Part 9
--Bien répondu! fit Maurin. Mais tout de même, il y a beaucoup de vos bourgeois qui ne veulent plus de révolutions parce qu'ils ont profité de la première. Maintenant qu'ils sont bien, ils ne veulent plus rien pour les autres. Si vous n'êtes pas de ceux-là, tant mieux: je m'aperçois que je m'étais trompé sur vous... C'est que j'en ai connu, voyez-vous, dans nos promenades, à la chasse, qui tiraient de leur carnier des pâtés de truffes et qui ne se gênaient pas, devant nous, pour mépriser entre eux les pauvres; et à l'un d'eux j'ai dit un jour,--j'ai dit comme ça,--j'ai dit: «Monsieur le marquis, lorsqu'on parle avec mépris des pauvres bougres, c'est peut-être un droit que l'on a, mais noum dé pas Dioù! si l'on avait du cœur, lorsqu'on veut parler mal des crève-la-faim, faudrait d'abord cracher dans son assiette les truffes qu'on a dans sa bouche!»
--Maurin, dit le préfet, nous pouvons allumer nos pipes. Voici le café et les liqueurs.
Maurin tira sa pipe de Cogolin, sa bonne pipe de bruyère qui lui rappelait les belles «pipières» toutes roses de la tête aux pieds, couvertes qu'elles sont de la poussière du bois des pipes et si jolies,--selon l'expression de M. Cabissol--sous leur coiffure de sphinx d'Egypte.
La conversation allait bon train, et, par les soins du préfet attentif, glissa bientôt aux histoires de chasse.
M. Labarterie demanda:
--On chasse les merles, dit-on, ici, comme en Corse? Est-ce vrai?
Maurin le regarda de travers:
--Oui, dit-il, et je vous mènerai à la chasse aux merles, quand vous voudrez, mais il faudra laisser à la maison votre «trompette» parce que ces oiseaux-là, nos merles de pays,--la trompette les «détourne».
Le préfet sentit le péril et regarda Maurin d'un air inquiet. Mais Maurin était «parti» et il se mit à s'amuser en bon Provençal galégeaïré.
--Voici, dit-il, en regardant toujours M. Labarterie, comment nous chassons les merles, nous autres. Je pars bien avant le jour, pour aller à l'agachon, une cabane basse que j'ai faite avec des branches d'arbre au mitan des bois. Dans cette cachette, vous vous mettez tout seul. A travers les branches que vous touchez de la tête quand vous êtes assis dessous,--vous voyez le ciel, là-bas, au levant, qui devient un peu blanchâtre, puis un peu rouge... c'est tout juste la petite pointe du jour. C'est le bon moment «pour faire le merle». Pour faire le merle, vous tirez le _chilé_ de votre poche. Voici le mien. Et vous commencez. Écoutez-moi ça!
Maurin mit entre ses lèvres le chilet, sorte de petite boîte ronde en fer-blanc, traversée d'un trou au beau milieu, et il commença à siffler, à imiter le chant du merle...
--Réponds-moi, Pastouré.
Pastouré tira de sa poche un chilet d'une autre forme, fait d'un fragment de patte de langouste, et se mit de son côté à imiter le merle.
Tout à coup:
--Halte! cria Maurin, d'un ton impérieux.
Et il promena un regard circulaire sur l'assemblée:
--Votre oreille ne vous a rien dit? interrogea-t-il.
Son regard sévère s'arrêta sur M. Labarterie:
--A vous, non, bien sûr, parce que vous n'êtes pas un merle à plumes, mais remarquez-moi ce passage...
Et il s'interrompit pour reprendre sur son instrument le passage incriminé; puis, s'arrêtant encore tout à coup:
--L'avez-vous entendue, cette fois, la fausse note? Non, pardi! mais Pastouré, lui qui l'a faite, l'a comprise, du moins la seconde fois! N'est-ce pas, Pastouré?
Pastouré fit signe que oui.
--Vous autres, vous n'y avez vu que du feu!... mais pas moins, en entendant cette note-là, si vous aviez été de vrais merles, vous auriez tous f...ichu le camp!
La vision de cette assemblée de dignitaires s'enfuyant tout à coup, transformée en un vol de merles, surgit si brusque que tout le monde partit en même temps d'un énorme éclat de rire.
Le geste de Maurin semblait éparpiller des merles dans l'espace.
Il reprit, toujours tourné vers Labarterie:
--Donc, vous étiez en train de faire le merle... Attention!... En voici un qui se pose dans les branches qui paraissent toutes noires sur le ciel qui blanquège à peine. Vous continuez à chiler... En voilà un autre, de merle, deux!... trois!... Le ciel devient plus clair: vous les apercevez mieux quand ils se posent.
En ce moment, il oubliait la galégeade; il _voyait_ arriver les merles; cette chasse, devenue réelle pour lui, l'amusait.
Et Maurin élevait ses doigts écartés, pour augmenter chaque fois d'un merle le nombre précédemment énoncé. Il faisait aller son chilet et ne voulait plus s'interrompre de peur d'effaroucher les oiseaux imaginaires. Et toute sa main à présent s'élevait bien haut, écartant largement les doigts: cinq! La main se refermait; un doigt se levait encore: encore un merle! ça faisait six! Et Maurin chilait toujours, en regardant M. Labarterie de temps à autre, de son œil narquois de sanglier sauvage. Et sa physionomie de joie exprimait deux choses: primo: «En vient-il, hein, des merles, quand je les appelle!» secundo: «A-t-il une bonne tête, le candidat de Paris! En voilà un, de merle, qui ne sera pas député!»
Quand il eut refermé et rouvert sa main trois fois, ce qui portait à une quinzaine le nombre des merles, Maurin s'arrêta de souffler dans son chilet. Il s'écrasa sur sa chaise; il s'y faisait petit,--et rasé, tapi jusqu'à être invisible sous les branches de la cachette, il prononça avec un accent provençal, _salé_:
--Il vïen pui un momein où vous êtes couver de merles!
Rien qu'à voir le chasseur, on se rendait compte qu'il en avait partout, des merles. Alors il s'écrasa davantage sur lui-même, regardant toujours dans les arbres de son rêve, en clignant toutefois, de temps à autre, un œil malin du côté de Labarterie... Et, sans perdre du regard les oiseaux innombrables qu'il croyait voir en petites silhouettes sombres sur les branches tout autour de lui et au-dessus de sa tête, il dit d'une voix très basse pour ne pas les faire envoler:
--Maintenein, je ramasse mon fusill, bien doucemein! Vous compréné, meussieu Labarterille, si vous aviez eu l'imprudence de tirer su le premié quan il s'est posé la première fois, les òtres ne seraient pas venus. Quand le second s'est posé, la même chose! A présein qu'ils sont tropp, vous n'en amirez deuss,--troiss, si c'est possible--à la file, comme si votre coup de fusil il était une brochette... C'est un coup difficile, pourquoi il sòte à tout momein d'une branche à l'òtre, mais tout de même vous en amirez deux ou trois à la file, quan ils se passent l'un devant de l'òtre, et vous tirez... Boum!...
Sa voix changea, redevint plus naturelle, comme celle d'un homme qui, après les belles exaltations du rêve, retombe à la réalité:
--Des fois vous n'en pourrié ramasser trois, des fois deusse, des fois pouïn. Alors vous rentrez chez vous; pourquoi à cette chasse, vous ne tirez jamé qu'un seul coup de fusill.
Puis, franchement railleur, il conclut, l'œil sur M. Labarterie:
--C'est très amusant, qué?
Il est impossible de rendre le haut comique de cette scène dite et mimée par Maurin, railleur de lui-même. Tout le génie de la Provence éclatait dans toute sa physionomie; et tant étaient rapides les idées simultanées et diverses qui brillaient dans ses yeux, que les spectateurs ne pouvaient s'en rendre compte assez vivement. Et c'est de leur embarras que jouissait maintenant le _galégeaïré_.
--Tel que vous me voyez, monsieur Labarterille, acheva Maurin, je fais si bien le merle, moi, qu'un jour--pendant que je chilais, caché dans la broussaille,--un renard m'a sauté sur ma tête, tout en coup, pourquoi il me prené pour un oisò!... _Il faut vous dire qu'il ne m'avait pas vu_; il m'avait entendu seulement... Voyez-vous, en faisant le merle, on attire toutes les bêtes à son entour!
Et il regardait les têtes qui l'entouraient.
Cette dernière histoire était authentique, mais Maurin sentait ce qu'on se donnait de ridicule quand on la croyait véritable, parce qu'il comprenait ce qu'elle avait d'invraisemblable. Alors il la racontait de façon à justifier tous les doutes qu'il trouvait naturels, et dont il se moquait pourtant à part lui.
--Ont-ils de l'esprit, ces Provençaux! dit le préfet qui pénétrait tout cela et qui riait comme un fou, en bon Parisien.
Pendant ce temps, les lèvres muettes de Pastouré remuaient imperceptiblement--très vite, mais ce qu'il se disait, nous ne le saurons jamais.
CHAPITRE XVIII
Le purgatoire de frère Pancrace.
--Allons, monsieur Cabissol, cria Maurin, vous qui en connaissez de si bonnes, vous n'en direz pas une, de vos histoires?
--J'en sais plus d'une! dit M. Cabissol, mais je ne les conte pas aussi bien que vous!
--Nous allons bien voir, dit le préfet.
Sans se faire prier davantage, M. Cabissol commença:
--C'est une histoire qui est arrivée il y a plus de cent ans, à en croire du moins mon grand-père qui me la répétait souvent lorsque j'étais tout petit:
=LE PURGATOIRE DE FRERE PANCRACE=
«Deux bons moines quêteurs, chargés comme des ânes, cheminaient péniblement dans les sentiers montants et rocailleux. Ils avaient hâte d'arriver à leur couvent perché sur le plateau, dans les pinèdes, au sommet de la colline.
«Ils marchaient, l'échine courbée, chacun portant un gros sac empli de légumes, de fruits et de pain frais. Le soleil piquait sur leur face rougeaude où coulait la sueur, en grosses perles luisantes.
Panuce marchait devant, ce qui veut dire que Pancrace suivait Panuce.
--Il fait chaud, frère Pancrace, il fait bien chaud aujourd'hui!...
--Il fait même trop chaud, frère Panuce!
--De sûr qu'il fait trop chaud, frère Pancrace, trop chaud, vous l'avez dit!
--L'homme, frère Panuce, doit gagner son pain à la sueur de son front...»
«Les deux bons moines devisaient ainsi en soupirant et, sous la semelle de leurs sandales, roulaient, dans le sentier creux et sonore, les cailloux ardents comme braise.
«Tout à coup, frère Panuce s'arrêta et, d'une voix frémissante de joie:
--Dieu nous a entendus, frère Pancrace, et, si j'en crois mes yeux, il nous envoie du secours!
--Vous moquez-vous de moi, Panuce? Quel secours pourrait nous envoyer la Providence, sinon un bel et bon âne avec ses «ensari»?... Or, en vérité, il n'y a pas ici d'autre âne que vous, si ce n'est moi. Et ce serait péché véritablement que me donner faussement l'espérance d'être soulagé de mon lourd fardeau; il n'en deviendrait que plus lourd! Pour l'amour de Dieu, Panuce, marchez encore un peu, afin que nous arrivions au gîte. Ne vous arrêtez pas ainsi, ou je vais jeter là mon sac, qui est plein à crever comme un ventre de chantre... Et si une fois je le pose, peut-être bien, frère Panuce, n'aurai-je plus jamais la force de le soulever.
«Et, ce disant, Pancrace, avec un ouf! de soulagement, posa son sac au beau mitan du chemin.
«Alors, Panuce, qui marchait devant, lui dit, en se rangeant à côté de lui:
--Vous avez douté de moi, Pancrace, parce que la largeur de mon dos cachait à vos yeux de chair l'objet de votre espérance!...»
«Et du doigt il désignait un joli petit enfant d'ânesse, rondelet, à l'œil vif, à l'air spirituel, qui, attaché par une corde au pied d'un olivier, broutait le chiendent et la lavande, dans la restanque, au bord du sentier pierrailleux.
--Sainte Vierge du ciel, soyez remerciée! Saints anges du Paradis, soyez loués dans les siècles des siècles! Dieu n'a pas voulu la mort du pécheur! s'écria Pancrace.
«Et en un tour de main, soulevant les deux sacs rebondis, après les avoir reliés entre eux au moyen d'une cordelette, Panuce et Pancrace les arrimèrent sur l'échine de l'âne, l'un pendant à gauche et l'autre à droite. Quand cela fut fait, les deux moines burent un coup de clairet à la gourde qu'ils portaient dans leur capuchon, à la façon des Sarrazinois, et s'épongeant le front avec leur grand mouchoir de cotonnade à carreaux multicolores, ils s'assirent un moment au pied de l'olivier, sous l'ombre chaude et claire; et ils admiraient l'âne, et ils le bénissaient du fond de leur cœur comme un envoyé de la sainte Providence qui, enfin, avait pris en pitié leur grande lassitude.
--Mais, dit Pancrace, frappé d'une idée et inquiet tout à coup, il n'y a pas, dans ce triste monde, il n'y a pas, que je sache, un seul âne sans maître?
--Tout peut arriver, par la permission du ciel, dit Panuce; des ânes sans maître, on en voit rarement, dans ce monde de misère, je ne le sais que trop; on n'en voit presque jamais, je vous le concède; mais qu'il ne puisse y en avoir, je n'en jurerais pas.
--Il ne faut jurer de rien, dit Pancrace; mais, croyez-moi, frère Panuce, tout âne, si solitaire qu'il paraisse, me fait penser à un homme, à un homme qui est son maître... Cet âne-ci doit en avoir un!
--Je vous entends, dit Panuce, je ne vous entends que trop. Eh bien, voici ce qu'il nous faut faire. Je vais, moi, tout seul, conduire l'âne au couvent avec sa charge, qui est la nôtre, et je le ramènerai au plus tôt ici. Vous, mon frère, attendez-moi patiemment sur place, au pied de cet olivier, et si le maître de l'âne survient avant mon retour, vous lui expliquerez comment, par la permission de Dieu, nous le lui avons, pour une toute petite demi-heure, très humblement emprunté.
«Là-dessus, Panuce s'éloigne par le sentier montant, tenant la queue de l'âne pour se faire traîner un peu et se peser d'autant moins à lui-même... Et Pancrace demeura seul, assis sur le tronc de l'olivier où était tout à l'heure attachée la corde du bourriquet, assez semblable à la corde qui ceinturait sa robe de moine.
«A peine le dernier cri lointain de Panuce: «I, l'aï!» s'éteignait-il tout là-haut, au détour de la draye, sous les pinèdes, que le paysan Marius Mangeosèbe surgit devant Pancrace.
«Pancrace ouvrit aussitôt la bouche pour raconter toute l'affaire, et comment il se faisait qu'en cette même place Mangeosèbe trouvât un moine au lieu d'un âne; mais le moine fut moins prompt à expliquer la métamorphose que le paysan à en exprimer sa surprise, qui était grande. Et déjà Mangeosèbe s'était écrié:
--Bonne mère des anges! Sainte Vierge couronnée! que m'arrive-t-il!... Ai-je la berlue? Voilà mon âne qui s'est changé en moine par la permission de Dieu!... Oï! aï! oï! oï! que dira ma femme, pauvre de moi!... Je sais bien qu'il la faisait souvent enrager, ce bougre d'âne! mais enfin il n'en portait pas moins au village nos courges et nos pastèques et, selon la saison, notre blé ou nos olives au moulin! Oï! oï! aï! las!... que vais-je faire d'un moine, à présent? quel besoin avais-je d'un moine!
«Pancrace, voyant Mangeosèbe si bête et si saintement crédule, voulut s'en amuser un peu, et par pure plaisanterie, gravement il lui dit:
--Oh! mon maître!... Je vous plains de tout mon cœur, puisque ce qui fait ma joie fait votre ennui... Mais n'est-ce pas la règle d'ici-bas, hélas! que le bonheur de l'un fasse le malheur de l'autre? Ainsi vont les choses terrestres. Et j'ai quelque satisfaction, je l'avoue, à vous remercier avec une voix humaine, des bons coups d'étrille et de la bonne herbe que vous m'avez quelquefois donnés...
«Pour ce qui est des coups de trique, j'en avais tous les jours et ration double; n'en parlons plus, s'il vous plaît... Mais voici ce qui arrive et l'explication de cette aventure. Autrefois, bien avant d'être un âne, j'étais un moine, né dans la moinerie... Or, j'eus le malheur, tout moine que j'étais, de commettre un gros, un très gros péché... car la chair est faible, et Dieu--juste punition de ma faute--fit de moi, pechère, un pauvre âne, le pauvre âne dont vous devîntes un jour le maître, sans vous douter, pechère! que vous aviez acheté un moine à la foire! Et voilà que mon temps d'ânerie, comme qui dirait mon temps de galères ou plutôt de purgatoire terrestre, vient de finir à l'instant, et là, à cette place même où vous m'aviez attaché, là, pendant que j'étais en train de brouter l'herbe dure, crac! voilà que, tout à coup, je suis redevenu moine! et la corde de mon licol est redevenue ma ceinture!
--Hélas! dit Mangeosèbe en se grattant la tête, je crois, décidément, que je perds au change!...
--Ça doit être pour vos péchés, mon pauvre homme! répliqua Pancrace.
--Je le prends ainsi, dit Mangeosèbe,--et que la volonté de Dieu s'accomplisse! Allons, puisqu'il n'y a rien à faire, quittons-nous bons amis... Et surtout ne péchez plus, frère moine...
--Tenez compte de votre conseil pour vous-même, lui cria Pancrace qui s'éloigna en riant tout seul.
«Le paysan rentra au village et le moine au couvent. Alors Pancrace et Panuce, s'étant consultés dans le secret de leur cellule, jugèrent qu'il ne fallait point rendre l'âne, à seule fin de ne pas faire naître dans l'esprit simple du paysan ou le doute ou la colère, qui tous deux également plaisent au diable.
Et il fut convenu qu'on vendrait l'âne à la foire...
«Ce fut, bien entendu, Panuce qui s'y rendit seul. Puisqu'il était convenu que Pancrace et l'âne n'étaient à eux deux qu'une seule et même personne, il ne convenait pas de les montrer ensemble.
--_I, l'aï! hue, già, l'aï!_»
«Or, de son côté, pour acheter un autre âne dont il ne se pouvait passer, Mangeosèbe était allé à la foire.
«Et, de très loin, il reconnut son âne et courut vers lui, ébahi... puis, après réflexion, lui donnant sur le museau une petite tape, une caresse tendre, toute pleine d'indulgence:
«--_Ze_ comprends, lui dit-il, _pechère!_... _Oouras maï quàouco couyounado!_ ce qui peut se traduire ainsi: «Tu auras fait encore quelque mignonne sottise, nigaud!» Mais, _vaï_, ajouta-t-il, ce n'est pas moi qui t'achèterai!... ... On ne m'attrape pas deux fois!... Je vois bien que tu as tout à fait l'air d'un âne, mais je suis payé pour savoir que tu n'es qu'un moine!»
--Ce qui prouve, s'écria Maurin, que bien avant les assignats, il y avait des ânes qui parlaient comme des hommes; mais vous trouveriez plus facilement aujourd'hui des hommes qui parlent comme des ânes!... C'est égal, monsieur Cabissol, vous la contez comme un malin! et si j'avais votre talent, je ferais des livres le jour et la nuit.
--Il y a trop d'écrivains, dit M. Labarterie. Et plus il y a d'écrivains, moins il y a de lecteurs.
--Et plus il y a de vin, dit Maurin, moins on en vend... Pauvre France!
En sortant, le général dit à M. Labarterie:
--Je n'aime pas ce préfet chercheur de popularité, qui invite à dîner des goujats avec des gentlemen. Il m'avait demandé la permission d'inviter Maurin à dîner, c'est vrai,--mais je ne savais pas que ce braconnier se paierait ma tête et la vôtre. Ce doit être un anarchiste. Ils le sont tous dans le Var.
--Je renonce à représenter ces gens-là au Palais-Bourbon, dit M. Labarterie d'un air important.
Il assura sa casquette-melon sur sa tête et son cor de chasse sur son épaule:
--«J'y renonce. Ce sont eux, les vilains merles! Je me porterai dans un département du nord.
--Eh bien! monsieur le préfet? disait Cabissol, croyez-vous que c'est un type, notre Maurin! je vous dis qu'il lui faudrait Balzac pour historiographe. Ce qu'il y a en lui de génie de race est inexprimable. Il y a trop de choses à la fois dans un seul de ses regards et de ses gestes!
--C'est vrai, dit le préfet. Cet homme, c'est toute une race, mais malheureusement le meilleur de lui est intraduisible.
--Aucune émotion ne se transmet au moyen des mots. L'art ne peut que donner un ressouvenir des choses, et c'est déjà bien joli. S'il en était autrement, la poésie écrite suffirait aux amoureux.
CHAPITRE XIX
Où apparaît, pour le grand ennui de Maurin et la plus grande satisfaction de la gendarmerie nationale, un nouveau personnage noir comme un diable.
Grondard était charbonnier. Il habitait avec sa famille, à travers les Maures, une sorte de hameau formé de cinq ou six cabanes qu'il allait construisant, démolissant et reconstruisant sur tous les emplacements où on l'appelait, des divers points de la montagne, pour faire du charbon.
Sa famille se composait de quatre filles de douze à dix-neuf ans et d'un fils de vingt ans, Célestin Grondard, qui était, comme son père, un mauvais géant.
Grondard le père était un colosse, à la face et aux mains toujours noires de charbon. Cet horrible athlète avait des mœurs dignes des anciens dieux de Rome et de la Grèce. En disant: «c'est un véritable _Œdipe_», le percepteur l'avait flatté. Œdipe est une conscience. Les crimes d'Œdipe furent involontaires. Œdipe adore son Antigone.
Le curé et le notaire avaient mieux jugé Grondard en l'appelant l'un: _l'Ogre_ et l'autre: _Caliban_. En quoi ils étaient d'accord avec le jugement populaire qui nommait Grondard _la Besti_ (la Bête).
Aux sauvages forêts des Maures, Grondard était ce que le rôdeur de barrières est aux fortifications de Paris. Et, criminel redouté, il demeurait inattaquable. Aucun de ses méfaits n'aurait pu être prouvé facilement. La plupart se compliquaient de chantage, et ses victimes préféraient, par orgueil ou pour éviter le scandale, se taire.
Généralement Grondard, qui avait dressé ses filles à ce manège, opérait ainsi: il en laissait une, comme appât, par un beau temps, occupée à quelque travail solitaire, sur un point giboyeux du territoire, «au pas de la lièvre,» comme on dit dans le pays... Un chasseur arrivait, paysan sans défiance, qui, provoqué par la luronne, la prenait par la taille. Elle criait. Surgissait Grondard père ou fils, et il fallait payer ou dire pourquoi. On payait et, tout penaud, on gardait le silence.
Cependant, la victime, un jour de belle humeur, au cabanon, après boire, finissait par conter son aventure... Et ainsi la triste réputation de Grondard s'était formée. On le traitait de monstre, mais de loin et à voix basse. Nul n'aurait osé prendre l'initiative de «porter plainte».
Toutes proportions gardées, les Grondard ressemblaient un peu à ces affreux barons du moyen âge, qui, du haut de leurs châteaux forts, fondaient, secondés par quelques braves, sur les passants isolés. Ces barons étaient protégés par leur grandeur seigneuriale, les Grondard par leur bassesse compromettante. Et ceux-ci comme ceux-là par la mystérieuse terreur qu'ils inspiraient.
_La Besti_, Grondard le père, un jour d'août, par un torride soleil, était couché à l'ombre d'un haut rocher, au milieu des broussailles, à quelques pas d'un chemin forestier qu'inondait une lumière blanche, coupée çà et là par l'ombre courte de quelques pins. L'Ogre faisait semblant de dormir. Il était en embuscade. Il en voulait à un certain bûcheron nommé Toucas, qui, échappé à une de ses tentatives de chantage, avait menacé de le dénoncer.
Le colosse était effrayant avec sa face inégalement noircie, ses dents éclatantes, ses yeux, qui, entr'ouverts par moments, ne paraissaient que blancs et rouges. Autour de lui un silence lourd ou plutôt un bruissement égal et continu: le bourdonnement de la lumière d'été.
Dans ce calme uniforme, le moindre craquement au fond des vallées de roches, sèches et sonores, est entendu facilement. Depuis un moment, Grondard prêtait l'oreille. Il entr'ouvrit tout à coup ses méchants yeux, et en même temps il cria:
--Où vas-tu, petite?
Il se leva et bondit vers l'étroit chemin.
Au cri de la Besti, une jolie petite paysanne, une enfant de douze à treize ans, s'arrêta, épouvantée, et laissa tomber de saisissement la marmite dans laquelle elle portait à son père Toucas, qui travaillait assez loin de là, le repas de midi.
Puis l'enfant se tourna du côté par où elle était venue et se prit à fuir avec un grand cri.
En deux enjambées, comme s'il avait eu des bottes de sept lieues, l'immonde colosse noir, véritable démon, fut sur les talons de la pauvrette.
--Maman! cria-t-elle.
Elle croyait sentir déjà s'abattre sur sa mignonne épaule la main énorme et pesante.
--Maman! répéta-t-elle.
Son cri perçant roula d'écho en écho dans les ravins.
A ce moment, sur le flanc de la colline, une fumée ronde, légère, blanche et bleuâtre, se détacha de la verdure des pins et un coup de fusil retentit. Ce fut comme une réponse au cri de détresse de l'enfant.
L'Ogre, le monstre, frappé à la tête, emplissait la largeur du chemin de son grand cadavre noir.