Maurin des Maures

Part 7

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--Mes amis, l'homme qui vient de mourir était, me dit-on, un des bons citoyens de votre commune où je vois bien qu'il y en a beaucoup. Vous vous êtes mis bravement en campagne, pour aider la force publique, qui fait la sécurité du travail et dont la tâche est souvent difficile. Un de vous, dans cette tragique aventure, a laissé la vie. J'ai voulu venir aujourd'hui féliciter la commune entière et Maurin en particulier. Il n'y a pas de meilleure police que celle que font les citoyens eux-mêmes, pas de meilleure garantie de nos droits, de nos libertés, que le sentiment de nos devoirs. Ce sentiment, on est heureux de le rencontrer chez des hommes rudes comme Maurin. Voilà un chasseur libre, presque toujours seul dans les bois, et qui pourtant n'oublie pas ce qu'il doit à la société. Maurin s'est mis à votre tête. Il a défendu avec vous, au péril de sa vie, la sécurité d'une commune à laquelle il n'appartient pas; il s'est bien conduit. Je le félicite et je le remercie.

«Le mort que nous honorons me permet, me commande même de détourner en faveur de Maurin une part des éloges qui lui reviennent. C'est Crouzillat lui-même qui vous dit ici: «Honneur à Maurin des Maures!»

Ce dernier mot était à peine prononcé qu'une voix sonore s'élevait dans l'auditoire. C'était celle de Pastouré:

--Noum dé pas Dìoú! cria l'homme qui ne parlait jamais en public, c'est tapé!

Personne ne sourit.

La voix de Pastouré résumait le sentiment unanime.

Le petit discours avait donc produit grand effet. Et Maurin retenait, au coin de ses yeux, une larme qui se décida à couler, lorsqu'à la sortie du cimetière, tandis que toutes les mains pressaient la sienne, il vit venir, boîtant avec sa légèreté élégante, le vieux savant Rinal qui, de loin, lui fit, de sa canne levée, un signe d'amitié.

Le discours du préfet fut commenté pendant plusieurs jours. Alessandri qui, le lendemain, lut ce discours dans les journaux de Toulon, se sentit distancé et résolut de faire à Tonia sa déclaration amoureuse le plus tôt possible. Et en pensant à la manière dont il s'y prendrait, il fourbissait avec rage les boutons de son uniforme et la plaque de son ceinturon.

--C'est égal, se disait Pastouré, je n'aime pas les honneurs; plus on en a, plus on a d'envieux et de méchants à ses derrières. Le préfet est content, mais le gendarme est vexé. Le préfet est dans la préfecture et le gendarme vit sur les routes; je ne rencontre jamais le préfet, je peux rencontrer le gendarme tous les jours; ça me tourmente... Enfin, qui vivra verra!

CHAPITRE XIII

M. Cabissol explique le rôle du chapeau haut de forme considéré dans ses rapports avec le jeu de boules et, à propos de la pluie et du beau temps, répète le sermon aimable que fit un bon curé pour la fête de Sant-Estròpi.

M. Désorty et M. Cabissol repartirent ensemble pour Draguignan. Quand ils furent installés dans leur wagon:

--Eh bien, mon cher monsieur Cabissol, dit le préfet, il me semble que vos calmes Méridionaux ont secoué leur indolence dans cette aventure-ci.

--Ils sont indolents à la façon des poètes, mon cher préfet; sobres comme l'Arabe, et dédaigneux de l'effort qui accroîtra leur bien-être, mais, ne vous y trompez pas, actifs, résistants et hardis, dès qu'il s'agit de prendre part à une «aventure» qui met en mouvement leur imagination.

«Durant la campagne de Russie, savez-vous bien que les Provençaux, d'après les rapports des médecins, se montrèrent les plus endurants et les plus gais parmi tous les héros aguerris qui suivaient le grand Empereur?

«D'autre part, ils sont bien les cousins germains de cet Arabe à qui un colon offre un sou pour qu'il consente à lui tirer un seau d'eau à son puits. L'Arabe tire le seau et prend le sou.

«--Allons, Mohammed, encore un seau... tu auras encore un sou.

«--Roumi, dit l'Arabe, je n'ai, pour l'heure, besoin que d'un sou. C'est pourquoi tu peux, si cela te convient, tirer toi-même un second seau de ton puits. Moi je suis pour l'heure assez riche.»

«Convenez que cela ne manque pas d'allure, et, qui sait? de sagesse peut-être.

--Hum! dit le préfet, au point de vue social... Enfin!... Et vos Provençaux sont de cette force?

--Avant-hier, continua M. Cabissol, j'étais à la campagne chez un de mes amis, près de Draguignan, et nous regardions son cheval de labour, qui, les yeux aveuglés par les œillères bombées, tournait en rond, mettant en mouvement l'engrenage de la _noria_ (puits à roue).

«Or, une branche de cerisier, horizontale, très longue, venait à chaque tour de piste heurter la pointe du collier d'attelage. Le cheval, sentant le heurt, faisait mine de s'arrêter... puis la branche glissait, égratignant le cuir, et, après avoir surmonté la pointe du collier, elle reprenait sa position, tandis que l'animal reprenait sa marche. A chaque tour de piste, il retrouvait le même obstacle, subissait la même impression, ralentissait, brusquement repartait. Et ainsi de suite.

«A vingt pas à peine de la noria, le fermier, tout en surveillant sa bête, bêchait mollement ses oignons.

«Mon ami l'interpella:

«--Eh, Toine? voilà une branche qu'il faut couper!

«--Sûr, qu'il faudrait la couper! répliqua Toine. Je m'en suis bien aperçu depuis l'année dernière! il faudra que j'apporte, un jour, le couteau-scie!!!

«--Et si vous alliez le chercher, Toine, le couteau-scie?

Ça n'est que trente pas à faire, d'ici à votre maison.

«--Oh! répondit Toine en se remettant à bêcher ses oignons avec mollesse, je l'apporterai demain,--si je ne l'oublie pas!!!!! car c'est vrai que cette branche maudite abîme tout le cuir du collier!!!!!!! et puis... ça donne au cheval une bien mauvaise habitude!!!!!!!!!»

«Mon ami, qui est du pays et qui a chez lui ce fermier, très brave homme, depuis trente ans, alla vers le cerisier, et prenant la branche à deux mains, il la rompit sans faire aucune réflexion.

«Et ce fut sans rien dire que nous nous en allâmes.

--C'est absurde, dit le préfet.

--Mais si pittoresque! dit M. Cabissol.

--Pittoresque, soit! dit le préfet, et c'est par amour du pittoresque que ce _dompteur de foules_, dont vous me contiez l'histoire l'autre jour, se coiffait d'un chapeau haut de forme?

--Par amour de la parade, mon cher préfet. En d'autres occasions, ce sera par amour du comique. En voulez-vous la preuve? Certaines sociétés de boulomanes ont imaginé de se coiffer du haut de forme pour jouer leur jeu favori. Ce faisant, ils se donnent la comédie à eux-mêmes, et, du même coup, tournant avec raison en ridicule la coiffure bourgeoise qu'un usage égalitaire leur impose aux grands jours du mariage, ils se vengent gaîment d'avoir eu à la subir; ils arrivent donc sur leur terrain de jeu, le kalitre en tête.

«Vous n'ignorez pas que, chez nous, les boules sont un jeu national. Les joueurs se divisent en deux catégories: les _pointeurs_, qui doivent placer leur boule le plus près du but, dit _cochonnet_; et les _tireurs_ (nos boules sont ferrées et lourdes) qui doivent lancer directement leur boule, parfois à de longues distances (soit une vingtaine de pas) contre la boule adversaire qu'il s'agit d'écarter du but. Les chapeaux hauts de forme doivent être posés en arrière, sur la nuque, ou très en avant sur le front des joueurs. Il s'agit pour chacun d'eux de lancer sa boule sans perdre son chapeau. C'est la règle de ce jeu très spécial.

«Vous voyez d'ici combien ces coiffures instables deviennent ridicules quand les mouvements des joueurs les déplacent ou les font rouler à terre!

«Et quels lazzis! quels pétillements de moqueries entrecroisées!... Parfois le joueur désespéré, d'un mouvement instinctif, lâche sa boule pour retenir son solennel couvre-chef... c'est sublime. Et de ces chapeaux hauts de forme on en voit, là, de tous les âges. Toutes les modes sont représentées, larges bords, bords étroits; les uns sont de simples cylindres, les autres sont coniques; certains ont de longs poils et sont étrangement évasés... ils ont été empruntés à l'armoire d'un arrière-grand-père... Et de rire. Je vous assure que le spectacle est réjouissant.

«Du reste, le haut de forme, depuis son apparition, a toujours excité la verve railleuse du populaire de chez nous; il a tout de suite choqué le bon sens national.

«Je me rappelle avoir assisté au mystère de la Nativité qu'on représentait encore il y a un quart de siècle dans nos théâtres populaires de marionnettes.

«Il y avait toujours parmi les personnages de la crèche un vieil aveugle qui se faisait conduire à l'étable de Bethléem, dans l'espoir d'y recouvrer la vue; son fils, un bambin de douze ans, lui servait de guide; et pour faire honneur à l'enfant Jésus, le gamin se coiffait du _kalitre_. Le vieil aveugle et son guide arrivaient ensemble devant Jésus, couché sur de la paille, entre l'âne et le bœuf, dans l'étable légendaire; ils saluaient l'Enfant-Dieu, puis Marie et Joseph... L'aveugle priait à voix haute et tout à coup, sa guérison s'étant miraculeusement accomplie, il le prouvait d'une façon éclatante en s'écriant, tourné vers son fils: «Oh! bou Dìou! qué capeoù! (Oh! mon Dieu! quel chapeau!)» Et cela est d'excellente comédie!

«Le chapeau haut de forme est né en Angleterre...

«Le bon sens populaire des Provençaux de tout temps a condamné une coiffure qui ne protège ni contre le soleil ni contre la pluie!»

On arrivait aux Arcs. Les deux voyageurs changèrent de train; il pleuvait légèrement.

--Tiens! il pleut! dit le préfet.

--Il pleut? dit M. Cabissol. Eh bien, je parie que des Arcs à Draguignan, nous ne verrons pas âme qui vive dans les champs ni sur les routes... Et à propos de pluie, poursuivit-il, j'oubliais de vous conter mon récent pèlerinage à Sant-Estròpi.

--Où est cela?

--Pas très loin de Figanières. J'y suis allé l'autre jour. Et voici ce que j'ai vu et entendu...

«Sant-Estròpi est le nom d'un quartier rural de la commune de Figanières. La chapelle de saint Estròpi, patron des joueurs de boules maladroits, dépend du château qui porte le même nom, et qui appartient à mes vieux amis Boujarelle. Devant le château, au flanc de la colline, s'étend une terrasse spacieuse qui domine magnifiquement une petite vallée. La chapelle fait face au château, à l'autre bout de la terrasse.

«Or, de tous temps, les propriétaires de cette vieille demeure ont permis aux habitants du quartier et des communes environnantes de fêter saint Estròpi dans la chapelle comme aussi sur la terrasse où s'installent quatre ou cinq roulottes de forains, vire-vire, tir à l'arbalète, jeux de massacre, etc. Et dans la chapelle un curé du voisinage vient dire la messe.

«J'étais invité, il y a huit jours, à ces réjouissances; j'y allai.

«Malheureusement, une pluie légère ayant commencé, la veille de Sant-Estròpi, à asperger nos routes, personne, sauf le curé, ne se rendit à la messe.

«Seuls les châtelains--au nombre de trois--leurs trois fermiers et votre serviteur, y assistèrent. Nous étions sept, neuf en comptant le curé et le petit garçon qui tenait la clochette et répliquait _amen_ aux bons endroits.

«Vous voyez d'ici la vieille chapelle délabrée, aux murs nus, et dont la haute et large porte fut fermée à cause du vent... Dès que la pluie avait cessé, un vent assez fort s'était élevé.

«A l'évangile, M. le curé, vêtu de ses plus beaux ornements, se tourna vers nous et dit:

--«Mes très chers frères,

«Tous les ans, à pareille époque, nous fêtons notre grand saint. Seulement, les autres années, cette fête, célèbre dans toute notre contrée, attire ici tout un peuple de fidèles, jaloux d'honorer notre saint selon ses mérites. Or, aujourd'hui, vous êtes venus en bien petit nombre.»

«Je le crois bien, s'interrompit M. Cabissol, j'étais seul; les autres assistants appartenaient au domaine de Sant-Estròpi. Nous, les étrangers du dehors, nous étions un: moi! Et le curé poursuivit:

«--Et pourquoi êtes-vous venus en si petit nombre pour honorer un si grand saint?

«Hélas! je le dis avec douleur, c'est parce qu'il a plu ce matin!

«Eh bien! mes très chers frères, est-ce qu'il n'est pas bien facile, lorsqu'il pleut,--de prendre un parapluie?»

«Le bon curé joignit ses mains sur son ventre et éleva ses regards vers la voûte lézardée de la chapelle, c'est-à-dire vers le ciel:

«--O grand sant Estròpi! s'écria-t-il, sans doute tu leur pardonnes la tiédeur de leur dévotion à ta gloire, mais moi, grand saint, j'ai le devoir de leur dire qu'ils n'auraient pas dû reculer devant le petit désagrément d'être un peu mouillés, à l'heure où il s'agissait de venir aux pieds des autels te rendre l'hommage qui t'est dû!»

«Les regards du bon curé s'abaissèrent et parcoururent son auditoire composé de sept personnes; et il continua:

«--C'est pourquoi, mes très chers frères, c'est pourquoi mon âme s'écrie: «Honte! trois fois honte! six fois et sept fois honte sur ceux qui ne sont pas venus, quand il leur était si facile de venir même sans être mouillés,--puisqu'ils n'avaient pour cela qu'à prendre un parapluie. Honte cent fois, mille fois honte sur ceux qui pouvant prendre un parapluie... n'ont pas pris de parapluie... Mais en revanche et pour la consolation de mon âme, gloire à ceux qui ont eu l'idée--bien simple, d'affronter les intempéries de la saison, afin de fêter notre grand saint! Trois fois gloire, gloire six et sept fois, cent fois et mille fois gloire à ceux qui sont venus, avec ou sans parapluie! Que ceux-là soient bénis. Ainsi soit-il.»

«Le bon curé quitta le ton oratoire pour dire avec beaucoup de simplicité:

«--Maintenant, mes très chers frères, nous allons comme tous les ans faire, au dehors, sur la terrasse, une petite procession, afin d'attirer, par nos prières et nos hymnes pieux, les bénédictions de notre saint vénéré sur les fruits de la terre et les travaux des champs.»

«Le petit clion (clerc, servant) nous distribua des cierges vite allumés et, à la file indienne (je marchais le premier derrière le curé), nous nous acheminâmes vers la porte de la chapelle, que le curé ouvrit péniblement.

«Quand elle fut ouverte, nous pûmes tous voir que les platanes de la terrasse étaient humides... Il tombait une pluie imperceptible, jolie sur les feuilles comme rosée au soleil.

«Le bon curé recula, terrifié:

«--Ah! sapristi! fit-il, il pleut encore! je crois que nous ferons bien de prier dans la chapelle. Sant Estròpi nous pardonnera.»

--Draguignan! tout le monde descend! cria d'un ton terrible, sur le trottoir de la gare, un homme d'équipe à la voix de bronze.

CHAPITRE XIV

A Corse entier, Corsoise et demie.

Le brigadier Orsini fumait sa pipe, seul, dans la maison forestière, quand Alessandri frappa à la porte.

--Entrez! Tiens, vous n'êtes qu'un? Les gendarmes, d'ordinaire, ça va par deux.

--C'est, dit Alessandri, que j'ai à vous parler d'une affaire de famille. Et mon camarade m'attend à la cantine, avec les chevaux.

--Bon! dit l'autre qui le vit venir. Ma fille n'est pas là.

--Orsini, nous sommes pays, dit le gendarme, avec résolution et, dans notre île, on est loyal et hardi.

Orsini approuva d'un signe de tête.

--Nous sommes pays, reprit le gendarme avec force, et, sur le continent, tous les Corses sont frères.

Orsini approuvait toujours.

--C'est, par conséquence, une bonne chose pour moi d'être votre pays, vu la demande que j'ai à vous faire. Egalement, nonobstant la différence de nos uniformes, nous portons tous deux le bouton du militaire. C'est encore pour nous une raison de fraterniser. J'ai un peu d'économies, pas beaucoup; et vous, ça doit être à peu près de même. Nous sommes deux bons Corses et deux bons soldats. Voulez-vous être mon beau-père et me présenter aujourd'hui comme fiancé à votre fille Tonia, pour laquelle mon cœur est prêt à tous les loyaux services d'un bon Corse et d'un bon soldat?

Orsini vida lentement sa pipe en la frappant sur son ongle.

--Moi, ça me va, dit-il. Il faut appeler Tonia. Ça la regarde un peu.

--Un père a toute autorité sur une fille jeune, répliqua Sandri avec énergie. Ne craignez-vous pas de la résistance chez votre fille, si vous la consultez?

--Et pourquoi de la résistance?

--Elle pourrait avoir choisi un autre futur; les filles sont inconsistantes.

Il voulait dire inconstantes. Mais le lapsus le servait.

--Et sur qui aurait-elle des intentions? demanda Orsini.

Alessandri hésita. Brave homme au fond, il se demandait s'il n'accusait pas à la légère la jeune fille. Mais il se dit que si elle avait réellement un penchant pour ce Maurin qu'il méprisait, c'était la sauver que d'en parler à son père.

--Sur qui, pensez-vous? répéta le forestier.

--Mais... sur le braconnier Maurin!...

Orsini se leva tout pâle.

--Per Bacco! si je savais ça! Un homme de rien! un coureur de filles!... un braconnier! Savez-vous quelque chose là-dessus, Sandri?

Il se rassit et, froidement:

--C'est que, voyez-vous, je la tuerais!

Il allait vite aux conclusions farouches, le Corse.

Sandri se replia en bon ordre.

--Je ne sais rien; c'est une crainte.

--Sans un motif?

--Les amoureux sont trop facilement jaloux, j'ai cru surprendre un regard.

--A quelle occasion?

--Le jour de cette battue contre les bandits.

--C'est sûr que, ce jour-là, il s'est bien conduit, le braconnier, fit Orsini.

--Peuh! ils étaient trente contre trois, dit Sandri.

--Alors elle lui a souri?

--Il m'a semblé.

--Ah! ces filles! dit Orsini... Nous autres hommes, nous savons choisir sagement. Etre bandit ou gendarme, en Corse, la question peut se poser pour les hommes. Pour nos femmes, elles préfèrent toujours, sans réflexion, le bandit, les gueuses! Mais quand le père est soldat, ça ne peut pas aller comme ça, non. Touchez là, Sandri, je vous promets ma fille. C'est votre fiancée; mais je vous avertis que je ne consentirai au mariage que le jour où vous serez nommé brigadier.

--Je vous ai dit l'autre jour, beau-père, que cela ne saurait tarder.

Orsini ouvrit la porte et, du seuil, poussa un long appel qui courut toute la colline: «Eh! Oh!» puis il revint s'asseoir. Son parti était pris.

--Mais, vous, Alessandri, dit-il, il faut, de votre côté, renoncer à vos histoires; on les connaît. Je vous ai rencontré moi-même serrant de près la Margaride, la servante de l'auberge des Campaux.

Le gendarme aux joues roses et bleues rougit vivement.

--Vous ne voudriez pas, dit-il, qu'à mon âge...

--Non, certes!... Mais il serait temps de laisser cette fille à sa vaisselle...

--Il y a longtemps que..., commença Sandri.

--Bah! je vous ai vus ensemble le soir même de la battue. On ne se gêne pas pour dire que si vous poursuivez si souvent des malfaiteurs, supposés ou vrais, sur nos territoires, c'est surtout pour avoir l'occasion de rencontrer la Margaride. Il faut laisser ça de côté, Sandri. Soyez prudent; ma fille est une terrible.

--C'est compris, dit le gendarme.

Essoufflée et toute rose, Tonia entrait.

--Tonia, dit le père brusquement, je te permets d'embrasser ton fiancé.

Alessandri était debout, ganté de blanc, reluisant. Avec son visage rosé, il semblait tout neuf.

Tonia eut une hésitation légère et marcha vers lui comme à contre-cœur.

--On dirait, fit le père, que ça ne te fait pas plaisir?

Arrivée près d'Alessandri elle s'arrêta, offrant la joue sans la lui tendre. Le gendarme avança ses lèvres et embrassa la belle fille.

--Nous voici fiancés, dit-il.

--Et dès qu'il sera brigadier, on vous mariera, dit le père. Vous voici fiancés; tu entends, Antonia?

--J'entends, fit-elle; nous sommes fiancés.

Alessandri se redressa, orgueilleusement, respirant d'aise.

--Et tu ne lui dis rien de plus? reprit Orsini.

--Que dirais-je?

--Tu n'es pas heureuse et fière?

--Ni heureuse, ni fière, murmura-t-elle avec décision.

Orsini se leva.

--Cela mérite explication, gronda-t-il.

--C'est bien simple, dit la Corsoise. Depuis longtemps, je pressentais qu'Alessandri et moi nous finirions par nous accorder, mais j'avais pensé que la chose se ferait mieux que cela.

--Comme je l'ai faite, elle est bien faite, dit le père avec autorité.

--Je n'aime pas, dit-elle en pinçant les lèvres, qu'on me fasse supporter, comme par force, même les choses que j'ai désirées. J'accepte Alessandri, n'ayant pas de raison assez forte pour le refuser, mais je ne suis pas contente, et vous aviez tout à gagner, l'un et l'autre, à vous y prendre autrement.

--Pardonnez-moi, Tonia, murmura le beau gendarme... J'avais craint...

--Et quoi donc?

Elle redressa la tête en joli cheval de bataille.

Le gendarme n'osa s'expliquer.

Orsini se mit à rire:

--Ces amoureux sont tous les mêmes, des jaloux. Pardonne-lui, Tonia. Il s'était figuré, vois-tu, que tu avais pu penser une seconde à ce bandit de Maurin!

Elle frappa du pied:

--De quel droit a-t-il pu penser ça? siffla-t-elle.

Et, prise du besoin de lutter, d'affirmer son indépendance, de braver son futur maître:

--Et puis, dit-elle, un bandit vaut un gendarme!

--Quelquefois, dit Orsini; mais ce n'est pas le cas. Maurin n'est qu'un coureur de filles et un coureur de gibier. Il n'a pas gagné le maquis français après une juste vendetta. Ce n'est rien, cet homme.

--Ce n'est rien, cet homme! répéta Sandri.

--Si ce n'est rien, comment avez-vous pu croire qu'il pourrait me prendre le cœur? dit-elle. Et s'il m'avait pris le cœur, de quel droit diriez-vous que ce n'est rien?

--Allons, allons, fit Orsini, d'un air de bonhomie, tout va bien. Tu as raison. Ne parlons plus de cela.

Il connaissait sa fille et ses âpres fiertés de race. La seule façon de la calmer était de lui dire ce mot: «Tu as raison.»

Elle se calma en effet.

--Prépare les verres. On va trinquer à votre bon avenir. Appelle ton camarade, ami Sandri.

Ils scellèrent les fiançailles, le verre en main. Mais Sandri n'était pas satisfait. Peut-être avait-il perdu, dans le cœur de Tonia, le terrain que semblait lui faire gagner son titre de fiancé.

Il demeura jaloux et profondément tourmenté.

CHAPITRE XV

Où l'on verra le don Juan des bois courir deux gibiers à la fois, non pas deux lièvres, mais un sanglier et une jolie fille.

Bien davantage il fut tourmenté et jaloux, lorsque, à quelques jours de là, il ne trouva au logis ni le brigadier ni sa fille.

Orsini, à la demande de Maurin, avait reçu du préfet l'ordre d'assister à la battue projetée. Et Tonia, qui tirait bien la carabine, avait voulu suivre son père. Orsini n'avait fait aucune difficulté pour l'emmener. Il désirait même voir de ses yeux comment se tiendrait Tonia en présence de Maurin.

Cette battue devait avoir lieu dans l'Estérel. Maurin préférait se réserver pour lui-même les sangliers des Maures. Il avait déclaré au préfet qu'il s'adjoindrait les frères Pons, et que l'on partirait le dimanche matin de Saint-Raphaël. Ce rendez-vous, disait-il, et c'était juste, était plus commode pour tout le monde.

Avant le jour, à Agay, arrivèrent les chasseurs; quelques-uns à pied, d'autres, parmi lesquels M. Désiré Cabissol, par le chemin de fer. Le préfet, le général, le maire de Saint-Raphaël s'y rendirent en voiture.

Le lieu du rendez-vous était la terrasse d'une petite hôtellerie qui se trouve là, au fond de la rade d'Agay.

L'hôtelier préparait du café pour tout le monde tandis que, sur la terrasse, un élégant invité, M. Labarterie, la tête coiffée de la casquette ronde, en velours, sonnait du cor à perdre haleine, devant la mer d'un noir violet, frissonnante sous les souffles froids de l'automne et du matin. Sa femme, en costume de chasse, était une inquiétante Parisienne, aussi jolie qu'élégante.

Au fond du golfe, la petite rivière d'Agay se fait suivre jusque sur la plage par ses touffes de roseaux et de lauriers-roses.

On partit, tout le monde à pied cette fois. On remonta le long de cette rivière, entre les collines.

On s'élevait lentement sur les sommets de la Baume, hérissés d'aiguilles rougeâtres.

Maurin, en bon prince, faisait de grandes amabilités aux frères Pons, qui auraient pu trouver mauvais qu'il jouât au seigneur sur leur territoire.

Tout le monde était attentif à ses moindres paroles. Il vantait les frères Pons, ses rivaux.