Maurin des Maures

Part 8

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--Ils n'ont pas leurs pareils dans les Amériques, disait-il, ni chez les Arabes, aussi bien pour la connaissance pratique de la chasse et pour leur dureté à la fatigue, que pour la fantaisie. Voulez-vous voir? Attention, Pons!

Il arma son fusil.

--Que personne ne bouge!

Il prit son arme par l'extrémité du canon, il la fit tournoyer à bout de bras et la lança très haut; elle vira deux fois, en l'air, sur elle-même. Pons l'aîné, le bras droit en avant, attendait qu'elle retombât...

A ce moment, Pastouré lança en l'air une pierre qui monta, tandis que le fusil descendait.

L'arme retomba horizontale sur le bras de Pons qui tira: on ramassa la pierre, elle était criblée de plombs.

--A moi maintenant! dit Maurin.

Et il exécuta le même tour de prodigieuse adresse. Seulement, pendant que le fusil virait en l'air, il lui fit un pied de nez:

--Voilà, dit-il, comme nous sommes, nous autres, chasseurs de casquettes... Allons, messieurs, aux sangliers maintenant!

Les invités, stupéfaits, se demandaient à quels diables d'hommes ils avaient affaire.

--Quelle imprudence! fit la Parisienne avec une jolie moue.

--En route! cria Maurin.

C'était sur les hauteurs que les sangliers étaient logés. Maurin et les Pons les avaient «tracés» la veille, c'est-à-dire qu'ils avaient relevé les traces à vue, sans le secours d'aucun limier. Ils étaient sûrs maintenant que les fauves occupaient tel point précis de la montagne.

Ils disposèrent leurs chasseurs en conséquence. Il y en avait bien une cinquantaine, qui furent disséminés dans la montagne, sur tous les points où pouvaient passer les fauves. Tous les passages étant gardés, il fallait qu'un des chasseurs au moins vît et pût tirer les sangliers.

En arrivant sur le terrain de chasse, Maurin, suivi de Pastouré muet comme une carpe, avait tout de suite pris les allures d'un chef à qui tout le monde doit obéir. Il disait au général:

--Vous, restez là, derrière ce rocher, et ne bougez pas. Et silence!... Et surtout ne fumez pas.

Il disait au préfet d'une voix basse:

--Vous, venez avec moi. Vous aurez un des meilleurs postes... Tout le monde ne peut pas avoir les bons.

Tonia admirait beaucoup ce grand gaillard vêtu de toile, guêtré de toiles et de ficelles, chaussé de cordes, coiffé d'une loque et qui, avec une belle aisance, donnait des ordres à l'inspecteur des forêts si fier dans son uniforme.

--Vous, placez-vous ici! Et vous avez entendu la recommandation que j'ai faite au général, hé? Pas de cigare, pourquoi les sangliers nous éventeraient. C'est que... ça a du nez... Au revoir!

C'est sur ce même ton qu'il sépara brusquement Tonia de son père. Tonia, lorsqu'elle était toute petite, avait voulu apprendre à tirer la carabine. Et son père, jugeant que, lorsqu'il la laissait seule à la maison, au milieu des bois, cela pourrait lui être fort utile, lui avait enseigné lui-même le maniement d'une arme à feu. Elle tirait assez bien.

--Vous, la jolie fille, dit Maurin, il vous faut un poste à part, où les sangliers passeront pour sûr, mais où vous n'aurez pas à vous occuper des autres chasseurs, ni pour éviter vous-même leur coup de fusil, ni pour éviter de leur envoyer le vôtre.

Il arrive, en effet, qu'en ces montagnes très accidentées, les chasseurs, qui se croient postés très loin les uns des autres, se trouvent, à vol d'oiseau, très voisins, bien qu'ils aient marché beaucoup, après s'être séparés, pour gagner leurs diverses embuscades.

Le père de Tonia, qui voyait les généraux, les préfets et les inspecteurs des forêts obéir sans réplique à Maurin, ne fit pas la moindre objection. Il obéit à son tour militairement et fut placé au fond d'une gorge pendant que Maurin emmenait Tonia sur la hauteur.

Aux chasseurs du pays, il avait dit seulement:

--Placez-vous, vous autres, où vous pouvez, pour le mieux.

Les frères Pons répondirent:

--Sois tranquille, Maurin, on sait ce qu'on a à faire.

--Et toi, Pastouré?

--Oh! moi, dit Pastouré, je comprends qu'aujourd'hui, si on est ton ami, il faut que tu sois le roi de la chasse; je vais me poster à côté de M. Labarterie. (Il prononçait: Labarterille.)

Maintenant tous les chasseurs étaient chacun à leur poste, immobiles et muets,--quelques-uns découpés en silhouettes dures sur le ciel et sur l'horizon de mer, d'autres à demi enfouis derrière une touffe d'arbousiers ou de genêts. Ils _espéraient_. Tonia, qui n'avait jamais tiré le sanglier, était émue. Seule au bord d'un sentier, entre deux hauts rochers, elle surveillait, en face d'elle, un plateau par où, avait dit Maurin, _ils_ devaient venir.

Du point où elle se trouvait, elle n'apercevait personne. Elle n'entendait rien que le bruissement monotone, prolongé, des branches qui se frôlent sous la brise. Le vent frais du matin, parfumé d'herbes de montagne, la caressait, faisait frissonner sur sa nuque les cheveux fous, irisés au soleil levant.

Tout ce pays perdu semblait attendre aussi quelque chose. Et quoi donc? La vie ou la mort,--comme les fauves que l'on chassait. L'amour aussi--peut-être. Sans réflexion, la fille sauvage subissait le charme de l'heure, du lieu, de la saison. Et l'émotion d'être là, en attente, pour voir, pour surprendre la vie libre des bêtes, pour l'arrêter, pour lutter contre elle, non sans péril peut-être, cette émotion soulevait sa jeune poitrine. Elle buvait longuement l'air de la montagne, si matinal, et s'efforçait de respirer en silence. Mais elle était oppressée. Sous son doigt, son arme lui semblait vivante, elle aussi, comme soulevée d'une inquiétude.

Tout à coup elle tressaillit. Des cris sauvages, des coups de fusil, des sons prolongés de conques marines, des roulements de tambour éclatèrent. C'était, au profond du fourré, les rabatteurs qui se repliaient vers les chasseurs, en faisant le plus de tapage possible pour forcer les sangliers à se lever et à fuir devant eux. Leurs cris avaient on ne sait quoi d'irréel. L'écho les grossissait, les redoublait, en faisait des appels d'êtres fantastiques. Puis tout ce bruit s'apaisait durant quelques secondes pour reprendre comme une huée de tempête. On eût dit une bataille où s'entr'égorgeaient des diables.

Tonia attendait, toujours plus émue à mesure que les cris, les tambours et les conques semblaient se rapprocher. D'une seconde à l'autre, le troupeau des sangliers (ils sont huit ou neuf, avait dit Maurin) pouvait venir par là vers elle, passer en même temps à sa droite et à sa gauche. Quel triomphe si elle allait en tuer un au passage! Elle se voyait félicitée par Maurin, par les messieurs, par tout le monde. Cette vision l'exaltait. Elle ouvrait ses yeux tout grands; et son oreille tendue épiait les moindres craquements dans les bois, les moindres «crenillements» qui rompaient la monotonie du silence...

Tout à coup, elle sentit un bras doucement l'enlacer tandis qu'une voix, basse comme un souffle, disait:

--Ne bouge pas. Ils vont venir, ils sont là... ne parle pas, surtout!

Et ce bras, le bras de Maurin, la prenait, la pliait un peu en arrière. Et elle obéissait à tout, à l'ordre antérieur qu'il lui avait donné, d'attendre, de se taire, de ne pas bouger, comme à celui, le même, qu'il lui donnait à présent.

Il ne fallait pas faire manquer toute la chasse, n'est-ce pas? Et elle laissait la bouche du chasseur s'appuyer sur ses lèvres à peine détournées, et sa tête étant renversée sur la poitrine de l'homme, ses regards se perdaient dans le grand ciel tout bleu, et il lui semblait qu'elle ne l'avait jamais regardé encore, jamais vu, non, jamais. Et c'était vrai que jamais elle ne l'avait regardé ainsi, avec les mêmes yeux, voilés d'un grand trouble.

Une étrange douceur était en elle. Tous deux palpitaient avec les bruyères du bois; ils frémissaient avec les braïsses rosées et violettes; leur esprit était partout autour d'eux, parce qu'ils étaient attentifs en même temps à ce qu'ils ressentaient et à ce qui pouvait venir, et aux cris des rabatteurs. Elle perdait un peu la tête, Tonia... Un vol de ramiers traversa le bleu du ciel où s'en allait son regard, et il lui sembla, comme dans les rêves, qu'elle s'envolait avec ces oiseaux lointains... Où allaient-ils, si vite? Cela donnait le vertige, de les voir si haut. Elle ne savait plus où elle était.

Tout à coup la broussaille mouvante craqua à grand bruit, comme si elle prenait feu partout à la fois! Tonia se sentit repoussée, remise toute droite par le bras qui la tenait. Le visage qui s'était pressé contre le sien s'éloigna... Elle vit, devant elle, les bruyères s'agiter... C'était eux, les sangliers, les bêtes libres! Elles bondissaient par-dessus la bruyère comme des marsouins hors de l'eau et s'en allaient ainsi, par bonds allongés, arrondis, à toute vitesse, en cassant à grand fracas, sous leurs masses, la bruyère et les genêts... Un coup de feu... deux coups de feu retentirent. Elle vit un sanglier tomber et rester là, mort; un autre, blessé, ralentir son allure et disparaître.

Un cri de Maurin retentit, répété par d'autres chasseurs, dans les gorges, sur les cimes: _A la barro!_ Ce cri voulait dire: «Coupez la barre pour y suspendre la bête: elle est morte.»

La chasse était finie.

On le croyait du moins; on ignorait que Maurin s'était mis à la poursuite du porc blessé.

La barre coupée, le sanglier qu'on trouva tué raide sur place y fut suspendu, et descendit la colline vers la route où l'attendaient les voitures des «messieurs». Mais quand Tonia eut conté qu'elle avait vu Maurin se mettre à la poursuite de l'un des fauves, seulement blessé celui-là, tout le monde demanda à rejoindre Maurin. Le sanglier mort fut porté dans une voiture. Et toute la troupe, guidée par les frères Pons qui suivaient la bête à la trace, se mit à la recherche de Maurin... On le trouva au fond d'un ravin, littéralement à cheval sur un gros sanglier. Il tenait entre ses dents une des oreilles de la bête, l'autre oreille dans son poing vigoureux; et, de sa main restée libre, il avait ramassé une pierre pointue avec laquelle il frappait à tour de bras sur le crâne de l'animal pour l'achever... Il l'assomma en effet et ne se releva sous les yeux des chasseurs, perchés au-dessus de lui au bord du ravin, que pour crier une seconde fois, à tue-tête, un: _A la barro!_ retentissant.

On déjeuna dans le bois. Chaque chasseur avait apporté son «vivre»; mais le préfet avait, de son côté, fait mettre dans les voitures d'excellents pâtés et conserves. Les cinquante chasseurs, paysans, sénateurs, généraux, mangeaient ensemble, naturellement groupés selon les sympathies ou les amitiés. On versa à flots le champagne: il y en eut trois fois pour chacun! Et les toasts furent nombreux. Au dessert on conta quelques histoires de chasse et Maurin se montra si réjouissant que M. le préfet résolut de l'inviter à dîner le soir même. Après le déjeuner, une deuxième battue eut lieu qui ne donna aucun résultat.

Les deux sangliers revinrent en calèche avec le général et le préfet. Tonia et son père s'en retournèrent à pied, avec le gros des chasseurs. Elle aussi, l'ardente fille, était une bête blessée. Chaque fois qu'elle regardait Maurin, elle se sentait, là, au creux de la poitrine, une oppression brûlante, comme une pesée chaude... Et elle revoyait, dans sa tête, un grand ciel où fuyaient des ramiers sauvages... Puis un bruit se fait devant elle, dans la bruyère qui s'écarte... et le visage qui se pressait contre sa joue, l'abandonne... C'était si bon d'être embrassée ainsi!... Pourquoi, pourquoi est-il parti si vite, ce moment si délicieux? Est-ce qu'il ne reviendra plus jamais? Oui, c'était bon, au sommet de la montagne, dans l'odeur des thyms et des lavandes, au soleil levant, dans la fraîcheur matinale, devant tout le ciel et toute la mer, d'attendre elle ne savait quoi de très désiré... sans même songer qu'elle était fiancée depuis la veille!

CHAPITRE XVI

Où l'on verra les motifs qui peuvent empêcher un braconnier d'accepter à dîner chez un préfet et ceux qui font de la préfecture du Var la meilleure de France.

Pendant que la calèche emportait les gros personnages, la troupe des chasseurs rentrait à pied à Saint-Raphaël où Maurin et Pastouré étaient les hôtes d'un vieux pêcheur, qui habitait une bicoque dans la plaine de Fréjus; celui-là même qui, en souvenir de sa fille morte, avait donné à son bateau ce nom émouvant: _Je l'aimais_.

M. Cabissol avait voulu revenir à pied avec Maurin. Il le prit un instant à part et lui dit:

--Mon cher Maurin, un avertissement! J'ai parlé au préfet de votre affaire avec les gendarmes.

--Mon affaire avec les gendarmes?... Laquelle? dit Maurin un peu narquois.

--L'enlèvement des chevaux. Ç'a été très difficile à arranger. Le parquet a résisté. Le commandant de gendarmerie aussi. Votre exploit, la prise d'un évadé, n'a pas raccommodé les choses, au contraire. La gendarmerie trouve mauvais que vous soyez plus adroit qu'elle.

--Alors? dit Maurin.

--Alors, M. le préfet, qui vous estime beaucoup et qui ne peut pas vous parler de cela lui-même, vous conseille d'éviter tout démêlé avec la force armée, d'être bien en règle toujours, en tout et pour tout. Il croit que si vous commettiez un nouveau délit, il n'aurait pas, cette fois, le pouvoir d'enrayer l'action judiciaire.

--C'est bon, dit Maurin. On veillera. Merci, monsieur Cabissol. Et cet hiver, si vous voulez, quand il y aura des bécasses, je vous ferai avertir. Toujours à Toulon, n'est-ce pas?

--Rue du Mûrier, et les lettres me rejoignent partout. Dites donc, Maurin?

--Quoi, monsieur Cabissol?

--Et Césariot?

A cette question, Maurin parut vivement contrarié.

--Quoi, Césariot? dit-il, feignant de ne pas comprendre.

--Vous savez bien que je connais toutes vos histoires. Ce n'est pas la première fois que je vous parle de celle-ci, Maurin!

--Mais, monsieur Cabissol, je ne regarde pas dans vos affaires, moi... Alors...

--Je vous comprends, Maurin, je vous prie donc de m'excuser, mais soyez sûr que votre secret est bien gardé. Je ne vous parlerai plus de Césariot, mais j'ai cru bon de vous rappeler que je suis au courant... Cela peut vous servir à l'occasion.

--Ah! soupira Maurin, si vous saviez comme il m'embête, celui-là! C'est l'aîné de mes enfants, je peux bien vous le dire puisque vous le savez, mais s'il ne connaît pas son père, c'est pour de bonnes raisons. Je ne me montrerai à lui que le jour où il le faudra absolument. Il ne me fait guère honneur, Césariot... Ah! oui, il m'embête, ce «marrias»! On est très mal content de lui à Saint-Tropez où il est avec un brave patron pêcheur. S'il continue à ne pas être comme il devrait, il faudra bien que je lui fasse faire ma connaissance. Il se plaint de sa condition. Il dit que n'ayant ni père ni mère, il ne doit rien à la société... Il tourne au méchant bougre, sous prétexte qu'il n'a pas de père! Je crois qu'il va être temps que je m'en mêle et que je lui en donne un, moi, de père, et un solide!

--Mon opinion est que vous ferez bien, dit M. Cabissol. Mais, adieu. Je vais rejoindre M. le préfet. Je crois que vous êtes invité avec nous ce soir.

--Ah! dit Maurin sans surprise aucune.

Ils se quittèrent.

Le gros des chasseurs rentra dans la ville en _bravadant_, c'est-à-dire en poussant des cris de victoire, en tirant coups de fusil sur coups de fusil, en faisant tout le tintamarre possible.

On se rendit dans la grande salle d'un café où la majorité décida que le lendemain, quand on se partagerait le sanglier, les hures seraient offertes au préfet et à l'un des sénateurs.

Mais Maurin protesta, et d'une voix de stentor:

--La hure aux dames! cria-t-il.

Mme Labarterie lui plaisait, et dans son cœur c'est à elle qu'il pensait.

Tout le monde obéit au désir de Maurin, et la troupe se disloqua. Enfin, chacun rentra chez soi.

Maurin et Pastouré comptaient dîner dans un cabaret borgne de leur connaissance, quand un domestique de l'hôtel les rejoignit.

M. le préfet invitait Maurin à venir dîner avec lui. Maurin se gratta la tête.

--Ça n'est pas clair, dit-il à Pastouré, je vais voir. Tu m'attendras à la porte.

Ils y allèrent.

A l'hôtel, le préfet reçut Maurin dans un salon qui lui était réservé.

--A la bonne heure, Maurin! s'écria-t-il en l'apercevant. Voilà qui est gentil.

--Oh! doucement, monsieur le préfet. Je vais vous dire, fit Maurin. Vous me faites bien de l'honneur, mais que je dîne avec vous, ça n'est pas sûr du tout...

--Ah! et pour quelle raison, Maurin?

--Il y en a, des raisons, plusieurs, et des bonnes.

--La première?

--C'est que je dînerais mal, répliqua Maurin gravement.

--Allons donc! dit M. Désorty un peu surpris tout de même, malgré sa bonne volonté et son scepticisme de fond.

Il ajouta:

--Eh bien! vous dînerez mal... comme moi.

--C'est justement ce qui vous trompe, dit Maurin. Vous dînerez bien, vous autres, et je dînerai mal, moi.

--Comment l'entendez-vous?

--Monsieur le préfet, je suis un gros ignorant et, des fois, ça ne m'empêche pas de parler à un ministre pour me faire établir mes droits...

--Je le sais, dit le préfet, et c'est ce qui me plaît en vous.

--Ah! vous savez? ça me fait plaisir; je peux dire aussi que sur la chose de la chasse, je ne crains personne, comme vous avez pu voir aujourd'hui, et je commanderais volontiers à des empereurs.

--Je l'ai vu, dit le préfet, et j'en suis charmé.

--Bon, dit Maurin. Et quand nous déjeunerions dans les bois entre moi, douze ministres, six empereurs et un préfet, là encore je ne craindrais personne! mais dès que vous me mettez assis à une table qui a une nappe, au milieu d'un salon bien éclairé, avec des domestiques derrière moi, je deviens coïon comme la lune... Tenez, j'aurais trop peur de renverser les salières... ça porte malheur.

--Seriez-vous superstitieux, Maurin? Comment entendez-vous que cela porte malheur? dit le préfet curieux.

--Ça porte toujours malheur de casser ou de renverser quelque chose, dit Maurin. Si peu que vaille la chose, c'est toujours plus que rien et ça porte donc toujours malheur à la bourse. Pour vous en revenir, je renverserai les salières ou la bouteille, et alors, ou bien je dînerai mal parce que je serai gêné, ou bien je mangerai comme quatre et vous penserez que j'ai tort de ne pas me gêner un peu... Pastouré m'attend. Dînez entre vous.

--Qui ça, Pastouré?

--Mon camarade, celui qui chasse en gesticulant tout seul. On vous l'a bien montré, aujourd'hui?

--Ah! oui! Eh bien! amenez-le.

--Bien entendu que je ne le laisserai pas «pour graine» à la porte de l'hôtel; mais, monsieur le préfet, il y a autre chose...

--Et quoi, Maurin?

Maurin regarda le préfet en face.

--Pourquoi m'invitez-vous à dîner?

--Parce que je vous connais de réputation et que vous me plaisez.

--Bon... mais...

--Allez donc!

Alors Maurin gravement prononça:

--Est-ce que vous n'auriez rien à me demander?

Le préfet reconnut qu'il était en présence d'un souverain.

Il répondit bravement:

--J'ai beaucoup à vous demander, au contraire.

--Alors, dites d'abord, fit Maurin... Quel _zibier_ chassons-nous, pour voir?

--L'époque des élections est toute proche, dit le préfet, et j'ai un candidat.

--Hum! fit Maurin. Je m'en doutais. Et votre candidat, c'est?... Est-ce que ça serait ce M. Labarterille qui chasse avec une casquette ronde comme un cantalou et couleur d'aubergine, une trompette et une si jolie dame?

--Non, dit le préfet, en riant; celui qui sonnait du cor ce matin pour se rappeler à lui-même les chasses royales, ça n'est pas celui-là mon candidat.

--Ah! tant mieux.

--Pourquoi tant mieux?

--C'est que, celui-là, dit Maurin, toujours très sérieux, sa femme me plaît, mais je n'aime pas sa trompette.

--Vous voulez dire son cor de chasse?

--Je veux dire ce que j'ai dit, fit Maurin imperturbable. Mais, voyons, monsieur le préfet, je vais m'expliquer. Si votre candidat est de bonne couleur et la couleur de teinte solide, je marche--pas pour vous ni pour lui, mais pour mon peuple. Si, par-dessus le marché, il se trouve que ce candidat est le vôtre, j'en serai bien content parce que vous me plaisez assez, mais si votre homme n'est pas notre homme, bonsoir, rien à faire; dînez entre vous.

«Voyez-vous, monsieur le préfet, nous en avons assez de vos farceurs qui nous viennent de Pontoise ou de Paris, avec des phrases et des cors de chasse, et qui se font nommer représentants pour ne rien représenter que leur intérêt. Et j'en ai assez, moi Maurin, des électeurs qui se vendent dans l'idée d'obtenir du candidat (qui se fichera d'eux, une fois député) des places de facteur rural ou d'ouvriers dans l'arsenal de Toulon!

«Ça n'a ni fierté, ni cœur,--tous ces bougres-là, ces électeurs-là et les élus de cette tournure. Alors, voilà, comprenez l'affaire. On marchera si ça sent la justice. Et moi, regardez-moi bien, quand je marche, j'en vaux mille! Demandez à qui vous voudrez! Mais si c'est pour la farce comme toujours, bonsoir la compagnie, Maurin retourne à ses affaires. J'aime mieux les fouines des bois.

M. Désorty ne souriait plus.

--Allez chercher votre ami Pastouré, je vous en prie, et faites-nous l'honneur de dîner avec nous. Jamais je ne songerai à vous imposer un candidat, Maurin, mais je crois que nous en aurons un bon, dans votre circonscription, aux élections prochaines. Vous examinerez ses titres, sa valeur, avec des gens du pays qui le connaissent, avec M. Désiré Cabissol, par exemple.

--Oh! celui-là, dit Maurin, on le connaît depuis son enfance, dans le pays. S'il voulait!... Mais il ne veut pas.

--Et, poursuivit le préfet, si le candidat vous agrée, vous redoublerez d'efforts en sa faveur, en songeant qu'il est un peu mon parent, étant mon beau-frère, et qu'en remerciement de votre zèle pour lui vous trouverez toujours à la préfecture un préfet tout prêt à vous rendre justice en toute occasion.

--Comme ça, ça va, dit Maurin.

Et il ajouta:

--Je la connais, votre préfecture; c'est peut-être la meilleure de France, vu qu'il y a des bécasses dans le jardin tout l'hiver. On peut les tuer sans sortir du château.

--Eh bien, à table, Maurin!... Allez chercher votre ami Pastouré.

CHAPITRE XVII

Comment M. Labarterie fut conduit par Maurin à la chasse aux merles, et comment M. Cabissol fut entraîné à conter, lui aussi, une galégeade.

Le dîner fut joyeux comme tout repas de chasseurs. Le menu était simple et substantiel, par recommandation du préfet. Pastouré, bien entendu, ne desserra les dents que pour manger. Jusqu'au dessert, Maurin l'imita, bien que, de temps à autre, M. Désorty lui adressât la parole avec beaucoup de simplicité et de sympathie.

--Voilà de fameuses pintades, hein, Maurin? Voilà un excellent petit vin?...

Mais Maurin hochait la tête sans rien dire; Maurin mangeait et buvait ferme, sans souffler mot. Et Pastouré riait dans sa barbe.

Un des convives, le général X..., Provençal d'origine et fils d'un bottier de village (détail connu), prononça au milieu de la conversation, une phrase banale, celle-ci à peu près:

--L'évolution, tant que vous voudrez, mais plus de révolution! Les révolutions sont des moyens du passé.

Maurin crut que la République était en péril:

--Pourtant, dit-il, sans la révolution (et il répéta: _sans la révolution_), les savetiers ne deviendraient pas généraux!

Le préfet eut un mouvement d'inquiétude; mais le général avait de l'esprit.

--Maurin, dit-il, les savetiers d'aujourd'hui peuvent devenir généraux--sans révolution; il ne faut pas l'oublier.