Maurin des Maures

Part 25

Chapter 253,833 wordsPublic domain

--Ils vont pleurer à fendre le cœur, dit sa femme.

--Et crever sans être utiles à personne, dit Pitalugue.

Alors, la petite dernière se mit à sangloter:

--Je veux pas qu'on la tue, père! Père, il ne faut pas la tuer.

--Allons, dit la femme, ne contrarie pas la petite... c'est quinze francs de jetés par la fenêtre... lâche-la tout de même.

Avec beaucoup de précautions pour ne pas lui casser les pattes, ils la délièrent.

Et quand elle fut déliée, Pitalugue et sa femme et tous en eurent comme un remords. Ils ne voulaient plus la lâcher:

--C'est dommage! un si beau morceau, et si bon! une lièvre de vingt francs, pour le moins!... Remets-lui vite la ficelle aux pattes, Pitalugue.

Mais la petite fille cria:

--Laisse-la aller à sa maison, père!... ses petits appellent et puis, d'abord, moi, je la veux voir courir!...

--Ses petits ne sont pas loin, probable! dit le père... elle en doit bien avoir trois ou quatre... Il faudra veiller. Nous les tuerons quand ils seront grands. Ne prenons pas les bêtes par traîtrise, quand elles ont des petits...

Que vous dirai-je, messieurs, la compassion l'emporta:

--Regardez bien! y êtes-vous? Pas de regrets?... une, deux!... adessias!

Posée à terre, la bête bondit...

Ici, entraîné par la force de ses souvenirs, Pastouré, interrompant Maurin, s'écria:

--Ah! messieurs!... si vous l'aviez vu filer, _cette mère!_

--Et voilà le cœur de mon peuple! conclut Maurin.

--Bravo! dit M. Rinal ému. Là-dessus, je vais me coucher... Et je vous engage, Maurin, à ne pas sortir du tout avant quelque temps, pas plus la nuit que le jour. Demain nous reprendrons cette conversation.

--D'autant plus volontiers, dit M. Cabissol, que j'ai appris sur le compte d'un gros personnage, mari d'une femme dont l'influence, à Paris, nous est tout acquise en faveur de Maurin, une histoire des plus divertissantes, et je brûle de vous la conter.

--Parbleu, dit M. Rinal, vous me donnez envie d'être à demain!...

Et les quatre amis se séparèrent.

CHAPITRE XLVII

Qu'il ne faut pas lire, parce qu'on y relate la profonde et ennuyeuse conversation qu'eurent ensemble,--en présence de Maurin des Maures et de Parlo-Soulet,--M. Rinal et M. Cabissol, lequel se décida, pour en finir, à conter deux galégeades.

Le lendemain du jour où il avait conté à ses amis la Lièvre de juin, Maurin ne fut pas oisif.

Désireux de se rendre utile à son hôte, pour lui témoigner sa reconnaissance, il passait, en effet, ses après-midi devant un banc de menuisier, réparant une porte ou un volet, un pied de table ou de chaise, car il faisait de ses mains, comme on dit, tout ce qu'il voulait, notre homme, et, dans une île déserte, pourvu que le naufrage lui eût laissé quelques outils _à peu près_, il eût été capable de construire une péniche presque aussi bien que le charpentier du bord.

Le soir, après le dîner auquel assista M. Cabissol et où, bien entendu, fut servi un poulet sans tête, la conversation prit un tour singulièrement philosophique.

Lorsqu'arriva Pastouré qui, silencieux à son habitude, s'assit sur son escabeau tout en allumant sa pipe, la discussion entre l'avocat et l'ancien chirurgien de marine battait son plein.

Les deux chasseurs écoutaient, s'efforçant de comprendre, et comprenant en effet bien des choses, mais non pas tout, et pour cause.

Les deux interlocuteurs parlaient de Nietzsche.

A quel propos?

A propos du sentiment de pitié auquel le lièvre de Pitalugue avait dû sa libération.

Le philosophe allemand, dissertant de la pitié, dit en propres termes: «Les petites gens la tiennent aujourd'hui pour la vertu par excellence... Gardons-nous de la pitié. Soyons durs.»

--Il a bien raison, s'écriait M. Rinal. Robespierre et Marat pitoyables, c'est la révolution française, l'émancipation du monde rendues impossibles.

--Cependant, répliquait M. Cabissol qui partageait, au fond, l'opinion de M. Rinal, mais qui s'amusait à le contredire à seule fin de l'exciter aux répliques,--cependant vous ne pouvez pas voir dans votre assiette une tête de poulet?

--Les poulets sont des innocents. Toutes les bêtes sont innocentes.

--Maurin est un chasseur; il tue des bêtes.

--Il les tue pour en vivre. La vie inférieure doit être sacrifiée à la vie supérieure, et celle-ci a le droit d'être impitoyable lorsqu'il s'agit pour elle d'assurer sa conservation et les moyens de s'élever encore. Les miséricordieux sont les protecteurs de la vie; mais ils doivent la protéger, par pitié suprême, contre les premiers mouvements de leur pitié instinctive, laquelle pourrait donner la victoire aux vrais impitoyables... N'en doutez pas, c'est le fond de la pensée de Nietzsche.

Il faut croire que Maurin avait compris car il grommela:

--Il vaut mieux tuer le diable...

--Que si le diable vous tue, proféra Pastouré le taciturne.

--Le difficile, continua M. Rinal, c'est de distinguer entre les véritables _durs_ capables de sacrifier l'humanité entière à leurs convenances personnelles, et les autres, ceux qui ne sont inexorables qu'en vue du bien général.

--Théorie dangereuse.

--Théorie féconde. Et tenez, dans la vie courante, à toute heure, il faut savoir broyer en soi, douloureusement, toute compassion envers ceux qu'on aime, afin d'assurer leur progrès moral et par conséquent de les aider à être heureux un jour. C'est l'idée éducatrice par excellence. Jésus n'eut-il pas ses heures de colère? Nietzsche n'a rien inventé!--Au demeurant, poursuivit M. Rinal, les philosophes ne me plaisent guère parce qu'ils ont la prétention, chacun, de trouver la définitive formule de la vérité. La vérité est éparse et il n'est encore au pouvoir de nulle créature humaine d'en raccorder les fragments disséminés. Le secret, la clef de cet accord ont été cachés dès l'origine sous une pierre des fées ou dans un antre de pythonisse. Il y a plus de vérité dans l'intuition intermittente des simples en général et des poètes en particulier, que dans les systèmes prétentieux d'un philosophe. Les philosophes ne sont que des poètes manqués et, ce qui est plus grave, de simples gens de lettres, du moins pour la plupart.

--Qu'entendez-vous par là?

--J'entends par là des artistes qui se préoccupent surtout de leur gloire. Le désir de se signaler gâte leur sincérité. L'univers nous apparaît comme contradictoire à lui-même; notre esprit est encore incapable de concevoir que le conflit des forces opposées, la lutte des antinomies, vie et mort, bien et mal, est la condition même de l'ordre dans le monde. Or, malgré eux, les philosophes, dont la logique est mise en déroute par l'inexplicable, finissent par se préoccuper avant tout de paraître originaux. Il faut fonder un système qui ne ressemble pas au système des aînés, sans quoi on n'est que leur écolier, et il s'agit de se poser en maître. Nietzsche est un douloureux attendri qui porte sa robe à l'envers. De quoi est-il vêtu? Quelles couleurs singulières! Retournez l'étoffe de Nessus qui emprisonne sa chair et vous reconnaîtrez la pitié. Il la hait parce qu'il en meurt. Grand poète, un peu obscur, que la mort de Dieu a rendu fou, admirateur de l'énergie parce qu'il se sentait faible et de la dureté parce qu'il était trop tendre.

M. Cabissol toussa.

--La pitié, la pitié, dit-il, c'est, au bout du compte, un acte instinctif par lequel nous nous supposons à la place de l'homme qui souffre; nous nous y voyons, par une opération imaginative qui nous fait souffrir son mal; et c'est nous que, égoïstement, nous soulageons ou voulons soulager en lui.

--Même ainsi comprise, dit M. Rinal, la pitié est noble. Elle est la protection de chacun dans tous, de tous par chacun. Elle fait éclater aux yeux de l'esprit le mystère de l'unité dans l'innombrable.

--Les mots peuvent tout dire. Toutes les thèses se peuvent soutenir, s'écria M. Cabissol. Où est la vérité, je vous le demande?

--Dans tout, vous dis-je; la vie ne se trompe pas. Le singe flaire une pomme vénéneuse et la rejette.

«Le besoin d'une morale préexiste, dans l'homme, à toute morale formulée. Ce besoin est un fait physiologique, comme la faim.

«Et l'homme, pris en masse, en tant qu'être moral, se comporte vis-à-vis des idées comme le singe avec les fruits: il reconnaît au flair les doctrines qui empoisonnent, ou s'il y mord, il ne s'en nourrit pas.

M. Cabissol toussa de nouveau.

--S'il y goûte, il peut en mourir, dit-il.

--Individuellement; mais en tant que race, en tant qu'humanité, l'homme résiste à tous les poisons que produit son cerveau, car la volonté de vivre est infinie, et indépendante de son raisonnement. La cause reste la plus forte. L'espérance indéfinie, si voisine de la foi, est, comme le besoin d'une morale, un fait physiologique.

Pastouré, émerveillé, renouvela un mot célèbre:

--C'est bougrement beau: je n'y comprends rien.

--Tout de même, poursuivit M. Rinal, l'idéal, le rêve du meilleur et du plus beau, produit par le cerveau humain, est un fait. On peut très bien admettre que ce rêve est une étape vers la réalisation positive des plus nobles chimères.

«Il ne me paraît pas absurde d'affirmer que Dieu, ainsi compris, et qui n'existe pas encore pour qui n'en a pas la conception, existe déjà réellement pour celui qui l'aime!...

«Pourquoi, dans l'infini, le progrès ne serait-il pas indéfini? Il n'est pas nécessaire aujourd'hui d'avoir du génie pour constater que, dans l'ordre social, tout évolue et que tout monte.

--Vous trouvez? dit M. Cabissol.

--Parbleu! quand on ne s'en aperçoit pas, c'est qu'on oublie le passé. Mais, à travers toutes les cruautés, les trivialités, les stupidités de notre vie sociale, il est facile, en comparant les conditions de l'existence moderne avec ce que nous savons du passé, de voir que tout est mieux. Un peu de mieux suffit à l'espérance d'un autre «peu de mieux». De jour en jour, l'homme s'installe plus confortablement sur le globe et par suite il a le loisir de jouir mieux que jamais, et de mieux comprendre les beautés de la nature et celles des arts.

--En vérité! dit M. Cabissol, vous croyez que le peuple se soucie de l'art?

--Pas encore beaucoup, mais donnez-lui le temps. Éduquez-le. Voilà Maurin qui nous écoute... et voilà Pastouré. Eh bien, leur manière de raconter ou d'écouter prouve qu'ils ont le goût de la vie, de la pensée et de l'expression artiste.

--Je vous avoue que bien souvent je me dis au contraire (et j'en demande pardon à Maurin) que la masse est aveugle, stupide et indécrottable. Elle n'aime que les cabarets. Et sans des bourgeois comme vous, qui la conseillent et la guident, elle ne serait même pas capable de revendiquer les libertés qu'elle ne comprend point et qu'elle s'imagine conquérir parce que vous les lui accordez. Qu'est-ce que le socialisme, sans les bourgeois de gouvernement? Un tas d'ignares, une tourbe envieuse, imbécile et mauvaise; ça, c'est le peuple.

--Mais sacrebleu! s'écria M. Rinal, les bourgeois de gouvernement c'est le peuple, c'est le _surpeuple_ si vous voulez, mais le peuple d'aujourd'hui sera le surpeuple de demain. Sans doute le monde, vu superficiellement, est bête, mauvais, vilain, mais n'est-il pas admirable que de tout ce chaos se dégage en somme une idée d'humanité supérieure, un simple petit espoir, mais lumineux, une vision d'homme plus doux, plus fort, plus civilisé? Et ces bourgeois qu'on accuse--je les accuse--qu'on méprise--je les méprise--n'est-il pas magnifique, après tout, que ce soit eux qui se fassent les instruments de l'évolution du prolétariat à laquelle ils perdront quelque chose de leurs avantages?

--Ils n'y perdent rien, dit timidement M. Cabissol; ils y gagnent momentanément le pouvoir. Cette compensation leur suffit.

--Un pouvoir qu'ils emploient à préparer leur chute de demain!... Vous m'agacez à la fin.

«De quel droit suspectez-vous leur bonne foi? Pourquoi pas la mienne? Qu'ai-je à gagner, moi par exemple, à l'avènement de Maurin, de Pastouré et de tous les prolétaires de France? Rien. Je professe une opinion qui les sert et qui peut me desservir, puisque je ne brigue ni le mandat de député ni celui de conseiller municipal. Et pourquoi suis-je avec eux? Parce que je les aime, tout bêtement, et parce que j'aime la justice.

--Oh! vous! vous!... vous êtes un saint laïque, grogna Cabissol.

--Noum dé pas Díou! dit Maurin, vous me faites venir la chair de poule, monsieur Rinal, à force de bien parler. Ah! si nous en avions «de comme vous» pour les envoyer là-haut, on te la referait, la France! Qu'en dis-tu, Pastouré?

--Je suis là que je me le pense, dit le colosse-enfant.

M. Cabissol semblait réfléchir.

--Alors, reprit-il enfin après un long silence, vous croyez vraiment qu'il y a un autre progrès que le progrès industriel, matériel? non! L'homme s'installe de jour en jour plus confortablement sur ce globe, mais il est resté la méchante bête qu'il fut et sera toujours.

--Mon cher Cabissol, dit M. Rinal, voici à quoi je pensais, pendant que Maurin nous contait hier sa jolie histoire de _La lièvre de juin_... Quelques années avant la Révolution française, une troupe de jeunes gens, tous apparentés, de près ou de loin, à MM. les membres du Parlement d'Aix, revenaient, un soir, d'une partie de campagne. Ils avaient avec eux d'aimables femmes. Ils étaient gais, excités par les propos libres et les bons vins qu'ils avaient bus dans la journée. Ayant rencontré, près de la ville, un paysan qui s'en retournait chez lui monté sur son âne, ils le plaisantèrent à qui mieux mieux et, de fil en aiguille (le paysan répondant à la galégeade par la galégeade), ils lui proposèrent de jouer avec eux... au Parlement. S'il consentait à tenir le rôle de _l'accusé_ dans la comédie qu'ils allaient improviser, il aurait pour sa récompense un bel écu d'argent. Le paysan, bonhomme, y consentit. On prit goût au jeu, on s'échauffa, et ayant jugé le manant pour rire... on le pendit pour de bon!

«Ce crime ne fut pas puni. Un procès en règle aurait compromis des noms de juges trop illustres!

«Voilà à quelle conception de l'inégalité des hommes en étaient arrivés quelques-uns au moins des puissants du jour, ceux que la Révolution allait abattre. Ces illustres, ces bien-nés pouvaient tout faire, tout se permettre contre le droit des humbles.

«Tout une caste, ou du moins (et cela suffit) les plus orgueilleux d'une caste orgueilleuse, se croyaient tellement au-dessus du peuple qu'ils prenaient avec lui toutes licences. C'était, devenu légion, Néron, incarnation de toute-puissance et d'orgueil. C'était la tyrannie d'une seule classe de citoyens sur toutes les autres, et, dans le crime commis contre tout ce qui n'était pas elle, elle goûtait des joies sadiques, monstrueuses. Voilà ce que la Révolution vint détruire d'une façon immédiate, sans pitié, au nom d'une pitié supérieure, à longue échéance.

«A ce meurtre du paysan d'Aix, pendu par des fils de parlementaires en humeur de rire (histoire exceptionnelle, je le veux bien, mais qui ne serait plus possible de nos jours, sinon au fond de l'Afrique et contre des nègres, et pour les mêmes motifs d'orgueil maladif), l'évolution morale, le progrès moral de notre civilisation libertaire répondent aujourd'hui par l'histoire (exceptionnelle aussi, je le veux bien), de _La lièvre de juin_, que Maurin nous a contée hier.

«L'homme est devenu meilleur pour l'homme et même pour les bêtes.

«Et je n'ajouterai qu'un mot: Le génie lui-même ne met pas l'homme au-dessus des hommes. Le savant ou l'artiste n'est digne du respect universel que lorsque, bien loin de s'isoler dans des œuvres d'orgueil, inaccessibles aux masses, il devient au contraire le cœur multiplié qui se donne aux foules pour les consoler ou les guérir.

«Allons! allons, conclut M. Rinal, vous nous avez promis une histoire gaie, Cabissol, contez-nous-la.

Cabissol commença ainsi:

LES CANARDS DU LABRADOR....

CHAPITRE XLVIII

La merveilleuse histoire des _Canards du Labrador_.

La famille des d'Auriol est bien connue en Provence depuis le XVIIIe siècle.

C'est vers 1786 que l'aïeul illustre de cette noble famille, boulanger de profession, prononça le mot historique dont tout le monde en Provence connaît la fortune: _Íou síoù d'Óóurúou: m'en fouti_.

Si vous avez oublié cette histoire, permettez-moi de vous la rappeler.

Un certain Jean, natif d'Auriol, était allé passer son dimanche à Roquevaire. A Roquevaire il assista au prône. Le sermon endormit l'assistance et maître Jean--le plus endormi de tous les auditeurs,--ronflait insolemment. Le curé, alors, frappant sur le bois de sa chaire sonore un coup de poing retentissant pour réveiller ses ouailles, leur cria:

--Gens de Roquevaire, vous serez tous damnés!

--_Oh! íou_, dit maître Jean, réveillé en sursaut, _Oh! íou, síoù d'Óóurúou: m'en fouti!_ c'est-à-dire: «Moi, m'sieur le curé, veuillez croire que cela m'est bien égal, vu que je suis d'Auriol.»

Il existe actuellement trois descendants du d'Auriol qui a fondé la gloire de la famille.

L'aîné, Jean d'Auriol, licencié en droit, vit à Auriol même, dans une heureuse médiocrité.

Son cadet, Paul, cinquante ans, est secrétaire de la mairie d'Auriol. Les maires passent, il reste. Il est, à la mairie d'Auriol, ce que les bureaux sont aux ministères. Et la ville prospère.

Le plus jeune enfin, qui n'est pas du même lit, n'a que trente-trois ans. Il s'appelle Pierre. Ce qui nous donne: Jean, Pierre et Paul.

Seul des trois frères, le secrétaire de mairie est marié, et, au moment où commence cette histoire, son fils, Théodule, il y a de cela quatre ans, avait seize ans à peine et se trouvait à la veille de passer son examen de bachelier ès sciences.

Or, le plus jeune des trois d'Auriol, Pierre, sorti de l'École Normale supérieure de Paris, fut quelque temps professeur de philosophie au collège d'Auriol.

Se jugeant victime d'une injustice, de celles qu'un homme averti doit supporter tous les jours avec patience, il donna sa démission. C'était un idéaliste.

Tombé sur le pavé, du soir au lendemain, et sans un sou, ce jeune fou ne tarda pas à s'apercevoir que les diplômes et titres universitaires ne sont d'aucune utilité à un homme qui veut gagner son pain.

Aidé d'abord par son frère, Jean d'Auriol, et par son frère Paul, il ne souffrit pas l'idée d'être longtemps à leur charge. Il alla tenter fortune à Paris. Là, tout en donnant des leçons dans une boîte à bachot, il se mit à écrire des romans et des pièces de théâtre, mais il ne trouva ni directeur ni éditeur disposés à faire représenter ou à imprimer ses ouvrages. Il avait pourtant du talent, mais il manquait de cette suffisance qui mène à tout. Il croyait que la modestie est une vertu ou du moins une élégance, l'imbécile!

Un beau matin il vit entrer chez lui un juif qui lui dit:

--Mossieu, je fiens te la bart t'un homme tu monde qui tésire fous ageter un manuscrit te théâtre afin te le signer te son nom. Foilà teux mille francs.

Ce marché conclu, Pierre ne trouva rien de mieux que de partir pour New-York.

Quand il en revint, ayant dû à sa qualité de philosophe idéaliste l'insuccès de toutes ses démarches en Amérique, il possédait pour seule fortune deux canards enfermés dans une cage somptueuse qui portait cette inscription sur une belle plaque de cuivre reluisante:

CANARDS DU LABRADOR, _spécimen rare_.

C'était le cadeau bizarre que lui avait fait un milliardaire américain, en le mettant à la porte après l'avoir chargé quelque temps de faire à son jeune fils un cours de français, mais non pas d'idéalisme.

Dès son arrivée au Havre, Pierre d'Auriol, bien embarrassé de la cage fastueuse, la fit pourtant transporter à l'hôtel avec son humble malle.

Puis il alla au café et demanda les journaux du matin.

Il les parcourut avidement.

Et tout à coup, son regard fut attiré par cette ligne composée en caractère gras:

=Grand concours agricole à Auriol.=

--Voilà, se dit Pierre, des nouvelles toutes fraîches de ma petite patrie. Il sera question sans doute, dans cet article, de mon frère le secrétaire de la mairie.

Il lut l'article.

La petite ville d'Auriol organisait une importante exposition agricole; il y avait un grand nombre de sections: horticulture, apiculture, pisciculture, aviculture, poulets, dindons, faisans... CANARDS.

Quel trait de lumière! il allait pouvoir se débarrasser des siens!

«Il sera accordé un prix de quatre mille francs à l'exposant qui aura présenté le plus beau couple de canards modèles!

«Messieurs les exposants peuvent retenir à l'avance des cages d'un, de deux, trois et quatre mètres carrés pour leurs volatiles. Donner exactement noms, prénoms et adresse. Ces emplacements sont accordés gratuitement.

_Nota._--Si le jour de l'inauguration du comice agricole, l'emplacement, qui doit être retenu par lettre, n'est pas occupé, il sera payé un dédit de cent francs par mètre carré.

«Adresser toutes demandes à M. Z., directeur de la section 4, telle rue, tel numéro, à Auriol.»

Pierre d'Auriol écrivit une lettre détaillée à M. Z. pour retenir un emplacement de deux mètres carrés, avec bassin et eau courante, et revint à l'hôtel.

Les canards, dans la cour de l'hôtel, le saluèrent de leurs coin-coin d'affamés.

Il leur fit donner une pâtée abondante et déclara au patron de l'hôtel qu'il partirait le lendemain ou le surlendemain, emmenant ses précieux canards.

Le patron lui conseilla de les expédier le jour même.

--Mais, dit Pierre, on n'acceptera là-bas les envois des exposants que dans quinze jours exactement.

--N'avez-vous pas dans cette ville un ami qui leur donnera l'hospitalité?... Du reste, vous arriverez presque en même temps que ces intéressantes volailles. Je vous avoue qu'ici elles me gênent un peu. Et puis... Si l'envie vous venait de demeurer trois jours au Havre, pour vous reposer?...

--Coin! coin! coin! dirent les canards.

--Parbleu! pensa Pierre d'Auriol, j'ai, à Auriol, mon frère Paul, le secrétaire de la mairie. Je vais lui expédier mes canards.

Il les expédia et négligea d'écrire à Paul.

Pierre passa deux jours au Havre, où il avait rencontré un bon camarade d'école, puis il s'oublia une dizaine de jours à Paris.

Et quand il arriva chez son frère à Auriol, le premier mot qu'il lui adressa fut celui-ci:

--Eh bien, et mes canards? Comment les as-tu trouvés?

--Excellents, dit Paul.

Pierre tomba, anéanti, sur une chaise en gémissant.

--Malheureux! tu les as mangés!

--Et que diable voulais-tu que j'en fisse?

--Hélas! j'avais arrêté par lettre une cage de deux mètres carrés...

--Il fallait donc me prévenir!

--C'étaient des canards d'exposition, ils valaient deux mille francs pièce, puisqu'ils m'auraient donné le grand prix du concours qui est de quatre mille... Et maintenant... je dois un dédit de deux cents francs! Et je ne possède plus sur terre que treize francs soixante et quinze!

«Je suis perdu, définitivement perdu!

--Et pourquoi perdu, mon oncle? dit le jeune d'Auriol, Théodule, qui revenait juste à ce moment-là du collège où il était externe.

Son père expliqua l'aventure à ce jeune gaillard de seize ans qui pouffa de rire.

--Et voilà ce qui vous désole? Ah! mon oncle, je vais vous tirer de ce mauvais pas. Laissez-moi faire. Qu'on m'apporte la cage. On ne l'a pas mangée, j'espère, la cage?

Pendant qu'on la recherchait au grenier, Théodule sortit.

Quand il rentra, un quart d'heure plus tard, la cage était retrouvée, et il tenait par les pattes, pendus à son poing, la tête en bas, deux magnifiques canards assez semblables à ceux dont il avait déjeuné quelques jours auparavant.

Il les introduisit dans la cage:

--Vous ne paierez pas le dédit, mon oncle; ces deux canards sont du Labrador, comme en témoigne cette magnifique plaque de cuivre reluisante que Catherine va fourbir encore.

--Que veux-tu dire? interrogea anxieusement l'idéaliste Pierre.

--Je m'en doute! proféra le bureaucrate Paul, que sa vie dans les mairies avait accoutumé de longue date à ne s'étonner de rien et à tout prévoir.