Maurin des Maures

Part 5

Chapter 53,942 wordsPublic domain

--En aucune façon, dit Cabissol. Maurin incarne une race, mais il ne saurait, à lui tout seul, nous en donner tous les traits particuliers. Isolé, il perdrait, croyez-moi, quelque chose de son caractère. J'avais besoin de vous montrer l'_ambiance_ autour de lui. Il est un roi. Comme tel, il a plus de dignité que son peuple; et, même quand il rit, il garde encore une certaine gravité et toute sa noblesse. Comment, sans l'amoindrir, séparer le roi de son peuple? Le sérieux de ce peuple et sa gaieté, ses héros et ses fantoches, ses simplicités et son génie, voilà ce qu'il faut voir si on veut l'admirer, lui, le roi, comme il le mérite.

Le préfet s'était levé.

--On m'attend, dit-il, au Conseil général. Venez me voir aussi souvent qu'il vous plaira, monsieur Cabissol... Vos histoires sont bonnes; vous êtes ici chez vous.

Et chacun d'eux alla à ses affaires.

CHAPITRE VI

Maurin, prince des braconniers, duc des maires, empereur des gendarmes, roi des Maures, fait la police de son royaume.

Les trois vagabonds auxquels le bienveillant Maurin avait offert du tabac se trouvaient être de très dangereux malfaiteurs, trois échappés de prison. Les ordres les plus rigoureux furent expédiés dans toute les communes. Il fallait capturer les trois misérables, morts ou vifs. Gendarmes et maires dressèrent l'oreille.

Le lendemain de son incartade, Maurin était à Bormes, et le soir, il prenait son café chez l'hôtelier Halbran à qui, parfois, il vendait du gibier. Maître Halbran lui contait que les gens du pays avaient été prévenus par le maire, le matin même, d'avoir à veiller à leur sécurité dans les bois, lorsqu'un chasseur vint déclarer que les trois coquins dont on parlait dans la région, l'avaient arrêté sur la route, dans le Don, et lui avaient dérobé son dîner, son tabac, son argent,--non sans le menacer de mort s'il refusait de se laisser voler. On lui avait pris également ses munitions de chasse, de la poudre, et les quelques balles qu'il avait toujours dans son carnier, en vue de la chasse au porc sauvage.

--Les trois coquins avaient des fusils?

--Oui, ils ont à eux trois un fusil double et une carabine.

--Eh bien, dit Maurin de son ton décidé, il faut organiser une battue, comme pour le sanglier. Je m'en charge. Prévenez le maire.

Ce: «Prévenez le maire», où n'entrait aucune jactance, donne l'idée de l'importance du personnage qui le prononça.

--Ils vont s'éloigner dans la nuit, dit maître Halbran.

Maurin haussa les épaules.

--Vous n'avez donc pas regardé le ciel? Avant un quart d'heure, il tombera «des pierres de moulin!» Si mes gaillards ne connaissent pas la montagne, ils sont fichus de se noyer comme de jeunes perdreaux dans un trou de roche. S'ils s'abritent dans une cabane de charbonnier,--alors, ils s'en tireront. Sinon, ils crèveront d'une fluxion de poitrine, «croyez-le-vous»... En attendant, prévenez M. le maire. Il _me_ faut quinze ou vingt hommes pour garder tous les «pas». J'attraperai mes trois loups comme dans une souricière.

Justement le maire entrait, en voisin.

C'était un homme de taille moyenne, à la barbe et aux cheveux gris, l'air énergique et bon, l'œil franc sous des lunettes étincelantes. Né dans ce pays qu'il aimait avec passion, M. Cigalous, pharmacien, était une figure vraiment digne de toutes les sympathies. Idéaliste inconscient et incorrigible, épris de liberté, de justice et de bonté, M. Cigalous voyait en beau les hommes et les choses. Cela lui servait à faire des ingrats sans s'en apercevoir, mais aussi à transformer en un pays habitable sa petite ville isolée et perchée dans un creux de la montagne d'où elle domine le Lavandou et la mer, avec les îles d'Hyères pour horizon prochain et le grand large pour perspective.

M. Cigalous, figure d'un autre âge, cœur enthousiaste, optimiste incurable, bienveillant à priori, s'intéresse à la vie de chacun des hommes de son pays. De là, sans doute, sa grande influence locale.

--Tiens! c'est toi, Maurin! dit-il, que viens-tu faire dans notre ville?

--Ce que je venais faire, Monsieur le maire, un autre jour je vous le dirai. J'étais venu pour vous demander de parler de moi, avantageusement, à quelqu'un d'ici... à M. Rinal. Je veux faire donner à mon enfant «un peu de leçons».

--Je suis à ton service.

--Mais laissons ça pour le quart d'heure, dit Maurin... Voici la chose dont il est pour aujourd'hui question.

Et il expliqua son idée de battue.

Un quart d'heure après, les deux gardes de Bormes prévenaient à son de trompe la petite ville que tous les hommes de bonne volonté, décidés à arrêter trois malfaiteurs dangereux qui erraient dans les bois environnants, eussent à se trouver au café du _Progrès_, chez Alexandre.

Tout le monde vint. Dans cette commune extraordinaire, tout le monde vient quand le maire appelle.

Quand les principaux de la population furent réunis, au café, le maire donna la parole à Maurin qui expliqua son projet.

--Mais, dit quelqu'un, demain matin ils seront loin, nos trois personnages!

Maurin haussa les épaules.

--Crouzillat! fit-il.

C'était le chasseur que les voleurs avaient dépouillé.

--Présent! dit l'autre.

--A quelle heure as-tu été arrêté?

--Vers cinq heures.

--Où?

--A la _Fontaine de Louise_, dans le Don. Je revenais des _Barraous_.

--Et tu étais ici à six heures! Comment es-tu venu si vite?

--J'ai rencontré Giraudin qui m'a amené sur son char à bancs.

--Quand tu as quitté tes voleurs, qu'ont-ils fait, sur l'instant?

--Ils se sont mis à manger comme des gens qui ont faim.

--Y avait-il beaucoup de vin dans la bouteille qu'ils t'ont prise?

--A peine un verre.

Maurin regarda les assistants d'un air de triomphe:

--Comprenez-vous? interrogea-t-il.

L'assistance d'une seule voix répondit: _non_.

--C'est pourtant clair, dit le maire. Ils sont restés, pour dîner, près de la fontaine.

--Juste! fit Maurin. Et comme la nuit était là et que la pluie a commencé avant qu'ils aient fini leur repas près de la fontaine, ces gens, pour sûr, se seront cachés dedans. C'est comme un bénitier dans une niche d'église; ils auront eu juste la place.

--Avec les pieds dans l'eau, dit quelqu'un.

--Ça vaut mieux encore, dit Maurin, que d'y être tout entier, dans l'eau;--ou plutôt sous une eau qui tombe et vous fouette avec le vent. Mais ils ont pu, s'ils ne sont pas trop bêtes, se faire une étagère avec des barres de bois qui justement sont empilées près de là. Enfin, mes amis, comme nous sommes assurés qu'il pleuvra jusqu'au jour, nous pouvons nous dire que nos gaillards resteront dans ce trou, comme des lièvres au gîte. Il faut partir demain avant le jour et garder tous les passages, de ce côté-ci du versant, à Martegasse comme du côté de la route, comme au pas «des Cabanes de Jean de Trans» tout en bas,--et aussi sur le sommet. Les hommes, voyez-vous, ça fait comme les sangliers, ça passe par où il est possible, pas par ailleurs; et partout où il y a passage, nous mettrons un chasseur «à l'espère». C'est dit. A demain matin.

Un grand murmure succéda au profond silence avec lequel on avait écouté Maurin. On entendait partout: «De ce Maurin, pas moins!--Comme il vous raisonne!--Pas un gendarme «n'y viendrait!»--Oh! lui, rien ne l'embarrasse.--Brave, Maurin!» et mille autres menus éloges.

M. Cigalous choisit une vingtaine de chasseurs parmi lesquels il se compta et il fut convenu que le lendemain, à la pointe du jour, on partirait sous le commandement de Maurin.

--Avertissez les gendarmes, dit Maurin narquois; peut-être que ça leur fera plaisir d'en être!

Pastouré dit Parlo-Soulet, qui se trouvait présent sans qu'on sût par qui ou comment il avait été prévenu, entendit ce mot et hocha la tête.

Les gendarmes de Bormes avertirent par télégraphe la gendarmerie d'Hyères de ce qui se passait, et--sur l'ordre de son capitaine--Alessandri, époux présomptif d'Antonia Orsini, soigna son cheval afin de partir deux heures avant le jour. Il oubliait les trois repris de justice pour songer à la manière dont il pourrait parvenir à exaspérer Maurin des Maures et lui faire perdre toute retenue; il comptait bien l'arrêter en flagrant délit d'injure à la gendarmerie, et cela devant une belle et nombreuse compagnie où se trouverait un maire connu et estimé.

Ce qui le fâchait, le beau gendarme, c'est qu'à son furieux procès-verbal la préfecture n'avait fait encore aucune réponse.

CHAPITRE VII

Pour quels motifs Pastouré prend la résolution de graisser ses bottes.

A l'aube, la petite troupe des chasseurs, commandée par Maurin, quitta Bormes.

--Rappelez-vous, disait Maurin, marchant et causant au milieu d'eux, que nos gueusards ont des fusils. Quand vous serez à l'affût, tenez-vous cachés le plus possible derrière un peu d'arbre ou de rocher, et ouvrez l'œil et l'oreille.

Les gendarmes étaient plutôt embarrassés de leur personne, durant cette battue. Sur un pareil terrain, la supériorité était acquise, sans conteste, aux chasseurs. Maurin engagea les gendarmes à rester sur la route.

Il envoya successivement chacun de ses hommes sur les versants, dans les cols, sur les sommets, et garda M. le maire avec lui,--faveur insigne.

--Comme ça, monsieur le maire, vous êtes sûr de voir le gibier.

Deux heures après, Maurin arrêtait de sa main et faisait ficeler solidement un des trois vagabonds. Au moment d'être capturés, ils avaient tiré sur la petite armée et lui avaient tué un homme; et la chance voulut que le chasseur tué fût précisément le pauvre Crouzillat qu'ils avaient dépouillé la veille.

Les deux autres malandrins, ceux qui étaient armés, parvinrent à se perdre dans la broussaille; Sandri disait: «dans le maquis».

Quand le sanglier est abattu, on coupe une branche de pin à laquelle on le suspend lié par les pattes, et que deux hommes portent sur l'épaule. On coupa, cette fois, non pas une mais deux branches; on attacha, selon l'usage, à chacune des deux barres deux des angles d'un drap de lit qu'un chasseur alla prendre chez les gardes-forêts; et au fond de cette sorte de hamac profond, balancé au pas égal des porteurs, le mort dont on voyait les formes tassées et inertes, redescendit vers la cantine du Don.

Cette cantine du Don, toute voisine de la maison forestière, n'est pas éloignée du point d'intersection des deux chemins d'Hyères à Cogolin et de Bormes à Collobrières. On comptait déposer là le mort qu'une voiture viendrait prendre.

Le cortège rencontra les gendarmes d'Hyères et ceux de Bormes, tous également embarrassés de leur personne et mal d'accord sur la direction à prendre.

Maurin, dès qu'il les eut aperçus, ordonna au gros de sa troupe de continuer à descendre et d'accompagner le «pauvre Crouzillat» jusqu'au lieu fixé. Pour lui, que le géant Pastouré ne quittait pas d'une semelle, il s'arrêta avec le maire pour expliquer l'aventure à MM. les gendarmes, et leur remettre son prisonnier.

Il n'avait pas envie de rire et il ne lui vint pas à l'esprit de plaisanter Alessandri qui le regardait de travers, d'un air féroce.

Quand il eut fini son explication:

--Si vous aviez pris notre conseil, dit Alessandri, vous n'auriez pas fait tuer un de vos hommes.

Maurin, à ce moment, fut indigné. Il ne vit pas Tonia, qui accourait derrière lui, tout essoufflée, la main sur sa poitrine haletante, et il cria, tourné furieusement vers le gendarme Alessandri:

--Oh! bougre d'âne, vous me feriez dire! (pardon, excuse, monsieur le maire) mais aussi, c'est trop fort!... J'ai fait toute la besogne de ces individus (il désignait les gendarmes)! J'ai arrêté un des trois coquins qu'ils poursuivaient si joliment, il y a deux jours, avec le derrière sur la chaise, dans l'auberge des Campaux; sans moi ils n'auraient pas été fichus seulement de deviner où le gibier était caché. On les a fait prévenir hier de notre expédition;--la balle qui a tué l'homme m'a troué la veste;--et voilà ma récompense! Vous me faites suer, tenez! Vous êtes encore, vous autres, comme les gardes champêtres qu'on charge d'arrêter les chiens enragés. Des enragés, ils en ont peur, ils n'arrêtent que les braves chiens de leur connaissance. Vous avez donc bien besoin d'un procès-verbal, à cette heure? Il vous en faut, pas vrai, à votre moment, pour avoir de l'avancement?... On connaît la farce! mais Maurin est un homme, vous entendez! Et quand il a pour lui l'idée qu'il est dans la justice, il se fiche un peu des juges! Voilà, si vous voulez la connaître, mon opinion en quatre paroles, espèce d'enfariné!

Vainement le maire s'efforçait de calmer Maurin. On ne calmait pas Maurin. Quand il roulait sa colère, c'était comme le torrent roule ses cailloux. Et ça allait jusqu'au bout. Alessandri allait répliquer, et Maurin, hors de lui, lui aurait fait un mauvais parti--dont son ennemi comptait bien tirer avantage--quand Tonia dit, tout d'une haleine:

--J'apporte de grosses nouvelles, mon père. Un homme vient d'arriver à la maison forestière, et voici ce qu'il a dit:--«Le préfet demande à Maurin une battue au sanglier dans les forêts du Don. Il y aura un général et d'autres personnages qu'il a nommés, un sénateur et deux autres messieurs, qui sont députés. Et il paraît aussi que, pour l'affaire des chevaux, Maurin ne sera pas puni, parce qu'il a fait ça pour rire et qu'il faut qu'on n'y pense plus... Maurin devra faire dire le plus tôt possible au préfet, par vous, mon père, ou par M. le maire, quel jour il choisit pour la battue, et dans quel endroit elle se fera.»

Tonia était ravie de se faire pour Maurin le messager de ces bonnes nouvelles. Elle était toute rouge d'avoir couru, et ses yeux brillaient de plaisir.

Tout cela signifiait que la République française traitait de puissance à puissance avec le roi des Maures.

Alors Alessandri et Maurin se regardèrent.

Et ce fut tout. Seulement le regard de Maurin était plein de moquerie, celui de Sandri, le Corse, chargé de haine. On descendit vers la maison forestière, en silence.

Quant aux deux bandits qu'on n'avait pu capturer, où les chercher à présent? Cela redevenait plus particulièrement l'affaire des gendarmes. Les gens de Bormes avaient fait de leur mieux, sous la conduite de Maurin. La suite de l'affaire ne les regardait plus. Ils pensaient, avec quelque apparence de raison, que les échappés de galères, en train de gagner le large, seraient bientôt sortis du territoire de leur commune. Le soir, à Bormes, dans la maison où des amis lui donnaient l'hospitalité, Pastouré, seul, en chemise, au moment de se mettre au lit, levait les bras vers le plafond et ronchonnait:

--Une supposition, que je dise à mon brave Maurin ce que je pense de sa conduite d'aujourd'hui, il m'enverrait au bois! Et au bois ou au diable, quand c'est un Maurin qui vous y envoie, il faut bien qu'on y aille, pechère! Alors, sur ce qu'il a fait aujourd'hui, je ne lui ai pas dit ce que je me pense au dedans de moi.

«A quoi servent les amis, me direz-vous, s'ils ne vous avertissent pas quand vous faites une bêtise? Mais comment voulez-vous qu'ils vous fassent des observations, quand ils savent que vous ne les supporteriez pas? Il ne me reste donc qu'à le suivre dans les chemins bons ou mauvais, de pierre ou de sable, bien ou mal caladés, et qu'ils aboutissent quelque part ou non, par où il lui plaira de passer, ce qui fait, pauvre moi! qu'où je vais je n'en sais rien--et c'est bien par pure amitié!

«Comment il se fait qu'un homme tranquille comme moi je suis, détestant les femmes, et de forte corpulence,--car il n'y a pas à dire, mon ventre prend du poids,--se soit attaché à cet homme maigre et toujours dans des rues _Casse-toi-le-derrière_? Il faut croire que l'amitié est aussi bête que l'amour. On aime qui l'on aime et qui on aime on suit, en groumassant ou en silence--c'est tout un. Et ce que je ne lui ai pas dit, à Maurin, c'est que vraiment c'est bêtise grosse, bêtise grande, bêtise haute et large, bêtise énorme, trois jours surtout après s'être moqué des gendarmes en chevauchant sur leurs chevaux, de revenir à leur barbe faire en leur place métier de gendarmes, comme pour leur dire: «La gendarmerie n'y entend rien, et c'est moi (moi à qui elle fait des procès-verbaux!) qui vais lui faire voir comment on arrête les malfaiteurs!» Un véritable crime est un moins grand crime, aux yeux des gendarmes, que l'affront que leur fait cette action honnête. S'il s'imagine, Maurin, que la France lui aura de la reconnaissance pour ce qu'il a fait là, il se trompe. Faites du bien à Bertrand, c'est en fientant qu'il vous le rend! Et dites au dernier des menuisiers qu'il ne sait pas son métier, vous n'en reviendrez pas entier... C'est pourquoi, Pastouré, tu peux graisser tes souliers, et les faire ferrer à neuf, avec des clous gros comme des clous à ferrer les mulets; car tu n'as pas fini de courir, résolu comme tu l'es à ne pas abandonner Maurin à sa misère. Nous n'avons pas fini, n'ayant pas commencé!--de fuir devant les gendarmes à pied et à cheval, devant les hommes de la justice injuste, si tu te mêles, ô Maurin, d'arrêter des voleurs et de dénoncer l'injustice!... Une chose où je reconnais que tu montres du bon sens, c'est que tu as aux pieds des pantoufles et dans ton carnier tu en as de rechange, et aussi de la basane pour les raccommoder. Il va t'en falloir, de la basane! Mais au moins tu marches sans faire plus de bruit qu'un perdreau qui coule dans la «mussugue» tandis que moi, pechère, dans nos montagnes pierrailleuses, je fais à chaque pas le bruit de trois mulets attelés à une charrette chargée de briques! Aï! pourquoi faut-il qu'à marcher en pantoufles dans les bois je n'aie jamais pu m'accoutumer? Allons, graisse tes souliers, Pastouré. L'huile de pied de mouton, un peu rance, est moins chère que le saindoux... j'en achèterai demain.

Et le géant, en chemise, prenant en mains ses deux énormes souliers, qui pesaient chacun deux livres, les examina longtemps; puis, les fourrant enfin sous son lit:

--C'est dommage, dit-il, que ça ne soit pas des ailes!

CHAPITRE VIII

Où l'on verra comment les habitants des Maures auraient pu devenir tous aveugles--et l'opinion de Parlo-Soulet sur son ami Maurin, flambeau des chasseurs.

Le surlendemain devait avoir lieu, avec une certaine solennité, l'enterrement de Crouzillat.

Le préfet fit annoncer qu'il y assisterait avec le sous-préfet de Toulon, un lieutenant de gendarmerie, un inspecteur des forêts,--et le matin de ce jour-là, au soleil levant, Maurin se promenait sur la haute esplanade qui domine Bormes, le Lavandou et la mer, devant la vieille chapelle et le vieux moulin. Il tenait par la main son fils, son petit Bernard, gaillard de dix à onze ans, bien découplé, l'œil hardi et franc. Et Maurin, montrant à son fils les îles d'Hyères, lui disait:

--Tu vois, cette île-ci, à gauche, est à M. le comte de Siblas et celle-ci, à droite, est à mon ancien «cambarade» Caboufigue,--qui, parti simple mousse, devint capitaine dans la marine marchande, puis esclave des Patagons, puis un peu roi des nègres quelque part et finalement millionnaire en France. Aujourd'hui, les gouvernements comptent avec sa bourse. C'est un homme vraiment trop riche... C'est dans son île qu'il y en a, des faisans! comme aussi dans celle du comte de Siblas. C'est un beau coup de fusil, mais trop facile. Seulement ça se vend cher.

--Vous en avez tué, père?

--Si chaque fois que j'en ai tué un, avec ou sans la permission du propriétaire, il était tombé un œil à l'un des habitants des Maures, j'aurais fait un peuple d'aveugles! répliqua paisiblement Maurin.

Et, montrant à son fils, sur sa gauche, dans le sud-est, une légère dépression du sommet de la colline tout dentelé de pointes de rocs:

--Ça, c'est le col de Saint-Clair. De là, on voit Saint-Clair à ses pieds, la petite vallée, la vieille chapelle en ruines, les vignes et les villas... Et toujours la mer... Tu vois bien le col? Là, entre deux ou trois de ces pointes, caché par celles de devant, adossé à celles de derrière, j'ai passé de belles nuits à dormir, pendant que de grands coups de mistral me passaient sur la tête. On y est au dur mais on est bien tout de même, avec des coussins de braïsse en fleurs; on dort, assis, la face vers le large, les yeux tout prêts à s'ouvrir sur le ciel où les étoiles clignent des paupières, nombreuses et grouillantes comme des fourmis sur un chemin de montagne, après la pluie.

--Et pourquoi dormiez-vous là, père?

--Pour attendre les pigeons, donc! Par le mistral, c'est, pour tuer des ramiers, un fameux endroit! Seulement, là, on est toujours trop de gens. Quand un pigeon tombe, tous les chasseurs se le disputent. J'aime mieux être seul, mais c'est un bien bon endroit. C'est amusant d'être là. Les oiseaux viennent de l'est, contre le vent qui souffle comme un enragé. Ils suivent le fond de la vallée, puis vous les voyez remonter vers vous: pinsons, chardonnerets, hirondelles, ramiers... Ils remontent le long de la colline qui est sous vos pieds. Vous êtes comme à la fenêtre au plus haut d'une maison. Ils remontent vers vous et, frrou, frrou! vous les entendez contre votre oreille battre l'air, en sens contraire du vent. On est au milieu d'eux! on croit voler avec eux! Quand on reconnaît les ramiers, on se retourne, et pan! ils tombent... Par devant _ils portent le coup_... Le plomb, par devant, glisse sur leur plume comme l'eau sur la poitrine d'un canard.

--Eh bien, Maurin, vous instruisez votre fils?

C'était Cigalous.

--Oui, monsieur le maire. Dans chaque canton des Maures, j'ai des souvenirs. Je les lui conte. Je lui dis ce que je sais, mais il a besoin d'être instruit d'autre chose et c'est pour ça, comme je vous ai expliqué avant hier, que j'ai fait venir le petit par la diligence. Hier soir, je suis allé le recevoir, au passage de la voiture, à la cantine du Don. Nous avons couché chez des amis. Et nous voici prêts à rendre visite avec vous à ce brave M. Rinal.

Ce _brave M. Rinal_ était un vieux chirurgien de la marine en retraite, très savant, très philanthrope, polyglotte et philosophe, qui, n'étant pas riche, avait choisi ce pays pour y vivre avec peu d'argent et y mourir en paix.

Maurin avait pensé que, vu la bonne mine du petit, le vieil officier de la marine consentirait à lui donner «un peu de leçons». Des amis, chasseurs et bouchonniers, avaient promis, moyennant une certaine redevance, de loger, nourrir, soigner l'enfant, lequel d'ailleurs apprendrait le métier de leveur de liège et de bouchonnier. Et deux ou trois fois par semaine, le petit Bernard pourrait, si le vieux marin voulait de lui, aller prendre les bonnes leçons de M. Rinal. Maurin s'exprimait ainsi: de _bonnes_ leçons,--mais des leçons de quoi? Maurin, qui savait lire à peine, n'aurait pas su le dire; il voulait seulement que son fils, selon sa propre expression, ne fût pas, dans le temps où nous vivons, le dernier des sauvages, comme son père.

M. Cigalous avait promis d'intercéder auprès de M. Rinal, le savant homme mystérieux,--qui avait, dans son jardin, une lunette à voir la lune!

Maurin était un beau gaillard de trente-quatre ans. Maurin avait fait son service militaire comme marin. Il ne parlait à peu près jamais de cette période de sa vie. Et s'il était forcé d'en faire mention, c'était invariablement dans ces termes: «Du temps où je n'étais pas libre.»

Cependant, il avait pour le métier de marin une admiration sans égale, et, en toute occasion, il la manifestait hautement à sa manière. Il disait, par exemple: «Courbet est un bougre. En voilà un homme!... Ah! _s'il n'y avait que des marins sur la terre!_»

Au service, il avait appris, d'un matelot amateur, à tirer à l'épée. Elancé, adroit, nerveux, il était devenu très vite un tireur passable.

Au retour du service, ayant fait à Cogolin la connaissance d'un ancien prévôt, il avait travaillé avec lui passionnément et il était devenu, en peu d'années, son égal.