Maurin des Maures

Part 26

Chapter 263,793 wordsPublic domain

--Je veux dire, répliqua l'arriviste Théodule (seize ans, l'âge de la rhétorique, au temps aboli des humanités), je veux dire que vos canards du Labrador n'ont pas été mangés, puisque les voici,--et que je ne désespère pas de vous faire obtenir le prix de quatre mille balles!

--Mon neveu, dit gravement l'ex-professeur de philosophie idéaliste, cette substitution serait un odieux mensonge.

--Mon oncle, répliqua l'écolier Théodule, externe au collège d'Auriol (seize ans, ô Roméo, l'âge de Juliette!), mon oncle, vos scrupules vous honorent. Voulez-vous, ou seulement pouvez-vous payer les deux cents francs de dédit?

Le professeur, vaincu, courba la tête.

--Non? reprit l'écolier. Alors laissez-moi faire. Voyez-vous, mon oncle, vous appartenez à une génération très coco (mille excuses), vous avez des idées préhistoriques, car elles datent d'environ sept ou huit ans... En ce temps-là les autos se mettaient à peine en mouvement. Laissez-moi faire. Deux cents francs ne sont pas une bagatelle et quatre mille francs non plus! Je vais arranger vos affaires. Ce qui m'ennuie un peu c'est la préparation de ce diable de baccalauréat. Mais bah! il sera supprimé dans peu de temps, et dès lors les bacheliers reprendront dans la société le rang subordonné auquel ils ont droit. Le sens pratique de la vie crée seul les supériorités sociales, c'est-à-dire celles que donne l'argent, comme cela est de toute justice dans une société démocratique et égalitaire fondée sur l'inégalité des savoir-faire.

Pierre d'Auriol, ahuri, se tut, faute de deux cents francs.

«Coin! coin! coin!» dirent les canards d'Auriol, nouvellement promus canards du Labrador. Et il faut convenir qu'ils n'avaient pas «l'accent».

Le lendemain, on les porta au comice agricole, dans la cage qui témoignait de leur provenance.

Trois mois plus tard, à la veille de la distribution des prix, l'heureux exposant, leur maître, apprenait par une indiscrétion de journal qu'il avait obtenu, grâce à eux, la grande médaille de 4,000 francs.

--Quand je vous l'avais dit, mon oncle!

--Mon neveu, dit l'oncle, les meilleures plaisanteries sont les plus courtes. Conduis-moi chez le président de la section des canards.

Le neveu protesta. L'oncle résista. Ils partirent.

Grâce à l'impertinence de Théodule, qui savait parler de haut aux bas employés, on les introduisit dans la salle même où siégeait le comité de l'Exposition.

La section des canards était en séance. Théodule alla dire quelques mots à l'oreille du président--qui n'était autre que le préfet en personne. Le préfet se leva aussitôt, très visiblement troublé, pria son comité de délibérer sans lui et entraîna Théodule et son oncle dans une salle voisine.

--Monsieur le préfet, commença le professeur idéaliste... mon neveu a dû vous expliquer d'un mot la situation. Elle est pénible. Je ne peux vraiment pas arracher à un éleveur sérieux, à un éleveur de carrière, un prix de pareille importance... Ces canards du Labrador n'en sont pas... et ma conscience...

--Il ne s'agit pas de cela, monsieur, interrompit sévèrement le préfet. Vous nous avez trompés, c'est entendu, mais, par suite, nous nous sommes trompés. Or notre erreur nous couvrirait de ridicule si votre conscience la dévoilait aujourd'hui. Votre devoir à présent est de vous taire.

--Mais, monsieur le préfet...

--Monsieur, dit le préfet, du ton d'un Bonaparte menaçant (ce ton-là est celui de tous les démocrates français dès qu'ils sont fonctionnaires), monsieur, je n'admets pas d'excuses. Vous toucherez le prix de votre mensonge... c'est, comme vous savez, quatre mille francs.

--Cependant, monsieur le préfet...

--Il n'y a pas de cependant.

--Ce que vous me demandez est impossible, monsieur le préfet. J'ai fait acheter deux canards chez le marchand de volailles d'Auriol, pour remplacer deux canards authentiquement nés au Labrador, ceux-là... et dès lors...

--Monsieur, dit le préfet hautain, le comice agricole ne doit pas pouvoir se tromper. Vous aviez exposé deux canards qui sont du Labrador. Nous nous y connaissons peut-être mieux que vous. Vous toucherez vos quatre mille francs. N'ajoutez pas un mot, s'il vous plaît, vous me désobligeriez.

--Monsieur le préfet, je vous assure que mon honnêteté s'y oppose... et...

--Cet homme ne comprend rien! dit le préfet en frappant du pied.

--Il ne comprend pas grand'chose, dit Théodule; il faut l'excuser, monsieur le préfet... c'est mon oncle, le frère de mon père... c'est un homme du temps des omnibus... Ah! cela ne nous rajeunit pas.

--Monsieur le préfet, dit Pierre avec fermeté, les journaux d'Auriol publieront ce soir même une lettre de moi où je raconterai l'histoire de mes deux canards.

Le préfet devint vert.

--Et moi qui le prenais pour un imbécile! songea-t-il, c'est un malin!

«Monsieur, dit-il tout haut en tremblant, vous n'êtes pas un ennemi de la République, j'espère? Voulez-vous donc la faire tomber sous le grotesque?...

--Je veux une république honnête, dit le professeur d'un air stupide.

Le préfet réfléchit un moment en silence, puis sa physionomie s'éclaira d'un sourire d'intelligence suprême et de haute bienveillance.

--Je vous comprends enfin, monsieur, dit-il; aux quatre mille francs du prix, nous joindrons les palmes académiques.

Théodule se mit à rire. Son oncle, irrité, haussa les épaules. Théodule, se ressaisissant, prononça d'un air dédaigneux:

--Les palmes! les palmes! heu! heu!

--Cela ne suffit pas? poursuivit le préfet. Eh bien, soit, messieurs, vous avez raison... et plus d'esprit que je ne pensais. Ne dénoncez pas notre erreur. Ces canards sont du Labrador, puisque nous, comité de l'exposition, nous nous y sommes trompés.... Soyez discrets et je vous promets que nous obtiendrons la croix... Chevalier de la Légion d'honneur, hein?... c'est entendu?

--Monsieur le préfet, dit Théodule avec une sorte de solennité, c'est tout ce que nous désirions... sans oser l'espérer. Merci.

--C'est entendu! c'est entendu! confirmait le préfet qui se retira vivement. Entendu, monsieur Théodule d'Auriol, et comptez sur toute ma reconnaissance. Vous me sauvez plus que la vie!

Pierre d'Auriol demeurait là, cloué sur place, plus stupide que jamais, bouche bée.

--Mon oncle, lui dit Théodule... ceci m'ouvre les yeux. Je renonce à mes études, je me consacre à votre fortune. Dans huit jours vous serez décoré; aux prochaines élections qui auront lieu dans deux ans, on vous nommera député; avant trois ans vous serez ministre de ce que vous voudrez... à condition toutefois que vous me promettiez dès aujourd'hui de me prendre comme chef de cabinet.

--Tu m'en diras tant! répliqua le professeur idéaliste qui commençait à se déniaiser.

La distribution des récompenses eut lieu dans les arènes antiques d'Auriol, les mieux conservées du monde après celles de Nîmes et d'Arles.

Pierre d'Auriol refusa d'aller chercher sa médaille, mais Théodule prit sa place. Il monta sur l'estrade pavoisée tandis que les _Harmonieux Enfants d'Auriol_, soufflant dans leurs cuivres, attaquaient une _Marseillaise_ enthousiaste.

Le préfet annonça les récompenses:... Chevalier de la Légion d'honneur: _Pierre d'Auriol_.

A ce moment précis, un événement se produisit qui faillit tout gâter.

Le marchand de volailles qui avait vendu à Théodule les deux faux canards du Labrador vint lui chuchoter à l'oreille:

--Je les ai reconnus: ce sont les miens! Et je dirai tout... à moins qu'on ne m'accorde un dédommagement, car enfin certaines injustices sont par trop criantes.

Théodule ne se déconcerta pas:

--Qu'exigez-vous? interrogea-t-il. Puisque vous êtes un ami de la justice, vous êtes des nôtres et vous n'abuserez pas de la situation.

--Le préfet, dit le marchand, a, je le sais, la plus grande influence au ministère de l'Intérieur. C'est l'ami intime du ministre: je désire que mon fils soit nommé sous-préfet.

--Je suis persuadé, répliqua Théodule, que le préfet est, comme vous, trop ami de la justice, pour ne pas vous aider de tout son pouvoir.

Quelques semaines plus tard, le fils du marchand de volailles était sous-préfet et son estimable père était élevé, par la force des choses, au rang de chevalier du Mérite agricole.

Quand cela fut accompli:

--Maintenant, dit-il à Théodule, aidez-moi à vendre mon fonds. Mon métier de marchand de volailles est incompatible avec ma nouvelle dignité, et d'ailleurs il humilie mon fils!

--Fort bien, monsieur, dit Théodule, j'achète en bloc tous vos oisons.

Il les acheta, ayant son idée.

Avec les quatre mille francs du prix obtenu par son oncle--lequel, émerveillé enfin de l'habileté de son neveu, se livrait entièrement à lui--il se rendit acquéreur d'un terrain vague qu'il entoura d'une grille de bois dite «de chemin de fer». Dans ce terrain, il fit construire quelques cabanes de planches et fit peindre au-dessus du rustique portail ces quatre mots en lettres augustales:

AU CANARD DU LABRADOR.

Que vous dirai-je? La grande faisanderie ou canarderie des d'Auriol prospéra rapidement: «Fabrique de chapons des deux sexes. Deux millions d'œufs fécondés par an!»

Les fermes-modèles s'adressèrent en foule au _Canard du Labrador_.

Couveuses, gaveuses se multiplièrent dans le parc bientôt trop étroit. Toutes les industries du pays furent délaissées par les indigènes qui, tous, devinrent les ouvriers des d'Auriol. Deux mille cinq cents hommes chauffaient les fours, gavaient les volatiles... Le _Canard du Labrador_ nourrissait une population entière,--un peuple d'électeurs.

--Il est temps, mon oncle, de vous faire nommer député.

La campagne électorale fut prestigieuse. L'oncle Pierre suivait docilement son neveu dans toutes les réunions. Le neveu, âgé alors de dix-huit ans à peine, pérorait:

--Vous nommerez l'homme qui, par son audace, sa persévérance, son génie industriel, a fait la fortune du pays!

Pierre d'Auriol fut nommé en effet à une écrasante majorité... Il était navré.

--Et dire, s'écriait-il, que, si j'étais un imbécile ou un gredin, j'aurais obtenu le même succès!

--Taisez-vous, mon oncle, répliquait l'adolescent, c'est ça la vie, à laquelle vous n'entendez rien. Laissez-moi faire.

A la Chambre, Pierre reconquit tout de suite l'estime de soi-même en travaillant beaucoup. Son premier discours le classa parmi les orateurs les plus convaincus--et il l'était.

«S'il est ministre aujourd'hui, je ne vous le dirai pas. Sachez seulement que les d'Auriol n'ont pas droit en réalité à ce nom illustre; vous ne le trouverez pas sur les registres de l'état civil. Ce nom d'Auriol est un sobriquet générique que la voix du peuple attribue à plusieurs familles de Provence.

«Les d'Auriol dont je parle s'appellent...

Ici, M. Cabissol se pencha à l'oreille de Maurin et murmura un nom.

--Pas possible! s'écria Maurin stupéfait... Alors, c'est ce Pierrot-là qui a épousé mon ancienne petite amie?

--Pierre, non! c'est Théodule, dit Cabissol en se tournant vers M. Rinal. C'est Théodule qui, sur les instances de sa femme, a fait décorer Caboufigue, à la demande de Maurin. Elle a vingt ans de plus que lui, mais ça les regarde.

--On a bien raison, s'écria Maurin, de dire que tout s'arrange à la fin et que seules les montagnes ne se rencontrent pas! Celui-là a eu une brave chance quand il a reçu en cadeau deux canards qui l'ont fait ce qu'il est, et Caboufigue en a eu une fameuse de me connaître!

--On doit rarement sa fortune à son mérite. On la doit presque toujours à son _Canard du Labrador_, conclut Cabissol. Mais il faut savoir cultiver son canard ou celui de son oncle! Et pour cela, il faut être, comme le jeune Théodule, un arriviste à tous crins. Il n'a pas encore l'âge d'être électeur, celui-là, et il est déjà un des plus puissants personnages de l'Etat, une sorte de petite Eminence grise. Il fait et défait des préfets, des gouverneurs, des ministres. Sa femme fait des académiciens. Tous les souverains qui visitent la capitale traversent son salon, et il est, par suite, tout couvert de croix. Il est, de plus, comblé de sinécures; il vient encore d'être nommé conservateur des Hiéroglyphes de l'Obélisque. On dit que, s'il le veut, il arrivera à la présidence de la République... dès qu'il aura atteint sa majorité. Une seule chose le désole, c'est la décision récente qui ne lui permettra pas d'obtenir sans scandale, avant sa trentième année, les palmes académiques, qu'il fait donner deux fois par an à tout un peuple!

--Mon cher Cabissol, dit M. Rinal, vous êtes, vous aussi, un maître galégeaïré, car pendant tout votre invraisemblable récit j'ai cru à plusieurs reprises qu'il était vrai.

--Parbleu! dit Cabissol, il est beaucoup plus vrai que la vérité, ce qui, pour les contes, n'est point rare.

Et, sur ce mot, chacun s'alla coucher.

CHAPITRE XLIX

Où l'on verra l'histoire jolie de la _Poule verte_, comment l'horrible Grondard dénoua le roman de Tonia et du roi des Maures, et avec quel désintéressement admirable Pastouré refusa une haute position.

Le lendemain au soir:

--Votre histoire d'hier n'était pas beaucoup gaie, monsieur Cabissol, dit Maurin. J'y ai réfléchi cette nuit: elle veut dire que le gouvernement des hommes n'appartient pas toujours à ceux qui ont le mérite. C'est vrai peut-être bien, mais ce n'est pas agréable à penser.

«Il n'est peut-être pas agréable non plus de se dire que notre gouvernement de la République favorise tant d'intrigues!

--Laissez donc la République tranquille, Maurin! s'écria M. Rinal. La moralité d'une époque ne tient pas nécessairement aux formes de gouvernement. On imagine très bien d'excellents rois et même de bons tyrans!... oui... oui... je ne m'en dédis pas, moi, le jacobin! L'idéal de la République est admirable. C'est le gouvernement des meilleurs et des plus instruits, des plus _capables_, comme vous dites, mais l'organisation républicaine ne peut que permettre au peuple de se faire gouverner par ceux-là,--et d'autre part un peuple peut fort bien ne pas être digne de ses libertés. Laissez-nous le temps de nous instruire de nos droits et de nos devoirs. Nous naissons à peine à la liberté. Nous grandirons. Laissez faire. Et, en attendant, rions de ce qu'il y a de risible, même dans nos malheurs. Voyons, monsieur Cabissol, encore une histoire drôle!

--Connaissez-vous celle de la _Poule verte_?

--Non, dit Maurin.

--Non, dit M. Rinal.

Pastouré secoua négativement la tête.

--Oyez-la donc, dit M. Cabissol, il m'est arrivé d'en rire tout seul.

Et il conta ce qui suit:

LA POULE VERTE

--Il se passe souvent, dans le vaste monde, des choses bien extraordinaires.

«J'ai connu, voici quelques années, un vieux gavot, un paysan de la montagne, qui s'appelait Marius-Sidoine Cabasse.

«Cabasse vivait dans la bastide où il était né, en pleine Provence des clapiers, dans l'odeur de la farigoule, là-bas, là-bas, plus loin que Draguignan. Cabasse n'avait jamais rien vu au delà des clapiers qui formaient tout l'horizon de sa bastide. Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute,--quand ce serait sur un toit.

«Il y avait, à la même époque, dans les forêts de l'Amérique, un jeune perroquet qui vivait, mangeait, buvait, voletait, jacassait en oiseau libre.

«Il arriva que ce perroquet fut capturé et vendu à un matelot de Marseille. A partir de ce moment, sans le savoir, pechère! _ce joizeau_, c'est-à-dire cet «oiseau» brésilien se mit à cheminer, chaque jour un peu, par eau, par terre et par air, dans la direction de Draguignan--ou plutôt de la bastide où vivait Cabasse.

«Il y a une destinée. Celle de ces deux créatures de Dieu était de se rencontrer un jour, contre toute attente, à travers toutes les difficultés.

«Tout en revenant vers Marseille, le marin qui était le maître de Jacquot lui apprenait à parler le français de Provence, et l'animal bien vite le parla couramment, sans comprendre ce qu'il se disait.

«L'instruction est-elle un bien? est-elle un mal? _Distinguo_. Tout dépend de la qualité du perroquet.

«Tenez, j'ai demandé l'autre jour à la fille de mon maçon, laquelle a son brevet: «Qu'est-ce que c'est que Victor Hugo?» Elle m'a répondu sans bégayer: «C'est le roi d'Italie, monsieur.» Je parie bien qu'un perroquet n'aurait jamais de lui-même trouvé cette bêtise.

«Quoi qu'il en soit, Jacquot était déjà beaucoup plus savant, et surtout plus expérimenté que Cabasse, par la raison qu'il avait déjà vu des hommes, tandis que Cabasse n'avait jamais vu de perroquet.

«Et puis, il faut bien le dire, les paroles que répètent les perroquets tombent quelquefois avec tant d'à-propos, qu'ils vous ont l'air d'avoir une intelligence surprenante. Aussi, ai-je toujours trouvé naturel le sentiment de cette vieille dévote qui me disait:

«--Chaque soir je suis forcée de couvrir d'un voile la cage de ma perruche; elle parle si bien, monsieur Cabissol, que pour rien au monde je ne me déshabillerais devant elle!»

«Le maître de notre perroquet tomba malade à bord du bateau, dès le premier jour de la traversée, que le mauvais temps prolongea d'une quinzaine. L'oiseau familier perchait nuit et jour au bord du hamac de son maître, et il se fortifiait d'heure en heure dans la connaissance du parler _moco_, qui est, comme vous savez, un patois provençal francisé, du plus haut ragoût.

«Le bateau passa un temps à Marseille, puis il arriva un beau soir dans le port marchand de Toulon.

«Le matelot, descendu à terre, croyant son perroquet plus apprivoisé qu'il n'était en réalité, négligeait souvent de le mettre en cage... Il le laissait libre dans sa chambre. Un matin, Coco s'envola.

«Son maître eut beau le suivre en criant: «Coco! Coco!» par petits bonds et par petits vols il s'éloignait toujours davantage.

«Quand la nuit vint, la poursuite fut abandonnée. Le lendemain Coco était arrivé sur les cimes boisées du Coudon, à quatre lieues de notre premier port militaire, à huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer.

«De là Coco pouvait voir toute la Méditerranée au sud, sur sa tête le plus beau ciel du monde, et Draguignan du côté de l'est.

«Le surlendemain, dès la première pointe du jour, il s'envola vers le chef-lieu en récitant aux échos des montagnes son répertoire: fragments de romances, jurons de bord, mots salés du gaillard d'avant. Il déjeunait à toute minute d'une olive ou d'une amande, puis repartait d'un vol plus décidé vers les collines qui entourent Draguignan.

«Et voilà que le soir du troisième jour, un peu avant le coucher du soleil, Coco vint se percher sur le frêle amandier qui se dressait au bord de l'aire, à trente pas de la bastide de Marius-Sidoine Cabasse, sur le coteau, au-dessus de Figanières.

«Cabasse, pétrifié d'étonnement en voyant l'oiseau inconnu, s'écria:

«--Oï! vé! une poule verte!»

«Puis, sans autre réflexion, il rentra quérir son fusil, et du seuil de sa maison il épaula... Pauvre Coco! tu auras traversé les océans, bravé, surmonté les dangers de la tempête, pour venir tomber bêtement sous le plomb d'un Cabasse qui ne sait pas distinguer un perroquet d'une poule! Ce que c'est que de nous, pourtant!

«Le tonnerre d'un coup de fusil éclata et se prolongea longtemps dans l'écho des vallons. Que de bruit, bon Dieu! pour si petit gibier! L'homme qui n'avait jamais vu de perroquet courut ramasser sa proie, et tout en soupesant dans sa main le pauvre petit corps frémissant, dont la tête pendait, secouée par les hoquets de l'agonie,--il souffla sous les plumes pour les rebrousser, et pour voir si son gibier ferait un bon rôti. Hélas! il n'aperçut qu'une peau blanchâtre, flasque, toute plissée. Si bien qu'il ne put s'empêcher de s'écrier tout haut:

«--Oï! qu'il est «mégre»!

«A quoi, Dieu aidant, l'agonisant perroquet répondit, de sa voix caverneuse, par ces paroles, celles--soyez-en sûr--que lui avait le plus récemment apprises son maître:

«--Je suis été un peu malade!

«Stupéfait, tout saisi d'une terreur subite, l'homme laissa tomber le perroquet à terre, et ôtant vivement son chapeau, d'un mouvement humble et contrit:

«--Oh! pardon, môssieu... Ze vous avais pris pour un «joizeau»!

--Celle-là, voui, dit Maurin, qu'elle est drôle! j'en rirai jusqu'à ma mort!

Hélas! le lendemain au soir, Maurin sortit dans l'intention de tuer un sanglier; et, au matin, il ne rentra pas!

--Tonia, dit, ce matin-là, à sa fille, le brigadier Orsini, tu ne sais pas? On raconte que Grondard a assassiné Maurin!

--Ce n'est pas possible! je ne le crois pas, dit-elle, épouvantée quand même. Maurin se méfiait trop... Un Grondard ne tue pas comme cela un Maurin, même par surprise!

--Si, si! confirma le cantinier du Don qui accourait chez Orsini. Ce n'est que trop véritable. Maurin était, cette nuit même, à l'affût des sangliers et il venait de décharger son fusil de ses deux coups, quand, désarmé comme il l'était, et assis dans son étroite cabane de branchages, il fut attaqué par Grondard.

--Mais comment le sait-on?

--Il paraît que cette brute de charbonnier se vante de son coup.

«Il est fier d'avoir su profiter du moment où Maurin était empêché dans les broussailles sous le couvert bas de sa cabane d'affût. Maurin voyant, au clair de la lune, à travers les branchages qui formaient sa cabane, luire et s'avancer contre sa poitrine la longue canardière de Grondard, la saisit à pleines mains. Alors Grondard tira. Il paraît que Maurin en tombant a poussé un cri de lion. Si bien que son assassin s'est mis à fuir comme si notre pauvre Maurin eut été encore vivant, pechère! et capable de se revancher!

Tonia s'était évanouie.

Quand Pastouré raconta ces choses, le soir même, chez M. Rinal,--Cabissol, ému d'abord, répondit après un silence:

--Cela me semble impossible; je ne peux pas admettre que Maurin soit mort ainsi! d'une façon si contraire à son caractère, à la logique de sa vie. Un Maurin ne se laisse pas surprendre par un Grondard. Il l'entend venir, il le déjoue.

--Vous oubliez que plus d'une parmi de très illustres existences s'est terminée par l'accident ou par l'assassinat, répondit tristement M. Rinal.

--Les accidents sont logiques la plupart du temps, s'écria Cabissol, ils arrivent à ceux qui les attirent. Quant à l'assassinat, il ne réussit jamais avec un Napoléon! Oui, oui, il y a des hommes plus grands que la destinée. Et Maurin était de ceux-là. Maurin n'est pas mort!

--Vous oubliez que Maurin n'est pas un personnage de roman. Et quand il ne serait pas autre chose, pourquoi son histoire ne se terminerait-elle pas au plus beau moment? en vertu de quelle esthétique? Si le roman doit peindre la vie telle qu'elle est, il doit pouvoir s'interrompre brusquement. Et quant à la vie elle-même, elle n'a cure des procédés du romancier!

M. Cabissol protesta:

--Rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'est pas mort. Il a trouvé son île d'Elbe, voilà tout; il reviendra, ne fût-ce que pour cent jours.

Il y eut un silence:

--Je l'aimais, cet homme-là, ajouta-t-il.

--Et moi donc! dit M. Rinal que l'émotion gagnait de plus en plus.

--S'il était mort, grogna Pastouré, quelque chose me le dirait!

--Voyez-vous, dit Cabissol, sentiment à part, la mort de Maurin me laisserait aujourd'hui l'impression d'une belle destinée interrompue avant l'heure... Et, à propos, savez-vous que Jean d'Auriol...?

--Quel Jean d'Auriol?

--Le licencié en droit, Jean, le frère de Paul et de Pierre.

--Bon. Et qu'alliez-vous nous dire de lui?

--Je devais vous l'amener un de ces jours; c'est une surprise que je voulais vous faire. Il a commencé, sur mes instances, une sorte de biographie de Maurin des Maures, une manière de roman tout coupé d'anecdotes et de récits, sur le ton de nos contes populaires... La mort de Maurin va le consterner; il rêvait pour son héros une longue suite d'aventures... Depuis quelque temps je lui envoyais journellement des notes... Il m'écrivait hier: «Si Maurin laisse le gendarme épouser la Corsoise, le roman se terminera fort mal.»

--Il me semble, dit M. Rinal, qu'un romancier a le droit et presque le devoir d'imaginer au moins un dénouement. Votre d'Auriol n'est-il qu'un réaliste?