurs lettres et les sella et envoya à Geuffroy et aux barons du pays, faisans mention comment Geuffroy prist les hommages et aussi comment ilz le receupsent à seigneur. Et adoncques ceulx s’en departirent de luy moult doulens, et moult grant dueil demenans, car il ne leur dist oncques quel chemin il feroit. Mais sachiés qu’il s’en alla bien garni de finance, et tant chemina qu’il vint à Nerbonne, et là reposa ung bien peu.