Maurin des Maures

Part 6

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A Saint-Raphaël, Pons l'aîné, tireur émérite, citait Maurin comme un maître respectable. Rien de singulier comme l'élégance native de ce Maurin, de ce braconnier illettré, qui, l'épée en main, eût fait l'admiration de plus d'un gentilhomme friand de la lame. Cette supériorité de tireur l'anoblissait à ses propres yeux, car il se sentait capable de se mesurer, sur le terrain des terrains, avec n'importe qui.

Maurin soutenait, du produit de sa chasse, sa mère devenue vieille. S'étant aperçu qu'avec des prodiges de célérité, d'attention, d'observation, d'adresse, de ruse et de force, il parvenait à «tirer la vie» du prix de son gibier, il avait peu à peu renoncé à son double métier de bouchonnier et de paysan.

A dix-huit, à vingt ans, puis à vingt-cinq, certes, il plaisait aux filles, mais moins qu'aujourd'hui, par exemple! Car aujourd'hui, il n'était pas seulement un bel homme dans tout le développement de sa force bien visible, il était aussi Maurin, le roi des chasseurs, le célèbre, _le flambeau_ comme on disait; bref, il était Maurin des Maures.

Quand il _se_ parlait de Maurin, Pastouré répétait:

--D'hommes comme ça, on n'en fait plus. Le moule est cassé. C'est encore un peu un homme de l'ancien temps, du temps où les bastidanes achetaient leurs jupes chez le drapier de leur endroit,--au lieu de les faire venir de Paris pour imiter les grosses madames.

CHAPITRE IX

On ne peut pas à la fois casser des cailloux sur la route et bien garder sa fille.

Et voici l'histoire de la naissance du petit Bernard.

Il y avait, non loin du bord de la route, entre Hyères et La Molle, un cabanon où vivait avec sa fille un vieux cantonnier. A force de frapper des pierres étincelantes au soleil, le vieux était presque aveugle, sous ses grosses lunettes rondes grillagées. Et il «ne s'aperçut jamais de rien,» ce qui fut un grand bonheur pour lui, car le vieux avait des idées, des idées du temps d'Hérode. Ancien soldat, sévère sur «l'article», c'est-à-dire sur la question de l'honneur des femmes, il aurait tué sa fille s'il avait connu la faute et il en serait mort lui-même.

Tous les deux ou trois jours, sa fille, Clairette, sortait du cabanon pour aller sur la route attendre la diligence. Le voiturin arrêtait sa voiture, remettait à Clairette quelques provisions, du pain pour plusieurs jours, un fromage sec, des œufs et, clic, clac! repartait au grand trot de ses bêtes.

Quand la fille ne paraissait pas, il déposait le panier ou le paquet sous une touffe de nasque, derrière la borne kilométrique la plus voisine. Et tout cela rendit facile à Claire de cacher son «malheur» quand le moment approcha où elle allait être mère.

Elle ne songea pas plus à épouser Maurin que Maurin ne songea à l'épouser. Elle le connaissait à peine. Il lui faisait l'effet d'un personnage puissant, trop haut placé pour elle. C'était une fille bien bâtie, très souple, sans aucun éveil d'esprit. Maurin l'avait poussée du coude, en clignant de l'œil, un jour, dans les bois où elle ramassait des pignets, des champignons de pin. Elle avait compris et elle avait ri. Cette déclaration d'amour ne lui avait causé aucune surprise. Elle attendait cet événement prévu, à la manière des bêtes des bois, et des génisses ou des chèvres. La vie qu'elle menait, loin des lieux habités, depuis l'enfance, la laissait libre de craintes. La moquerie ne la visitait pas et elle n'allait pas la chercher. Elle ne craignait que son père, mais la demi-cécité du vieux, dont l'oreille aussi devenait mauvaise, la rassurait chaque jour davantage. Ce fut une histoire sans incident. Elle accoucha par un beau jour de juin.

Le cantonnier, à moitié sourd, à demi aveugle, cassait des cailloux, là-bas, sur la route. Il ne sut rien, jamais rien, de ce qui se passait, ce jour-là, chez lui...

Clairette, qui avait peur du vieux soldat, ne demandait qu'une chose: Maurin, le jour même, emmènerait chez lui l'enfant, le confierait à sa vieille mère.

Cependant l'idée d'avoir un fils à qui Maurin apprendrait un jour ses ruses de chasseur, la ravissait. Maurin, le brave garçon, guettait l'événement. Il trouva Clairette un matin, dans son pauvre logis, couchée sur un lit de feuillages. Il y avait des bruyères toutes violettes, des queïrélets qui sentent le vin nouveau et des clématites qui sentent l'amande. Le matin même, il avait pris dans un trou de roche, deux mignons renardeaux vivants, tout drôles avec leur gaucherie de nouveau-nés et leurs airs féroces inoffensifs. Il les portait dans son vaste carnier, ayant relégué dans sa chemise bouffante les engins de chasse qui l'encombraient. Claire et Maurin se dirent peu de chose. La fille fut contente d'être délivrée; l'homme, d'avoir un fils, un autre lui-même, une chose à lui, vivante, sortie de lui, de ses jeunes forces inquiètes. Elle voulut faire passer son enfant entre les branches basses d'un vieux chêne des fées, cela rend les enfants sains et vigoureux. Maurin y consentit et alors le père et la mère se mirent à rire ensemble, tout de suite, dans cette clairière, au fond de ce bois où, dès leur première rencontre, ils avaient ri de même.

Le vieux cantonnier frappait des pierres, là-bas, sur la route, et l'écho de la montagne leur envoyait chaque frappement redoublé deux fois. Cela aussi les faisait rire.

Oui, les choses se passèrent ainsi parce que Clairette avait peur de son père plus que de la douleur et de la mort. Maurin la laissa debout et joyeuse. Le soir, en rentrant chez lui, il souleva doucement la couverture de cuir de son carnier qu'il portait avec précaution entre ses bras. Et, d'un air de mystère et de joie, il le présenta tout ouvert à sa mère.

La vieille vit l'enfantelet tout nu, qui dormait bien au chaud sur le poil roux des deux mignonnes bêtes endormies comme lui.

--Tenez, mère, il faudra me nourrir tout ça!

Depuis ce temps, la Claire était morte et Maurin, à mesure que son petit grandissait, s'était mis à l'aimer beaucoup, bien qu'il le vît rarement ou peut-être à cause de cela même. Quand il venait, par hasard, passer quelques heures au logis, dans sa cabane de bois de la Foux, il jouait avec le petit, s'amusait à se le faire apporter par son grand bon chien d'arrêt, un énorme griffon qu'il avait baptisé Hercule; et le père riait, à gorge déployée, de voir les essais maladroits de l'enfant pour marcher et pour vivre.

Et maintenant, les yeux sur l'horizon, Maurin «se repassait» ces choses, en tenant par la main son fils devenu grandelet.

--Eh bien, dit le maire qui venait de rallumer son éternelle pipe, y allons-nous, Maurin?

--Allons-y, monsieur le maire.

Ils s'acheminèrent vers l'habitation de M. Rinal.

CHAPITRE X

Cent mille têtes humaines ne valent pas une tête de poulet.

La petite ville de Bormes est bâtie dans le ravin, sur les versants de deux collines qui se regardent, dominées par un plus haut sommet. Fortement adossée aux Maures, elle était ainsi bien placée, comme la plupart des villages et des hameaux du Var, pour guetter l'arrivée des pirates sarrasins et se défendre contre eux. De la plaine jusqu'à la petite ville, par des chemins mal taillés dans la roche, la montée jadis était rude. Elle ne l'est plus; les voitures et charrettes doivent gravir un spacieux chemin moderne, bien entretenu, mais auquel on a dû faire décrire de nombreux détours.

La place publique de Bormes est un plateau, arrangé en terrasse, avec ses balustrades où l'on peut s'accouder devant un horizon de plaines, de collines, d'îles et de mer bleue, sous les poivriers et les mimosas. Des rosiers y fleurissent, respectés par les petits enfants de l'école, auxquels M. le maire est allé expliquer, un jour, comment le respect des propriétés publiques fait la joie commune.

M. Rinal, chirurgien de la marine, cherchant comme il disait un coin où mourir paisible, avait été frappé de la beauté de Bormes.

La vie semblait s'agiter au pied de cette colline, comme la mer au pied d'un îlot escarpé sans pouvoir troubler le repos de ses habitants.

--Pour venir me trouver ici, s'était dit le philosophe, il faudra vraiment qu'on ait besoin de moi, ou que l'on m'aime.

Et il habitait une maison simple, comme toutes celles du pays, sur des gradins qui, taillés dans la colline, dominent la place et portent, parmi les fleurs, des orangers et des grenadiers. Il avait même un bananier, objet constant de ses soins.

Il vivait là avec un chien borgne et une vieille gouvernante. Le médecin de Bormes venait tous les jours faire une partie d'échecs.

M. Rinal avait le don des langues.

C'était un hébraïsant remarquable, un orientaliste de premier ordre, quoique inconnu; il avait lu le chef-d'œuvre de chaque littérature dans le texte original. Une ou deux langues cependant lui manquaient encore.--«Cela m'amusera à apprendre dans les deux dernières années de ma vie.» L'histoire de la Révolution française, les Évangiles, les fables de La Fontaine, le Livre des Morts des Egyptiens, Sakountala et les quatrains de Kheyam étaient ses livres préférés. Quand il en parlait, il faisait claquer sa langue comme un gourmet qui déguste un vieux vin. Ses héros favoris étaient Jeanne d'Arc, inexplicable prodige, Odette, Jésus... et Marat! Il avait Charlotte Corday en exécration. «Elle ne parvint à entrer chez l'homme de bien, disait-il, qu'en lui faisant dire qu'elle avait un service à lui demander, au nom du peuple. C'est une coquine. Marat demandait beaucoup de têtes, il avait raison. Il ne faut espérer que dans le balai de la mort. La mort c'est la grande nettoyeuse. Espérons dans la mort. Prions-la. C'est l'épuratrice!» Quand il avait fait l'apologie de Marat, ingénûment, avec une conviction douce et forte de brave homme,--que de fois, si l'on était à table, à déjeuner ou dîner, on avait pu l'entendre crier, furieux: «Catherine! Catherine!»

Catherine arrivait, très grosse, essoufflée...

--Monsieur?

--Vous savez bien que je ne peux pas supporter la vue d'une tête de poulet! Qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est la tête, monsieur.

--Comment avez-vous pu oublier de la faire disparaître?

--Je me suis fait aider ce matin par la voisine. C'est elle qui a fait fricasser le poulet... je n'ai pas pensé à lui dire...

--C'est abominable!... Ça vous arrivera encore, je le sais bien! En attendant je ne pourrai plus déjeuner, moi, ça m'a coupé l'appétit! Donnez-moi des figues sèches... C'est dommage. Il avait l'air appétissant, ce poulet.

Tel était dans la vie ce farouche révolutionnaire, ce chirurgien qui avait coupé des jambes et des bras sous le feu de l'ennemi, et qui souffrait, par les temps humides, de plusieurs vieilles blessures.

Pendant la campagne du Mexique, à Puebla, il avait dû passer dans un canot, en service, sous le feu de l'ennemi... «C'est mon plus pénible souvenir, disait-il, vous allez voir pourquoi!» Et voici ce qu'il racontait:

--J'avais pour aide un petit mousse, un enfant, quatorze ans. Je ne pouvais pas le regarder sans penser à sa mère, dont il me parlait souvent.

«Nous passions sous le feu; dans ce canot, il grêlait des balles. Un homme est blessé. J'étais debout, incliné vers lui, occupé d'un premier pansement. Quand je me retourne pour prendre des mains de mon petit infirmier une bande de toile qu'il tenait, je le vois couché au fond de l'embarcation, tout blotti, un peu tremblant. Les hommes riaient. Et moi, impatienté, oubliant qu'il pleuvait du plomb, je dis, comme si nous avions été tranquilles dans une salle d'hospice:

«--A quoi penses-tu, gamin? le linge, donc!»

«Prompt à m'obéir, l'enfant se leva tout debout, et aussitôt, frappé d'une balle, vint s'abattre contre ma poitrine. Il dit: «Maman!» et mourut dans mes bras... Je ne m'en suis jamais consolé.»

Il adorait les enfants.

La marque essentielle de cet homme d'élite, c'était son intelligence sympathique des simples, des travailleurs de terre et de mer, des hommes du peuple. Sans effort il se mettait, comme on dit, à leur place, à leur point de vue, et jugeait leurs actes ou leurs intentions du fond de leurs nécessités propres, seules conditions de leur existence. Il comprenait leurs besoins, les circonstances qui les enserraient et les commandaient, les fatalités auxquelles ils sont soumis, l'importance pour eux de ce qui nous semble frivole à nous. Aussi était-il populaire.

Il avait toujours à leur service un conseil judicieux, simple, comme donné par un des leurs, et, en même temps, contrôlé par une haute sagesse.

Au fond, cet homme était un prêtre dans le sens élevé du mot, un recteur, un directeur d'âmes. Il avait pour clients ceux qu'aurait dû rassembler le curé. Le curé en souriait:--«Vous me prenez mes ouailles. Quel dommage que vous soyez un mécréant! Pourquoi ne croyez-vous pas en Dieu?»

--J'y crois, j'y crois, monsieur; Dieu, c'est la bonté humaine.

«Ce Dieu-là a sur d'autres l'avantage d'être révélé, tangible, visible, certain. Mieux vaut un bon mécréant qu'un croyant mauvais.»

Le curé allait volontiers chez le mécréant: «--Que n'ai-je, disait-il, beaucoup de païens comme celui-là! Le bon Jésus n'osera jamais le damner!»

Les gens de Bormes aimaient leur hôte, qui rendait au pays des services effectifs, remplaçant quelquefois, sur sa demande, le médecin malade ou absent, et surtout se faisant le professeur gratuit, non seulement de quelques enfants mais de plus d'un adulte.

Du haut de son mur en surplomb sur la place publique, tandis qu'il regardait les enfants jouer aux boules le dimanche, il lui était arrivé de dire tout à coup à l'un des petits joueurs:

--Comment t'appelles-tu, toi?

--Un tel.

--Que fait ton père?

--Jardinier.

--Il fait des primeurs?

--Oui.

--Des roses, des œillets, des fleurs qu'il envoie à Paris?

--Oui, monsieur Rinal.

--Tu lui succèderas?

--Oui, monsieur Rinal.

--Tu sais l'anglais?

--Non, monsieur Rinal.

--Eh bien, viens chez moi une fois par semaine. Je te l'apprendrai. Tu enverras des fleurs à Londres.

Il était adoré. Voilà l'homme à qui M. Cigalous conduisait Maurin.

CHAPITRE XI

Un sauvage entrevoit que la science n'est pas la justice, mais qu'un grain de justice peut germer dans le fumier des civilisations.

En causant avec M. Cigalous qui fumait sa pipe, Maurin, qui tenait son petit par la main, s'avançait sur la place,--et M. Rinal, du haut de son mur, près de son bananier, regardait venir ce groupe un peu bizarre.

Maurin, les pieds dans ses souliers de toile à semelles de corde, les mollets enveloppés de toiles serrées par des ficelles terreuses, qui transformaient ses pantalons en véritables braies antiques, le corps pris dans une vareuse lâche, de grosse toile également, le chapeau de feutre très mou, bizarrement déformé, un couteau de marin à la ceinture, dans une gaine de cuir, paraissait être un personnage d'une autre époque. Son fils, pour la circonstance vêtu de ses plus beaux habits, portait au contraire un complet en «jersey» bleu qui le rendait semblable à une gravure de mode des grands magasins de Paris. Et à côté d'eux le maire, qui avait l'air d'un Hollandais à cause de sa pipe et du sourire de ses pommettes un peu rosées, le maire regardait les fleurs, les terrasses publiques, les embellissements que lui doit sa ville, et il y avait sur toute sa physionomie une indéfinissable expression de plaisir.

--Eh bien, monsieur Rinal, dit-il, levant les yeux sur le vieux docteur, vous êtes matinal aujourd'hui?

--Mes vieilles blessures, qui m'ont travaillé toute la nuit! Je suis un vrai baromètre... Voilà un bel enfant.

Maurin regardait M. Rinal. Il l'avait quelquefois aperçu de loin, mais ne lui avait jamais parlé.

L'ancien chirurgien était un homme de haute taille, à large poitrine. Deux favoris blancs tombaient de ses joues, flottaient un peu au vent. Les lèvres et le menton étaient rasés soigneusement. Il portait un paletot de bure grise un peu ample, à grandes poches, et ses mains, très longues, pâles et fines, aux ongles nets et brillants, sortaient de deux manchettes de batiste. Son seul luxe, ces manchettes. Ce plébéien avait l'orgueil de ses belles mains. Il les encadrait. Et le geste avec lequel cet ami de Marat jouait avec sa tabatière rappelait un duc de Richelieu.

--C'est mon enfant, dit Maurin, sans embarras, tout de suite à son aise sous l'œil bleu-clair, très bienveillant, du vieux monsieur.

--Et nous venons vous voir, dit le maire.

--Entrez donc, messieurs.

Ce _Messieurs_ fut dit sans la moindre affectation. La politesse innée de M. Rinal n'acceptait en aucun cas les inégalités d'appellation.

Au moment où il leur ouvrait la porte de son jardin, un garde en blouse bleue, au képi de sous-lieutenant, vint appeler M. le maire, qui s'excusa, présenta Maurin à M. Rinal, expliqua d'un mot le désir du brave chasseur, et se retira.

Maurin dut entrer le premier, dans le petit salon où vivait le solitaire. Une table à jeu, portant des livres épars sur lesquels luisaient la tabatière et la loupe. Une console et un bureau ministre, couverts également de livres et de papiers. Une bibliothèque chargée de petits et gros livres en toutes les langues possibles. Des atlas debout dans des coins. Sur la cheminée, une figure égyptienne creusée d'hiéroglyphes parfaitement lisibles pour le maître du logis.

Aux murs un portrait de Victor Hugo, lithographié; une bonne peinture, copie de Téniers, et une vieille gravure allemande, représentant la _Mise au tombeau_... Les saintes femmes, avec d'infinies précautions, soulèvent le corps de Jésus. Les visages contractés sont couverts de larmes qui s'égrènent, grosses, lourdes, comme des perles... Au fond, des collines et le temple de Jérusalem.

--Ah! vous venez pour le petit... Et que voulez-vous lui apprendre, au petit?

--Je ne sais pas, monsieur Rinal. Je souhaite qu'il apprenne les bonnes choses.

M. Rinal sourit.

--Les bonnes choses! dit-il. Il y en a presque autant que de mauvaises. Et il devrait y en avoir davantage, puisqu'on peut enseigner les bonnes et apprendre à détester les mauvaises... Quel âge a-t-il, ce petit homme?

--Onze ans tout à l'heure.

Le vieux praticien se leva, alla à l'enfant. Maurin vit alors que M. Rinal boitait légèrement, mais de la boiterie il avait fait une sorte de grâce. Il boitait avec élégance, presque fièrement. C'était un trait de sa physionomie que cette façon jolie de se relever sur son meilleur pied au moment de l'arrêt et de poser l'autre par-dessus, la pointe en bas.

L'enfant regardait le monsieur. Le vieux médecin lui frappa la joue de ses deux doigts tendus; puis, de ses bonnes mains, lui palpa les épaules, les bras, la poitrine...

--C'est bien établi, dit-il, le reste viendra par surcroît... Va jouer au jardin, garçon. Nous allons causer, ton père et moi; mais ne touche pas à mes fleurs. Je t'en donnerai, quand tu t'en iras.

L'enfant sortit, content.

--Eh bien? interrogea M. Rinal.

--Monsieur, dit Maurin, des gens d'ici me le soigneront et je le laisserai à Bormes si vous voulez bien lui donner «un peu de leçons»...

--Des leçons de quoi? c'est là-dessus qu'il faut s'entendre. Que voulez-vous faire de lui?

--Je ne sais pas, dit Maurin, je veux qu'il ne soit pas comme moi, qui ne sais pas lire ou presque pas, et à peine signer. Ça m'embarrasse souvent. Je suis un sauvage. Ce n'est plus le temps d'être comme moi.

--J'entends bien; mais il sait lire, le petit?

--Ecrire et compter, oui, monsieur.

--Est-ce qu'il faut lui apprendre l'anglais? ou bien l'allemand?

--Si vous croyez que c'est bon.

--Alors vous n'avez pas d'idée sur ce que vous voulez qu'il fasse?

Maurin commençait à tortiller fiévreusement son chapeau entre ses doigts. Heureusement la vieille loque de feutre n'avait plus rien à perdre. Il la triturait, embarrassé, cherchant des idées, des mots. Plein de l'envie de plaire au monsieur qui lui plaisait beaucoup, plein d'un désir vague, infini, de quelque chose qu'il ne savait pas dire, qui existait pourtant, qui lui manquait, et qu'il venait chercher ici... L'âme obscure du chasseur, comme un papillon de nuit, se cognait à la vitre lumineuse du savant dans une admiration ignorante, dans un vœu inconscient de chaleur et de lumière. Il souffrait, tremblant qu'on ne le renvoyât sans accepter son fils, sans réaliser sa chimère.

M. Rinal réfléchissait.

--Je ne peux pourtant pas deviner! murmura-t-il... Vous avez bien un projet pour l'avenir du petit? Voulez-vous en faire un paysan? J'aime assez cela. Un soldat? ça va encore! Un marin? un bouchonnier? un jardinier qui cultive les primeurs pour les envoyer à Paris et à l'étranger? D'après ce que vous déciderez, je tâcherai d'aider votre fils... car c'est entendu,--vous me plaisez,--je le ferai travailler...

--Vraiment, ah! quel bonheur, mon brave monsieur!

--Mais que faut-il lui apprendre, quoi? dites un peu.

Un mot sortit de tout l'être de Maurin, brusque, involontaire, étrange, superbe:

--Tenez, monsieur, fit-il ingénument, apprenez-lui la justice!

M. Rinal devint tout pâle. Il se sentit le coin des yeux picoté par l'émotion,--et il marcha vers l'homme, qui se leva. Il lui tendit sa main que Maurin saisit.

--Vous êtes un brave homme, vous! dit-il à Maurin. Envoyez-moi votre fils quand vous voudrez.

Ce fut le tour de Maurin de devenir pâle.

Quand il raconta à Parlo-Soulet sa visite chez M. Rinal:

--Devant un homme ainsi, déclara Maurin, je t'assure qu'on n'a pas envie de galéger... Rien que de le voir, ça me fait un effet, à moi!

--Diable! il faut alors, dit Parlo-Soulet, qu'il ait bougrement de talent!

CHAPITRE XII

Monsieur le préfet a la parole.--Parlo-Soulet l'interrompt.

La petite ville de Bormes attendait l'arrivée de M. le préfet qui avait annoncé son intention d'assister aux obsèques du pauvre Crouzillat.

M. le préfet voulait honorer à la fois le mort et les habitants pour leur conduite dans l'affaire des «évadés». De plus il saisissait volontiers cette occasion de faire la connaissance de Maurin, chef de l'expédition, et de s'en faire un ami.

Le cortège qui suivait le corps du pauvre Crouzillat montait lentement la rampe qui va du village au cimetière. Au bord de la route, sur une sorte de promontoire qui s'avance dans la vallée, le cimetière rit, à belles murailles blanches, à pleins buissons de roses, et découpe ses mimosas et ses eucalyptus d'un gris bleuté sur le bleu de la mer. Du côté de la terre, il regarde les cimes où des pointes de roches violettes percent, nombreuses, les verdures des pins et des chênes-lièges. En deux ou trois endroits, une «pierre franche», venue là on ne sait comment, éclate de blancheur sur le flanc vert de la colline.

M. le préfet admirait ces choses tout en suivant le cortège où gendarmes, gardes forestiers et chasseurs, uniformes et vestes de bure, se coudoyaient.

M. Désorty, qui venait directement de sa préfecture, avait retrouvé à Bormes M. Cabissol qui, lui, arrivait de Marseille et qui devait retourner le soir à Draguignan avec son préfet.

Au cimetière, le maire s'avança au bord de la tombe et dit:

--Mes amis, notre commune aime la liberté et le devoir. Crouzillat est une victime du devoir, c'est un homme que nous estimions beaucoup. Voilà pourquoi nous sommes tous ici, autour de lui. C'était un bon travailleur et un bon compagnon. La commune tout entière le regrette et lui apporte, par ma voix, un dernier adieu.

Le préfet s'avança à son tour: