Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée

Part 14

Chapter 143,410 wordsPublic domain

L’istoire dist que le roy d’Armanie avoit adoncques une tresbelle fille qu’il avoit eue de sa femme, laquelle estoit allée de vie à trespassement n’avoit pas encores gaires que deux ans, et n’avoit le roy plus d’enfans. Et sachiés que luy et son frère le roy de Chippre avoient en espouse les deux seurs, qui furent filles du roy de Mallègres, et eurent chascun une fille de leurs femmes, dont celle que Urian avoit espousée, qui avoit nom Hermine, en fut l’une, et l’aultre la pucelle Florie, dont je vous ai commencé à traicter; la pucelle se tenoit pour lors à Cruli. Adoncques fut la pucelle moult joyeuse; car moult desiroit à veoir les estrangiers; et lors se vestit et se para moult richement, et fist moult bien aourner ses dames et damoiselles; et tantost entra le roy en Cruli, et vint au chasteau; et là descendist, et la compaignie qui venoit avec luy, et montèrent en la grant salle. Et adoncques Florie, qui moult desiroit leur venue, vint à l’encontre, et se humilia moult encontre son père; et il luy dist: Faictes feste à ces nobles gens et les bienveignez, et especialement le frère du mari de ma niepce de Chippre, vostre cousine. Et quant la pucelle entendist ce, elle fut moult joyeuse. Adoncques elle s’en vint à Guion et le prinst par la main moult doulcement en disant: Sire damoiseau, vous soiez le tresbien venu au royaulme monseigneur mon père. Madamoiselle, tresgrant mercis. Adoncques commença la feste moult grande, et firent moult bonne chière, et furent moult grandement servis de moult grantz beaulx et riches mès; et Guion et la damoiselle s’entredisoient de moultz gracieuses parolles. Et sachiés de vray, se Guion eut le loisir, il lui eut dit avec sa pensée; mais ce pendant que ilz estoient en grant solas, vint une galliote au port, qui venoit de Rodes, et furent ceulx de dedens moult joyeusement receups de la ville, et y furent moult joyeulx quant ilz trouvèrent leurs gens, et tantost demandèrent où estoit leur maistre; et il leur fut dist qu’il estoit au palais devers le roy avecques le frère du roy de Chippre, lesquieulx le roy d’Armanie festoioit au fort. Or tost, dist l’ung, allez leur dire qu’il a passé par devant nostre ysle moult grosse navire de Sarrazins, et ne sçavons où ilz sont tournez; mais toutes fois ilz ont pris le vent pour aller en Chippre, et dist-on que c’est le caliphe de Bandas à tout sa puissance. Adonc s’en partist ung frère chevalier, et vint au fort, et dist au maistre de Rodes: Telles nouvelles nous sont venus; pourvoiés y de remède. Adoncques quant le maistre l’entendist il vint à Guion et luy dist: Sire, il est bien temps de nous en aller; pour certaines nouvelles qui sont venues, il est bon de nous en retourner en Chippre. Pour quoy? fist Guion; sçavez-vous chose de nouvel qu’il soit besoing de nous en retraire si hastivement? Par foy, dist le maistre, ouy; car il est vray que le caliphe de Bandas est passé par devant l’isle de Rodes, à grant multitude de grosses navires, et y avoit dedens grant multitude de peuple de Sarrazins, et tournent le chemin de Chippre. Adonc quant Guion ouyt ceste nouvelle, il dist moult doulcement à la pucelle qu’il tenoit par la main: Damoiselle, je vous prie treschierement que aiez souvenance de moy, car je ne puys plus avecques vous demourer, mais il me fault partir en présent; et toutesfoys voiez cy tous temps vostre vassal à faire tout ce qu’il vous plaira de moy commander. Beau sire, dist la damoiselle, tresgrans mercis. Et aprez Guion vint au roy et prinst congié de luy au plus bel qu’il peut; mais quand le roy sceut la nouvelle pour quoy ilz s’en partoient si hastivement, il fut doulent, et les convoia jusques au port; et tantost ilz montèrent sur la mer, levèrent leurs voilles, et allèrent sanglans à force de vent à plains voilles tirans vers Chippre. Et sachiés que Florie estoit adonc montée aux fenestres d’une haute tour, et tant qu’elle peut oncques veoir la veue ne se partist oncques des fenestres. Et cy se taist l’istoire à parler de Florie et du roy son père, et aussi de Guion, et commence à parler du caliphe de Bandas et ses gens et de la contrée vers où ilz tournèrent.

L’istoire nous racompte et dist que le caliphe de Bandas et le roy de Brandimont de Tarche, qui estoit oncle du souldan de Damas, avoient oy les nouvelles comment le souldan avoit esté occys et desconfy en l’isle de Chippre avecques toutes ses gens, dont ilz furent moult doulens; et se mirent en mer; et pour ce assemblèrent leurs gens à bien soixante mille payens, pour venir destruire l’isle de Chippre et tous les habitans; et ce cuidoient-ilz bien faire à peu de paine; car ilz cuidoient fermement que les Chippriens n’eussent point de roy, pour ce qu’ilz sçavoient que leur roy avoit esté occis en la guerre du souldan; et pourtant ilz se advançoient le plus qu’ilz povoient d’arriver et descendre au pays sans ce qu’ilz feussent apperceus; et tout ce faisoient-ilz pour mieulx venir en leur intention. Mais ceulx de Rodes l’avoient fait à sçavoir au roy Urian, qui avoit jà fait assambler toutes ses gens et les fist mettre en bonne ordonnance pour recepvoir la bataille, et avoit jà ordonné bonnes gardes sur les portz, que tantost qu’ilz les verroient venir au port qu’ilz feroient signe par feu; par quoy en mains d’une nuyt on le sçauroit par tout le pays, et se trairoit chascun celle part qui pourroit armes porter; et ainsi l’avoit fait crier le roi sur la hart. Et sachiés que le roy tenoit les champs au millieu des portz de son royaulme pour estre plus tôt là où les Sarrazins arriveroient pour prendre terre, et faisoit le roy si grant semblant qu’il donnoit à ses gens si grant cueur que avecques luy et en son entreprinse ilz eussent bien osé combattre le caliphe et toutes ses gens et sa puissance. Or advint par la grace de Dieu que fortune se leva en la mer et orage et tempeste si horrible que Sarrazins furent moult esbahis; et les departist tellement la tempeste qu’ilz ne sceurent en gaires de temps que huit de leurs navires devindrent; et lendemain, environ heure de prime, l’aer fut tout cler et le vent attempré, et luisoit le soleil bel et cler. Adoncques la grosse navire des payens se tint ensamble et s’en tourna son chemin vers le port de Limasson. Et d’eulx vous laisseray à parler, et vous diray de huit vaisseaulx qui furent esgarez par la tourmente et quel chemin ilz tindrent; et en ces huit vaisseaulx estoit toute l’artillerie des Sarrazins, tant de canons que de trait, eschelles, pavars, et telles besongnes, et s’en venoit celle navire pour arriver au port de l’ost et au champ; et tout ce chemin venoit Guion et le maistre de Rhodes et leurs gens, qui furent bien quatre mille. Adonc apperceut l’une navire l’autre, et quant ils aprochèrent, et nos gens apperceurent et congneurent que c’estoient Sarrazins, et les Sarrazins apperceurent que les aultres estoient cristiens, commença moult fort l’effroy à estre moult grant d’ung costé et d’aultre. Là commencèrent à traire de canons et d’arbalestres, et à l’approchier lansoient dars si fort et si dru que ce sambloit estre gresle des viretons qui voloient; et fut la bataille moult grande, dure et forte; mais Guion, le maistre de Rodes et leurs gens les assailloient si asprement que Sarrazins ne sçavoient quelle part tourner pour eulx deffendre; car nos gens qui estoient ès gallées tournoient si tresasprement entour eulx que payens en furent tous esbahys; là leur ouyt-on fort reclamer leurs dieux, et neantmoins ilz furent desconfis et mors. Adoncques quant l’admiral de Cordes, qui estoit maistre de l’artillerie, veist la desconfiture tourner sur les payens, fist getter hors de la grant nef une petite galiote à huyt rames qui estoit en celle nef, et y entra jusques au nombre de huyt de ses plus privez, et prindrent l’adventure du vent, et allèrent si roidement que tous nos gens s’en esmerveilloient; mais oncques ne firent samblant de les suyre, ainçois se abordèrent ès vaisseaulx et entrèrent dedens et commencèrent à jetter tout à bort; toutesfois ilz prindrent bien de Sarrazins en vie jusques au nombre de deux cens ou environ, dont Guion en donna cent au maistre de Rodes pour rendre aulcuns cristiens, frères de leur religion, qui avoient esté pris des Turcs en une bataille qu’ilz avoient eue sur la mer contre le grand Carmen, et luy donna aussi deux des nefs conquises, que le maistre envoya tantost à Rodes, et remercia Guion. Et aprez, Guion prinst les aultres cent Sarrazins et les deux plus riches nefz de celles qui avoient esté conquises, et les bailla à ung chevalier de Rodes, et lui dist: Menez-moi ces deux nefz et ces cent Sarrazins au Cruli, et me recommandez au roy et à sa fille; et de par moy presentez à la pucelle les deux nefs comme ilz sont garnies, et au roy les cent payens. Et de ce faire se charga le frère chevalier, et s’en partist, et exploita tant qu’il vint au Cruli, et fist son message du present bien et sagement; et en le faisant il leur compta toute la desconfiture et le vaillant gouvernement de Guion. Par foy, dist le roy, vous soiez le tresbien venu, et grans mercis au damoiseau. Et la pucelle fut tant joyeuse de ces nouvelles, quelle n’eut onques mais si grant joye; et sachiés qu’elle amoit tant Guion qu’elle ne povoit au monde plus. Adoncques le roy et sa fille donnèrent au chevalier moult de riches joyaulx, dont il les mercia moult; et prinst congié d’eulx et s’en retourna tantost en Rodes. Et après son departement, le roy d’Armanie enquesta aux payens où l’armée du caliphe de Bandas et du roy Brandimont devoient prendre terre, et ilz luy vont dire: En Chippre, pour venger la mort du souldan de Damas, que les Chippriens avoient occys en bataille et toutes ses gens. Par foy, dist le roy d’Armanie, quant à vous, vous avez failly à grater le roy de Chippre, mon nepveu. Et adoncques il les fist tous mettre en fers et en fin fons de fosse. Et firent les deux vaisseaulx vuider, et l’avoir qui estoit dedens, et porter au port. Or est temps que je vous parle de Guion et du maistre de Rodes, qui avoient enquesté aux Sarrazins où la grosse flotte alloit prendre terre, et ilz leur disdrent: En Chippre. Adoncq eurent nos barons conseil, pour ce qu’ilz avoient trop vaisseaulx et peu gens, que ilz metteroient toute l’artillerie que ilz avoient conquise en leur nef; et aussi des aultres choses necessaires; et ainsi fut fait, et Guion donna le fust et le demourant au maistre de Rodes, qu’il envoiast à Rodes, fors tant seullement ce que il avoit departi si largement à ses compaingnons que aulcune chose ne luy demoura pour luy. Et quant ce fut fait ilz tendirent leurs voilles, et allèrent grant erre vers Chippre. Et cy se taist l’istoire de plus parler d’eulx, et commence à parler de la galliote où l’admiral se mist quant il s’en partist, qu’elle devint, ne où elle prinst port.

L’istoire nous dist que l’admiral de Cordes et le Caliphe de Bandas furent moult doulens de leur perte. Et tant erra l’admiral par la mer qu’il choisist le port de Lymasson; et adoncq vist grosse navire devant la ville; et quant il fut ung peu prez, il ouyt sonner trompettes et jetter canons moult horriblement; et à l’approcher il congneut bien que c’estoit le Caliphe de Bandas et le roy Brandimont de Tarche qui assailloient moult fort ceulx qui gardoient le port, pour le prendre. Mais le capitaine du lieu estoit atout bons pavars, arbalestriers et ses gens, qui si vaillamment deffendirent le port que Sarrazins ne sceurent riens faire; et regrettoient moult fort le Caliphe de Bandas et le roy Brandimont leurs vaisseaulx, lesquels estoient tous esgarez par la mer pour le tourment qui estoit, esquieulx vaisseaulx toute l’artillerie estoit et leur mieulx. Et lors vint l’admiral en escriant en hault: Par foy, Caliphe, mal vous va, car vostre navire que nouz conduisons en la mer avez-vous perdue en vostre trait, car Cristiens nous ont rencontrez sur la mer, et nous ont desconfis, que mal en soit de piet qui en soit eschappé, que tant seulement nous qui cy sommes; et est tout perdu, à ung mot parler, car le long parler ne vous vault gaires. Adoncques quant le Caliphe l’entendist, il fut moult doulent. Par ma foy, dist-il, seigneurs, icy a dures nouvelles, car je vois bien que fortune dort pour nous quant à present, et jà a fait grant temps; mais elle vault maintenant moult fort pour les cristiens, car il y pert bien à nous quant à present, et aussi a-il fait au souldan nostre cousin, lequel et tous ses gens ont esté mors et desconfis en ceste ysle; que de mal feu soit-elle arse et brulée. Et adoncq luy va dire l’admiral: Sire, se vous monstrez semblant à vos gens que vous soiez esbahy, ilz cuideront que vous soiez du tout desconfit; et, d’aultre part, sachiés, à ce que je apperçoy de ces gens qui sont au port; ilz n’ont tallent de vous laisser arriver sans riote; car ilz ne monstrent pas qu’ilz vous craingnent gaire, ne que ilz se doubtent point de vous; si vous l’ouroye que nous nous retraissions en la mer et les laissons refroidir, et au point du jour serions-nous à ung petit port qui n’est mie loingz d’icy, que on appelle le cap Saint-Andrieu; et n’aurons là qui nous deffende à prendre terre. Et ainsi le firent-ilz. Et adonc quant nos gens les virent partir ilz boutèrent tantost ung rampin arriver hors du port, qui les suyvit tant qu’il vit que sur le soir se ancrèrent environ une lieue du port et audessoubz dudit cap Saint-Andrieu. Et adoncques commença le rampin à s’en retourner au port de Lymasson, et dist ces nouvelles à nos gens. Lors fist le capitaine faire du feu sur la garde d’ung follet, et puys cliner devers la mer, et la plus prouchaine garde le vit du feu et le signe, et tantost le firent de garde en garde qu’il fut sceu tantost par tout le royaulme. Et adoncques se met hors chascun à chemin, tant de piet que de chevau, et se tirèrent en la place où le roy Urian estoit, qui jà avoit envoyé ses espies pour sçavoir où ilz prendroient terre; et manda que chascun se tenist en sa fortresse et que on les laissast prendre terre paisiblement, excepté tant seullement que on ne se laissast pas surprendre, affin que les maulvais mescreans sarrazins ne prissent nulles de leurs fortresses; car, avecques l’ayde de Dieu, il ne rapassera jà piet de là la mer. Et cy se taist l’istoire de plus parler du roy Urian, et commence à parler du Caliphe et du roy Brandimont.

En ceste partie nous dist l’istoire que les Sarrazins qui estoient entrez en la mer, sitost qu’ilz apperceurent l’aube du jour ilz desancrèrent, et vindrent tous d’une flotte au port, et prindrent terre. Et sachiés que ceulx de l’abbaye les apperceurent bien, qui tantost le mandèrent à Lymasson; et le capitaine le manda tantost au roy Urian, qui en eut moult grant joye, et se commença tantost à apprester comme se se fust pour la bataille. Et le Caliphe fist tout tirer à terre, et fist faire ses logis emprez et delez eulx, ainsi comme à demie lieue du port, sur ung gros ruisseau d’eaue doulce qui cheoit en la mer, en la cornière de ung petit boys, pour luy refforchier, et laissa bien quatre mille payens pour garder la navire. Et cependant vint Guion, le maistre de Rodes et leurs gens qui arrivèrent à Lymasson, et leur commença à dire comment les Sarrazins avoient pris terre, et comment leur navire estoit à une lieue du cap Saint-Andrieu. Par foy, dist Guion, si l’irons-nous visiter, car qui la pourroit oster aux Sarrazins, jamais piet ne s’en retourneroit en Surye ne en Tarse; et en disant ceste parolle, ilz se empoindirent en la mer, et allèrent legierement, exploitant tant qu’ils vindrent si prez des Sarrazins qu’ilz veoient le port du cap Saint-Andrieu et la navire, qui estoit grande. Adonc mirent toutes leurs choses à point et se mirent en bonne ordonnance; et ce fait, ilz s’en vindrent comme fouldre et tempeste frapper sur les navires des Sarrazins à force de trait et de jet dedens si treshorriblement que mal soit de Sarrazin qui se mist en deffence; mais qui peut saillir sur terre et courir hastivement devers l’ost, il s’en tint pour eureux; et par ce moyen fut toute la navire prise et tous les Sarrazins qui furent atains. Adoncq envoièrent nos gens de leurs biens qu’ilz avoient pris sur les Sarrazins à moult grant foison en l’abbaye, et emmenèrent ce que bonnement ilz peurent desdictz vaisseaulx si chargez de l’avoir des Sarrazins que plus ne povoient, et au demourant ilz boutèrent le feu, et fut toute la navire qui demoura emprise en feu et en flame; et ceulx qui eschappèrent des vaisseaulx vindrent en l’ost criants à haulte voix: A l’arme, à l’arme; et dirent comment les cristiens avoient assailly la navire. Adonc s’esmeut l’ost et s’en vint qui mieulx peut vers le port, et trouvèrent moult de leurs gens mors et aulcuns qui estoient mussiés parmy les boissons. Et quant ils virent que nos gens s’en tournoient, ilz vindrent vers la mer, et recouverèrent de leurs vaisseaulx jusque à six qu’ilz preservèrent de bruler. Et quant le Caliphe perceut le dommaige, il fut moult doulent. Par Mahon, dist-il au roy Brandimont, ces cristiens qui sont cy venus de France sont moult durs et appertes gens d’armes, et se ilz durent gaires ilz nous porteront moult grant dommaige. Par Mahon, dist le roy, je ne me partiray jamais de ce pays tant que je soy du tout desconfit. Ne moy, dist le caliphe. Adoncques mirent les six vaisseaulx dedens qui leur estoient demourez, et y mirent et laissèrent bonnes gardes; et à tant retournèrent à leurs gens. Et si se taist l’istoire d’eulx, et retourne à parler du roy Urian.

Or dist l’istoire que le roy Urian fut logé en une belle prarie sur une ripvière, et fut en la place mesmes où les fourriers du souldan furent desconfis au pont; et avoit le roy envoyé ses espies à sçavoir où les Sarrazins se logeroient. Et lors vint le maistre de Rodes qui descendist devant la tente du roy et le salua moult haultement; et le roy, qui fut moult joyeulx de sa venue, le bienveigna, et luy demanda comment Guion son frère se portoit. Par foy, monseigneur, dist le maistre de Rodes, bien comme le plus asseuré homme que je vis oncques; sire, il se recommande à vous tant comme il peut. Par foy, dist le roy, ce m’est bel. Or me dictes comment vous avez fait depuys que vous vous departistes d’avecques nous. Et le maistre lui racompta de branche en branche toutes les adventures qui leur estoient advenues, de la navire du caliphe que ilz avoient destruicte au cap Saint-André, et comment ilz l’avoient arse. Par ma foy, dist le roy Urian, vous avez moult vaillamment voyagé et moult bien eureusement; j’en loe mon createur; et quant est de mon oncle, le roy d’Armanie, je suys moult joyeulx que vous l’avez laissé en bonne prosperité; mais il nous fault adviser aultre chose comment les Sarazins soyent desconfis, et quant est de moy et de mes gens, je me deslogeray presentement pour eulx approchier, car ilz ont trop sejourné en nostre pays sans avoir aulcunes nouvelles de nous. Allez-vous en devers mon frère, et luy dictes que je me desloge pour aller combatre les anemis de Dieu. Adoncques le maistre prinst congié du roy, et s’en vint grant erre vers Limasson, et sur piet le roy fist deslogier son ost et vint loger à une lieue du caliphe; et ne sçavoient riens de leur venue Sarrazins. Et le maistre vint à Guion noncer les nouvelles comment le roy c’estoit deslogé pour aller combatre ses anemis. Adonc Guion fist sonner ses trompettes et desloga, et vint logier sur une petite ripvière qui cheoit en la mer; et sur celle mesmes ripvière estoient les Sarrazins logez, et n’avoit entre eulx que une montaigne qui tenoit bien une lieue de tour. Et se taist l’istoire de plus parler de luy quant à present, et commence à parler du roy Urian, son frère, qui fist moult grant vaillance de combatre Sarrazins.