Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée

Part 27

Chapter 273,946 wordsPublic domain

En ceste partie nous dist l’istoire que Raimondin se seoit à disner à Merment; lors vint ung messagier qui venoit de Maillières, qui demanda où estoit Raimondin; et on le mena devant luy; lequel messagier s’agenoilla, et fist moult honnourablement la reverence devant Raimondin, et le salua moult courtoisement; et Raimondin luy rendist son salut et luy demanda quelles nouvelles et dont il venoit. Sire, dist le messagier, ce poise moy que je ne les vous puys apporter meilleures, car je les aporte moult piteuses. Il faut que nous les sachons, dist Raimondin; Dieu en soit gracié et loué de ce qu’il nous envoye. Et celluy luy dist: Monseigneur, il est bien verité que Geuffroy au grant dent, vostre filz, a pris en luy telle merencolie et tel dueil de ce que Froimond, vostre filz, c’estoit rendu moyne à Maillières, qu’il est jà venu de fait audit Maillières, où il a trouvé au chappitre l’abbé et tous les moynes; et sachiés pour verité qu’il a bouté le feu dedens et les a tous ars et bien la moetié de l’abbaye. Qu’est-ce que tu dis, dist Raimondin? Ce ne peut estre; je ne le pourroye croire. Par ma foy, monseigneur, il est ainsi, et, se ne me croiez, faictes-moy mettre et tenir en prison, et, se ne trouvez qu’il soit vray, faictes-moy mourir de telle mort qu’il vous plaira. Adonc Raimondin se leva de la table, et vint en la court, et demanda son chevau; et on luy admena, et il monta, et s’en partist sans actendre per ne compaignon, et chevaucha vers Maillières tant que le chevau le peut porter et aller. Adoncques ses gens montèrent à chevau qui mieulx pour aller aprez luy; et tant chevaucha Raimondin qu’il vint à l’abbaye. Et adonc il vit la grant douleur et le grant meschief que Geuffroy avoit fait, dont il prinst tel dueil en son cueur que à paine qu’il n’enragoit. Ha, ha, dist-il, Geuffroy, tu avois le plus bel commencement de haulte proesse et de chevalerie pour venir au degré de hault honneur que filz de prince qui fut vivant, et ores tu es du tout desmis par ta crualté. Par la foy que je doibz à Dieu, je croy que ce ne soit que fantosme de celle femme; je ne cuide point qu’elle ait porté chose à la fin qui viengne à perfection, car elle n’a apporté enfant nul qui n’ait apporté quelque estrange tache sur terre. Ne vois-je pas l’orrible qui n’a pas encores sept ans acomplis, qui a jà occis deux de mes escuiers, et avant qu’il eut trois ans avoit-il fait mourir deux de ses nourrices par force de mordre ses mamelles? et ne vois-je leur mère le samedi, que mon frère de Forestz m’acointa de malvaises nouvelles, en forme de serpent du nombril en bas? si fis, par Dieu. Et sçay de vray que c’est aulcun esperit, ou c’est fantosme ou illusion qui ainsi m’a abusé: car, la première fois que je la trouvay, ne me sceut-elle pas à dire mon adventure?

En ce parti chevaucha Ramondin tant qu’il vint à Merment, et là descendist et monta en une chambre et se coucha sur ung lict, et là se commença à desmener et faire griefve lamentation telle, qu’il n’y a si dur cueur au monde qui n’en eut eu pitié. Adoncques tous les barons en furent moult doulens, et, quant ilz virent qu’ilz ne luy peurent appaisier sa douleur, ilz furent moult doulens. Adoncques ilz eurent conseil qu’ilz le manderoient à Melusine, qui lors estoit à Nyort et faisoit faire les deux maistresses jumelles, qui sont moult belles à veoir. Adonc prindrent ung messagier et luy mandèrent tout le fait. Las! tant mal firent, car ilz les mirent tous deux en griefz tourmens et en moult grant misère. Or commence leur dure et amère departie, qui dura à Raimondin tout son vivant, et à Melusine durera sa penitence jusques en la fin du monde. Or le messagier tira tant qu’il vint à Nyort, et salua la dame, et luy bailla les lettres que les barons luy envoioient. Adonc elle rompist la cire et lut la lettre, et, quant elle apperceut le meschief, elle fut doulente, et plus du couroux de Raimondin que d’aultre chose, car elle vit bien que le meschief que Geuffroy avoit fait ne povoit estre aultrement pour le present. Adonc elle fist venir tout son arroy, et manda foison de dames du pays pour luy tenir compaignie, et s’en partist de Nyort, et vint à Lusignen, et là demoura par l’espace de trois jours, et faisoit moult male chière, et tousjours alloit et venoit par leans, visitant hault et bas tout le lieu en souspirant et jettant de foys en aultre de si grans plains que merveilles. Et nous dist l’istoire et la cronique, que je tiens estre vraye, qu’elle sçavoit bien la douleur qui moult luy estoit prouchaine, et, quant est de moy, je le croys fermement. Mais ses gens ne pensoient pas à cela, mais que c’estoit pour la desplaisance qu’elle avoit de ce que Geuffroy avoit ainsi ars son frère et les moynes aussi, et pour le courroux qu’elle sçavoit que Raimondin en avoit pris. En ce parti fut Melusine à Lusignen par deux jours, et au tiers jours s’en partist et vint à Merment moult bien accompaignée de dames et de damoiselles, comme j’ay par devant dit. Et lors les barons du pays, qui estoient assamblez pour reconforter Raimondin, que ilz amoient de bon cueur, luy vindrent à l’encontre et la bienveignèrent fort, et luy comptèrent qu’ilz ne luy povoient faire laisser sa douleur. Or vous souffisse, dist-elle, car il sera tantost reconforté, se Dieu plaist.

Melusine, la bonne dame, qui adonc estoit bien accompaignée de dames et damoiselles et des barons du pays, entra en la chambre où Raimondin estoit, et celle chambre avoit le regard sur les vergés, qui moult estoient delectables, et avoit le regard aux champs par devers Lusignen. Lors, quand elle vit Raimondin, elle le salua moult doulcement et honnourablement; mais adonc il fut si doulent et si oultré d’ire que il ne luy respondist mot. Et adonc elle prinst le parler et luy dist: Monseigneur, c’est moult grant follie à vous, que on tient le plus saige prince que on sache vivant, de vous ainsi demener de chose qui aultrement ne peut estre et que on ne peut amender ne y remedier; vous vous arguez contre la voulenté du createur, qui tout a fait et deffera toutes foys qu’il vouldra à son plaisir. Sachiés qu’il n’est si grant pecheur au monde que Dieu ne soit plus piteux et plus pardonnable, mais que le pecheur se repente parfaictement et qu’il luy crie mercy de bon cueur. Se Geuffroy, vostre filz, a fait celle oultrage par son merveilleux courage, sachiés de certain que c’est pour le pechié des moynes, qui estoient de mauvaise et desordonnée vie, et a voulu nostre seigneur avoir la pugnition, combien que ceste chose soit incongnoissable à humaine creature, car les jugemens de Dieu sont tresmerveilleux et si secrez qu’il n’est cueur d’omme qui les puist comprendre en son entendement. Et d’aultre part, monseigneur, nous avons assez de quoy, Dieu mercy, pour refaire l’abbaye aussi bonne et meilleure qu’elle ne fut oncques et la renter et doer mieulx et plus richement pour mettre plus de moynes qu’il n’y eut oncques. Et Geuffroy, se Dieu plaist, s’amendera par devers Dieu et par devers le monde; pour quoy, monseigneur, vueillez laisser le dueil, et je vous en prie. Adoncques, quant Raimondin entendist Melusine, il sceut bien qu’elle disoit vray de ce qu’elle luy disoit, et que c’estoit le meilleur selon raison; mais il fut si oultré et percié d’ire que raison naturelle estoit fouye de luy. Adoncques d’une trescruelle voix il dist en ceste manière:

Comment Melusine chait pasmée par terre, pour la reproche que Raymondin luy dist.

La tresfaulce serpente, par Dieu, ne toy ne ton fruict ne sera que fantosme; ne jà hoir que tu aies porté ne viendra à bon chief en la fin. Comment rauront leurs vies ceulx qui sont ars en griefve misère, ne ton filz qui estoit rendu au crucifix? Il n’avoit sailly bon fruict de toy que Froimond, or est destruict par art demoniacle, car tous ceulx qui sont enforcenez d’ire sont ès commandemens des princes d’enfer; et pourtant fist Geuffroy l’orrible, le grant et hideux fourfait qu’il a fait comme d’ardoir son frère et les moynes, qui n’avoient mie mort desservie. Adonc, quant Melusine ouyt ceste parolle, elle eut telle douleur au cueur qu’elle chait toute pasmée par terre, et fut demie heure qu’elle ne rendist aspiration, ne que on ne sentist en elle aspiration ne alaine. Et adonc fut Raimondin plus couroucé que devant, car lors il fut refroidé de son ire, et commença à faire moult grant dueil, et pour peu qu’il n’affoloit, et se repentist moult des parolles qu’il avoit dictes, mais ce fut pour neant, car ce fut trop tart. Adonc les barons du pays et les dames furent moult doulens, et redressèrent la dame en son seant, et luy arousèrent le visaige d’eaue froide, et tant firent qu’elle revint à elle. Et quant elle peut parler, elle regarda Raimondin moult piteusement et luy dist:

Comment Melusine se revint et parla à Raimondin.

Ha, ha, Raimondin, la journée que je te vis premierement fut pour moy trop douloureuse. A la mal heure vis oncques ton gent corps, ta fasson, ne ta belle figure; mal convoité ta beaulté, quant tu m’as si faulcement traye; combien que tu soiez parjure envers moy quant tu mis paine de moi veoir, mais pour ce que tu ne l’avois mie encores descouvert à personne, je le t’auroye pardonné en cueur, et ne t’en eusse point fait de mention, et Dieu le te eut pardonné; car tu eusses fait ta penitance en cestuy monde. Las, mon amy, or sont nos amours tournez en hayne, en douleurs, en dureté, nos solas et joye en larmes et en pleurs, nostre bonheur en tresdure infortuneuse pestilence. Las, mon amy, se tu ne m’eusses faulcé ton serment, j’estoie jettée et exemptée de paine et de tourment, et eusse eu tous mes sacremens, et eusse vescu tout le cours naturel comme femme naturelle, et fusse morte naturellement, et eusse eu tous mes sacremens, et mon corps eut esté ensepveli en l’eglize de Nostre-Dame de Lusignen, et eusse fait mon anniversaire bien et deuement. Or suys-je par ton fait rabatue en la penitence obscure où j’avoie long temps esté par mon adventure, et ainsi le me fauldra porter et souffrir jusques au jour du jugement, et par ta faulceté; je prie à Dieu qu’il te le vueille pardonner. Adonc elle commença à mener telle douleur qu’il n’y a si dur cueur au monde qui n’en eut eu pitié se il l’eut veue en ce point; et quant Raimondin la vit, il eut tant de douleur qu’il ne veoit, n’entendoit, ne ne sçavoit contenance.

L’istoire dist que Raimondin fut moult doulent; et pour vray, l’istoire et la vraye cronique le tesmoingne, que nul homme ne souffrist oncques telle douleur sans passer les articles de la mort; mais quant il fut ung peu revenu en sa memoire, et vit Melusine devant luy, il s’agenoilla et joingnist les mains en disant ainsi: Ma chière dame, m’amie, mon bien, mon esperance, mon honneur, je vous supplie en l’onneur de la glorieuse souffrance de Nostre Seigneur Jhesucrist, en l’onneur du saint glorieux pardon que le vray Filz de Dieu fist à Marie Magdalaine, que vous me vueillez ce meffait pardonner, et que vous vueillez avec moy demourer. Mon doulx amy, dist Melusine, qui regarda que les larmes luy chayoient des yeux à si grant habondance que sa poetrine estoit arousée, le meffait vous vueille pardonner celluy qui est le vray juge et le vray pardonneur, qui est tout puissant, et la droite fontaine de pitié et misericorde; car, quant à moy, je vous pardonne de bon cueur; mais quant est de ma demourance, c’est tout neant, car il ne plaist mie au vray juge.

Comment Raimondin et Melusine chaièrent pasmez.

A ce mot le leva et l’embrascha de ses bras, et s’entrebaisèrent et eurent tous deux si grant douleur qu’ilz chaièrent tous deux pasmez sur la terre de la chambre. Qui lors eut veu dames et damoiselles, chevaliers et escuiers plourer et mener grant douleur en disant en commun: Faulce fortune, comment es-tu si faulce et si perverse que tu t’es entremise de ces deux loyaulx amans? Et en ce disant, s’escrièrent tous à une voix: Nous perdons aujourd’huy la meilleure dame qui oncques gouvernast terre, la plus saige, la plus humble, la plus charitable, la plus privée de ses gens qui oncques fut sur la terre. Adonc commencèrent tous à plourer et à plaindre, et à mener si grant douleur qu’ilz entreoublièrent les deux amans qui gisoient par terre. Adoncques Melusine revint à elle, et ouyt la douleur que ses gens menoient pour sa departie, et vint à Raimondin qui gisoit encores tout pasmé par terre, et le leva et drescha en son estant, et dist à Raimondin et à ses gens: Or entendez bien ce que je vous diray:

Comment Melusine fist son testament.

Mon doulx amy, dist la dame, sachiés que je ne puys plus demourer avec vous, car il ne plaist mie à Dieu, pour le meffait que vous avez fait; et pour ce je vous vueil dire devant vos gens ce que vous orrez. Or sachiés, Raimondin, que aprez vous jamais homme ne tiendra le pays en si bonne paix que vous le tenez, et auront vos héritiers aprez vous moult d’affaires; et sachiés que aulcuns decherront, par leur follie, de leur honneur et de leur heritaige; mais quant à vous, ne vous en doubtez, car je vous aideray tout vostre vivant en toutes vos necessitez; et ne chassez point Geuffroy hors de vous, qui est vostre filz; car il sera moult vaillant homme; et, d’aultre part, nous avons encore deux enfans, dont l’aisné, qui a nom Raimonnet, n’a pas encores trois ans, et Thierry n’a pas environ deux ans; faictes les bien nourrir; et aussi sachez que je m’en prendray bien garde, combien que je ne vueil pas que aiés esperance nulle quant d’icy seray departie, qui sera bien brief, me voiez jamais en forme de femme. Et vueil que vostre filz Thierry mains ne soit sire de Partenay, de Warnont, et de toutes les appendences de la terre, jusques au port de la Rochelle; et Raimonnet sera conte de Forestz, et en laissez convenir à Geuffroy, et il en ordonnera moult bien. Et elle appella Raimondin à part et les plus haultz barons du pays, et leur dist en ceste manière: Beaulx seigneurs, gardez que si chier que vous amez vostre honneur et vostre chevance, que si tost que je seray departie de cy, que vous facez tant que Horrible, nostre filz, qui a trois yeulx, dont l’ung est au front, soit mort tout prestement; car sachez en vérité, se vous ne le faictes, qu’il fera tant de maulx que ce ne seroit mie si grant dommaige de la mort de telz .xx. mille, que de la perte et dommaige que on auroit pour luy; car certainement il destruiroit tout ce que j’ay ediffié, ne jamais guerres ne fauldroient au pays de Poetou ne Guienne; et gardez que vous le facés ainsi, ou vous ne fistes oncques si grant follie. Ma doulce amour, dist Raimondin, il n’y aura point de faulte; mais pour Dieu et pitié ne me vueillez pas tant deshonnourer, mais vueillez demourer, ou jamais je n’auray joye au cueur. Et elle luy dist: Mon doulx amy, se ce fut chose que je peusse faire, je le feroye tresvoulentiers; mais il ne peut estre. Et sachiés que je sens au cueur plus de douleur de vostre departie cent mille foys que vous ne faictes, car ainsi pour le vray faut-il qu’il soit, puys qu’il plaist à celluy qui peut tout faire et deffaire. Et puys à ce mot le alla accoler et baiser moult doulcement en disant: Adieu, mon amy, mon bien, mon cueur et ma joye, encores tant que tu viveras auray-je recreation en toy; mais aussi auray-je pitié de toy; tu ne me verras jamais en forme de femme. Et adonc saillist sur une fenestre qui avoit le regart sur les champs et sur les jardins, au costé devers Lusignen, aussi legierement comme se elle eut vollé ou eu elles.

Comment Melusine s’envolla de Raimondin, en forme d’ung serpent, du chasteau de Lusignen, par une fenestre.

En ceste partie nous dist l’istoire que quant Melusine fut sur la fenestre, elle prinst congié de tous en plourant et soy recommandant à tous les barons, dames et damoiselles qui furent là presens, et puys dist à Raimondin: Mon doulx amy, voiez cy deux aneaulx d’or qui ont une mesme vertu; et sachiés bien de vray que tant comme vous les aurez, ou l’ung d’eulx, ne vous ne vous hoirs, s’ilz les ont aprez vous, ne serez jà desconfis en plet ne en bataille, se ilz ont bonne cause; ne jà vous ne ceulx qui les auront ne pourront mourir par armes quelconques. Et adoncq les luy tendist et il les prinst. Et aprez commença la dame à faire piteux regrès et griefz souspiers en regardant Raimondin moult piteusement, et ceulx qui là estoient, plourant tousjours si tendrement que tous en avoient moult grant pitié. Encores en souspirant moult piteusement commença à regarder le lieu en disant: Hé, doulce contrée, j’ai eu en toy tant de soulas et de recreation, et y estoit en cestuy siècle du tout en tout ma beneureté, se Dieu n’eust consenti que je eusse esté si faulcement traye; helas, je souloye estre dame clamée, et souloit-on faire et acomplir tout ce que je commandoye; or n’en seray-je pas plus chambrière, mais seray en paine et en tourment jusques au jour du jugement; et tous ceulx qui m’appelloient avoient grant joye quant ilz me veoient; doresnavant ilz se desviront de moy, et auront paour et grant hideur; et les joyes que je souloye avoir me seront plains et tribulations et griefves penitences. Et lors commença à dire à haulte voix: Adieu tous et toutes, et vous prie treshumblement qu’il vous plaise à prier notre Seigneur devotement pour moy qu’il luy plaise à moy alleger ma penitence; mais toutesfois je veuil bien que vous sachez que je suys, et qui fut mon père, affin que vous ne reprochés pas à mes enfans qu’ilz soient enfans de malvaise femme, ne de serpente, ne de faée, car je suys fille du roy Elinas d’Albanie et de la royne Pressine sa femme, et sommes trois seurs qui avons esté predestinées moult durement d’estre en griefves penitences, et de ce ne vous puys-je à present plus dire ne ne veuil. Puis dist: Raimondin, adieu, mon amy, ne oubliez pas à faire de vostre filz Horrible ce que je vous ay dit; mais pensez de vous deux enfans Raimonnet et Thierry. Adonc commença à faire un grief souspir, et laissa la fenestre, et saillist en l’air, et trespassa les vergiers, et lors se mua en forme de serpent moult grande, grosse et longue comme de .xv. piés; et sachiés que en la pierre sur quoy elle passa au partir de la fenestre, demoura et encores est empraint la forme du piet d’elle. Adonc moult grant douleur menoient la baronnie, dames et damoiselles, et especiallement celles qui l’avoient servie, et par dessus tous les aultres Raimondin faisoit dueil moult aigre et merveilleux. Et lors saillirent tous ès fenestres pour veoir quel chemin elle tiendroit. Lors la dame, ainsi transmuée en guise de serpent comme dit est, fit trois tours environ la fortresse, et à chacune fois qu’elle passoit devant la fenestre, elle jetta ung cri si merveilleux que chacun en plouroit de pitié, et appercevoit-on bien qu’elle se partoit bien enuis du lieu, et que c’estoit par constrainte. Et adonc elle prinst son chemin vers Lusignen, menant par l’air si grant effroy en sa furieuseté, qu’il sambloit par tout en terre que la fouldre et tempeste y deut cheoir du ciel.

Ainsi comme je vous dis s’en ala Melusine, samblant de serpent vollant par l’air, vers Lusignen, et non pas si treshault que les gens du pays ne la veissent bien, et l’oyoit-on plus long d’une lieue aler par l’air, car elle alloit menant telle douleur et faisant si grant effroy que c’estoit grant douleur à veoir; et en estoient les gens tous esbahis; et tant alla qu’elle fut à Lusignen, et l’environna par trois fois, et crioit piteusement et lamentoit de voix seraine, dont ceulx de la fortresse et de la ville furent moult esbahis, et ne sçavoient que penser; car ilz veoient la figure d’une serpente, et oyoient la voix d’une dame qui sailloit d’elle; et quant elle l’eut environné trois fois, elle se vint fondre si soudainement et si horriblement sur la tour poterne, en menant telle tempeste et tel effroy, qu’il sambla à ceux de leans que toute la fortresse deut cheoir en abisme, et leur sambla que toutes les pierres du sommaige se remuassent l’une contre l’aultre; et la perdirent en peu d’eure qu’ilz ne sceurent oncques qu’elle fut devenue. Mais tost aprez vindrent gens que Raimondin envoioit pour sçavoir nouvelles d’elle, ausquieulx fut dit comment elle s’estoit venue rendre leans et la paour qu’elle leur avoit faicte; et ceulx retournèrent devers Raimondin, et luy comptèrent le fait. Lors commença Raimondin à entrer en sa douleur, et quant la nouvelle fut sceue par le pais, le povre peuple mena grant douleur, et la regrettoient piteusement, car elle leur avoit fait moult de biens; et commença-on par toutes les abbaies et eglises qu’elle avoit fait fonder à dire pseaulmes, vigilles, et faire anniversaires pour elle; et Raimondin fist faire moult de biens et prières.

Comment Raimondin fist bruler Horrible son filz, ainsi comme Melusine en avoit chargé en son testament.

Aprez vindrent les barons du pays à Raimondin, et luy dirent: Monseigneur, il faut que nous façons de vostre filz Horrible ce qu’elle nous a commandé à faire. Et Raimondin leur respondist: Faictes-en ce qu’on vous à commandé à faire. Et ilz prindrent Horrible par belles parolles, et le menèrent en une cave; car se il s’en fut donné garde de ce que on luy vouloit faire, ilz ne l’eussent pas eu sans peril ne sans paine. Adoncques l’enfermèrent en fumée de foin moillé; et, quant il fut mort, il fut ensepvely en une bière, et porté à Poetiers en l’abbaye du Moustier-Neuf, où il fut sepulturé, et son obsèque fait richement ainsi comme il appartenoit.

Comment Melusine venoit tous les soirs visiter ses deux enfans Raimonnet et Thierry.

Après, Raimondin s’en partist de là, et vint à Lusignen, et y amena ses enfans Raimonnet et Thierry, et dist que jamais n’entreroit en la place où il avoit perdu sa femme. Et sachiés que Melusine venoit tous les jours visiter ses enfans, et les tenoit au feu, et les aisoit de tout son povoir au mieulx qu’elle povoit; et la veoient bien les nourrices, qui mot ne osoient dire. Et amendoient et plus croissoient les deux enfans en une sepmaine que les aultres enfans ne faisoient en ung mois, dont toutes gens s’en donnoient grans merveilles; mais quant Raimondin sceut par les nourrices que Melusine venoit tous les soirs visiter ses enfants, sa douleur lui allega pour l’esperance qu’il avoit de la ravoir; mais pour neant le pensoit, car jamais puys ne la vit en forme de femme, combien que pluiseurs l’aient veue en forme femenine. Et sachiés que combien que Raimondin eut esperance de la ravoir, si avoit-il telle douleur au cueur que nul ne le vous sçauroit dire; et ne fut oncques puys homme qui le peut voir rire ne mener joye. Et avoit moult en hayne Geuffroy au grant dent, et se il l’eut tenu en son ire il l’eut fait destruire. Mais cy se taist l’istoire à parler de luy, et commence à parler de Geuffroy.