Mélusine Nouvelle édition, conforme à celle de 1478, revue et corrigée

Part 11

Chapter 113,858 wordsPublic domain

En ceste partie nous dist l’histoire que Urian fist sonner sa trompette à l’aulbe du jour, et se leva; et puys fist tromper pour trousser et mettre les selles; puys oyrent les deux frères leur messe, et samblablement firent les autres princes et barons. Et aprez la messe fist crier Urian que qui vouldroit boire une fois qu’il beut, et que on donnast de l’avaine aux chevaux, et que en l’aultre coup de la trompette chascun se mist en ordonnance qui seroit de l’avant garde; ce fait, ilz deslogèrent. Et la chose estant en tel estat, est venu et arrivé le nepveu du capitaine, qui a baillé la lettre à son oncle que le roy lui avoit baillée; et il la baisa en la recepvant et aprez rompt la cire, et voit comment le roy luy mande qu’il mette la ville au commandement des deux frères, et aussi qu’il commandast à toutes bonnes villes, chasteaux, fortresses, pors, passages, qu’ilz les laissassent entrer et sejourner, et qu’ilz obeissent à eulx. Et quant le capitaine voit cecy, il monstra la lettre à Urian et à Guion son frère, lesquelz la leurent; et quant ilz l’eurent leue, ilz appelèrent le capitaine, le maistre de Rodes et les deux chevaliers qui leur avoient annoncé l’adventure du siége, et leur leurent la lettre tout hault. Adoncques dist au capitaine: Nous mercions le roy de l’honneur qu’il nous a fait, mais quant à nous, nostre intention n’est pas d’entrer en ses villes ne chasteaux tant que nous peussions bonnement passer ailleurs, mais pensons, au plaisir de Dieu, à tenir les champs, et faire bonne guerre au souldan; et dictes-nous quel nombre pourroit saillir de toutes vos garnisons, les fors gardez; et sachiés qu’il nous est necessité de le sçavoir, et se ilz sont gens de quoy on puisse estre seur et y attendre; car, au plaisir de Dieu, nous avons intention de combatre le souldan, et de mettre à termination et fin ceste guerre, car pour ce sommes-nous venus par dessà. Par ma foy, dit le capitaine, ce sera moult fort à faire, car les Sarrazins sont en nombre bien cent mille et plus. Ne vous en chaille, dist Urian, nous avons tresbon droit; en tous cas, ilz nous sont venus courre sus sans cause, et posé que nous les fussions allé courre sus en leur pays, nous le devons faire; car ilz sont ennemis de Dieu; et ne faictes doubte pour tant se ilz sont tant de gens et nous peu; car plus point ung grain de poyvre que ung sac de fourment; et la victoire ne gist pas en grant multitude de peuple, mais en bon gouvernement. Et bien est vray que Alixandre, qui conquist tant de pays, ne voult oncques avoir plus de dix mille hommes d’armes contre tout le monde pour une journée. Adoncq quant le capitaine l’ouyt parler si vaillamment, si le tient a grant bien, et bien prisoit qu’il conquesteroit encores moult de pays; si luy dist en ceste manière: Je vous trouveray quatre mille hommes combatans, et bien deux mille brigandiniers, que arbalestriers que aultres. Par ma foy, dist Urian, c’est assez; or faictes que nous les ayons à demie journée prez de nos ennemis. Et il luy respondist qu’il n’y auroit point de faulte. Et à tant est venu le nepveu du capitaine, qui se agenoulla devant Urian et Guion, en disant en ceste manière: Nobles damoiseaux, la plus belle pucelle et la plus noble, que je sache, vous salue moult de foys, et vous envoie de ses joyaulx. Adoncques il prinst le fermail d’or où il y avoit mainte pierre riche, et dist ainsi à Urian: Sire, tenez, recepvez cest fermail de par Hermine, la fille de nostre seigneur le roy, qui vous prie treschierement que vous le portez pour l’amour d’elle. Et adoncques Urian le prinst moult lieement et le fist atacher à sa coste d’armes, et luy dist: Mon amy, tresgrans mercis à la demoiselle qui tant d’onneur me fait; sachiés que je le tiendrai moult chier pour l’amour d’elle, et grant mercis au messagier. Et aprez presenta à Guion l’aneau, aussi de par la damoiselle, et luy dist qu’elle le prioit qu’il le portast pour l’amour d’elle. Et il luy dist que si feroit-il, et le bouta en son doit et en mercia moult la damoiselle et le messagier. Et donnèrent les frères au messagier moult riches dons. Et tantost la trompette sonna, et chascun se mist en chemin, et là veoit-on moult belle compaignie; et le capitaine envoia par tous les fors, et fist vuider et assembler tous les gens d’armes. Et en y eut bien, oultre le nombre que le capitaine avoit dit aux deux frères, cincq cens. Lors Urian se loga sur une petite ripvière, et lendemain au matin ilz se deslogèrent et cheminèrent tant qu’ilz vindrent, ung peu avant midi, en une belle prarie sur une grosse ripvière; et y avoit foison d’arbres, et aussi y avoit, comme à ung demy quart de lieue, ung grant pont où il convenoit passer, et de là n’avait que sept lieues jusques à Famagosse; et là fist Urian logier ses gens, et dist qu’il actendroit le capitaine et les gens qu’il devoit amener. Là demourèrent celle nuyt et le lendemain jusques à heure de tierce. Toutesfois aulcuns chevaliers et escuiers s’estoient allez esbattre vers le pont, et virent qu’il avoit environ quinze hommes d’armes qui là estoient descendus et avoient les lances aux poingz et les bassines mis en la guise qu’ilz s’armoient en la contrée; et d’aultre part ils veoient sourdre environ quatre cens hommes d’armes qui moult fort se mettoient en peine de passer oultre pour grever ceulx de dessà. Adoncques vint un de nos chevaliers à eulx et escria: Qui estes-vous? et l’ung respondist: Cristiens, et sommes au roy de Chippre, et ceulx de delà sont Sarrazins, et les suyvent bien six mille payens qui viennent de fourrager sur le pays, et ceulx nous ont trouvé et ont bien occys cent de nos compaignons. Or, beaulx seigneurs, se vous vous povez un peu tenir, vous aurez par temps secours. Par Dieu, dist l’ung, nous en aurons bien besoing; allez-vous en, et nous actendrons tant comme nous pourrons resister. Adoncques fiert le chevalier des esperons, et s’en vint vers ses gens et compaignons, et leur compta en brief toute l’adventure; et quant ilz ouyrent ce, ilz se hastèrent tantost de venir en l’ost, et encontrèrent vingt arbalestriers et leur disdrent que tantost se trouveront là, et allez aidier à garder le pont où il y avoit quinze hommes d’armes encontre les payens. Et quant ceulx l’entendirent, ilz s’en allèrent hastivement vers le pont, et à l’approchier ilz virent qu’il avoit sur le pont trois cristiens qui jà estoient abbatus de coups de lances. Avant, dist l’ung, nous demourons trop: ne voiez-vous pas comment ces matins oppressent vaillamment ces vaillans cristiens. Et adoncques ilz tendirent bonnes arbalestres, et misrent viretons en coche, et laissèrent tous aller à une foys, et en ruèrent tous mors en ceste première fois dessus le pont jusques à vingt et deux. Quant les Sarrazins virent ce, ilz furent moult esbahis, et s’en allèrent ung peu reculant jus du pont. Adoncques les cristiens allèrent redresser leurs compaignons qui avoient esté abbatus sur le pont, et adoncques firent grant joye et reprindrent bon cueur. Lors les arbalestriers commencèrent à tirer si tresfort que il n’y eut si hardi Sarrazin qui osast mettre son piet sur le pont; mais firent venir leurs archiers, et là commença l’escarmouche moult fort à refforcer; mais mieux vaulsist aux Sarrazins qu’ilz se fussent trais arière, car les chevaliers vindrent en l’ost et recommencèrent la nouvelle. Adoncques Urian s’arma moult appertement, et aussi fist armer hastivement jusques au nombre de mille hommes d’armes et cent arbalestriers, et ordonna autres mille hommes d’armes et cent arbalestriers pour le suyvre, se besoing en avoit, que ilz fussent prez de les secourir, et pour les mener et conduire ordonna ung baron poetevin, et commanda que tout l’ost fut armé en bataille, et les laissa en garde à Guion son frère et au maistre de Rodes. Et adoncques fist-il tantost partir avant l’estendard en chevauchant en bataille moult ordonneement, et fut Urian devant, le baston au poing, et les tint ensamble si bien unis et si tresbien serrez que l’ung ne passoit point l’aultre plain poulce; mais avant que ilz fussent au pont, furent arrivez sept mille Sarrazins qui moult fort oppressoient nos gens, et les avoient jà reboutez prezque jus du pont; atant vint Urian, qui met piet à terre et la lance au poing, et aussi firent ses gens moult vistement, et fait desploier sa banière, et furent les arbalestriers d’ung costé et d’aultre du pont, et commencèrent moult fort à oppresser Sarrazins et les firent reculer. Et adoncques Urian crie Lusignen à haulte voix et monta sur le pont, sa banière devant et ses gens aprez, moult asprement, et les Sarrazins d’aultre part, et alla commencer fort à bouter des lances. Urian ferist ung Sarrazin parmy le pis, de la lance, tellement qu’il luy perça le foye et le poumon. Là veissiés fier toullis; mais en la fin Sarrazins perdirent le pont, et en cheurent pluiseurs en la ripvière; lors passèrent cristiens le pont isnellement, et à tant commença la bataille fière; et en y eut de mors et de navrez, et reculèrent Sarrazins et perdirent place grandement. Urian fist passer le pont aux chevaux, car il perceut bien que Sarrazins se retraient et montent; à tant vint l’arière garde qui moult asprement passa le pont. Et quant Sarrazins apperceurent, ilz commencèrent tous communement qui peut à monter à chevau, et s’en tournèrent fuyans vers leurs gens, qui emmenoient leurs proyes de beufz, de vaches, de moutons, de porcs, et aultres troussages. Adoncques Urian monta à chevau et fist monter ses gens, et commanda à l’arrière garde qui passoit le pont qu’ilz le suyvissent en belle bataille, et ilz si firent. Et adoncques Urian et eulx suyvirent les payens à desroy qui s’en alloient grant erre, et tous ceulx qui estoient atains estoient mis à mort; et dura l’occision bien prez de cincq heures. Et adoncques rataignèrent les Sarrazins leurs gens, et leur firent laisser et guerpir toute leur proye, et vindrent sur une montaigne haulte vers Famagosse, et là se misrent les Sarrazins en ordonnance; et à tant vint Urian et ses gens, les lances es poingz baissez; là eut à assambler maint homme mort et navré d’ung costé et d’aultre; et se tindrent moult fort les Sarrazins, car ilz furent grant gens; et Urian les assailloit moult asprement et faisoit tant d’armes que chacun s’en esbahissoit. Lors vint l’arrière-garde où il y eut mille hommes et cent arbalestriers, et perdirent Sarrazins place et tournèrent en fuyte; et en y eut bien quatre mille mors sur la place, sans ceulx qui furent mors au pont; et dura la chasse jusque prez de l’ost des Sarrazins. Adoncques fist Urian ses gens retraire, et amenèrent avecques eulx la proye que les payens avoyent laissée. Et ainsi se eslongèrent en peu d’eure les ungz des aultres, et s’en retournèrent nos gens au pont; et les Sarrazins allèrent tout droit à leur ost criant à l’arme; et la veissiés Sarrazins courir aux armes et issirent hors de leurs tentes. Et adoncq compta ung Sarrazin au souldan l’adventure qui leur estoit advenue. Et quant le souldan eut oy ce, il s’esmerveilla moult qui povoit avoir amené celles gens qui tant luy avoient porté de dommaige; lors y eut moult grant effroy en l’ost de trompettes, d’instrumens, et tous Sarrazins, dont ceulx de la ville s’esmerveilloient quelle chose povoit estre advenue en l’ost, et s’armèrent et se mist chacun en sa garde; et là vint à la porte de la ville ung des chevaliers qui avoit esté au pont, lequel avoit passé à l’adventure tout parmy l’ost des Sarrazins, et sçavoit la commune d’une part et d’aultre, et aussi les grans faitz d’armes que Urian avoit fait; si s’escria à haulte voix: Ouvrez la porte, car je vous apporte bonnes nouvelles. Et lors luy demandèrent: Qui estes-vous? Et il respondist: Je suys ung des chevaliers du fort de la Noire-Montaigne. Adoncques ilz luy ouvrirent la porte, et il entra dedens, et le menèrent devant le roy, qui le congneut tantost, car aultresfois il l’avoit veu. Adonc le chevalier s’enclina devant le roy et luy fist la reverence; et lors le roy le bienveigna moult, et luy demanda des nouvelles; et il luy compta de mot à mot tout le fait, et comment Urian avoit rescous la proye, et l’adventure du pont, et toutes les aultres choses, et comment il avoit intention de venir combatre le souldan bien brief. Par ma foy, va dire le roy, cest homme me devoit bien Dieu pour rescourre mon pays des fellons Sarrazins, et pour la sainte foy cristienne soubstenir et exaulcer; et par Dieu je feray demain sentir au souldan que le secours m’est prez et que je ne le doubte gaires. Mon amy, dist le roy au chevalier, allez dire ces bonnes nouvelles à ma fille. Sire, dist le chevalier, moult voulentiers. Adonc s’en vint en la chambre de la pucelle, et la salua moult doulcement, et luy compta toute l’adventure. Comment, sire chevalier, futes-vous en la bataille? Par foy, madamoiselle, dist-il, oy. Et comment, dist-elle, ce chevalier qui a si estrange visaige est-il si bataillereux que on dist? Par ma foy, madamoiselle, mais plus cent foys, car il ne craint homme nul, tant soit grant ou puissant. Et sachiés, quoy que on vous en die, c’est ung des plus preux chevaliers que je vis oncques en ma vie. Par ma foy, s’il vous avoit ores loué pour le loer, si a il bien emploié sa mise. Par ma foy, madamoiselle, je ne parlay oncques à luy; mais il vault mieulx que je ne dis. Adoncques, respond-elle au chevalier: Amy, bonté vault mieulx que beaulté. Et à tant me tairay de plus parler d’eulx, et diray de Urian, qui demoura au pont, et trouva son ost logé par dessà le pont, et aussi le capitaine qui avoit amené les gens d’armes qu’il avoit levé des garnisons et des fortresses à tant de nombre que ilz furent de quatre à cinq mille hommes d’armes et deux mille et cincq cens arbalestriers; et y avoit moult de gens de piet, et furent tous logez en la prarie de la ripvière, où Urian trouva son pavillon levé, et les aultres qui avoient esté à la poursuite des Sarrazins; si se logèrent et aisèrent le mieulx qu’ilz peurent celle nuyt, et firent bon guet. Et cy se taist l’istoire de plus parler maintenant, et commence à parler du roy de Chippre, qui fut moult joyeux du secours qui ainsi luy estoit advenu, et regracia moult doulcement Nostre Seigneur; et en ce parti passa la nuyt. Mais qui que fut aise, ce ne fut pas Hermine, car celle ne povoit nullement du monde saillir de la pensée de Urian, et le desiroit moult à veoir, pour le mieulx que on luy en disoit, que elle disoit en soy mesmes que se il avoit ores le visaige plus estrange et contrefait qu’il n’estoit, si est-il bien taillié, pour sa proesse et sa bonté, d’avoir la fille du plus hault roy du monde à amie; et ainsi pensa la damoiselle toute nuyt à Urian; car amour luy fist penser par son hault povoir. Et cy ce taist l’istoire de plus parler d’elle, et commence à parler du roy son père, et comment il se gouverna le lendemain.

L’istoire nous dist et racompte que le lendemain au point du jour eut le roy ses gens tous prestz, et saillist de la cité à bien mille hommes d’armes et bien mille que brigandiniers, que arbalestriers, qui l’attendoient en embuche au deux costez de la barrière pour le recueillier se il estoit trop pressé des Sarrazins. Adonc le roy se ferist en l’ost, et y porta moult grant dommaige pour les Sarrazins; car il avoit commandé moult expressement, sur paine de la hart, que nul ne prist prisonnier, mais qu’ilz missent tout à mort, et ce fist-il pour ce qu’ilz n’amassent la despoulle et la proie pour avarice, et en la fin qu’il les puet tenir ensamble pour retraire sans perte. Et adoncques commença l’ost à esmouvoir, et venoient qui mieulx Sarrazins à la meslée. Et quant le roy apperceut qu’ilz venoient à effort, si remet ses gens ensamble, et les fist retraire le petit pas, et se met derrière, l’espée au poing; et quant il veoit ung chevalier approchier, il retournoit et le faisoit reculer entre les Sarrazins, et quant il actaindoit, il le chastioit tellement qu’il n’avoit plus talent de le suyvir. Et si porta le roy si vaillamment que chascun disoit qu’il estoit moult vaillant et preux de la main, et n’y avoit si hardi Sarrazin qui ung coup l’osast actendre. Lors vint le souldan avecq grant route de Sarrazins, armé, sur ung grant destrier, qui tenoit ung dart envenimé; et adoncques quant il vit le roy qui ainsi mal menoit ses gens, il luy jetta le dart par grant ire, et le ferist au senestre costé tellement qu’il le perça de part en part, et le jasseran qu’il avoit vestu ne le peut oncques garantir; et assez tost aprez le roy sentist moult grant angoisse, et traist le dart hors de son costé, et le cuida rejetter au souldan; mais il tourna le destrier si appertement que le dart passa oultre, et ferist ung Sarrazin parmy le corps tellement qu’il le rua tout mort par terre, à ce que il n’estoit pas bien armé. Et avant que le souldan, qui s’estoit trop avancé, se peut retourner, le roy le ferist de l’espée tellement sur la teste qu’il l’abbatist tout estendu sur la terre. Lors vindrent les payens si tresfort qu’il convint par leur moyen reculer le roy entre ses gens, et fut le souldan redressé et remonté tantost sur ung grant destrier. Et adonc fut grant la presse, et les payens furent fors, et tant qu’ilz reboutèrent le roy et ses gens dedens leur barrière. Lors commencèrent les Chippriens qui gardoient le pas à traire et à lancer les flèches et les viretons de grant manière, et là eut occis grant foison des Sarrazins; mais ilz estoient si tresfors que ilz reboutèrent les cristiens dedens leurs barrières comme est devant dit, et aussi le roy avoit perdu moult de son sang et affoiblissoit moult fort, et ses gens se commencèrent moult fort à esbahir, et jà soit ce que le roy souffrist moult grant douleur, neantmoins resjouissoit-il moult ses gens et leur donnoit cueur, et tant firent que les mauvais mescreans Sarrazins ne peurent riens conquester que ilz ne perdissent plus assez; et fut l’escarmouche moult fière et perilleuse, et ainsi en reconfortant, par le roy de Chippre, ses gens de la vaillance de luy et de la noblesse de son cueur qui à paine et grant douleur remist ses gens dedens la ville; et estoit merveilles comme ung tel seigneur navré mort se povoit tenir sur chevau, pour tant qu’il estoit blessé du coup mortel; et n’estoit le coup mortel, si non pour le velin, car le dart estoit envenimé; et en peu de temps il apparut bien, car il morut de celluy coup; mais il avoit pour vray, comme le fait le monstroit, le cueur plain de si grant vaillance, qu’il ne se daignoit plaindre à ses gens du mal qu’il souffroit, jusques à tant que l’ung des barons s’en apperceut, parce qu’il avoit du senestre costé depuys la hanche jusques au tallon tout rouge de sang qui decoulloit de la plaie; et tantost que il se arrestoit, la place estoit toute vermeille de son sang, lequel chevalier luy dist: Mon seigneur, vous avez cy trop demouré; venez-vous en et faictes vos gens retraire en la ville avant qu’il soit plus tard, affin que les payens ne se boutent par la meslée avecques nous. Le roy, qui sentoit grant douleur, luy respondist: Ainsi faictes en vostre voulenté. Adonc le chevalier fist mettre cent hommes d’armes, qui c’estoient refreischis, au devant de la barrière de la cité, et leur fist arrière recommencer l’escarmouche avec cent arbalestriers, moult fort et moult roide. Et par ainsi furent Sarrazins reculés, dont le souldan fut moult couroucé; et escria moult fort à ses gens: Avant, seigneurs barons, penez vous de bien faire vos debvoirs, car la ville sera nostre au jourd’huy, elle ne peut nous eschapper. Adonc renforça la meslée; et là veissiés bien assaillir et bien deffendre d’ung costé et d’aultre; mais quant le roy de Chippre veoit que les Sarrazins se refforçoient, il prinst cueur en luy et leur fist une pointe moult vertueusement, et là souffrist tant de paine qu’il eut pluiseurs vaines de son corps ouvertes, et toutes routes, de quoy aulcuns dirent que de ce sa vie fut moult abregée, et de celle envaye furent Sarrazins moult reculez, et en y eut de mors et de navrez. A tant la nuyt approcha moult fort, et y eut moult grant perte d’ung costé et d’aultre; et toutesfoys les Sarrazins se partirent, car le roy ravigoroit tellement ses gens que ilz ne doubtoient mie les coups non plus que se ilz fussent de fer ou d’acier. Et quant les Sarrazins furent partis, le roy et ses gens se retirèrent en la ville; mais quant ilz sceurent l’adventure du roy ilz commencèrent grant dueil, et le roy, ce voyant, leur dist: Mes bonnes gens, ne faictes mie telle douleur, mais pensez bien de vous deffendre du souldan, et Dieu nostre seigneur vous sera en aide, s’il luy plaist, et je luy en prie tant humblement et devotement comme je puys au monde, que tous temps vous vueille secourir et estre en aide; car se il luy plaist, je seray tantost gueri. Adoncques fut rapaisé le peuple en peu d’eure, et toutesvoyes le roy, qui disoit ces parolles pour son peuple resjouir, sentoit en luy mesmes qu’il ne povoit eschapper sans mort. Adoncques il commanda à ses gens que on fist bon guet, et leur donna congié, et vint au palais, et descendist et vint en sa chambre. Et adoncques va venir sa fille, qui avoit ouy ung petit de la nouvelle du peuple, qui le desarma; mais quant elle apperceupt que son harnoys estoit plain de sang, et puys la playe, adoncques elle chait toute pasmée comme se elle fust morte. Adonc commanda le roy qu’elle fust portée en sa chambre, et ainsi fut-il fait. Aprez, les cirurgiens vindrent veoir le roy, et fut couché en son lict; et lors luy dirent qu’il n’avoit garde, et que il ne se esbahist pas. Par foy, dist le roy, je sçay bien comment il me va, la voulenté de Dieu soit faicte. Il ne peut estre celle qu’il ne fut sceu par la cité; et adonc commença la douleur par la cité moult grande, et plus assez sans comparation qu’elle n’estoit pas avant. Mais cy se tait l’istoire du siége et du roy, et n’en parle plus avant; mais commence à parler de Urian et de son frère, et comment ilz exploitèrent depuys qu’il vint à son logis, qu’il trouva par dessà le pont son pavillon tout tendu; et sachez qu’il fut moult lié des gens que le capitaine avoit amené; et le lendemain au matin il manda à tous les capitaines qui avoyent gens dessoubz eux que ilz venissent faire leur monstre atout leurs gens.