Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée
Part 15
L’istoire nous dist que le roy Urian estoit moult desirant de sçavoir où les Sarrazins estoient logez, et aussi de sçavoir leur commune, et comment ils estoient; et pour ce appella un chevalier chipprien qui bien sçavoit toute la contrée, et lui dist: Armez-vous, et montez sur le plus seur chevau que vous aiez, et revenez cy devant mon logis tout seul, et n’en dictes mot à personne; et viendrez avec moi où je vous vouldray mener. Et tantost le chevalier fist son commandement, et partist et s’arma, monta à chevau et revint à luy, et trouva le roy qui estoit jà monté sur ung legier courcier, et estoit bien à main, et dist à pluiseurs de ses princes: Ne vous mouvez jà d’icy jusques à tant que vous aiez nouvelles de moy; mais se je ne revenoye, faictes ce que je vous manderay par cestuy mien chevalier. Et ilz disdrent que ainsi feroient-ilz. Mais pour Dieu, gardez bien où vous vous en allez. Ne vous en doubtez, dist le roy. Et lors se partirent; et quant ilz vindrent hors du logis, le roy dist au chevalier: Menez-nous au plus court chemin où je puisse veoir le port où les Sarrazins sont arrivez. Et celluy le mena environ une lieue sur une haulte montaigne, et luy dist: Sire, voiez là le port et l’abbaye audessus. Et comment, dist le roy, on m’avoit dit que leur navire estoit arse, et encores velà des vaisseaulx; d’où maintenant peuvent-ilz estre venus? Et adonc regarda le roy à senestre, au font de la vallée, et vist l’ost de son frère qui c’estoit logé sur la ripvière; et d’aultre part il vist l’ost des Sarrazins, qui estoient moult grant multitude. Par ma foy, dist le roy, voiez là grant peuple de Sarrazins; ceulx congnois-je assez; mais ceulx qui sont par dessà, je ne congnoys mie quieulx gens ils sont; attendez-moy cy, et je iray sçavoir si je les pourray congnoistre. Et le chevalier luy respondit: Allez, de par Dieu. Lors se partist le roy, et exploita tant qu’il approcha de l’ost et trouva ung chevalier qui sailloit du port, qu’il congneut bien, et le nomma par son nom, et luy demanda: Mon frère est-il en ceste route? Adonc quant le chevalier l’entendist parler, il le regarda et le congneut tantost, et s’agenoilla en luy disant: Monseigneur, oy. Or luy allez dire qu’il vienne parler à moy sur ceste montaigne. Et il se partist, et vint en l’ost, et dist à Guion ces nouvelles; et il monta à chevau, et le maistre de Rodes avecques luy, et le roy retourna à son chevalier et luy dist: Amis, bien va, c’est Guion mon frère qui est logé là dessoubz. Puys vint Guion et le maistre de Rodes. Et adoncques les deux frères s’entrefirent moult grant joye. Lors leur monstra le roy l’ost des payens; et quant ilz le virent, ilz dirent: Nous ne le sçavions pas si prez de nous. Or avant, dist le roy, à l’aide de Dieu, ilz ne nous pevent eschapper se ce n’est par ceste navire que je vois là en ce havre. Et quant Guion le vist, il fut tout esbahy. Et comment, dist-il, en ont encores apporté, les diables, des aultres; nous leur ardimes, n’a pas trois jours, toutes leurs navires. Adoncq dist le maistre de Rodes: Je suppose bien que c’est elle, et que par adventure il avoit aulcuns demourez ès vaisseaulx, qui ne furent pas trouvez, qui ont recoups ce pou que voiés là. Par foy, dist le roy, ainsi peut-il bien avoir esté; mais il y convient mettre gardes, car, par ce, pourrions-nous perdre le chief et les plus grans, qui aprez nous pourroient nuire en aultre temps. Comment, dist le maistre de Rodes, il samble que vous les aiez jà tous desconfis jusques au caliphe et à Brandimont roy. Adonc respondit le roy: Se il n’y avoit plus que ces deux, selon ce que je vous ay ouy dire, il n’y fauldroit pas besoing de tant de gens que Dieu nous a prestés; il n’y fauldroit que Guion mon frère, il s’en seroit tantost delivré. Ha, ha, monseigneur, dist Guion, quant vous vous serez rigollé de moy et d’ung aultre encore, ne seront-ce que deux; mais je loe Dieu de la vertu qu’il m’a donnée, combien qu’elle ne se pourroit comparer à la vostre, laquelle Dieu vous maintienne. Mon frère, dist le roy, je ne me cuide pas rigoller de vous, car se nostre fait estoit achevé à ces deux, je me fie tant à Dieu et en vous que j’attenderoie l’adventure telle que Dieu la nous vouldroit donner. Sans doute, monseigneur mon frère, dist Guion, se la besoigne ne tournoit ailleurs, il ne fauldroit point attendre adventure; mais il est bon de laisser le parler et de adviser comment nos anemis seront destruis. Guion, dist le roy, vous dictes bonne raison. Adonc dist le roy à son chevalier: Allez en l’ost et faictes armer nos gens sans faire aulcun effroy, et les faictes partir des logis en bonne ordonnance, et les faictes venir au piet de ceste montaigne. Et adonc il partist et fist le commandement du roy; et ceux de l’ost obeirent à luy, et vindrent soubz la montaigne en bonne ordonnance; et lors dist le roy à Guion son frère qu’il allast faire armer ses gens, et qu’il approchast si prez de leur ost qu’il peut bien appercevoir leur contenance, et comment il verroit que la besongne se porteroit, et que bien se gouvernast. Et vous, maistre de Rodes, mettez-vous en mer à toutes vos gens, et vous en venez sur le pas du port, affin que se les Sarrazins se mettoient en leurs vaisseaulx, qu’ils ne peussent eschapper; et je m’en vois ordonner mes gens pour combatre ces Sarrazins. Et ainsi se sont departis de la montaigne, et fist chascun d’eulx tout ce que le roy Urian avoit ordonné.
Le roy adonc vint à ses gens et les ordonna, et s’en vint en belle bataille rengée, les archiers et les arbalestriers sur les elles, et vindrent, et au descouvert de la montaigne virent l’ost des payens. Adoncques s’en allèrent le beau pas en bel arroy jusques à une arche prez de l’ost, avant que les payens s’en apperceussent à plain; mais quant ilz apperceurent, ils commencèrent à crier: A l’arme, à l’arme. Adoncq l’ost s’arma de tous costez. Lors le roy Urian envoya courans à force de chevaux jusques au nombre de mille hommes d’armes parmy eulx, qui moult les dommagèrent et les empeschèrent tellement qu’ilz n’avoient bonnement loisir d’eulx ordonner à leur aise. Et non obstant ce ilz se mirent au mieulx qu’ilz peurent en arroy, et nos gens se assamblèrent avec eulx; là eut moult grant occision de trait sur les Sarrazins. Adonc vint le roy Urian, qui se penoit moult fort de exillier ses ennemis, et faisoit tant d’armes qu’il n’y avoit si hardi Sarrazin qui l’osast oncques attendre, mais fuirent devant luy comme fuyt la perdris devant le lamier; et quant le caliphe de Bandas l’apperceut, il le monstra au roy Brandimont en disant: Nous sommes bien doulens folz; se pour cestui homme icy sommes esbahis, le demourant nous prisera et doubtera peu. Adonc il poindist le chevau de si grant ire que le sang luy sailloit par les deux flans. Et sachiés que c’estoit l’ung des fiers et des puissans que de son corps qui point vivoit en celluy temps, et tourna la targe derrière le dos et empoigna l’espée à deux mains et ferist Urian sur le coing du bassinet de toute sa force; et la couppe du bassinet fut moult dure, et pour ce l’espée glissa et vint le coup descendre sur la col du destrier, et entra si avant en la char qu’il lui trencha les deux maistresses vaines qui soutenoient la teste du chevau. Et adonc le destrier s’enclina, qui ne se povoit plus soustenir, et lors le roy Brandimont s’approcha du roy Urian, et luy, qui sentoit son chevau aller par terre, laissa aller l’espée et embrascha le roy Brandimont par le foy du corps, et le tira à terre malgré qu’il en eut, et le mist soubz luy; et là eut grant triboulement, tant de Chippriens comme de Sarrazins, pour recouvrer leur seigneur; et là eut moult fière bataille d’une part et d’aultre, et moult horrible, et y eut foison de mors et de navrez. Lors tira le roy Urian ung court et fort coustel qui luy pendoit au destre costé, et puisa dessoubz la gorgerete du roy Brandimont tellement qu’il le mist jus tout mort, et puys se dressa sur les piés et cria à haulte voix: Lusignen, Lusignen. Lors vindrent Poetevins qui l’ouyrent et se frappèrent en la presse par telle vertu que les Sarrazins perdirent la place. Adonc fut le roy Urian remonté sur le destrier du roy Brandimont, et lors suyvirent le caliphe de Bandas; et ainsi se renforcha plus fort que devant la bataille, et tant qu’il y eut grand perte d’ung costé et d’aultre. Pour vray, les Sarrazins furent fort grevez, tant de la mort du roy Brandimont que de leurs gens; et ce pendant vint Guion de Lusignen qui se ferist en la bataille à bien deux mille hommes frès et nouveaulx, là où moult se combatirent. Adoncques quant le caliphe vist qu’il estoit ainsi surprins, si se partist de la bataille, luy dixiesme, le plus couvertement qu’il peut, et s’en vint en la mer. Là fut l’admiral de Damas, qui les fist entrer en une petite galliotte dont il estoit aultres fois rechappé, si comme je vous ay dit si-dessus, et fist la navire qui luy estoit demourée tantost partir du havre. Et si se taist l’istoire à parler de luy tant que le temps en sera, et retourne à parler de la bataille.
En ceste partie nous dist l’istoire que la bataille fut moult grant et horrible, et y eut moult grant occision; mais quant les mauvais Sarrazins apperceurent que le roy Brandimont de Tarse estoit mort et que le caliphe de Bandas les avoit laissez en ce peril, ils furent moult esbahis, et se commencèrent tresfort à desrenger et à perdre place et aussi à fouyr vers la marine; mais ce ne leur vault gaires, car toute la navire estoit partie avec le caliphe et l’admiral de Cordes. Que vous feroye ores long parler? Les payens furent tous mors, et les pluiseurs se nayèrent en la mer. Et adoncques retournèrent les barons aux logis des payens, où il y avoit moult de richesses. Et cy se taist l’istoire de parler du roy Urian, et parle du caliphe qui s’en alloit moult doulent par la mer, et jura ses dieux que se il peut arriver à Damas à sanneté, que encores fera-il grant ennuy aux Chippriens; et ainsi qu’il vaugoit par la marine et cuidoit bien estre eschappé du peril des mains des cristiens; mais de ce que fol pense il demoure souvent la plus grant partie à faire; car le grant maistre de Rodes estoit jà pieçà en aiguet sur la mer, à toutes ses gens, en gallées. Adonc il apperceut les Sarrazins venir, et se pensa bien que la bataille des Sarrazins estoit desconfite; il en loua et remercia nostre seigneur Jhesucrist. Et adoncques il escria aux seigneurs et aux gens d’armes qui estoient avec luy et dist: Beaulx seigneurs et sergans de Jhesucrist, nous eschapperont ainsi ces ennemis? Par foy, il sera moult faulte à nous. Qui lors veist mettre gens en ordonnance et courir sus Sarrazins et jetter canons et traitz d’arbalestres, c’estoit moult grant horribleté à veoir. Quand l’admiral de Damas perceut le meschief qui tournoit sur eulx, si haulça le voille et fist advancer les rames, et eschappa des dangiers de nos gens malgré que nos gens en eussent; et fut la galliotte si eslongée en peu d’eure que nos gens en perdirent la veue, et veirent bien que le poursuyvir leur povoit plus nuire que aydier; si les laissent à tant, et en peu d’eure furent les vaisseaulx desconfis et les paiens ruez en la mer, et ramenèrent les six vaisseaulx au cap Saint-Andrieu avec eulx, et puys saillist le maistre de Rodes de la mer à tout cent frères de sa religion, et vint au logis, et alla compter au roy et à son frère et aux aultres barons l’adventure, et comment les payens furent tous pris, mors et desconfis, et leurs vaisseaulx ramenez au port, et comment le caliphe et l’admiral de Damas estoient eschappez en une galliotte; de quoy le roy fut moult doulens, et aussi ses barons. Et aprez departist tout ce qui avoit esté gaigné sur les Sarrazins à ses compaignons, sans qu’il en retenit oncques à son proffit qui vaulsist ung denier, excepté tant seullement aulcunes des tentes et l’artillerie, et de là s’en partist, et donna congié à pluiseurs de ses barons et à leurs gens, et les remercia moult chascun en son endroit. Quant ilz partirent, ilz s’en alloient tous riches, dont ilz louoient moult le roy Urian, et disoient que c’estoit le plus vaillant roy qui regnast pour celluy temps. Le roy Urian, ces choses faictes, vint à Famagosse, avec luy son frère et le maistre de Rodes et ses barons qu’il admena de Poetou, et tous les plus haultz barons de son royaulme. Là les receupt la royne Hermine moult liement et courtoisement, le roy son mari, son frère, et le maistre de Rodes, et tous les barons, et rendit moult devotement graces à Nostre-Seigneur de la victoire qu’il leur avoit donné.
Or nous dist l’istoire que la royne Hermine estoit moult ensainte, et avoit fait le roy crier une moult noble feste où il vouloit en paix et en repos festoyer ses barons de Poetou et tous aultres princes et estrangiers; et en celluy jour que la feste devoit estre, huyt jours avant commença à arriver moult grant peuple en la cité, de quoy le roy fut moult joyeulx, et fist crier, sur painne de corps et d’avoir, que nul n’encherist de vivres; et fut vray que trois jours devant la feste, la royne Hermine accoucha d’ung moult beau filz. Adonc commença la feste à estre moult grande, et fut l’enfant baptisé, et eut nom Henry, pour l’amour du tronc du roy, qui eut nom Henry. Adoncques fut la feste moult grande, et donna le roy moult de riches dons, et avoient aulcuns des barons de Poetou qui avoient prins congié du roy, de son frère et de la royne pour eulx en aller; et leur avoit donné le roy moult de richesses, et estoient environ six chevaliers et leur route qui se misrent en mer; et leur avoit le roy baillé lettres pour porter à son père et à sa mère. Or vueil-je laisser à parler de ceulx qui s’en vont par la mer, et diray de la feste, qui fut moult grande et noble; mais elle fut en peu d’eure troublée pour l’amour du roy d’Armanie, dont les nouvelles vindrent à la cour.
L’istoire nous dist que ainsi que la feste estoit au plus grant bruit, vindrent jusques au nombre de .xvj. des plus haultz barons du royaulme d’Armanie, tous vestus de noir; et sembloit bien à leur contenance qu’ilz fussent au cueur bien couroucez. Et quant ilz vindrent devant le roy, ils le saluèrent moult doulcement, et le roy les bienveigna et leur fist moult d’onneur. Et ilz luy disdrent: Sire, le roy d’Armanie vostre oncle est allé de vie à trespassement, Dieu par sa grace lui face mercy, et nous est demouré de luy une tresbelle pucelle et bonne, laquelle est sa fille, et n’y a plus de heritier qu’elle de sa char. Or vueillez sçavoir, noble roy, que en sa plaine vie il fist faire ceste lettre, et nous commanda qu’elle vous fut apportée, et nous charga et dist que nous vous requerissions pour l’amour de Dieu que de ce dont il vous fait requeste ne luy vueillez pas faillir, car nous sçavons bien que la chose est à vostre prouffit et honneur. Par foy, beaulx seigneurs, dist Urian, se c’est chose que je puisse faire bonnement je le feray voulentiers. Et adonc print Urian la lettre et la lut. Et la teneur d’icelle lettre est telle: Treschier seigneur et tresaimé, je me recommande à vous tant comme je puys, et vous m’aiez treschièrement devers ma treschière et amée niepce vostre femme pour recommandé. Et par ces lettres je faitz à vous deux la première requeste que oncques je vous fis, ne que jamais je feray, car certainement quant ces presentes lettres furent escriptes je me sentoie en tel point que en moy n’avoit point d’esperance de vie. Or je n’ay point de heritier de mon corps que une seulle fille, laquelle Guion vostre frère a bien veue. Je vous supplie humblement qu’il vous plaise de le prier de par moy qu’il la vueille prendre à femme, et le royaulme d’Armanie avecques. Et se il vous samble qu’elle n’en soit digne, si luy aidez à assener à quelque noble homme qui bien sache le pays gouverner et deffendre des ennemis de Jhesucrist. Or y vueillez pourvoir de remède convenable, car à tout dire, se il vous plait, en la fin je vous fais mon heritier du royaulme d’Armanie; mais pour l’amour de Dieu prenez en garde et ayez pitié de mon povre enfant, qui est orpheline desolée de tout conseil et de tout confort, se vous luy faillez. Adonc quant Urian oyt ces piteux mos, il fut moult doulent de la mort du roy, et eut moult grant pitié au cueur des piteux mos qui estoient escrips en la lettre. Adonc respondist aux Hermeniens en disant ainsi: Seigneurs barons je ne fauldray mie à cest besoing, car se mon frère ne se veult à ce accorder, si vous feray-je tout le confort et aide que je vous pourray faire. Sire roy, disdrent les Hermeniens, nostre seigneur le vous vueille meriter, qui vous doinct bonne vie et longue. Et adonc appella le roy Urian Guion son frère, qui jà sçavoit nouvelles de la mort du roy d’Armanie, de quoy il en estoit moult doulent. Et luy dist le roy Urian les parolles qui s’ensuivent: Guion, tenez ce don, car je vous vueil faire heritier du royaulme d’Armanie et de la plus belle pucelle qui soit en tout le pays, c’est à assavoir de Florie ma cousine, la fille du roy d’Armanie, qui, de la voulenté de nostre seigneur, est allé de vie à trespassement. Or je vous prie que ne refusez pas ce don, car telle offre n’est pas à refuser. Par ma foy, beau frère et monseigneur, dist Guion, je vous en mercie moult humblement, et luy qui est trespassé, de ceste offre et de ce present. Adonc eurent les Hermeniens si grant joye que plus ne povoient au monde. Et adoncques quant il eut consenti la parolle, ilz se agenoullèrent devant luy et lui baisèrent les mains à la guise du pays. Adonc renforça la feste plus grande que devant. Et cependant le roy commanda à appareiller toute sa navire qui estoit au havre du port de Limasson, et ordonna à mettre moult de richesses aux vaisseaux, et ordonna à y entrer moult belle baronnie, tant de Poetou comme de Chippre, et le maistre de Rodes, pour le conduire en Hermanie, et furent aux nopces, et le firent couronner et prendre la possession de tous les pays et les hommaiges de tous ses subjectz. Et sachiés qu’ilz fussent plus tost departis pour eux en aller se ne fut pour attendre la relevée de la dame royne, laquelle fut relevée à moult grant joye et grant solennité, et y eut noble feste et grande, et donna le roy Urian de grans et riches dons aux Hermeniens. Et aprez la feste finée prist Guion congié de sa seur la royne, qui fut doulente de sa departie, et lors le conduit le roy jusques au port de Limasson; et quant ilz entrèrent en la mer les deux frères s’entrebaisèrent. Adonc drescha-on les voilles et fist-on desancrer la navire, et aprez se empaignèrent en la mer à moult noble compaignie, bien pourveus comme se ce fut pour aler en guerre, pour doubte des Sarrazins. Et tant allèrent, tant de jour comme de nuyt, qu’ilz apperceurent et visrent la ballet du Crub, qui est la maistresse ville du royaulme d’Armanie, où on desiroit moult leur venue, et y estoient assamblez moult des nobles du pays, qui nuyt et jour attendoient leur venue.
En ceste partie nous dist l’histoire que ceux de Caliz furent moult joyeulx quant ilz virent approucher la navire, car jà sçavoient les nouvelles que leur seigneur venoit, pour ce que les barons qui estoient allez en Chippre pour porter les lettres dont je vous ay fait mention par avant, leur avoient mandé toute la verité, affin de ordonner et pourveoir de le recepvoir honnourablement; et y estoient tous les haultz barons du pays et les dames et damoiselles venues pour le festoier et honnourer. A celle heure la pucelle Florie estoit à la maistresse tour, qui regretoit moult la mort de son père, et si avoit moult grant paour que le roy Urian ne le voulsist pas accorder à son frère, et estoit une cause qui moult luy angoissoit sa douleur. Mais adoncques une damoiselle luy vint dire en ceste manière: Madamoiselle, on dist que ceulx qui estoient allez en Chippre arriveront bien brief au port. De ces nouvelles fut Florie moult joyeuse, et vint à la fenestre, et regarda en la mer, et vit navires, gallées, et aultres grans vaisseaulx qui arrivoient au port, et oyt trompettes sonner, et pluiseurs aultres instruments de divers sons. Adonc fut la pucelle moult lie, et vindrent les barons du pays au port, et recepvoient moult honnourablement Guion et sa compaignie, et le menèrent à mont vers la pucelle, laquelle luy vint à l’encontre de luy. Et Guion la salua moult honnourablement en ceste manière: Ma damoiselle, comment a-il esté à vostre personne depuis que me partis d’icy? Et elle luy respondist moult amoureusement et dist: Sire, il ne peut estre gaires bien, car monseigneur mon père est nouvellement trespassé de ce mortel monde, dont je prie à nostre Seigneur Jhesucrist, par sa saincte grace et misericorde, qui luy face vray pardon à l’ame, et à tous aultres; mais, sire, comme povre orpheline je vous remercie et gracie tant humblement comme je puys des vaisseaulx que vous m’envoiastes, et aussi de la grant richesse et avoir qui estoit dedans.
Comment Guion espousa la pucelle Florie et fut roy d’Armanie.
Adonc l’ung des barons d’Armanie parla moult hault, adressant sa parolle à Guion, et dist: Sire, nous vous avons esté querir pour estre nostre seigneur et nostre roy; si est bon que nous vous delivrons tout ce que nous vous devons bailler. Et voiez cy ma damoiselle qui est toute preste de acomplir tout ce que nous vous avons promis et au roy Urian vostre frère. Par foy, dist Guion, ce ne demourera mie à faire pour moy. Adonc furent fiancez, et le lendemain espousez à grant solemnité, et fut la feste moult noble et grande, et dura par l’espace de quinze jours; et avant que la feste departist firent tous les barons hommaige au roy Guion. Aprez ces choses, les barons de Poetou et de Chippre prindrent congié, et aussi fist le maistre de Rodes, qui fist les barons arriver à l’isle de Rodes, et leur fist moult bonne chière et grande; et aussi firent tous les frères de la religion. Et au bout de huyt jours se misrent les barons en mer, et en brief temps arrivèrent en Chippre, et comptèrent au roy Urian toute la verité du fait et la bien venue et la recuelie que son frère avoit eu en Armanie, et comment il estoit roy paisiblement, dont Urian loua moult doulcement et humblement nostre seigneur Jhesucrist de bon cueur. Et en brief temps pluiseurs des barons de Poetou prindrent congié, et le roy le leur donna avec moult de beaulx dons, et par eux rescript à son père et à sa mère tout l’estat de luy et de son frère. Et ainsi se partirent les barons, se mirent en mer où ilz trouvèrent les vaisseaulx tous prestz, tous garnis et advitaillez de tout ce que mestier leur estoit, et entrèrent en iceulx, et s’empaignirent en mer. Adoncques prindrent les barons le plus droit chemin qu’ilz peurent pour arriver à la Rochelle. Et cy s’en taist l’istoire, et commence à parler de ceulx qui par avant c’estoient partis.
Comment les messagiers apportèrent les lettres à Raimondin et à Melusine de ses deux enfans qui estoient roix.