Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée
Part 26
Ha, ha, Melusine, dist Raimondin, de qui tout le monde disoit bien, or vous ay-je perdue sans fin, or ay-je perdue joye à tousjours mais; or vous ay-je perdue, beaulté, bonté, doulceur, amitié sans courtoisie, charité, humilité, toute ma joye, tout mon confort, mon esperance, mon cueur, mon bien, mon pris, ma vaillance; car tant peu d’onneur que Dieu m’avoit presté me venoit de vous, ma doulce amour. Ha, ha, faulce borgne, aveugle fortune, sure, dure et amère, bien m’a mis du hault siége de ta roe au plus bas lieu de ta maison où Jupiter abeuvre les chetifz maleureux; tu soies ores de Dieu mauldicte. Par toy fis-je le fourfait de mon treschier seigneur; or le me veus trop; hélas! tu m’avoies jetté et mis en la haulte auctorité par le sens et valleur de la meilleure des meilleurs, de la plus belle, de la plus sage des plus saiges. Or la me fault maintenant perdre par toy, faulce borgne, triste envieuse; bien est fol qui en tes dons se fie. Or hais, or aimes, or fais, or deffais et despite; il n’y a en toy seureté et stabilité, ne qu’il y a à un cochet au vent. Las! tresdoulce amie, je vous ay, par mon velin et traïson, tachée; hélas, ma doulce amie, vous m’aviés medeciné de mon premier velin; or le vous ay cruellement merité comme je vous ay ainsi tachée et ay ma foy perdue; se je vous pers pour ceste cause, je m’en iray en exil en tel lieu où on n’aura jamais nouvelles de moy. Ainsi comme vous avez ouy se dementoit Raimondin.
Or nous dist l’istoire que en celle douleur et en celle misère demoura Raimondin jusques au jour; et, quant l’aube du jour fut apperceue, Melusine vint, qui entra en la chambre. Adoncques quant Raimondin l’ouyt venir, il fist samblant de dormir; elle se despoulla et se coucha toute nue de costé luy; et lors Raimondin commença à souspirer comme celluy qui sentoit grant douleur en son cueur; et adoncques elle l’embracha et luy demanda en ceste manière: Monseigneur, que vous faut-il? estes-vous malade? Et, quant Raimondin vit qu’elle n’eut parolle de riens, il cuida qu’elle ne sceut rien de ce fait; mais pour neant le cuida, car elle sçavoit bien qu’il ne l’avoit descouvert à arme; elle se souffrist quant à l’eure, et ne luy en monstra nul samblant, dont il fut moult joyeulx, et luy respondist: Madame, j’ai esté ung peu malade, et ay eu ung peu de fièvre en manière de continue. Monseigneur, dist Melusine, ne vous esbahissez pas, car vous serez tantost gari, se Dieu plaist. Et adoncques celluy, qui fut moult joyeux, lui dist: Par ma foy, m’amie et ma dame, je me sens jà tout adoulcé de vostre venue. Et elle luy respondist qu’elle en estoit toute joyeuse. Et quant il fut temps d’eulx lever, ils se levèrent et allèrent ouyr la messe, et fut tantost le disner prest, et ainsi demoura tout le jour; et le lendemain prinst congié Melusine, et s’en alla à Nyort, où elle fist bastir une fortresse, et adoncques elle fist deux tours jumelles qui encores y sont. Et cy s’en taist l’istoire, et parle de Geuffroy, et comment il vint en Guerende.
Cy nous dist l’istoire que Geuffroy arriva en Guerende et y fut receu à moult grant joye, et tantost demanda où le gayant Guedon se tenoit; et là estoit qui bien lui enseigna; mais ils demandèrent avant pour quoy il le queroit. Par foy, dist Geuffroy, je le vous dirai: je luy apporte du patis que toutes les gens de monseigneur mon père luy doibvent en la pointe de ma lance. Comment, disdrent-ilz, le pensez-vous aller combattre à par vous? Par foy, dist Geuffroy, pour aultre chose ne le quiers-je en ce pays. Par ma foy, Monseigneur, se disdrent-ilz, c’est une folle entreprinse, car il a esté combatu par maintes journées de pluiseurs, aulcunes foys de cent, autrefois de deux cens; autrefois de trois cens, et autrefois de mille; et sachiés que nous n’y veismes oncques riens conquester; comment y penseriés-vous donc tout seul resister à sa puissance? Or ne m’en parlez plus, dist Geuffroy, car sachiés qu’il aura tout ou qu’il n’aura riens. Or me menez où il repaire; et ilz luy menèrent tant qu’ilz virent en une montaigne une grosse tour qui surveoit par cincq lieues le pays d’environ, et estoit la tour moult bien fossoiée, et les fossez bien curez, et bonnes tours et haultes, et au parfont des fossez dehors bons murs, et fut la tour bien garlandée, et y avoit deux pons levis, et furent les murs drus semez de fortes tours. Et lors ilz disdrent à Geuffroy: Monseigneur, voiez là la tour de Monjouet, où Guedon le gayant se tient, et sachiés que, se vous nous voulez croire, il vous souffira assez d’avoir veu la tour, et vous en viendrez avecq nous, car, quant à nous, nous n’yrions plus avant avecques vous pour le pesant de vous de bon fin or. Par foy, dist Geuffroy, je vous mercie de ce que vous si avant m’avez amené; et se descendist pour soy armer.
Geuffroy adonc, comme nous dist l’istoire, descendist de son chevau et s’arma, et puys çaingnit l’espée, où il se fioit moult; après bouta le bon bassinet, et monta à chevau, et demanda l’escu, et le pendist au col, et prinst une masse d’acier qu’il pendist à l’arson de sa selle, et puys prinst un cor de voirre et le pendist à son col, et demanda sa lance, et puis dist à ses dix chevaliers en ceste manière: Beaulx seigneurs, attendez-moy au font de ceste vallée, et, se Dieu me donne victoire sur le gayant, je sonneray ce cornet. Adonc, quant vous l’orrez, vous viendrez tantost à moy; et ceulx le commandèrent en la grace de Dieu, qui furent doulens de ce qu’il ne les laissoit aller avec luy. Et tantost se partist Geuffroy, et monta la montaigne, et vint à la porte de la basse tour et la trouva ouverte, et aprez s’en alla vers la tour, qui moult estoit forte à merveilles. Adoncques, quant il fut prez, il la regarde, et fort luy pleut la fasson de la tour; adonc Geuffroy regarda et vit que le pont de la basse court et de la haulte estoient levez, car le gayant dormoit. Adoncques s’escria à haulte voix en disant en ceste manière: Filz de putain et faulx gaiant, vien parler à moy, car je t’aporte l’argent du pays que les gens de monseigneur mon père te doibvent. Et pour vray tant cria Geuffroy que le gayant s’esveilla et vint à une fenestre, et regarda Geuffroy tout armé sur le destrier, et la lance sur la cuisse; et aussi Geuffroy l’advisa, qui estoit si grant et si membré et de fières contenances. Adoncques luy escria à haulte voix: Chevalier, que veulz-tu? Par mon chief, dist Geuffroy, je te quiers et non aultre, et te vien challenger, et apporte le treu que tu as eslevé sur les gens de Raimondin de Lusignen. Adonc quant le gayant l’entendist, à peu qu’il n’esraga de fin dueil quant il vit le corps d’ung seul chevalier qui luy commence à faire guerre et le va querir ainsi hardiement jusques à son recept; mais non obstant ce, quant il se fut bien advisé il considera en luy mesmes que il estoit homme de grande vaillance. Adoncques s’arma le gayant, et lassa le heaulme, et prinst ung flayal de plomp à trois chaines et une grant faulx d’acier, et vint au pont et l’abaissa, et vint à la court, et demanda à Geuffroy: Qui es-tu, chevalier, qui me viens requerir si hardiement? Et adoncques Geuffroy tantost luy respondist en ceste manière: Je suis Geuffroy au grant dent, filz à Raimondin de Lusignen, qui vien challenger le patis des gens de monseigneur mon père. Adonc quant Guedon l’entendist, il commença à rire et lui dist ainsi: Par foy, follet, pour la grant haultesse et hardiesse de ton cueur, j’ay pitié de toi; or te vouldroie faire grant courtoisie, c’est que tu t’en retournez sans beste vendre; car sachies se tu estoies toy et cincq cens telz comme toy, si ne pourroies endurer ma puissance; mais pour pitié que j’ay de mettre à mort ung si vaillant chevalier, comme je cuides que tu soies, je te donne congié que tu t’en retournez à Raimondin ton père; et va tantost d’icy, et pour l’amour de toy je quitte tous les gens de ton père jusques à ung an du treu qu’ilz me doibvent. Adonc quant Geuffroy ouyt qu’il le prisoit si peu, il en fut doulent et luy dist en ceste manière: Meschante creature, tu as jà grant paour de moy, et je respons que de ta courtoisie ne tiens-je conte, car tu la me veulx faire pour aulcune doubte que tu as de moy. Or sachies bien de certain que jamais ne me partiray de ceste place jusques à tant que je t’auray la vie ostée du corps, et pour ce aiez pitié de toy et non mie de moy, car je te tien pour mort là où tu es, et de present je te deffie, de Dieu mon createur. Adonc quant le gayant l’ouyt, il fist samblant de rire, disant ainsi: Geuffroy, follet, tu viens en la bataille, et ne pourras endurer ung seul coup de moi sans voller par terre. Adoncques Geuffroy sans plus dire ferist le chevau des esporons et mist sa lance soubz son bras, et s’adressa vers le gayant tant que le chevau peut courir, et le ferist de la lance au fer tranchant emmy le pis par telle vertu qu’il le fist voller par terre, la panse contremont; mais le gayant saillist sus moult couroucé, et au passer que Geuffroy fist il ferist le chevau de la faulx si que luy trencha les garres de derrière. Adonc quant Geuffroy le sentist, il descendist jus moult legierement, et s’en vint vers le gayant l’espée traicte. Adonc luy vint le gayant à l’encontre, la faulx empoignée, et là eut fière bataille.
Comment Geuffroy occist le gayant en Guerende.
Ainsi, comme vous avez ouy, fut Geuffroy à piet devant le gayant qui tenoit la faulx au poing, et cuida ferir Geuffroy; mais il tressaillist, et, au retourner, il ferist de l’espée sur la manche de la faulx, si que il la tronsonna en deux; et le gayant prinst adonc son flayel et en donna à Geuffroy moult grant coup sur le bassinet, tant que il fut prezque estourdi. Et adoncques il bouta l’espée au fourrel et vint au destrier qui gisoit par terre, et prinst la masse d’acier et s’en vint au gayant, qui voulut enteser son flayal; mais Geuffroy le hasta tellement que il luy escout le flayal de la main; et, ce voyant, le gayant mist la main en son sain, où il avoit mis et apporté trois marteaulx de fer, et en prinst l’ung et le jetta à Geuffroy par grant ire; et le coup chait sur la manche de la masse auprez du poing, si que il la fist voler par terre, et saillist, et la leva. Et adonc Geuffroy traist l’espée et vint au gayant, qui le cuida ferir de la masse d’acier sur la teste; mais Geuffroy, qui fut fort et legier, tressaillist, et le gayant saillist, et le coup volla à terre par telle vertu que la teste de la masse entra plus d’ung piet dedens la terre. Et Geuffroy ferist adoncques le gayant, sur le bras destre, de l’espée et de toute sa force; l’espée fut moult bone et bien trenchant, et luy trencha le bras, si que il vola par terre. Adoncques fut le gayant moult esbahi quant il eut ainsi le bras perdu; et pourtant il haulça l’espée de l’aultre main, et cuida ferir Geuffroy au pis; mais il s’en garda bien et le ferist de l’espée sur la jambe, au dessoubz du genoul, par telle puissance, qu’il la trencha en deux. Et adonc le gayant chait et jetta ung si treshorrible et hault cry que toute la vallée en retentist; et bien l’ouyrent ceulx qui attendoient Geuffroy; mais ilz ne sceurent pas certainement que ce fut; mais ilz eurent grant merveille de si horrible son. Et adoncques couppa Geuffroy au gayant les las du heaulme et puys luy trencha la teste. Et adoncques il prinst son cornet et sonna par si tresgrant vertu que bien l’ouyrent ses gens qui l’attendoient en la vallée, et aussi firent aulcuns du pays qui estoient demourez en ladicte vallée; et adoncques sceurent que le gayant estoit mort, et en louèrent Nostre Seigneur Jhesucrist devotement. Ilz montèrent sur la montaingne et vindrent sur le fort, où ilz trouvèrent Geuffroy qui crioit à ceulx du pays: Jamais ce triste ne vous tiendra en ses patis; il n’a à present talent de le vous demander. Et quant ilz apperceurent le corps du gayant et la teste qui estoit d’aultre part, ilz furent tous esbahis de sa grandeur, car il avoit bien .xv. piez de long, et disdrent adonc à Geuffroy qu’il avoit oultrage de soy avoir mis en si grant peril d’avoir osé assaillir ung si grant deable. Par ma foy, dist-il, le peril en est passé: car, beaulx seigneurs, je vueil bien que vous sachiés que jamais ne commenceroit, ne seroit nulle chose assommée, et faut avoir en chascune chose commencement et moyen que la fin viengne et qu’elle prengne fin.
Comment Froimond, frère de Geuffroy, fut rendu moyne à Maillières.
Moult furent adonc les chevaliers esbahis, comme nous racompte l’istoire, de ce que Geuffroy avoit occys le gayant, et aussi furent-ilz de la grandeur du gayant, et fut tantost la nouvelle espandue parmy le pays, et aussi ès pays marchissans entour. Et aussi Geuffroy transmist à son père, par deux de ses chevaliers, la teste d’icelluy gayant, et entretant il s’en alla esbatant parmy le pays, où il fut bien festoyé et receu à grant joye, et luy fist-on de moult riches presens. Or cy vous laisseray à present de parler de luy, et vous diray de Froimond, son frère, qui tant pria son père et sa mère qu’ilz luy accordèrent qu’il seroit rendu moyne à Maillières, et y fut vestu par le consentement de son père et de sa mère, et en fut l’abbé moult joyeulx, et aussi fut tout le couvent. Et sachiés qu’ilz furent leans jusques au nombre de cent moynes, à compter l’abbé; et, se lors ilz eurent grant joye de la venue Froimond, ilz eurent depuys grant douleur, comme vous orrez ci-après racompter. Mais sachiés que ce ne fut mie pour le fait de Froimond, car il estoit moult devot, et fut tant comme il fut leans de moult estroite vie; mais pour raison de luy il advint leans une merveilleuse adventure, ainsi comme vous orrez ci-aprez. Il est vray que les deux chevaliers que Geuffroy avoit envoyé par devers son père porter la teste du gayant Guedon firent tant qu’ilz vindrent à Marment, où ilz trouvèrent Raimondin, et luy presentèrent la teste du gayant, de par Geuffroy, dont il fut moult joyeulx; et fut la teste moult regardée, et s’esmerveilloit chascun comment Geuffroy l’avoit osé assaillir. Et adonc Raimondin fist escripre à Geuffroy une lettre comment son frère Froimond estoit rendu moynne à Maillières. Helas! tant mal fist que ce fut la cause de la triste douleur de la partie de sa femme, dont puys n’eut joye au cueur, ainsi comme vous orrez ci-aprez. Vray est que Raimondin fist adoncq beaulx dons aux chevaliers, et leur bailla la lettre, et leur dist qu’ilz luy saluassent Geuffroy et qu’ilz portassent la teste du gayant à Melusine, qui estoit à Nyort, car ilz ne se tordoient de gaires. Et adoncques se partirent les deux chevaliers, et tirent tant qu’ilz vindrent à Nyort, où ilz trouvèrent leur dame, et la saluèrent de par son filz Geuffroy, et luy presentèrent la teste du gayant, dont elle fut moult joyeuse, et l’envoya à La Rochelle, et fut mise sur une lance à la porte Guiennoise; et donna Melusine aux deux chevaliers de moult riches dons. Et eulx aprez prindrent congié et s’en allèrent vers la tour de Monjouet, où Geuffroy se tenoit voulentiers. Et cy se taist l’istoire et parle d’une autre chose.
L’istoire nous dist que la nouvelle fut tantost espandue par moult de pays comment Geuffroy à la grant dent avoit occis le gayant Guedon en bataille, et en furent moult esbahys tous ceulx qui en ouyrent parler; et pour lors regnoit en Northobelande ung gayant qui avoit nom Grimault et estoit le plus cruel que on eut oncques mais veu; et sachiés qu’il avoit .xvii. piedz de hault, et celluy grant dyable se tenoit emprez une montaigne qui est nommée Brumblenlio. Et sachiés de vray qu’il avoit destruict tout le pays d’illec environ, et tant qu’il n’y avoit personne qui osast habiter à .viii. ou à .ix. lieues prez, et estoit tout le pays gasté, car les gens y avoient tout abandonné, et, de fait, luy avoient tout laissé. Or advint qu’ilz ouyrent les nouvelles, en celluy pays, comment Geuffroy avoit occis et destruict le gayant Guedon; adonc ilz eurent conseil qu’ilz envoieroient devers Geuffroy et qu’ilz luy offriroient, se il les vouloit delivrer de ce cruel murtrier, tous les ans qu’il viveroit, .x. mille besans d’or, et que, se il avoit hoir masle de son corps, qu’il possederoit d’hoir en hoir tant qu’il viendroit de lignée en lignée de fille, mais lors en vouloient estre quites. Dont ilz eslirent huict messagiers des plus notables du pays, et les envoièrent devers Geuffroy. Et adoncques chevauchèrent tant qu’ilz vindrent à Monjouet, et là le trouvèrent et luy comptèrent leur messaige. Et quant Geuffroy les entendist, il leur respondist promptement: Beaulx seigneurs, je ne reffuse pas l’offre que vous m’avez faicte; nonobstant, se je n’eusse maintenant eu nouvelles de vous, sachiés bien que tout sans cela je fusse ores allé combatre le gayant pour aulmosne et pour pitié du peuple qu’il destruict, et aussi pour honneur acquerir. Sachiés que je m’en iray tantost avecques vous sans nul delay, et, à l’aide de Dieu, je pense à exillier le gayant. Et ceulx l’en mercièrent moult.
Comment le messagier de Raimondin vint devers Geuffroy en Guerende.
Lors vindrent les deux chevaliers qu’il avoit envoié devers son père, et le saluèrent moult honnourablement de par son père et de par sa mère, et luy comptèrent la bonne et joyeuse recueille et les beaulx dons qu’ilz avoient eu. Par foy, dist Geuffroy, beaulx seigneurs, ce me plaist. Et puys luy baillèrent les lettres de par son père. Et Geuffroy les prinst et rompist la cire, et vist la teneur des lettres faisant mention comment Froimond, son frère, estoit rendu moyne à Maillières. Adoncques Geuffroy se courouça et monstra si cruel samblant qu’il n’y eut oncques si hardi qui autour de luy osast demourer, mais vuidèrent tous la place, excepté les deux chevaliers et les ambassadeurs de Northobelande.
En ceste partie nous dist l’istoire que, quant Geuffroy congneut les nouvelles de Froimond, son frère, qui estoit vestu moyne à Maillières, qu’il fut si doulent que à peu qu’il ne saillist de son sens. Et sachiés de vray que mieulx sambloit estre en fourcenerie que aultre chose. Adonc il parla en hault et dist: Comment! monseigneur mon père et madame ma mère n’avoient-ilz pas assez pour Froimond mon frère faire riche, et luy donner de bon pays et de bonnes fortresses, et de le richement marier, sans le faire moyne? Par le dent Dieu, ces moynes flatteurs le comparront, car ilz l’ont enchanté et surtrait leans pour en mieulx valoir, et, comment qu’il soit, il ne s’en partira jamais. Par Dieu, il ne me despleut oncques mais tant. Par la foy que je doibz à Dieu et à tous ceulx à qui je doibs foy, par toy, je les paieray tellement que jamais ne leur tiendra de faire faire moyne. Adonc dist aux embassadeurs de Northobelande: Seigneurs, il fault que vous m’atendez cy jusques que je retourne, car il me faut aller à ung mien affaire qui moult fort me touche. Et ceulx qui l’ouyrent garmenter luy disdrent: Monseigneur, il soit à vostre voulenté. Lors fist Geuffroy monter à chevau ses dix chevaliers, et aussi il s’arma et monta à chevau, et se partist de Monjouet esprins de moult grant couroux et de grant hayne contre l’abbé et les moynes de Maillières. Et pour lors estoient l’abbé et ses moynes en chappitre. Et Geuffroy, venu au lieu, entra, l’espée çainte à son costé, audit chappitre, et, quant il vit l’abbé et ses moynes, si leur dist tout hault: Comment! ribaulx moynes, qui vous a donné la hardiesse d’avoir enchanté mon frère tant que par vostre faulce cautelle vous l’avez fait devenir moyne? Par le dent Dieu, mal le pensates, car vous en beuvrez ung mauvais hanap. Ha, ha, sire, dist l’abbé, pour Dieu mercy, vueillez vous informer de raison; par mon createur, ne moy ne moyne qui soit ceans ne luy conseillasmes oncques. Adonc saillist Froimond avant, qui bien cuidoit appaisier l’ire de Geuffroy, et luy dist: Mon chier frère, par l’arme que j’ay à Dieu rendue, il n’y a personne ceans qui oncques me le conseillast, que je le ay fait de mon propre mouvement, sans conseil d’aultruy et par droite devotion. Par mon chief, dist Geuffroy, si en seras paié avec les aultres; il ne me sera jà reprouché que j’aye moyne frère; et adoncques il saillist hors, et tira bon huys à luy, et le ferma bien et fort, et fist à toute la maisnie de leans apporter feurre et buche, et aprez fist bouter le feu, et jura Dieu que il les arderoit tous là dedens. Adoncques vindrent les dix chevaliers avant, qui moult le blasmèrent, et disdrent que Froimond estoit en bon propos, et que encore par son bien fait et sa prière il pourroit bien faire moult grant allegement aux ames de ses amis. Par la dent Dieu, dist Geuffroy, ne luy ne moyne de leans ne chanteront jamais messe ne matine que tous ne les arde. Adoncques s’en partirent les dix chevaliers de luy, et luy disdrent qu’ilz ne vouloient pas estre coulpables de ceste mesprison comme de ardoir la maison de Dieu et tous ses serviteurs sans nulle cause.
Comment Geuffroy au grant dent ardist l’abbaye de Maillières, l’abbé et les moynes.
En ceste partie dist l’istoire que Geuffroy, si tost que ses chevaliers furent partis d’avecques luy, il prinst du feu et une lampe ardant qui estoit en l’eglise, et aprez il bouta le feu au feurre, et tantost la buche qui y estoit fut esprise de feu. Là povoit-on veoir et ouyr moult grant pitié, car, incontinent que les moynes sentirent le feu, ilz commencèrent à faire trespiteux cris et tresamères et douloureuses plaintes; mais ce ne leur valut riens; ilz reclamoient Jhesucrist et luy prioient devotement qu’il eut mercy de leurs ames, car des corps estoit neant. Que vauldroit le long compter? il seroit bien long; il est bien vray que tous les moynes furent ars, et bien la moetié de l’abbaye, avant que Geuffroy se partist de là. Ce fait, il vint à son chevau et monta sus, et, quant il vint aux champs, il se retourna vers l’abbaye et commença à regarder le grant meschief et le dommaige qu’il avoit fait. Adonc commença à gemir et à soy plaindre douleureusement en disant en ceste manière: Faulx, mauvais, desloyal, proditeur, ennemy de Dieu, vouldroyes-tu que on te fist ce que tu as fait aux vrays serviteurs de Dieu? Certes non. Et moult d’aultre laidure se disoit, si que n’est homme qui peut penser le desconfort et la desesperance qu’il prinst, s’il ne l’avoit ouy ou veu; et croy bien que de fin ennuy il se fut occys de son espée pour le desconfort qu’il prinst en soy, se ne fut que les dix chevaliers y vindrent d’aventure sur luy, qui bien l’avoient ouy en sa grant douleur garmenter, gemir et plaindre. Adoncques luy dist l’ung des chevaliers: Ha, ha, sire, c’est trop tart repenti quant la follie est faicte. Adoncques, quant Geuffroy ouyt ceste parolle, il eut encores plus grant despit que devant; mais il ne daigna oncques respondre au chevalier; ains chevaucha si fort vers la tour de Monjouet que à grant paine luy peurent ses gens tenir route; et tant erra qu’il y vint. Adonc fist son appareil pour aller avec les embassadeurs de Northobelande, et le lendemain s’en partist, et tourna son chemin avec les embassadeurs où ilz le devoient mener, et ne mena avecques luy que ses dix chevaliers et son harnoys et les leurs. Et cy s’en taist l’istoire.