Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée
Part 23
Quant Geuffroy eut oy l’excusation de l’ancien chevalier, qui avoit parlé pour luy et pour les aultres, il trait son conseil à part et leur dist: Beaulx seigneurs, que vous samble de ce fait? Il me samble que ces gens s’excusent moult bel. Par foy, disdrent-ilz tous en commun, c’est verité, nous ne leur sçaurions que demander, fors que vous leur facés jurer sur sainctes evangilles que se le siége eut esté devant Syon, se ilz eussent aidé ne conforté Claude et ses frères contre vous, et se ilz jurent que oy, ilz sont vos anemis; et se ilz jurent que non, vous ne leur devez porter nul maltalent; et en aprez faictes-leur jurer que se vous les eussiés mandé au siége, se ilz vous feussent venu aidier, conforter et servir contre vos anemis. A ce point furent tous ceulx du conseil d’accord. Et lors furent appellez et leur furent ces parolles et ce fait recordé. Et ilz disdrent qu’ilz jureroient bien et voulentiers, et jurèrent et affermèrent les deux poingz dessus dis, et pour ce ilz furent d’accord à Geuffroy, qui, aprez, alla visitant le pays par l’espace de deux mois, et puis print congié des barons et laissa bon gouverneur au pais, et s’en partist et s’en vint grant erre à Lusignen, où il fut moult festoié de son père et sa mère et de toutes gens; car ilz sçavoient comment il avoit fait plesser tous leurs ennemis. Lors estoit venu de Chippre ung chevalier de Poetou qui estoit du lignage de ceulx de Tours, qui avoit rapporté nouvelles comment le caliphe de Bandas et le grant Carmen avoient couru en Armanie et fait moult grant dommaige au roy Guion d’Armanie, et comment le roy Urian avoit oy nouvelles qu’ilz avoient intention de lui faire guerre en Chippre, et faisoit le roy son amas de gens d’armes et de navires pour eulx combatre en mer ou en leur pays mesmes, s’ilz ne le trouvoient sur mer, car il n’avoit pas intention de le laisser arriver en son pais. Quant Geuffroy oyt ce, il jura Dieu que ce ne seroit pas sans luy, et que trop avoit gardé son hostel, et dist à Raimondin son père et à sa mère qu’ilz luy voulsissent faire finance pour aller aidier à ses frères contre les Sarrazins. Et ilz luy accordèrent parmy ce que dedens ung an il retourneroit par devers eulx.
Moult fut Geuffroy joyeux quant il eubt l’accord et le consentement de ses père et mère d’aller secourir ses frères contre les Sarrazins. Et adoncques il pria le chevalier qui estoit venu de Chippres qu’il voulsist retourner avec lui, et il l’en meriteroit bien. Par mon chief, dist le chevalier, on m’a dit que à vostre proesse nul ne se peut comparer, et je iray avecques vous pour veoir se vous ferez plus que Urian, votre frère, ou que Guion, le roy d’Armanie, car ces deux congnoissé-je assez. Par foy, sire chevalier, dist Geuffroy, c’est peu de chose de mon fait envers la puissance de mes deux seigneurs mes frères; mais je vous remercie de ce que si liberalement m’avez offert de venir avec moy, et pour tant je le vous meriteray bien, se Dieu plait. Adoncques il fist son mandement, et fist tant qu’il eubt bien .xiiii. cent bassines et bien trois cens arbalestriers, et les fist tous retraire vers la Rochelle; et Raimondin et Melusine y estoient, qui avoient fait arriver moult belle navire et bien pourveue et avitaillée de ce qui estoit necessaire. Et adoncques prist congié de ses père et mère et entra en la mer, et avec luy sa compaignie; et furent les voilles levez et se commandèrent à Dieu, et aprez se esquippèrent en mer, et en peu d’eure on eubt perdu la veue d’eulx, car ilz alloient moult roidement. Mais cy se taist l’istoire de plus parler, et commence à parler du caliphe de Bandas et du souldan de Barbarie, qui estoit nepveu du Souldan qui avoit esté mort en la bataille soubz le cap Saint Andrieu, au dessus de la montaigne Noirre.
L’istoire nous dist que le caliphe de Bandas, le souldan de Barbarie, le roy Anthenor d’Antioche, et l’admiral de Cordes, avoient fait ensamble leurs seremens que jamais ne fineroient tant qu’ilz eussent destruist le roy Urian de Chippre, et Guion, roy d’Armanie, son frère; et avoient assamblé bien jusques à .xvi. mille Sarrazins, et avoient leurs navires toutes prestes; et avoient intention de descendre et arriver premièrement en Armanie, et tout avant euvre destruire l’isle de Rodes et le royaulme d’Armanie, et puys passer en Chippre et tout destruire et mettre à mort. Et avoient juré qu’ilz feroient le roy Urian morir en croix, et le crucifieroient, et sa femme et ses enfans arderoient; mais comme dist le saige: Fol pense et Dieu ordonne. Et pour lors avoit pluiseurs espies entre eulx, tant d’Armanie comme de Rodes; et là en eut une qui estoit proprement au grant maistre de Rodes, qui sambloit si bien Sarrazin que nul ne l’avisast jamais pour aultre que Sarrazin, et avoit à main leur langage si bien comme s’il fut du pays. Cestuy sceut tout le secret des Sarrazins, et aprez se partist d’avec eulx, et s’en vint à Baruth, où il trouva une barque qui s’en vouloit aller en Turquie querir marchandises; il se mist avecq eulx. Et quant ilz eurent vent propice, ils desancrèrent et levèrent leurs voilles au vent; et tant sanglèrent par mer qu’ilz virent l’isle de Rodes et l’approchièrent pour eulx refrechier; et l’espie leur dist qu’il vouloit aller en la ville ung petit; et ceulx luy dirent que s’il ne revenoit tantost qu’ilz ne l’attenderoient gaires. Ne vous doubtez, dist-il, je reviendray tantost. Et tantost se departist d’avec eulx et vint en la ville où il fut moult bien congneu; et le plus tost qu’il peut il vint comparoir devant le grant maistre de Rodes, qui lui fist bonne chière, et tantost luy compta les nouvelles. Et quant le maistre de Rodes l’oyt parler, il luy demanda se c’estoit verité. Et il lui respondist: Par ma foy, oy, car je les ay veu. Et aprez le maistre de Rodes rescript tout ce fait au roy d’Armanie et au roy de Chippre, qui tantost escript au maistre de Rodes et au roy Guion d’Armanie en leur mandant qu’ilz fussent en mer atout leur puissance, et qu’ilz l’atendissent sur la coste de Iaphes; car c’estoit son intention de soy traire vers celles parties, pour ce qu’il sçavoit que le caliphe de Bandas et tous ses complices se mettoient en mer vers celle coste. Adoncques quant le roy oyt ceste nouvelle, il se mist en mer à bien six mille hermins et bien trois mille arbalestriers, et s’en vint par mer en Rodes où il trouva le grant maistre au port. Et quant le grant maistre de Rodes le vit, il en eubt moult grant joye; et tantost se mist avecques luy en la mer à bien trois cens hommes d’armes, que frères chevaliers que aultres, et bien de six à sept cens arbalestriers et archiers; et quant ilz furent assamblez, belle fut la flotte à veoir; car par compte fait ilz furent trouvez par vraye estimation .x. mille hommes d’armes, et environ .xvii. cens arbalestriers; et sachiés qu’il les faisoit beau veoir, car les banières ventilloient sur les vaisseaux, et l’or et l’asseur et autres couleurs; les bassines et aultres harnois reluisoient au soleil que c’estoit grant merveille. Ce fait, ilz se misrent à mer et tirèrent le chemin du port de Iaphes, où les Sarrazins avoient fait tirer et assambler leurs navires. Et icy se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et parle du roy Urian.
L’istoire dist que le roy Urian avoit fait arriver parmy son pays de Chippre, et les avoit fait entrer en la mer au port de Limasson; et estoit la royne Hermine au chasteau, et avecques elle dames, damoiselles et Henri son filz, qui avoit jà cincq ans, et ceulx qui devoient garder le pays et le port. Or est vray que quant le roy eubt pris congié et fut entré en mer, il eut bien avec luy .xiiii. mille hommes, tant d’ommes d’armes, comme les combatans de trait; et furent les voilles levez, et se esquippèrent du port, et se boutèrent en mer, et senglèrent de telle force que la royne, qui fut en la maistresse tour, en eubt tost perdu la veue. Et sachiés que le tiers jour aprez, Geuffroy au grant dent s’ariva soubz Limasson; mais le maistre du port ne les laissa pas entrer dedens, combien qu’il fust moult esbahy quand il perceut les armes de Lusignen sur les vaisseaulx et banières; il ne sceut que penser, et pour ce, il alla tantost au chasteau et nunça à la reyne cest affaire. Et elle, qui fut moult saige, luy dist: Allez sçavoir que c’est, car se il n’y a traïson, il n’y peut avoir que bien; et parlez à eulx sçavoir que c’est; et ayez vos gens tous prestz sur le port, affin que se ilz vouloient arriver par force que ilz en fussent contreditz. Et il fist le commandement de la royne, et vint aux barrières contre de deux tours du clos et leur demanda que ilz queroient. Et adoncques dist le chevalier qui aultresfois avoit esté en Chippre: Laissez-nous arriver, car c’est l’ung des frères du roy Urian qui luy vient au secours contre les Sarrazins. Adoncques quant le maistre du port oyt le chevalier, il le congneut et luy dist ainsi: Sire, le roy est parti d’icy trois jours y a, et s’en va à moult noble et riche armée vers le port de Iaphes; car il ne veult pas que les Sarrazins arrivent en son pays; mais dictes à son frère qu’il viengne, vous et luy, avec .l. ou .lx. en vostre compaignie, devers ma dame la royne, qui moult sera lie de vostre venue. Et celluy le dist à Geuffroy, qui tantost entra en une petite galiotte, et vindrent à la chainne, qui tantost lui fut ouverte, et entrèrent dedens. Et trouvèrent moult bonnes gens qui moult honnourablement receuprent Geuffroy et sa compaignie, et moult se donnèrent merveilles de son grant couraige et de sa fierté, et disdrent en eulx-mêmes: Ces frères conquerront moult de pays; je crois bien que cestui ne repassera jamais en son pays tant qu’il aura conquesté pays decha. Et en ces choses disant vindrent là où la royne estoit, qui les attendoit en tenant par la main son filz Henri. Et à l’approchier de Geuffroy, elle s’enclina tout jus à terre, et aussi fist Geuffroy, et la drescha sus en l’embrachant moult doulcement et la baisa. Et aprez luy dist: Ma dame ma seur, Dieu vous doint joye de tant que vostre cœur desire. Et elle le bienveigna en lui monstrant grant signe d’amour. Et aprez Geuffroy prist son nepveu, qui estoit à genoulx devant luy, et le leva entre ses bras en luy disant: Beau nepveu, Dieu vous accroisse et vous ottroye bon amendement. Et l’enfant luy respondist: Grant mercis, bel oncle. Que vous feroie ores plus long compte? Geuffroy fut adonc moult joyeux, et fut le port ouvert et la navire mise dedens. Et quant ilz furent bien refrechis Geuffroy dist à sa seur: Madame, je m’en vueil aller; baillez-moy maronnier qui bien sache la contrée de ceste mer, par quoy je ne faille trouver mon frère, et je vous en prie, ma treschière seur, tant comme je puis.
A ce respondist la royne: Mon treschier frère, à ce ne fauldrez pas, car, par mon ame, je vouldroie qu’il m’eut cousté mille bezans pour tous perilz, et vous et vostre navire fussés là où monseigneur est; car je sçay bien que de vostre venue il aura moult grant joye, comme il est de raison. Adoncques elle appela le maistre du port et lui dist: Alez, et me faictes arriver une galiote qui soit de .xvi. rames, et me querez le meilleur maronnier et le plus saige patron de galée qui soit demourant par decha, pour conduire mon frère par devers monseigneur. Et celluy tantost respondist: Par ma foy, ma dame, j’ai bien ung rampin tout prest et tout armé et advitaillé de ce qu’il fault; il ne convient que mouvoir. Adonc fut Geuffroy moult joyeulx, et print incontinent congié de sa seur et de son nepveu et de la compaignie, et vint au havre et entra en son vaisseau. Adonc le rampin fut devant, et les voilles furent levées; lors ilz s’empaignirent en la mer, et allèrent si roidement que ceulx qui estoient au port en eubrent tost perdu la veue. Et la royne et ceux qui estoient avecques elle en la maistresse tour disdrent: Nostre Seigneur les conduise et les vueille retourner à joye. Or les vueille Dieu aidier, car ilz en ont bien besoing. Et ne demoura pas quatre jours, ainsi que vous oyrez cy aprez, que le roy Urian et sa navire se exploittèrent tant qu’ils virent le port de Iaphes et la grosse navire qui estoit là assemblée; et estoit jà le Calife venu, qui avoit fait traire dehors toutes ses gens; et le souldan de Barbarie, et le roy Anthenor d’Antioche, et l’admiral de Cordes avoient ainsi fait leur appareil, et n’y avoit à monter que les seigneurs et princes; et eurent conseil que le roy d’Antioche et l’admiral de Cordes feroient l’avant-garde, et tendroient le chemin de Rodes; et que illec prendroient terre et escriroient au caliphe et au souldan, affin que se ilz en avoient affaire, qu’ilz les sieveroient pour les secourir. Et ainsi fut ordonné et fait. Et partirent le roy et l’admiral à tout .xl. mille paiens, et tournèrent leur chemin vers Rodes, que oncques le roy Urian ne les perceut; et n’avoient esté que deux journées qu’ilz perceurent le roy Guion et la navire de Rodes; et les cristiens l’apperceurent aussi; là eubt grand effroy quant ilz eurent advisé l’ung l’aultre à cler, et qu’ilz se entre rencontrèrent. Lors se misrent cristiens en ordonnance et arches; adoncques abordèrent ensamble; là eubt grant occision et fière meslée, et eubt à celluy poindre six navires sarrazines effondrées et peries en mer; et firent les cristiens moult bien leur debvoir, et se combatirent moult vaillamment; mais la force et la quantité des Sarrazins fut moult grande, et eurent les cristiens fort à souffrir, et eussent esté desconfis se Dieu, par sa grace, n’eut celle part conduit Geuffroy et sa navire, ainsi comme vous oyrez cy aprez dire.
L’istoire nous dit que Geuffroy et ses gens sengloient par la mer à voilles tendues et à force de vent qu’ilz avoient à fin souhet, et approchèrent le lieu où estoit la bataille; et tout premier le rampin qui le conduisoit les approcha de si prez qu’il les veoit combatre à l’eul. Lors vira tout court et dist à Geuffroy que chascun fut tout prest, car nous avons veu grans gens, et croy que ce soient nous gens et Sarrazins qui se combatent; or vous mettés en ordonnance, et nous retournerons veoir quieulx gens ce sont. Or allez, dist Geuffroy, et qui qu’ilz soient, j’aideray aux plus foibles, voire se ne sont mes frères. Et à ce mot partist le rampin, et vint jusques sur la bataille, et oyrent ceulx qui estoient dedens le rampin crier moult hault: Cordes et Antioche; et d’aultre part: Lusignen et saint Jehan de Rodes. Et lors vindrent à Geuffroy et dirent: Sire, se sont Sarrazins d’ung costé, et, d’aultre part, cristiens crians Lusignen et saint Jehan de Rodes; mais certainement se n’est pas le roy Urian, mais croy, monseigneur, que c’est le roy Guion son frère et le maistre de Rodes, qui ainsi se combatent à Sarrazins qui sont sur mer. Or tost, dit Geuffroy, à eulx appertement. Adonc on tira les voilles à mont, et le vent se ferit dedens dont la navire fut si fort boutée que ce sembloit carreaulx d’arbalestre, et se ferirent par les navieres des Sarrazins par telle manière et vertu, qu’ilz les exillèrent tant qu’il ne demourent pas .iiii. vaisseaulx ensamble d’une flotte, et crioient Lusignen à haulte voix, dont les hermins et ceulx de Rodes cuidoient que ce fust le roy Urian qui venist de Chippre. Et adonc reprindrent grant cœur en eulx et se ravigoroient fort; et le roy d’Antioche et l’admiral de Cordes ralièrent leurs gens ensamble et coururent sur les cristiens de grant force; mais Geuffroy et ses gens, qui estoient frès et nouveaulx, leur coururent sus par telle manière qu’il sembloit qu’ilz fussent frisones. Adonc le vaisseau où Geuffroi estoit se borda au vaisseau où le roy Anthenor estoit, et se entregrapèrent à bons cros de fer; adonc saillist Geuffroy dedens le vaisseau du roy, et commença à faire moult grant occision de Sarrazins; et ses gens coururent de l’aultre part, et se combatoient vaillamment et de si grant puissance qu’il n’y eut Sarrazin qui s’osast monstrer en nulle deffence; et en saillist pluiseurs en la mer, qui cuidoient saillir au vaisseau de l’admiral de Cordes, qui estoit moult prez d’eulx, que le roy Guion assailloit par grande force; et toutesfois le roy Anthenor se saulva au vaisseau de l’admiral de Cordes, et fut tantost son vaisseau pillié de ce qui y estoit de bon, et puys fut effrondé en mer; et le rampin costioit toujours les gros vaisseaulx et en perça jusques à quatre; de quoy ceulx qui estoient dedens ne s’en perceurent oncques jusques à ce qu’ilz se trouvèrent plains d’eau, et par ce leur convint perir en mer. La bataille fut moult fière et horrible, et l’occision fut hideuze; et à brief parler, les Sarrazins furent mis si au bas tellement que en eulx n’avoit point de deffence.
Moult fut la bataille dure, fière et aspre; mais sur tous les aultres se combatoit Geuffroy moult puissamment, et aussi faisoient Poetevins qui estoient avecq luy venus; et aussi faisoit Guion et le maistre de Rodes; mais ilz s’esbahissoient pour ce qu’ilz crioient Lusignen: mais adonc n’estoit pas heure de enquester. Adoncques le roy Anthenor et l’admiral virent bien que la desconfiture tournoit sur eulx, car jà ilz avoient perdu plus de deux pars de leurs gens; si firent sçavoir au demourant qu’ilz se retirassent vers le port de Iaphes pour avoir secours; et ilz s’estoient jà boutez en un vaisseau d’avantaige, et prindrent la palange de la mer, et tirèrent les voilles amont, et s’en partirent de la bataille. Et quant les Sarrazins l’apperceurent, il s’en alla aprez qui peut; mais les hermins et ceulx de Rodes en reculèrent la plus grant partie, qui furent mors et jettez tous à bort. Mais quant Geuffroy perceut partir le roy et l’admiral de Cordes, il fist tirer ses voilles amont, et se mist aprez atout sa navire, et les suyt si asprement que en peu d’eure il eslongna les hermins, le roi Guion et le maistre de Rodes. Adoncques quant le rampin l’aperceut, il escria à ses gens à haulte voix: Aprez, aprez, beaulx seigneurs, car se Geuffroy perdoit son chemin qu’il ne tournast tantost vers monseigneur son frère, jamais je n’oseroie retourner vers ma dame. Et adonc le roy Guion congneut le rampin et lui demanda qui ces gens estoient qui leur avoient fait si grant secours. Par foy, sire, dist le patron, c’est Geuffroy au grant dent vostre frère, et frère au roi Urian. Quant le roy Guion l’entendit, il s’escria à haulte voix: Levez ces voilles, et vous hastés d’aller aprez mon frère, car, se je le pers, jamais n’auray au cœur joye. Et ceulx le firent et allèrent aprez le gerondt. Mais le rampin alla devant si roidement que en peu de temps il eubt rataint Geuffroy, qui jà estoit prez des Sarrazins, qui approchoient le port de Iaphes. Or vous laisseray d’en parler, et vous diray du roy Urian, qui jà estoit venu sur le port, et avoit de fait bouté le feu en leur navire; mais paiens les resçoyrent le mieulx qu’ilz peurent, et toutesfois ilz n’y sceurent oncques tel remède mettre qu’il n’y eut plus de dix vaisseaulx ars, que grans que petis. Et fut moult grant l’estourmie.
En ceste partie nous dist l’istoire que tant sievyt Geuffroy au grant dent le roy et l’admiral, qu’ilz approchèrent fort du port de Iaphes, et se ferirent dedens, et Geuffroy aprez, et sa navire, que oncques ne voulut de y laisser entrer, pour chose que on luy monstrat, la grant multitude et peuple de Sarrazins qui jà estoient entrez en la navire qui estoit sur le port; et tantost commença Geuffroy la bataille, qui fut moult dure et moult forte, tant que de fait le roy et l’admiral se firent mettre à terre à ung petit basteau, et vindrent en la ville de Iaphes, où ilz trouvèrent le caliphe de Bandas et le souldan de Barbarie, qui furent moult esbahis de ce qu’ilz estoient si tost retournez, et leur demanda pourquoy c’estoit. Et ilz leur comptèrent toute l’adventure, et comment le roy d’Armanie et le maistre de Rodes estoient desconfis, se ne fut ung chevalier tout fourcené qui y survint à tout ung peu de peuple qui crioit Lusignen, et n’est nul qui puisse arrester contre luy; et veez le là où il se combat à nos gens, et c’est feru au havre parmy le plus dru, et tout ce qu’il ataint est destruit et mis en fin. Adonc quant le souldan l’entendit, il n’eut mie talent de rire, mais dist: Par Mahon, on m’a dit de pieça que moy et pluiseurs aultres de nostre loy aurons moult affaire pour les hoirs de Lusignen; mais qui pourroit tant faire que on les tint par decha à terre, et nos gens fussent hors des navires, ilz seroient tous detruis à peu de paine. Par mon chief, dist le caliphe, vous dictes verité; et puys qui les auroit desconfis par decha, la terre par de là seroit moult legière à conquester. Par foy, sire, dist le souldan, vous dictes verité. Or faisons retraire nos gens hors des vaisseaux, et les laissons arriver paisiblement. Mais pour neant en parloient, car ilz en issirent, sans ce qu’il leur fut commandé, par Geuffroy, qui les assailloit par telle vigeur que, au costé où il estoit, mal eubt celluy qui demourast au vaisseau, que tous ne tirassent à terre. Et adoncq Geuffroy fist yssir toutes ses gens aprez, et les enchassa jusques en la ville de Iaphes; et tous ceulx qui peurent estre atains furent ruez tous mors à terre, et les fuyans entrèrent en la ville crians: Trahis! trahis! Lors furent les portes fermées, et vint chascun en sa garde. Et Geuffroy retourna à sa navire, et commanda à tirer les chevaux dehors, car bien affermoit que jamais ne s’en partira, pour mourir en la paine, tant qu’il aura fait tel enseigne au pays qu’il y ait esté encores.
L’istoire nous dist que, demaustiers que Geuffroy faisoit tirer les chevaux dehors, le rampin advisa les pavières et panons du roy Urian, qui moult fort escarmouchoit la navire aux Sarrazins, qui riens ne sçavoient que Geuffroy eut pris terre, car ils avoient prins la barge et le parfont du port, et le roy et l’admiral de Cordes avoient pris, et estoient arrivez dessoubz à l’estroit, qui estoit moult aisé à prendre terre, voire à bien peu de navire. Et lors rencontra le rampin le roy Guion et ses gens, qui luy demandèrent nouvelles de Geuffroy. Par mon chief, dist le patron, veez-le là où il a pris terre sur les ennemis, et les fait entrer par force en Iaphes; allez prendre terre avecques luy, car il a peu de gens, et Sarrazins ont pris terre. Et velà le roy Urian qui escarmouche leur navire, à qui je vois anuncer vostre adventure et la venue de Geuffroy, son frère. Par foy, dist le roy Guion, ce fait à creancer. Et lors se ferist au havre, et le rampin exploita tant, qu’il vint au roy Urian et le salua treshaultement, et luy dist toute l’adventure ainsi comme vous l’avez oye, dont il regracia moult devotement nostre seigneur. Et adoncques il s’escria à ses gens: Avant, seigneurs et barons, pensez de bien faire, car nos ennemis ne nous peuvent eschapper que ilz ne soient ou mors ou pris. Et s’en vindrent ferir aux navires si roidement, que Sarrazins furent tous esbahis et issirent hors de leurs navires qui mieulx sceut, et s’en allèrent vers Iaphes. Et quant le caliphe et le souldan virent leurs gens qui estoient trais à terre, ilz mandèrent au roy Urian, par un truchement, qu’ils eussent trèves pour trois jours, et qu’il venist prendre place, et se logast, et fist refreschier ses gens, et au quart jour on luy livreroit bataille. Et le roy leur accorda voulentiers, et le fist signifier au roy Guion et à Geuffroy, ses frères; et estoit jà le roy Guion trait à terre avec son frère, qui se entrefaisoient grande joye, et se logèrent au mieulx qu’ilz peurent. Et le roy Urian fist adonc mettre ses gens à terre, et fist tendre ses logis sur la marine, au devant de sa navire; et fist venir loger ses frères et le maistre de Rodes avec luy, et fist leur navire traire emprez la sienne. Adoncques commença la joye à estre grande entre les frères, et fut leur ost nombré à estre en somme toute environ .xxii. mille, que archiers, que arbalestriers, que gens d’armes.