Maurin des Maures

Part 3

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M. Désorty savait déjà que Maurin des Maures était un homme à ménager.

Il n'ignorait pas que Maurin avait la plus grande influence sur les élections, tant municipales que nationales, dans tout le département, et il avait décidé de s'attacher le coureur des bois, dans la mesure du possible.

Et voici comment il avait été renseigné sur Maurin, peu de jours avant que le sous-préfet de Toulon lui annonçât le conflit survenu entre le braconnier et les gendarmes.

Un de ses nouveaux amis, membre de l'Académie de Draguignan, M. Ripert, venait de lui vanter l'ordre excellent des archives départementales et il l'entretenait d'un document nouveau qu'on avait découvert touchant la chartreuse de la Verne, beau monastère en ruines qui date du XIIe siècle et qui est la gloire de la région des Maures. Le préfet l'interrompit.

--Est-ce que vraiment, monsieur Ripert, ces Maures dont on me rebat les oreilles sont un pays aussi beau qu'on le prétend?

M. Ripert répondit couramment:

--Un pays merveilleux, monsieur le préfet, un groupe de montagnes qui, selon l'expression de M. Élisée Reclus, servit de boulevard aux Maures pendant le cours des IXe et Xe siècles et qui forme à lui seul «un système orographique parfaitement limité». Le massif des Maures est séparé des montagnes environnantes par les vallées de l'Aille, de l'Argens, du Gapeau. Ces vallées sont larges et le massif est isolé. C'est comme un îlot montagneux dans la plaine et comme une île de gneiss et de schistes et de granit au milieu des calcaires. Le chemin de fer de Marseille à Nice contourne le massif au nord. Une route le traverse dans toute sa longueur qui n'a pas moins de quinze lieues. Voici d'ailleurs, monsieur le préfet, le texte même de M. Élisée Reclus... Il dit:

--Vous l'avez sur vous?

--Je l'ai cité dans un petit guide à l'usage des étrangers, que je me permettrai de vous offrir.

Et, tirant un petit volume de sa poche, M. Ripert lut les lignes suivantes:

«--Ces montagnes, dignes au plus haut degré de l'intérêt du savant par la constitution géologique de leurs roches et le nombre de leurs plantes rares, devraient être également visitées par les simples touristes amoureux de la nature. Aussi bien que les Alpes et les Pyrénées, le système des Maures, qui couvre seulement une superficie de huit cents kilomètres carrés, et dont la hauteur moyenne ne dépasse pas quatre cents mètres, a sa chaîne principale et ses chaînons latéraux, ses vallons et ses gorges, ses torrents et ses rivières; il a même son bassin fluvial complètement fermé, offrant en miniature tous les phénomènes que présentent les vallées des grands fleuves.»

--Très bien! dit le préfet, mais vos renseignements personnels?... Y a-t-il du gibier dans vos montagnes? Et d'abord vous-même, chassez-vous?

L'académicien sourit du même sourire qu'aurait eu à cette question l'évêque Myriel de Digne, lequel se donna une entorse, comme on sait, pour ne pas écraser une fourmi.

--Monsieur le préfet, dit-il, les Dracénois ont connu un chasseur, qui était chef de division en notre bonne préfecture du Var et qui s'appelait François Dol. Dol fut poète; je vous donnerai son œuvre posthume, œuvre d'un vrai et subtil lettré, et qui fut publiée par les soins de ses amis. Vous y trouverez un poème sur la chasse aux merles et même sur la chasse aux perdrix... C'est tout ce que je sais sur le gibier dans le département du Var... Interrogez-moi sur la chartreuse de la Verne... sur la date probable de la fondation de Bormes, 300 ans avant Jésus Christ... mais...

--On dit qu'il y a beaucoup de sangliers, dans votre massif des Maures? interrompit M. Désorty.

--Monsieur le préfet, appelez votre jardinier. Les deux célèbres chasseurs de Saint-Raphaël, les frères Pons, sont ses propres neveux. Les frères Pons sont les émules de Prime, le héros de Collobrières, et de Maurin des Maures, leur maître à tous.

«Leur oncle, maître Pons, vous dira, étant chasseur lui-même, tout ce que vous désirez savoir.

«Nous avons séance aujourd'hui à l'Académie et je suis forcé de vous quitter; croyez-moi, appelez maître Pons.»

Maître Pons fut appelé. Le préfet apprit par lui que le sanglier ne manque pas dans les Maures, qu'il y est même pour les agriculteurs un voisin nuisible. M. Désorty, trop Parisien pour croire au gibier du Midi, était persuadé que, dans le Var, les chapeliers sont vite enrichis par la chasse à la casquette. Il le dit à maître Pons et tomba des nues quand le vieux jardinier lui apprit que les préfets ordonnaient de temps en temps des battues sur les domaines de l'Etat, dans les Maures ou dans l'Estérel, et qu'on chargeait des braconniers du pays, célèbres pour leur habileté à débusquer l'animal, d'organiser ces grandes chasses.

--Des braconniers! se récria le préfet.

--On appelle braconniers chez nous, dit maître Pons, les chasseurs pour de bon, ceux qui rencontrent du gibier, ceux qui en font sortir de terre, et qui en tuent, et non pas ceux qui chassent en fraude. Le nom de braconnier est ici un titre honorifique.

«Si vous voulez, termina-t-il, une battue dans l'Estérel, prenez les frères Pons, mes neveux. Si vous voulez une battue dans les Maures, adressez-vous à Maurin, qui est le Roi des Maures. Du reste, lui et mes neveux sont très bons amis, et s'ils veulent s'associer tous trois, les choses n'iront que mieux.

--Et où trouver ces compagnons?

--Je me charge de mes neveux, monsieur le préfet. Ce sont d'honnêtes tailleurs de pierre qui, partis tous les matins deux heures avant le jour, sont rentrés tous les soirs dans leur maison de Saint-Raphaël une heure après le soleil couché. L'aîné a même un génie de sculpteur, mais il ne l'a pas cultivé.

--Et en quel temps taillent-ils la pierre? interrogea le préfet.

--Ils ne la taillent plus depuis qu'ils se sont aperçus que la chasse leur est plus lucrative que leur métier.

Le préfet regarda maître Pons d'une certaine manière. A ce regard qu'il comprit fort bien, maître Pons répliqua:

--Je dois vous dire, monsieur le préfet, que nous rions dans notre barbe quand les Parisiens se refusent à croire à l'existence de notre gibier. Et nous accréditons volontiers cette erreur... Comme ça, nous gardons tout le gibier pour nous!

--Revenons à Maurin, dit le préfet sceptique; où peut-on le trouver?

--Le diable seul sait où il est perché. Il a bien sa cabane de bois à la Foux, dans le golfe de Saint-Tropez. Là demeure sa vieille mère avec le plus petit des deux fils de Maurin.

--Et où sont ses autres enfants?

Ici maître Pons sourit d'un air capable et cligna de l'œil.

--Est-ce qu'on sait? Un peu partout!

--Vraiment?

--Comme j'ai l'honneur de le laisser deviner à monsieur le préfet, dit maître Pons, narquois.

--On ne s'embête pas en Provence! dit le préfet.

--Quant à Maurin, dit Pons, si on veut le voir, il n'y a qu'un moyen. On écrit aux maîtres d'école, aux gardes, aux gendarmes et aux maires de le prévenir s'ils le rencontrent.

--Les gendarmes et les maires... de quelles communes? interrogea le préfet.

Maître Pons répliqua sans hésiter, tout d'un trait:

--Des communes d'Hyères, de La Londe, de Bormes, de Collobrières, de Pignans, de Gonfaron, de la Garde-Freinet, des Mayons-du-Luc, de Cogolin, de la Molle, de Saint-Tropez, de Sainte-Maxime et du Muy. Ce sont ses villes.

--Comment! ses villes?... Les villes de qui?

--Les villes de Maurin, pardi!

Le préfet se met à rire.

--C'est donc vraiment un roi?

--Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, monsieur le préfet.

--Et, quels sont ses rapports avec la République française, le savez-vous, maître Pons? dit le préfet d'un air grave.

--Excellents, monsieur le préfet. Maurin ne chasse jamais sur les terres de l'État. Jamais garde ni gendarme n'a encore verbalisé contre lui. Maurin ne chasse pas en temps prohibé... tout au plus la veille ou l'avant-veille de l'ouverture pour ne pas laisser trop de gibier dans les endroits faciles, aux gens des villes... Maurin tend quelques pièges peut-être par-ci par-là, mais les renards, les fouines, les chats sauvages et même les sangliers sont des animaux nuisibles dont Maurin est l'ennemi juré.--Maurin aime sa mère et s'occupe beaucoup du plus jeune de ses fils...

--Et pas des autres, c'est entendu! dit le préfet, riant.

--Un peu moins peut-être, je ne sais pas, c'est son affaire, monsieur le préfet; mais on peut être sûr qu'il fait ce qu'il doit, selon les circonstances naturellement... Enfin, Maurin est un brave homme, monsieur le préfet, tout le pays vous le dira; c'est un révolutionnaire de gouvernement.

Le préfet se frottait les mains.

--Vous dites?... les noms des villes de Maurin?

Maître Pons dicta. Le préfet écrivit pour faire demander à Maurin d'organiser une battue à laquelle étaient invités un sénateur, deux députés, un général, un candidat à la députation et une ou deux belles dames...

... Et voilà pourquoi le procès-verbal du gendarme Alessandri fut très mal reçu à Toulon. Le sous-préfet de Toulon partit pour Draguignan afin d'en conférer avec le préfet... Le préfet se disait que persécuter Maurin sans de graves motifs, ce serait non seulement être l'ennemi de son propre plaisir, mais encore s'aliéner l'esprit de toutes les villes que maître Pons énumérait si couramment comme soumises à l'influence du Roi des Maures.

--C'est égal,--répétait à maître Pons M. le préfet, chaque fois qu'il le rencontrait,--ça m'étonne que vous ayez du gibier en Provence!

--Monsieur le préfet,--lui répondit un jour maître Pons, justement et respectueusement impatienté,--monsieur le préfet, interrogez les chapeliers du département: aucun n'est bien riche. Réfléchissez donc que tous feraient fortune chez nous, si l'on n'y chassait qu'à la casquette, car sur vingt mille habitants on compte douze mille chasseurs! Eh bien!--les casquettiers se plaignent.

CHAPITRE IV

Grâce aux renseignements de M. Désiré Cabissol, policier par amour du pittoresque, plus d'un lecteur trouvera amusant le présent chapitre.

Interrogé par M. le préfet, M. le commissaire central avait déclaré qu'il ne savait sur le personnage que ce qu'en disait partout la rumeur publique: un chasseur sans pareil, coureur des bois et coureur de femmes, mais électeur influent dans trente communes.

--Pour des détails, poursuivit-il, si monsieur le préfet en souhaite, M. Désiré lui en donnera. Monsieur le préfet a-t-il déjà entendu parler de M. Désiré Cabissol?

--Pas du tout.

--Eh bien, M. Désiré est un curieux des choses de la police, et qui nous rend parfois des services appréciables. M. Désiré Cabissol, fils d'un richissime épicier de Marseille, est avocat et même docteur en droit, mais il vit de ses rentes; il a une fort belle résidence aux environs de Fréjus, mais il n'y séjourne guère; il se déplace sans cesse, et n'est pas plutôt dans une localité nouvelle qu'il y connaît tout le monde et sait par cœur les moindres commérages dont il a le talent d'extraire la vérité. M. Désiré n'oublie jamais rien. Grand chasseur, la chasse lui est un prétexte à vivre quelque temps dans les plus petits hameaux, logé chez l'habitant qu'il paie bien et dont il se fait aimer, étant aimable. M. Désiré connaît toutes les affaires privées et publiques du département.

«Avec un homme pareil dans chaque province, un gouvernement qui centraliserait leurs connaissances pourrait se vanter d'avoir une police nationale.

«M. Désiré, comme je l'ai dit, daigne quelquefois nous servir. Quand je suis dans l'embarras, je vais le voir. Il m'honore de temps en temps d'une visite.

«Il est à Draguignan depuis hier soir. Si monsieur le préfet m'autorise à le lui présenter...

--Où est-il?

--A l'hôtel Bertin.

--Faites-lui demander à quelle heure il pourra me recevoir.

--Bien, monsieur le préfet.

Une demi-heure plus tard, M. Désiré Cabissol se faisait annoncer chez le préfet.

C'était un homme de taille moyenne, à figure aimable, bien mis sans recherche, et qui avait la simple allure d'un paisible petit bourgeois. L'œil pétillait par moments d'une toute particulière finesse, qui n'apparaissait que pour disparaître aussitôt, sa préoccupation étant d'inspirer confiance à ses interlocuteurs. Du reste, parfait honnête homme.

--Monsieur le préfet, dit-il, permettez-moi de tenir votre visite pour faite et de vous la rendre. Je suis sûr qu'on vous a dit quels sont mes goûts favoris, mais je doute qu'on vous ait expliqué pourquoi je m'y livre si passionnément.

--Mon Dieu, dit le préfet, on a des goûts... comme cela... sans savoir pourquoi.

--Permettez; c'est précisément ce que je ne voudrais pas laisser croire à un homme distingué comme celui que je devine en vous, rien qu'à vous voir.

M. Désiré s'assit familièrement sur le coin de la table de M. le préfet, lequel, sceptique et curieux, se mit à l'écouter avec le plus vif intérêt.

--Monsieur, dit M. Désiré, ce qui m'intéresse, c'est l'animal nommé Homme. L'homme est bête et méchant; mais il est rusé et j'aime à suivre tous les détours de ses ruses, jusqu'à ce que je découvre au gîte le vilain motif de ses actes. Ces sortes de recherches me seraient un médiocre régal (car elles me font repasser souvent par les mêmes chemins), s'il n'y avait pas des originaux--c'est-à-dire de braves gens. Mais il y en a. Maurin en est.

«Ah! monsieur! quel malheur de n'être pas capable d'écrire le roman d'un tel personnage!

--Et qui vous en empêche? dit le préfet.

--Je suis si paresseux à la fois et si actif! soupira M. Désiré.

Le regard du préfet demanda une explication.

--Ecrire un roman! cinq ou six cents pages! soulever une plume! la plonger de minute en minute dans l'écritoire! Ecrire en un jour ce qui se parle en une heure! ma paresse s'y oppose, comme aussi une activité toute physique qui me porte ailleurs. Au lieu d'écrire et même de lire des romans, j'en observe de vivants, j'en vis moi-même et plusieurs à la fois. J'en suis le déroulement à travers des années, je passe de l'un à l'autre en me jouant. Je prends le train de Nice pour voir où en est celui que j'intitule: _Madame Z_--ou le train de Draguignan pour assister au dénouement d'un autre que j'appelle: _Monsieur Y_.

«J'ai trouvé cet emploi de mes loisirs; et l'étude que je fais des physiologies de chacun me permet de deviner parfois, comme une sibylle, la fin de bien des aventures--souvent même, grâce aux plus faibles indices, de reconstituer les crimes et d'en retrouver les auteurs. Tout à votre service, à l'occasion, monsieur le préfet.

--Il est dommage, dit le préfet, que vous restiez sur un champ d'observation et de bataille aussi étroit: il vous faudrait Lyon ou Paris.

--N'oubliez pas, monsieur, dit Désiré Cabissol, que je travaille pour ma seule satisfaction. Or, j'aime le Midi. On y trouve des caractères si spéciaux! Ce Maurin, par exemple, qui vous intéresse tant, est une figure digne d'un pinceau de maître; je la connais dans les détails; je sais des mots de Maurin qui me réjouissent à l'égal d'un mot de la _Palférine_ dans Balzac et j'ai, de plus, la joie de l'avoir entendu moi-même, ce mot, sur les lèvres d'un personnage que j'ai découvert. Croyez-moi, monsieur le préfet, ni le billard ni le théâtre ne donnent de ces plaisirs-là; ni même la besogne du romancier, lequel se traîne sur un seul roman imaginaire dans le temps que je mets à en connaître cinquante, qui sont vécus. Je me fais l'effet d'être une sorte d'Asmodée qui soulève les toitures et les crânes, et qui a le don d'ubiquité.

--Permettez-moi de vous dire que vous êtes vous-même une figure très originale.

--Parce que j'ose faire avec largeur tout ce que nos contemporains font petitement, lorsqu'ils suivent à la quatrième page de leur journal toutes les pauvres histoires mal racontées sous la rubrique _faits divers_? Cela les passionne beaucoup; ils ne font pourtant qu'entrevoir en surface certains drames dont je connais, moi, tous les ressorts. Mais, puisque c'est Maurin qui vous intrigue, que voulez-vous savoir de lui? Ce ne sont pas ses exploits cynégétiques, je présume, c'est son caractère qui vous intéresse?

--Naturellement, dit le préfet.

--Eh bien, dit M. Cabissol, ce Maurin est pour moi l'incarnation de sa race. Il est ignorant mais intelligent et fier, calme mais capable des plus vives indignations. Il a la grandeur d'un prince arabe et c'est un pauvre braconnier de Provence. Il est sérieux et sûr, mais, derrière ses moindres paroles, il y a souvent une gouaillerie cachée.

«Cet homme-là, c'est quelqu'un. Dans les armées de la première République, des hommes comme lui, fils de fruitière ou charretiers, devenaient généraux à vingt ans et, sous l'Empire, maréchaux à trente. Ce qui manque à des êtres pareils, ce sont des champs d'action dignes de leur décision, de leur audace, de leur génie. Ça ne redoute rien. Ça sait vouloir. Ça vit braconnier par une ironie du sort; c'est de la race du pirate qui répondit à Alexandre: «Quelle différence y a-t-il entre toi et moi? C'est que tu as une flotte, et moi rien qu'une pauvre petite barque.»

«Gaspard de Besse, notre fameux voleur révolutionnaire, était de cette race-là; seulement Maurin est d'une scrupuleuse honnêteté--c'est-à-dire, hélas! un peu dégénéré! Il finira mal, car il tient de l'humanitaire. Il reculerait devant un meurtre, même pour sa légitime défense. Cependant, si on mettait _en leur place_ des énergies pareilles à celle d'un Maurin, on ferait des patries bien plus belles. Mais qui s'en occupe? Voulez-vous, monsieur le préfet, jeter sur Maurin des Maures un regard digne de lui? Ecoutez ce fait. Il y a quelque sept ou huit ans, il se trouva rayé des listes électorales. Il réclama vainement sa réinscription au maire de Z..., devenu on ne sait pourquoi son ennemi personnel. Le maire fit la sourde oreille. Il entendait traiter notre Maurin en vagabond, en errant, quantité négligeable, individualité douteuse. Maurin insista longtemps mais toujours vainement. Il pouvait s'adresser au juge de paix, mais il croit qu'il vaut mieux, comme dit le proverbe, avoir affaire à Dieu ou à saint Pierre en personne qu'à de tout petits saints. Que pensez-vous qu'il fit?

«--Ma mère, dit-il un matin tout en s'équipant comme pour la chasse, ma mère, si vous ne me revoyez pas d'un mois ou deux, ne soyez pas inquiète: je vais faire un petit voyage.

«--A pied?

«--Oui.

«--Et où vas-tu?

«--Je vais à Paris.»

«Il partit, son fusil au dos, son chien sur ses talons, tuant chaque jour de quoi payer l'auberge. Le vingt-cinquième jour il était à Paris où, par l'intermédiaire d'un député du Var, homme d'esprit, il demanda une audience au ministre de l'Intérieur. Le ministre, sur le portrait que le député lui fit de Maurin, le reçut dès le lendemain. J'ai entendu Maurin et j'ai aussi entendu le ministre conter l'entrevue. Les deux récits concordaient.

«Maurin, dans son costume de chemineau chasseur, à peine entré dans le cabinet du ministre qui le reçut debout, commença ainsi:

«--Avec votre permission, monsieur le ministre, je prendrais bien une chaise--pourquoi je suis un peu fatigué étant venu à pied de Cogolin, comme mon chien pourrait vous le dire, mais je l'ai laissé à l'auberge--pourquoi il est encore plus fatigué que moi...»

«Le ministre se mit à rire et lui désigna un fauteuil. Maurin prit une chaise, puis exposa son affaire et conclut ainsi:

«--Je suis un citoyen, monsieur le ministre, et je tiens à le rester. J'ai fait mon service à la marine, j'ai fait mon devoir et je ne comprends qu'une chose: c'est qu'alors j'ai droit à mon droit. Ça m'a beaucoup dérangé, croyez-le, de venir vous voir à pied. C'est un peu loin, ça prend du temps, mais je suis venu. Seulement, d'autres sont dans le même cas qui ne viendront pas, rapport à la distance, et, du même coup, je vous les recommande. Dites à vos maires de suivre les lois, _noum dé pas Dioù!_ nous sommes en France, _preutrêtre!_»

«Hélas! toutes les fois qu'on vous contera une saillie de Maurin, ce qu'on ne pourra vous rendre, c'est l'accent, l'inimitable accent. L'accent de Maurin, c'est une musique qui ajoute un sens; un commentaire à ses moindres paroles. La vie de Maurin est un opéra dont vous n'aurez jamais que le libretto.

«Le ministre, lui, entendit et les paroles et la musique. Il riait de bon cœur. Il serra la main de Maurin et le fit rapatrier avec des éloges.

«Au moment de le quitter, Maurin s'était écrié, en lui frappant sur l'épaule: «Eh bé, vous m'allez, vous!»

«Voilà l'homme, il est à prendre ou à laisser.

--Voilà le citoyen, dit le préfet; mais l'homme, celui qu'on appelle un don Juan de la forêt?

--Celui-là n'est pas moins beau, monsieur le préfet. A seize ans, Maurin, joli comme un gars de nos pays où la race est sèche et nerveuse; Maurin, brun à peau bistre, jouait sur les plages de Saint-Tropez, nageant, pêchant et _barquégeant_; vous diriez, à Paris, canotant. Un été, une famille bourgeoise, le père, la mère et la fille, s'installa sur les bords de la mer dans une villa de Saint-Tropez. Le petit Maurin, qui vivait en bras de chemise, débraillé, à moitié nu, sans cesse lavé par l'eau de la mer, plut à la jeune fille de la villa... Elle avait dix-huit ans et peignait de fort jolies aquarelles... Elle le fit poser souvent, tantôt sur la plage en pleine lumière, tantôt sous les grands pins... Elle plaisait beaucoup au petit pêcheur, la demoiselle... Elle lui plaisait tant qu'il arriva (comme on dit dans le pays)--un malheur. La famille fut désespérée et s'éloigna. Maurin comprit qu'il devait se taire, mais il suivit ces gens à la piste et sut, peu de temps après leur départ, qu'un fils lui était né. Cet enfant ignore aujourd'hui le nom de son père. Baptisé César, on l'appela et il se fait appeler Césariot.

«Des montagnards des Basses-Alpes furent ses nourriciers.

«Ils l'ont mis depuis quelque temps en service chez des pêcheurs de Saint-Tropez, mais ce garçon promet de devenir un mauvais sujet; c'est un rôdeur de cabarets louches et qui rêve Toulon et les basses orgies de la ville maritime. Maurin, qui ne l'a pas perdu de vue, en est désolé.

«Et tout cela m'intéresse. Maurin, qui a d'autres enfants, en a reconnu deux seulement (un garçon et une fille) parce que, dit-il, ceux-là, «il me semble bien que je suis sûr d'être leur père»! Quant à Césariot, s'il ne l'a pas avoué pour son fils, ce fut par pure discrétion, en faveur de la patricienne à laquelle ce démocrate de Maurin pense toujours avec orgueil, bien qu'il ne sache pas ce qu'elle est devenue. Il aime, au fond, son gueux de Césariot et n'est pas homme à le laisser «mal tourner» sans essayer d'arrêter le drôle. J'ai pu en causer avec lui, lui ayant d'abord donné à entendre que je savais pertinemment son secret. Il m'a répondu cette parole étonnante:

«--Cet enfant aurait pu porter mon nom; je n'entends pas qu'il le déshonore!»

«Dites-moi, monsieur le préfet, si le mot n'est pas héroïque sous sa drôlerie et empreint du plus pur idéalisme? C'est du bon Maurin, et je m'y connais!

«Son second enfant fut une fille. Il l'eut, deux ans plus tard, d'une femme mariée. Le mari, un bûcheron, allait partout dénonçant, avant la naissance, l'indignité de sa femme et son propre déshonneur. Il proclamait qu'il n'accepterait jamais l'enfant, et qu'il tuerait Maurin. Alors Maurin, bravement, alla trouver le mari récalcitrant:

«--Donnez-moi l'enfant, dès qu'il naîtra, maître un tel. Puisque vous savez les choses, il est juste que je prenne l'enfant à ma charge.»

Il reconnut la petite, en effet. Rien n'était moins légal puisque la naissance de l'enfant ne fut pas déclarée par le mari, mais l'opinion publique approuva. Nul ne dénonça l'arrangement aux magistrats. Et la mère fut bien contente de donner sa fille au vrai père. Jusqu'à l'âge de dix ans, la mère de Maurin éleva la petite, légalement fille de mère inconnue et de Maurin des Maures, en dépit de la formule: «_Is pater est quem nuptiæ..._» Voilà le don Juan des bois. Convenez qu'il est sympathique.

--Il est surprenant, dit le préfet.