Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée
Part 2
L’istoire nous dit que quant le roy Elinas eut perdu Pressine sa femme et ses trois filles, qu’il fut si esbahi qu’il ne sceut que faire ne que dire; mais fut par l’espace de sept ans qu’il ne faisoit que se plaindre, et gemir, et soupirer, et faire tousjours griefs plains et piteuses lamentations pour l’amour de Pressine sa femme qu’il amoit de leal amour; et disoit le peuple de son pays qu’il estoit assoté; de fait ilz donnèrent le gouvernement à son filz Nathas, qui se gouverna vaillamment et tint son père en grant charité. Adoncques les barons d’Albanie luy donnèrent à femme une gentyfemme qui estoit dame Dicris; et de ces deux issist Florimont dont dessus est faicte mention, qui depuys moult grant paine prenoit et traveillait. Toutesfois nostre histoire n’est pas entreprise pour luy, et pour ce nous nous en taisons sans plus parler, et retournerons à nostre histoire.
L’histoire dit que quand Pressine s’en partist à tout ses trois filles, elle s’en alla en Avalon, nommée l’Isle-Perdue, pour ce que nul homme, tant y eut esté de foys, n’y saroit jamais rassener, sinon de grant adventure; et illec nourrit ses trois filles jusques en l’aaige de quinze ans, et les menoit tous les matins sur une montaigne haulte, laquelle estoit nommée, comme l’istoire dit et racompte, Elinéos, qui vault à dire en françoys autant comme montaigne florie; car de là elle veoit assez la terre de Ybernie; et puys disoit à ses trois filles, en plourant et en gemissant: Mes filles, veés là le pays où fustes nées et où eussiez eu vostre bien et honneur se ne fut le dommaige de vostre père, qui vous et moy a mis en griefve misère sans fin jusques au jour du jugement de Dieu qui pugnira les mauvais et exaucera les bons en leurs vertus.
Melusine, la première fille, luy demanda: Quelle faulceté vous a fait nostre père pour quoy avons ceste griefveté? Adoncques la dame leur commença à racompter toute la manière du fait ainsi comme vous avez ouy racompter par avant. Et lors quant Melusine eut ouy sa mère racompter le faict, elle remist sa mère en aultres parolles en luy demandant l’ettre du pays, les noms des villes et des chasteaux d’Albanie; et en racomptant ces choses, elles descendirent ensamble de la montaigne, et s’en revindrent en l’isle d’Avalon. Et adonc Melusine tira à part ses deux seurs, c’est assavoir Melior et Palatine, et leur dist en ceste manière: Mes chières seurs, or regardons la misère où nostre père a mis nostre mère et nous, qui eussions esté en si grant aise et si grant honneur en nostre vie; que vous est il advis qu’il en soit bon de faire? car quant de moy je m’en pense vengier; et ainsi que petit solas a impétré à nostre mère par sa faulceté, aussi peu de joye lui pensé-je faire. Adoncques les deux seurs luy respondirent en ceste manière: Vous estes nostre aisnée seur, nous vous suivrons et obeirons en tout ce que vous en vouldrez faire et ordonner. Et Melusine leur dist: Vous monstrez bonne amour et d’estre bonnes filles et leales à nostre mère, car par ma foy c’est tresbien dit. Et j’ay advisé s’il vous semble bon que nous l’enclorons en la haulte montaigne de Northumbelande nommée Brumbelioys, et en celle misère sera toute sa vie. Ma seur, dist lors chascune, or nous delivrons de ce faire, car nous avons grant désir que nostre mère soit vengée de la desleaulté que nostre père luy a fait. Adoncques firent tant les trois filles que par leur faulce condition elles prindrent leur père et l’enclouirent en ladicte montaigne. Et après que ce fut fait, elles revindrent à leur mère, et lui disdrent en telle manière: Mère, ne vous doibt challoir de la desleaulté que nostre père vous a fait, car il en a son paiement; car jamais ne iscera ne partira de la montaigne de Brumbelioys où nous l’avons enclos; et là il usera sa vie et son temps en grant douleur. Ha, ha, va dire adoncques leur mère Pressine, comment l’avez osé faire, mauvaises filles et dures de cuer? vous avez tresmal fait quant celluy qui vous a engendrées vous avez ainsi pugni par vostre orgueilleux couraige; car c’estoit celluy où je prenoie toute la plaisance que j’avoie en ce mortel monde, et vous me l’avez tolu. Si sachiez que je vous pugniray bien du mérite selon la desserte. Toy, Melusine, qui es la plus ancienne, et qui de toutes deusse estre la plus congnoissant, et tout ce est venu par toy, car je sçay bien que ceste charte a esté donnée par toy à ton père, et pour ce tu en seras la première pugnie; car non obstant la verité du germe de ton père, toy et tes seurs eut attrait avec soy, et eussiez bien briefment esté hors des mains de l’adventure de japhes et des faées, sans y retourner jamais; et desoresmais je te donne le don que tu seras tous les samedis serpent des le nombril en abas, mais se tu trouvez homme qui te vueille prendre en espouse, et qu’il te promette que jamais le samedi ne te verra ne descelera ne revelera ou dira à personne quelconques, tu vivras ton cours naturel et morras comme femme naturelle, et de toy viendra moult noble lignée qui sera grande et de haulte proesse; et par adventure si tu estoies decellée de ton mary, sachies que tu retourneroyes au tourment auquel tu estoies par avant, et seras tousjours sans fin jusques à tant que le treshault juge tiendra son jugement, et toy apperras par trois jours devant la fortresse que tu feras et que tu nommeras de ton nom, quant elle devra muer seigneur; et par le cas pareil aussi quant ung homme de ta lignée devra morir. Et tu, Melior, je te donne en la grant Armenie ung chastel bel et riche où tu garderas un esparvier jusques à tant que le maistre tiendra son jugement; et tous nobles chevaliers de noble lignée qui y vouldront aller veillier la surveille, la veille, le XX jour de juing sans sommeiller, auront ung don de toy des choses que on peut avoir corporellement, c’est assavoir des choses terriennes; sans point demander ton corps ne t’amour pour mariage ne aultrement; et tous ceulx qui te vouldront demander sans eulx vouloir deporter, seront infortunez jusques à la neufiesme lignée, et seront dechassez de tout en tout de leurs prosperitez. Et tu, Palatine, seras enclose en la montaigne de Guigo à tout le trésor de ton père, jusques à tant que ung chevalier viendra de vostre lignee, lequel aura tout celuy tresor et en aidera à conquerre la terre de promission et te delivrera de là. Adoncques furent ces trois filles moult doulentes, et atant s’en departirent de leur mère. Et s’en alla Melusine parmy la grand forest et bocage; Melior aussi se departit, et s’en alla au chasteau de Lesprevier en la grand Armenie; et Palatine aussi s’en partit pour aller en la montaigne de Guigo où pluiseurs luy ont veuë, et moy de mes oreilles le ouy dire au roy d’Arragon et à pluiseurs aultres de son pays et de son royaulme. Et ne vous veuille desplaire se je vous ay ceste adventure racomptée, car c’est pour plus adjouster de foy et verifier l’istoire où desorenavant je vueil entrer en la matière de la vraye histoire. Mais avant je vous diray comment le roy Elinas fina ses jours en cest siecle, et comment Pressine sa femme l’ensepvelist dedens la dicte montaigne en ung moult noble sercueil, comme tous orrez cy aprez.
Long temps fut le roy Elinas en la montaigne, et tant que la mort qui tous affine le prinst. Adoncques vint Pressine sa femme et l’ensepvelist en une si noble tombe, que nul ne vit oncques si noble ne si riche; et avoit en la chambre tant de richesses que c’estoit sans comparation. Et y sont candelabres d’or, et y a pierres precieuses, et aussi torches et chandelliers et lampes qui y ardent nuyt et jour; et au piet de la tombe mist une image de albastre de son hault et de sa figure, si belle que plus ne pourroit estre; et tenoit la dicte image un tablier doré auquel l’adventure dessusdicte estoit escripte; et là establit ung gayant qui gardoit celluy image, lequel gayant estoit moult fier et horrible, et tout le pays tenoit en subjection et patis; et aussi le tindrent après luy pluiseurs gayans, jusques à la venue de Geuffroy à la grant dent; de quoy vous orrez cy aprez parler. Or avez ouy parler du roy Elinas et de Pressine sa femme; si vous vueil doresnavant commencer la vérité et l’histoire des merveilles du noble chasteau de Lusignen en Poitou, et pour quoy et par quelle manière il fut fondé.
L’histoire nous racompte qu’il y eut jadis en la brute Bretaigne ung noble homme, lequel eut riot avecq le nepveu du roy des Bretons; et de fait il n’osa plus demourer au pays, mais prist tot sa finance et s’en alla hors du pays par les haultes forestz et les haultes montaignes; et si, comme racompte l’histoire, il trouva ung jour sur une fontaine une belle dame qui lui dist toute son adventure, et finablement ilz s’amourèrent l’ung de l’aultre, et lui fist la dame moult de confort, et commencèrent en leur pays, qui estoit desert, bastir et fonder pluiseurs villes et fortresses et grans habitations; et fut le pays en brief temps assez bien peuplé; et appellèrent le pays Foretz, pour ce qu’ilz le trouvèrent plain de bocages; et encores au jourduy est appellée. Or advint que entre le chevalier et la dame eut discort, je ne sçay pas bonnement comment ne pourquoy; elle se departist tout soudainement d’avec luy, dont le chevalier fut moult doulent, et non obstant ce il croissait tousjours en grant honneur et en grant prosperité. Or advint que les nobles de son pays le pourveurent d’une gentille dame qui estoit seur au conte de Poitiers qui regnoit pour le temps, et eut d’elle pluiseurs enfans masles, entre lesquieulx il en y eut ung, c’est assavoir le tiers, qui fut appellé Raimondin, qui estoit bel, gent et gracieux, et moult actentif, soubtil et intellectif en toutes choses, et en icelluy temps ledit Ramondin povoit avoir .xiiii. ans.
Comment le conte de Poetiers manda le conte de Forestz de venir à la feste qu’il faisoit pour son filz.
Le conte de Poetiers tint une moult grand feste pour ung filz que il avoit et vouloit faire chevalier, et n’avoit que celluy et une moult belle fille qui fut nommée en son propre nom Blanche, et le filz estoit appelé Bertrand. Adoncques le conte Emery manda moult belle compaignie pour l’amour de la chevalerie de son filz, et entre les autres manda au conte de Forestz qu’il venist à la feste, et qu’il amenast trois de ses enfans les plus aagés, car il les vouloit veoir. Adoncques le conte de Forestz alla à son mandement le plus honnourablement qu’il peut, et y mena trois de ses enfans. La feste fut moult grande, et d’icelle furent faitz pluiseurs chevaliers pour l’amour de Bertrand, filz du conte de Poetiers, qui fut fait chevalier; et aussi fut fait le aisné du conte de Forestz, et il jousta moult bel et bien; et fut la feste continuée par huit jours, et fist le conte de Poetiers moult beaulx dons.
Comment le conte de Poetiers demanda au conte de Forestz d’avoir Raimondin, lequel luy accorda.
Et au departir de la feste le conte de Poetiers demanda au conte de Forestz qu’il lui laissast Raimondin son nepveu, et qu’il ne luy chaussist jamais de luy, car il le pourvoiroit bien. Et le conte luy ottroia; et demoura ledit Raimondin avec le conte de Poetiers son oncle, qui bien l’ama; et aussi s’en partist la feste moult honnourablement et amoureusement. Et cy s’en taist l’istoire de parler du conte de Forestz qui s’en alla luy et ses deux enfans et toute sa compaignie qu’il avoit amené avec luy, et commence nostre histoire à proceder avant et à parler du conte Aimery et de Raimondin.
L’istoire nous certiffie, et aussi les aultres vrayes croniques, que celluy conte Aimery fut grant père sainct Guillanen qui fust conte et delaissa possessions mondaines pour servir nostre createur, et se mist en l’ordre et religion des Blancs-Manteaulx; et de ce ne vous veulz-je faire grand location, mais veulz procéder avant en nostre histoire et parler du conte Aimery et de nostre vraie histoire et matère. Et l’istoire nous dit que celluy conte fut merveilleusement vaillant chevalier, et qu’il aima toujours noblesse, et fut le plus saige en astronomie qui fust en son temps né depuys Aristote. En celluy temps que le conte Aimery regna, l’istoire nous monstre que de moult de sciences estoit plain, et specialement de la science d’astronomie, comme j’ay dessus dit; et sachiez que il aimoit tant Raimondin que plus ne povoit, et aussi faisoit l’enfant luy, et s’efforçoit moult de servir le conte son oncle, et de luy faire plaisir en toutes manières. Or est bien vray que le conte avoit moult de chiens, oyseaux, braches, levriers, chiens courans et limiers braconniers, oyseaulx de proye et chiens de grosse chasse de toute manières. Advint, si comme l’istoire dit, que l’ung des forestiers vint denoncier que en la forest de Colombiers avoit le plus merveilleux porc que on eust de longtemps veu, et que ce doibt estre le plus beau deduit que on eut pieça veu. Par ma foy, dist le conte, il me plaist bien; faictes que les veneurs et les chiens soient prestz demain, et nous irons à la chasse. Monseigneur, dist le forestier, à vostre plaisir; et tout ainsi s’en partist du conte, et apresta tout ce qu’il apartenoit à la chasse et pour chasser à l’eure qu’il avoit ordonnée.
Comment le conte alla chasser, et Raimondin avecques luy.
Et quand le jour fut venu, le conte Aimery se partist de Poetiers, et avec luy grand foison de barons et de chevaliers; et estoit Raimondin au plus prez de luy, monté sur ung grant courcier, l’espée çaincte et l’espieu sur le col. Et eulx venus en la forest, tantost encommencèrent à chasser, et fut trouvé le porc, qui estoit fier et orgueilleux, et devoura pluiseurs allans et levriers, et prinst son cours parmy la forest, car il estoit fort eschauffé; et on commença à le sievre grant erre; mais le porc ne doubtoit riens, mais se mouvoit en tel estat qu’il n’y avoit si hardi chien ne levrier qui l’osast attendre, ne se hardi veneur qui l’osast enferrer. Adoncques vindrent chevaliers et escuiers, mais il n’y avoit nul si hardi qui osast mettre piet en terre pour l’enferrer. Adonc vint le conte, qui cria à haulte voix en disant: Et comment, ce filz de truye nous esbahira-il tant que nous sommes? Lors quant Raimondin ouyt ainsi parler son oncle, si eut grant vergongne, et descent de dessus le courcier à terre, l’espée au poing, et s’en alla vistement vers le porc, et le ferit ung coup par grand hayne, et le porc se tire à luy et le fist cheoir à genoulx; mais tantost il ressaulte comme preus et hardi et vite, et le cuida enferrer; mais le porc s’enfuyt et commença à courir par telle manière qu’il n’y eut oncques chevalier ne chien qui n’y perdit la veue et la trasse, fors seullement le conte et Raimondin son neveu, qui estoit remonté et le suivoit si asprement devant le conte et les aultres que le conte en avoit tresgrant paour que le porc ne l’afolast, et lui cria à haulte voix: Beau nepveu, laisse ceste chasse; que mauldit soit celluy qui le nous annonça; car se ce filz de truye vous affolle jamais je n’auray joye en mon cuer. Mais Raimondin, qui estoit eschauffé, ne reputoit pas sa vie, ne fortune bonne ne mauvaise qui lui advint, le suyvoit toujours moult asprement, car il estoit bien monté; et tousjours le suyvoit le conte à traces qu’il avoit veues. Que vous vauldroit de ce tenir long parler? Tous les chevaux commencèrent à eschauffer et à demourer derrière, fors seullement le conte et Raimondin; et tant chassèrent qu’il fut obscure nuyt. Adoncques s’arrestèrent le conte et Raimondin soubz ung grant arbre; lors va dire le conte à Raimondin: Beau nepveu, nous demourerons icy jusques la lune soit levée. Et Raimondin lui va dire: Sire, ce qu’il vous plaira. Adoncques il descendit et prist son fusil et fist du feu. Et tantost aprez, leva la lune belle et clère, et aussi les estoilles luysans et clères. Adoncques le conte, qui sçavoit moult de l’art d’astronomie, regarda au ciel, et vit les estoilles clères et l’air, puys la lune qui estoit moult belle, sans tache, ne nulle obscureté quelconques. Et adoncques commença à souspirer moult parfondement, et aprez les grans et aigres souspirs qu’il avoit faictz et jettez il disoit en ceste manière: Ha, ha, vray Dieu sire, comment sont grandes les merveilles que tu as laissé cha jus de congnoistre parfaictement les vertus et les natures merveilleuses de pluiseurs et diverses conditions de choses et de leur expédition; ce ne pourroit estre parfaictement se tu n’espandoies aulcunement ton sçavoir de ta plainière et divine grace, et especialement de ceste merveilleuse adventure que je voy cy presentement ès estoilles que tu as là sus assises pour ta haulte science d’astronomie, dont, vray sire, tu m’as presté une des branches de congnoissance, de quoy je te doibs loer, mercier et gracier du cuer parfait en ta haulte majesté où nul ne se peut comparer. O vray et hault sire, comment pourroit-ce estre raisonnablement se ce n’estoit en ton horrible jugement, quant à congnoissance humaine, car nul homme ne pourroit avoir bien pour mal faire, et non obstant je vois bien par la haulte science et aussi de ta saincte grace qui m’as presté la congnoissance de sçavoir que c’est, et aussi dont je suys moult esmerveillé; commença à souspirer plus parfondement que devant. Adoncques Raimondin, qui avoit alumé le feu et qui avoit ouy en partie ce que le conte Aimery avoit dit, luy dist en ceste manière: Monseigneur, le feu est bien alumé; venez vous eschauffer, et je croy que en peu de temps viendront aulcunes nouvelles, car je croy que la venason soit prise; j’ay ouy, ce me semble, bruit de chiens. Par ma foy, dit le conte, il ne m’en est de gaires plus, mais que de ce que je voy; et lors regarda au ciel et souspira plus fort que devant; et Raimondin qui tant l’amoit lui dist: Ha, ha, monseigneur, pour Dieu, laissez la chose ester, car il n’appartient pas à si haut prince comme vous estes à mettre cuer de enquerre de tels ars ne de telles choses; car il convient, et sera bien fait, de regracier Dieu qui vous a porveu de si hault et si noble seignourie et possessions terriennes dont vous vous en povez bien passer se il vous plaist, mais de vous y donner couroux ne ennuy pour telles choses qui ne vous peuvent aidier ne nuyre, c’est simplesse à vous. Ha, ha, fol, dist le conte, si tu sçavoies les grans richesses et merveilleuses adventures que je vois, tu en seroies tout esbahi. Adoncques Raimondin, qui ne pensoit à nul mal, respondit en ceste manière: Mon treschier et doubté seigneur, plaise vous de le me dire, se c’est chose qui se puisse faire, et aussi se c’est chose que je puisse ou doibve sçavoir. Par Dieu, dist le conte, tu le sçauras, et je vouldrois que Dieu, le monde, ne aultre, ne t’en demandast riens et l’adventure te deut advenir de moy mesmes; car je suys desormais vieul et ay des amis assez pour tenir mes seigneuries; et je t’aime tant que je vouldrois que si grant honneur fut eschu pour toy; et l’adventure si est telle que se à ceste heure ung subject occisoit son seigneur, que il deviendroit le plus puissant et le plus honnouré que oncques saillist de son lignage; et de luy procederoit si noble lignée qu’il en seroit mention et ramembrance jusques en la fin du monde; et sachies de certain qu’il est vray. Lors respondist Raimondin qu’il ne pourroit jamais croire que ce fut chose veritable, et contre raison seroit que homme eut bien pour mal faire, ne pour impétrer telle mortelle traïson. Or le croy fermement, dist le conte à Raimondin, que il est ainsi vray comme je te le dis. Par ma foy, dist Raimondin, si ne le croiray-je ja, car ce n’est chose que vous me faciez croire; et lors commencèrent à penser moult fort, et adonc oirent au long du bois ung grant effray et derompre les menus ramonceaulx. Adoncques prist Raimondin son espée qui estoit à terre, et aussi le conte tret son espée, et attendirent ainsi en pensant longtemps pour sçavoir que c’estoit; et se mirent au devant du feu du costé où ilz ouyrent les rames rompre; et en tel estat demourèrent tant qu’ilz virent ung porc sanglier merveilleux et horrible, moult eschauffé, tout droit à eulx menant les dens. Adoncques va dire Raimondin: Monseigneur, montez sus quelque arbre, que ce sanglier ne vous face mal, et m’en laissez convenir. Par ma foy, dist le conte, jà ne plaise à Nostre Seigneur que je te laisse à telle adventure; et quand Raimondin ouy ce, il s’en va mettre au devant du sanglier, l’espée au poing, par bonne voulenté de le destruire, et le sanglier se destourna de luy et alla vers le conte. Adonc commence la douleur de Raimondin et le grant heur qui depuys luy advint de ceste tristesse, si comme la vraie histoire le nous racompte.
Comment Raimondin occist le comte de Poetiers, son oncle.
En ceste partie racompte l’istoire que quant Raimondin vint à l’encontre du sanglier pour le destourner qu’il ne venist sur son seigneur, si tost que le sanglier l’apperceut, il se destourna de sa voie, et s’en va venir vers le conte grant erre; et quant il le vit venir, si regarda devers soy, et vit ung espieu, et bouta son espée au fourrel, et prinst l’espieu et le baisse. Et adoncques va venir le sanglier à luy, et le conte, qui sçavoit moult de la chasse, le va enferrer en lescu de la pointe de l’espieu qui tant fut aguë; mais le cuir du sanglier vira le conte à terre à genoux; et adoncques vint Raimondin courant, en empoignant l’espée, et cuida ferir le sanglier entre les quatre jambes, et le sanglier estoit cheu à revers, du coup que le conte luy avoit donné; et adoncques ataint Raimondin le sanglier du tranchant de l’espieu sur les soyes du dos, car il venoit de grant radeur, et la lumelle de l’espieu eschappa par dessus le dos du porc, et adonc vint le coup et ataint le conte, qui estoit versé d’autre part à genoux, parmy le nombril, et le persa de part en part parmy le dos. Ce fait, Raimondin fiert le porc tellement qu’il le mist à terre tout mort, et puys vint au conte et le cuida soubslever; ce fut pour neant, car il estoit jà tout mort. Adoncques quant Raimondin apperceut la plaie et le sang en saillir, il fut moult merveilleusement couroucé, et commença à crier en plourant et gemissant moult fort et le regarder et plaindre, en faisant les plus grans lamentations que oncques vit homme jour de vie, en disant ainsi: Ha, ha, faulce fortune, comment es-tu perverse que tu m’as fait occire celluy qui parfaictement m’aimoit et qui tant de bien m’avoit fait? he, he, Dieu, père tout puissant, où sera ores le pays où ce faulx et dur pecheur se pourra tenir; car certes tous ceulx qui orront parler de ceste mesprison me jugeront, et à bon droit, de mourir de honteuse mort; car plus faulce ne plus mauvaise traïson ne fist pecheur. Ha, terre, ouvre toy et m’englouti, et me metz avec le plus obscur ange d’enfer qui jadis fut le plus bel des autres, car je l’ay bien desservi. En ceste douleur et tristesse fut Raimondin par longue espace de temps, et fut moult couroucé et pensif, et se advisa en luy mesmes et dist en ceste manière: Monseigneur qui là gist me disoit que, se une telle adventure me venoit, que je seroie le plus honnouré de mon lignage; mais je voys bien tout le contraire, car veritablement je seray le plus maleureux et deshonnouré; car, par ma foy, je l’ay moult bien gaigné, et est bien raison. Or non obstant, puys qu’il ne peut aultrement estre, je me destourneray de ce pays, et m’en iray querir mon adventure telle que Dieu la me vouldra donner en aulcun bon lieu là où je pourray amender mon pechié, se il plait à Dieu. Adoncques vint Raimondin à son seigneur, qui estoit tout mort, et le laissa en plourant de si triste cueur, qu’il ne povoit dire ung seul mot pour tout l’or du monde; et tantost qu’il l’eut baisé, il alla mettre le piet en l’estrier, et monta sur son chevau, et se partist tenant son chemin au travers de la forest, moult desconforté, chevauchant moult fort, et non sachant quelle part, mais à l’adventure; si grand dueil demenant, qu’il n’est personne au monde qui peut penser ne dire la cincquiesme partie de sa douleur.