Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée

Part 22

Chapter 224,015 wordsPublic domain

Moult fut doulent Claude quant il ouyt les nouvelles de la vilonnie et du dommage que Geuffroy eubt fait à Guion, son frère, et comment encores se debatoient et combatoient par dessus le cavan. Adoncques s’arma et fist armer ses gens et montèrent à chevau jusques à sept vingz hommes d’armes, et laissa Clarebault, son frère, au fort, atout soixante bassines pour le garder; lors vint en la bataille; mais pour neant se penoit, car Philibert et ses dix chevaliers estoient venus en la bataille, et besongnèrent tellement que tous les hommes de Guion furent mors et Guion pris; et tantost jura Geuffroy qu’il le feroit pendre par le col. Lors vint l’escuier à Geuffroy qui estoit rentré au cavan pour aller querir une belle espée qu’il avoit veu gisir par terre d’ung des chevaliers que Geuffroy avoit occy. Adonc il ouyt le trot et le bruit des chevaux et des gens d’armes que Claude amenoit; si retourna tout courant à Geuffroy et lui dist: Monseigneur, j’ay oy moult grant bruit de gens qui cy viennent; et tantost que Geuffroy l’ouyt, il fist Guion lier au bois à ung arbre, et le fist garder à ung chevalier, et s’en vint atout ses hommes à l’encontre du cavan, et là attendoit l’adventure. Et Philibert alla courant sur la montaigne et regarda au font de la charrière, et vit venir Claude et ses gens qui venoient par le cavan. Adoncques retourna à ses gens et dist à Geuffroy: Sire, il n’y a affaire aultre chose que de bien garder ce pas; veez cy venir vos ennemis; et Geuffroy respondist: Or ne vous en doubtez, il sera moult bien gardé et deffendu. Adonc il appella l’escuier qui estoit venu avecques luy et luy dist: Courez tantost à l’ost et me faictes venir mes compaignons le plus brief que vous pourrez. Et il se departist et ferit des esporons, et vint vers l’ost grant alaine; et, quant il fut arrivé, il leur dist: Beaulx seigneurs, or tost à chevau, car Geuffroy se combat à ses ennemis; et ilz s’armèrent et montèrent tantost à chevau qui mieulx sceut, et vindrent tantost aprez l’escuier qui les guidoit au plus droit qu’il povoit vers le lieu où il pensoit à trouver Geuffroy, qui se combatoit à ses ennemis.

L’istoire nous dist que Geuffroy et Philibert et leurs chevaliers estoient en l’entrée du pas; et lors vint Claude et ses gens qui venoient à moult grant effort parmy le cavan, et bien cuidoient gaignier la montaingne à leur advis; mais Geuffroy estoit à l’entrée du pas qui moult asprement leur deffendoit le passaige; et sachiés qu’il n’y eut si hardi qu’il ne fist reculer, car il y eut deux de ses chevaliers qui estoient descendus à piet, les lances es poings qui se tenoient moult vigoureusement au cavan coste à coste de Geuffroy, et donnoient aux gens de Claude de grans coups de lances, et en y eubt pluiseurs de mors. Philibert estoit adonc descendu lui quatriesme, et c’estoit mis sur la donne du cavan par dessus, et faisoit assambler pierres et gettoient par telle vigeur contre la vallée que il n’y avoit si fort, s’il estoit ataint sur la couppe du bassinet à plain coup, qui ne fut tout estourdi ou rué du chevau par terre; et sachiés qu’il en y eut plus de vingt mors. Et lors vint l’escuier qui amenoit l’ost, et quant Geuffroy le sceut il lui fist mener trois cens hommes d’armes par le chemin qu’ils estoient allez le matin pour aller au devant du pas, que Claude ne ses gens ne peussent retourner en leur fortresse. Et tantost de là l’escuier se departist, et s’en vint grant aleure au devant de la prarie, et passa par devant la fortresse. Et quant Clerevault les vit, il cuida que ce fut aulcun secours qui leur venist, car il ne cuidoit pas qu’il y eut au pais de leurs ennemis à si grant force; et ceulx venoient tout le beau pas sans faire nul samblant qu’ilz leur voulsissent que bien. Et adonc Clerevaud, qui cuidoit bien que ce fussent amis, fist abaisser le pont et ouvrir la porte, et vint lui vingtiesme tout armé sur le pont. Et adonc quant l’escuier et sa route apperceurent que le pont fut abbattu et la porte ouverte, ilz se trairent le chemin le plus promptement qu’ilz peurent, et quant, au passer devant la porte, Clerevauld leur escria: Quelles gens estes-vous? Et ceulx respondirent: Nous sommes bonnes gens; et en approchant dudit pont environ de .xx. chevaux, ilz luy demandèrent où est Claude de Syon? nous voulons parler à luy. Et Clerevauld les approcha en disant: Il reviendra tantost, il est allé combattre Geuffroy au grant dent, nostre ennemy, que luy et Guion, nostre frère, ont enclos en celle montaigne que vous voiés là devant vous; et sachiés que Geuffroy ne leur peut eschapper, et fut-il ores de fin acier trempé, qu’il ne soit mort ou affollé. Par foy se dist l’escuier, ce sont bonnes nouvelles. Et adonc s’approcha luy vingtiesme de plus en plus, en demandant à ses gens: Le irons-nous aidier? Par foy, dist Clerevauld, grant mercy, il n’est à present nul besoing.

L’istoire nous racompte que tant s’approcha l’escuier de Clerevault par belles parolles, qu’il vint prez du pont. Adoncques il escria à ses gens: Avant, seigneurs, la fortresse nous est gaignée. Et quant Clerevauld oyt ce mot, il cuida reculer pour lever le pont; mais les vingt se ferirent si rudement parmy luy et ses gens, que tout fut tombé par terre, et tantost misrent piet à terre et vindrent sur le pont et entrèrent en la porte, tantost ilz misrent deux lances ès chaines de la porte coulisse, et puis plus de cent misrent piet à terre et vindrent sur le pont et entrèrent en la porte, et hault et bas, parmy la fortresse, et puis fut pris Clerevauld et tous les autres qui estoient en la fortresse, et furent tous liez en une chambre, et les firent garder par quarante hommes d’armes; et aprez se assamblèrent et eurent conseil qu’ilz manderoient celluy fait à Geuffroy, et qu’ilz se tendroient enclos en la fortresse, assavoir moult se Claude reviendroit à garent; et ainsi le firent. Adonc dist l’escuier que luy mesme le iroit nuncer à Geuffroy ceste adventure; et lors s’en partist, et vint au ferir de l’esporon à Geuffroy, et luy compta ceste adventure; et, quand Geuffroy sceut l’adventure, il fut moult joyeulx, et tantost le fist chevalier, et luy bailla cent hommes d’armes, et luy commanda qu’il allast tantost sur le pays et qu’il gardast bien que Claude ne print aultre chemin que celluy de la fortresse, car, se il eschappoit, il pourroit faire moult d’ennuy avant que on le peut atraper; et que mieulx le valloit enclore au cavan et le prendre par force là dedens. Sire, dist le chevalier nouvel, ne vous en doubtez, il ne nous eschappera se il ne scet voler; mais que je puisse aller à temps, je vous donne ma teste se il s’en va. Et lors se departist et descendist la montaigne atout les cent hommes d’armes; et Geuffroy demoura au pertuis, qui se combatoit à force d’espée à ses ennemis; et bien .xl. chevaliers estoient descendus à piet sur la montaigne, qui gettoient pierres contre val de si grant force que, malgré que Claude en eubt, il le convint retourner à grant paine luy et ses gens. Et Geuffroy et ses hommes entrèrent au cavan et les enchassèrent au dos; mais à grant paine peurent passer parmy les mors qui avoient esté occis du jet de pierres. Or vous diray du nouvel chevalier qui jà estoit venu à l’encontre du cavan, luy et sa route; mais quant il oyt le bruit des chevaux, il pensa bien que Claude retournoit, et prist le couvert de la montaigne, et laissa à Claude le chemin de la fortresse.

L’istoire dit que Claude exploita moult fort pour saillir du cavan et s’en venir à temps à salveté au fort de Syon; mais de ce que fol pense demeure souvent la plus grant partie à la fois. Or est vray qu’il exploita tant qu’il saillist du cavan et vint au large. Adoncques il n’attendit per ne compaignon, mais s’en vint à cours de chevau vers le fort, et, quant il fut prez, il cria à haulte voix: Ouvrez la porte; et ilz firent ainsi. Et lors il passa le pont et entra dedens, et vint descendre avant qu’il perceut qu’il eubt perdu sa fortresse; et tantost qu’il fut descendu, il fut saisi de tous costez et lié fermement, Adoncques il fut moult esbahi, car il ne veoit autour de luy homme qu’il congneut. Qu’esse cy? dist-il; que diable sont mes gens devenus? Par mon chief, dist ung chevalier qui bien le congnoissoit, tantost serez logé avec eulx, et tantost il fut mené en la chambre où Clerevauld et les autres prisonniers estoient. Lors, quant il les apperceut liez et gardez comme ilz estoient, il fut moult doulent. Et quant Clerevauld le vit, il luy dist: Ha a, Claude, beau frère, nous sommes par vostre orgueil enchus en grant chetiveté, et doubtez que n’en eschapons jà sans perdre la vie, car trop est Geuffroy cruel. Et Claude lui respondist: Il nous en convient attendre tout ce qu’il nous adviendra. Lors vint Geuffroy, qui entra en la fortresse, et avoit occis que prins tout le demourant des gens de Claude; et adonc fut amené Guion son frère en la chambre avec les aultres; lors entra Geuffroy dedens et choisist Claude entre les aultres, et luy dist: Et comment, dist-il, faulx triste, avez-vous esté si hardi de dommager ne de molester ainsi le pays de monseigneur mon père et ses gens, vous qui devez estre son homme? Par mon chief, je vous en pugniray bien: car je vous feray pendre devant Val bruiant, voiant vostre cousin Guerin, qui est triste comme vous devers monseigneur mon père. Et quant Claude oyt ce salut, sachiés qu’il ne luy pleut gaires. Mais, quant le peuple du pays sceut que Syon et Claude estoient pris avec ses deux frères et leurs gens mors, lors vindrent plaintes de roberies et d’aultres mauvais cas sur Claude et sur ses gens, et trouva-on leans plus de cent prisonniers, que de bonnes gens du pays, que marchans et estrangiers, qui avoient esté robez, le venoient racompter; et par là ne passoit nul qui ne fust rué jus; et, quant Geuffroy ouyt ces nouvelles, il fist tantost lever unes fourches sur la coste de la montaigne, et y fist pendre toutes les gens de Claude: mais celluy Claude et ses deux frères il espargna pour lors, et bailla la charge du chasteau à ung chevalier du pays qui estoit moult vaillant homme et preud’homme, et lui commanda sus sa vie de elle bien garder, et gouverner leaulment les subjectz, et faire garder justice. Et celluy luy promist de ainsi le faire à son povoir, car il gouverna le pays moult bien et loiaulment. Et, après ces choses, se partist le matin, et prist le chemin de Val bruiant, et fist amener avec luy tous les trois frères, qui moult grant paour avoient de la mort, et n’estoit pas sans cause, comme vous oyrez dire et deviser cy aprez.

L’istoire nous dist que Geuffroy et ses gens chevauchèrent tant qu’ilz vindrent devant Val bruiant, et furent les tentes tendues, et se loga chascun en ordonnance ainsi qu’il peut. Adonc fist Geuffroy tantost lever unes fourches devant la porte du chasteau, et fist pendre incontinent Claude et ses deux frères, et manda à ceulx du chasteau que, se ilz ne se rendoient à sa voulenté, qu’il les feroit tous pendre se il les povoit tenir. Et, quant Guerin de Val bruiant oyt ces nouvelles, il dist à sa femme: Or dame, il est vrai que contre la force de ce diable je ne me pourroie tenir, et je me partiray d’icy et m’en iray à Montfrin, à Girard, mon nepveu, et à mes autres amis, pour avoir conseil comment nous pourrons avoir traicté de paix à Geuffroy. Adonc la femme, qui moult fut saige et subtive, luy dist: Allez-vous-en, de par Dieu, et gardez bien que vous ne soiés pris, et ne vous partés point de Montfrin tant que vous aurez nouvelles de moy: car, à l’aide de Dieu, je pense que je vous pourchasseray bon traicté à Geuffroy: car vous sçavez bien que, se vous me eussiés voulu croire, vous ne vous feussiés pas meslé d’avoir fait ce que Claude et ses frères vous ont fait faire; combien que, Dieu merci, vous n’avez point encores faulcé vostre foy devers vostre seigneur souverain Raimondin de Lusignen. Adonc Guerin luy respondist: Ma chière seur, faictes le mieulx que vous pourrez, car je me fie en vous, et croiré de tout ce que vous me conseillerez. Et lors s’en partist par une faulce poterne, monté sur ung moult appert coursier, et passa le couvert des fossés et rés à rés des logis, que oncques ne fut congneu, et, quant il se vit ung peu loingz, il ferit le chevau des esporons tant comme il peut, et le chevau l’emporta moult roidement. Et sachiés qu’il avoit si grand paour d’estre advisé qu’il ne sçavoit son sens, et loua moult Jhesucrist quant il se trouva à l’entrée de la forest, qui duroit bien deux lieues, et print le chemin vers Montfrin tant qu’il peut chevauchier.

L’istoire nous dist et tesmoingne que tant chevaucha Guerin de Val bruiant qu’il vint à Montfrin, où il trouva Girard son nepveu et luy compta cest affaire, et comment Geuffroy au grant dent avoit pris Claude leur cousin et ses deux frères, et avoit fait pendre tous leurs gens devant le chasteau de Syon, et les trois frères avoit fait mener devant Val bruiant, et de fait les avoit fait pendre illecq, et comment il se partist pour doubte qu’il ne fut pris en la fortresse. Par foy, dist Girard, beau oncle, vous avez fait que saige: car, à ce que on m’a dict, celluy Geuffroy est moult grant chevalier de hault et puissant affaire, et si est merveilleusement cruel et se fait moult à doubter. Mal nous vint quant nous oncques alasmes à Claude, car nous sçavions bien que luy et ses frères estoient de mauvaise vie et que nul ne passoit par leur terre qui ne fut robé. Or prions à Jhesucrist qu’il nous en vueille jeter hors à nostre honneur. Bel oncle, il nous fault aller aviser sur ce fait; il est bon que nous le mandons à nos proesmes et à tous ceulx qui ont esté de ceste folle aliance. Et Guerin respondist. C’est verité. Et adonc ilz mandèrent à tous qu’ilz s’appareillassent de venir devers Montfrin, affin d’avoir conseil ensamble comment nous pourrons ouvrer de cestuy fait, et sçavoir se nous pourrons aulcunement trouver voye comment nous nous pourrons excuser devers Geuffroy. Or se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et parle de la dame de Val Bruiant, qui moult estoit saige et soubtive et vaillante dame; et tousjours avoit blasmé son mari de ce qu’il c’estoit oncques consenti à Claude ne à ses frères. Celle dame avoit une fille qui povoit bien avoir de .viii. à .ix. ans, laquelle estoit moult belle et gracieuse, et aussi avoit ung filz qui avoit environ dix ans, qui estoit moult bel et bien endoctriné. Adonc la dame ne fut ne folle ne esbahie, et monta sur ung riche pallefroy, et fist monter ses deux enfans et conduire par les frains par deux anciens gentilz hommes, et fist monter avec elle jusques à six damoiselles, et fist ouvrir la porte; et là trouva le nouvel chevalier qui apportoit le mandement de Geuffroy, et le bienveigna moult doulcement et courtoisement; et aussi celluy luy fist grant reverence, car moult sçavoit de bien et d’onneur. Et la dame luy dist moult attemprement: Sire chevalier, monseigneur n’est pas ceans, et pour tant je vueil aller par devers monseigneur vostre maistre, pour sçavoir que c’est qu’il luy plait: car il me samble qu’il est cy venu en manière de faire guerre; mais je ne croy pas que ce soit à monseigneur mon mari ne à nul de ceste fortresse, car ne plaise à Dieu que monseigneur ne nul de ceans ait point fait chose qui doibve desplaire à Geuffroy ne à monseigneur son père; et, se par adventure aulcuns de ses haineux avoient informé Geuffroy d’aultre chose que de raison, je luy vouldroie humblement supplier et prier qu’il luy plaist à ouyr monseigneur mon mari en ses excusations et deffences. Adoncques, quant le nouvel chevalier l’ouyt parler si sagement, il respondist: Ma dame, ceste requeste est raisonnable, et pour ce je vous meneray devers monseigneur; et je croy que vous le trouverez tresamiable et que vous aurez bon traicté avec luy, combien qu’il soit bien informé contre Guerin moult durement; mais je croy que à vostre requeste il fera une partie de vostre petition. Et lors se partirent et vindrent vers les logis.

L’istoire dist que tant chevauchèrent la dame, sa mesnie et le nouvel chevalier, qu’ilz vindrent à la tente de Geuffroy, et là descendirent; et quant il sceut la venue de la dame, il saillist de sa tente et vint à l’encontre; et celle, qui fut bien enseignée tenoit ses deux enfans devant Geuffroy et luy fist moult humblement la reverence. Et adonc Geuffroy s’enclina vers elle et la leva moult humblement, et luy dist: Madame, vous soiez la tresbien venue. Et, Monseigneur, dist elle, vous soiez le tresbien trouvé. Et adonc les deux enfans le saluèrent moult doulcement et tresreveramment; et eulx deux dressiés, il leur rendist leur salut. Et adonc print la dame la parolle, et faignit, comme se elle ne sceut riens, qu’il fust venu là par maltalent, et dist en ceste manière: Monseigneur, monseigneur mon mari n’est pas, quant à present, en ceste contrée, et pourtant suys-je venue par devers vous pour vous prier qu’il vous plaise de venir loger en vostre fortresse, et amenez avec vous tant de vous gens qu’il vous plaira; car, mon treschier seigneur, il y a bien de quoy vous tenir bien aise, Dieu merci et vous; et sachiés que moy et ma mesnie vous recepvrons voulentiers comme nous devons faire au filz de nostre seigneur naturel. Quant Geuffroy l’entendist, il fut moult esbahi comment elle lui osoit faire celle requeste, veu et consideré de quoy on l’avoit informé contre Guerin de Val-Bruiant son mari. Toutesfois il respondist: Par mon chief, belle dame, je vous mercie de la grande courtoisie que vous me offrez, mais ceste requeste ne vous doibz-je pas accorder, car on m’a donné à entendre que vostre mari ne l’a pas desservi envers monseigneur mon père et envers moy; combien que, ma belle dame, je vueil bien que vous sachiés que je ne suys mie venu pour guerroier dames ne damoiselles, Dieu m’en gard, et de ce soiez toute seure que à vous, à vos gens ne à vostre fortresse, ne feray rien meffaire au cas que vostre mari n’y soit. Et elle luy respondit: Tresgrans mercis; mais je vous requiers qu’il vous plaise à moy dire la cause pour quoy vous avez indignation contre monseigneur mon mari, car je suys certaine qu’il ne fist oncques riens, là ou luy ou moy l’aions peu penser ne sçavoir, que par raison dust estre à vostre desplaisance, et crois bien que s’il vous plaist à oyr monseigneur mon mari en ses excusations, que vous trouverez que ceulx qui vous ont informé le contraire n’ont pas dit verité; et, monseigneur, je me faictz forte sur ma vie que vous le trouverez ainsi que je vous dis.

En ceste partie nous dist l’istoire que, quant Geuffroy oyt la dame parler, il pensa ung peu et puys respondist: Par foy, dame, s’il se peut bonnement excuser qu’il n’ait erré contre son serement, j’en seray tout joyeulx, et je le recepveray voulentiers en ses excusations avec ses compaignons et tous leurs complices, et vigoureusement je luy donne son alant et son venant huit jours luy .xl. Et lors print congié et s’en retourna à Val-Bruiant, et laissa ses enfans, et fist monter jusques à dix chevaliers et escuiers et trois damoiselles, et s’en partist et chemina tant qu’elle vint à Montfrin, où elle fut liement recepue. Là estoient les gentilz hommes; et adonc la dame leur compta comment Guerin, son mari, avoit huit jours saulf, allant et venant, de Geuffroy, pour luy .xl., et se il se peut excuser, Geuffroy l’orra voulentiers et luy fera toute raison. Par foy, dist ung ancien chevalier, dont aurons bien traicté avec luy, car il n’est homme qui puist dire que nous aions riens meffait en quelque manière que ce soit; se Claude, qui estoit nostre cousin, nous avoit requis d’avoir aide de nous, s’il en avoit besoing, et nous luy eussions promis de luy aidier, nous n’avons mie pourtant encores riens meffait; ne Geuffroy ne aultre ne peut dire que nous en missions oncques bassinet sur teste, et que nous sallissions oncques ung seul pas de nostre hostel pour luy conforter aucunement contre Geuffroy, ne trouver le contraire. Doncques alons-nous-en seurement, et m’en laissez convenir, car je ne me soussie pas que nous n’aions bon traicté avec luy. A celluy propos se affermèrent tous les proesmes, et lors prindrent journée de faire leur appareil d’y aller le tiers jour aprez; et adonc s’en partist la dame, et erra tant qu’elle vint à Val-Bruiant; lors fist querir vin, pain, poullaille, foing et avaine, pour envoier à Geuffroy, qui oncques n’en receupt riens, mais bien souffrit prendre qui en vouloit avoir, pour son argent qu’il en eubt; et manda ma dame à Geuffroy la journée que Guerin et ses parens devoient venir devers luy.

En ceste partie nous dist l’istoire que Guerin de Val-Bruiant, Girard, son nepveu, attendoient leur lignage à Montfrin; et ceulz venus, ilz montèrent à chevau et chevauchèrent tant qu’ilz vindrent à Val-Bruiant, et le lendemain ilz mandèrent à Geuffroy qu’ilz estoient tous prestz à venir devers luy pour eulx excuser; et Geuffroy leur manda qu’il estoit tout prest de les recepvoir. Et adoncques partirent du chasteau et vindrent devant la tente de Geuffroy et luy firent la reverence honnourablement. Et lors print l’ancien chevalier, dont je vous ay dessus parlé, la parolle en disant: Treschier seigneur, nous sommes cy venus pour la cause qu’on nous a donné à entendre que vous estes informé contre nous, et vous a-on raporté que nous estions consentans de la mauvaistié que Claude avoit commencé de faire encontre nostre droit seigneur vostre père, dont, sire, il est bien vray que Claude, avant qu’il eut ceste folie entreprise, il nous assambla trestous et nous dist: Beaulx seigneurs, vous estes tous de mon lignage, et je suis du vostre; c’est bien raison que nous nous entreaimons comme cousins. Par foy, Claude, dismes, c’est verité; pourquoy le dictes-vous? Et adonc il nous respondist moult couvertement: Beaulx seigneurs, je me doubte que je n’aye briefment une grosse guerre et à faire à forte partie; si vueil sçavoir se vous me vouldrez aidier. Et nous luy demandasmes à qui, et il nous respondist que nous le sçaurions tout à temps, et qu’il n’estoit pas parfait ami qui failloit à son proesme à son besoing. Adonc nous luy dismes: Nous voulons bien que vous sachiés qu’il n’y a si grant en ce pais ne marchissant, s’il se prent à vous, que nous ne vous aidons à vostre droit soustenir. Et sur ce s’en partist; et eut plusieurs rancunes où il avoit peu de droit, desquelles luy aidasmes à saillir. Mais, chier seigneur, depuis qu’il commença à desobeir monseigneur vostre père, nous ne doubtons ne Dieu ne homme que nul de nous mist sur son corps pièce de harnois ne en issist de son chastel pour luy ne pour son fait; et le contraire ne sera jà sceu ne trouvé; et se il est aultrement trouvé, si nous faictes pugnir selon raison, car de ce nous ne voulons jà avoir grace; mais requerons seullement droit et justice; doncques, se il y a aultre cause que aulcun ait sur nous devisé par envie ou par hainne, je dis par droit que vous ne nous devez vouloir nul mal, nous qui sommes vrais subjectz et obeissans de monseigneur vostre père Raimondin de Lusignen, car se aulcun nous vouloit molester ou injurier, vous nous devriés garder; et de cestuy fait ne vous sçauroie plus que dire, car nous ne sçavons entre nous adviser que nous eussions oncques fait chose qui deut desplaire à monseigneur vostre père. Si vous requerons tous que vous ne vueillez estre informé que de raison.