Part 21
En effet, le yacht à vapeur, svelte, coquet, blanc et or, avec ses deux petits joujoux de canons qui reluisaient au soleil, se mettait en travers de l'embarcation du chasseur. Maurin, l'œil sur les gendarmes dont la vue le réjouissait au delà de toute idée, n'avait pas aperçu le yacht auquel il tournait le dos. Le bruit léger des vaguelettes sur la grève couvrait le bruit de la marche du petit navire, l'_Ondine_.
--Oh! du canot!
Maurin sursauta. On entendit le rire des deux gendarmes qui domina le clapotis de la mer.
--Ils m'ont pris! se dit Maurin tout haut, en examinant le yacht.
Le comte en personne, souriant, était accoudé au couronnement de son joli navire. Maurin, debout, tenait ses avirons immobiles.
--Eh bé, que me voulez-vous? cria-t-il.
Il se rapprocha du yacht. Les gendarmes n'entendirent plus les paroles qui s'échangeaient.
--Est-ce vous qu'on nomme Maurin des Maures? interrogea le comte de Siblas.
--C'est moi. Et c'est vous le comte, apparemment?
--Lui-même. Vous n'avez que deux faisans?
--Pourquoi deux seulement? Par un bonheur j'en ai trois.
--Voulez-vous me les vendre? J'ai du monde à dîner et mon garde est une mazette.
--Je vous les offre en ce cas, bien volontiers, monsieur le comte; d'autant plus que, il n'y a pas dix minutes, ils étaient encore à vous!
--Voulez-vous avoir l'obligeance de me les apporter, Maurin?
Maurin prit son parti en homme d'esprit qu'il était.
--Si vous êtes bien sûr qu'on me laissera ensuite me retirer librement?...
--C'est vous qui devez en être sûr.
--Alors, ça va! fit Maurin joyeusement.
Il accosta l'échelle qu'on développait pour lui, il y amarra son embarcation et, leste, monta à bord de l'_Ondine_.
--Je désirais vous voir, dit le comte.
--Payez-vous-en! fit Maurin en repoussant d'un revers de main son chapeau sur sa nuque... J'en vaux la peine. Tel que vous me voyez, il n'en existe pas deux comme moi, dans le pays du moins.
--On parle de vous, même à Paris!
--On est bien bon, monsieur le comte. En dit-on du bien, au _moinsse_?
--Du bien et du mal, comme de tout homme.
--Allons, ça me fait plaisir... Comme ça, vous me reprenez les petites bêtes?
Il élevait les faisans à bout de bras d'un air de regret.
--Non, Maurin, je vous les offre, car je sais qu'ils vous sont commandés. Je voulais voir si vous étiez l'homme qu'on m'a dit, et capable de croire à une parole qu'on vous donne.
--Eh bien! vous avez vu! Mais, puisque vous êtes si aimable vous en accepterez au moins un... je l'ai en _trope!_
--Merci. Je l'accepte. Je suis content que vous ayez confiance en moi. Celui qui se fie à la parole des autres sait, à coup sûr, tenir la sienne.
--Oh! dit Maurin, rien qu'à votre figure, j'ai compris que je pouvais...
--Et si je vous demandais de ne plus tuer de mes faisans?
--Je n'aimerais pas beaucoup vous promettre ça, dit Maurin... Bah!... voyez-vous, monsieur le comte, je viens si rarement que ce n'est pas la peine d'en parler. Je n'abuse pas!
--Je l'espère bien. Voyons, Maurin, combien en voulez-vous par an, de mes beaux faisans?
--Ne fissons (fixons) rien, que vous y perdriez. Les commandes sont rares; et puis, tenez, à l'avenir, je viendrai moins souvent...
--Pourquoi cela, maître Maurin?
--Parce que vous êtes aimable... J'épargne les amis. Et même, à ce point de vue, j'aimerais mieux ne pas vous connaître.
--Vous êtes républicain, monsieur Maurin?
--A votre service, monsieur le comte, au banquet de la misère (sic).
--Sacrebleu, ça serait fâcheux pour nous, s'il y en avait beaucoup de votre espèce.
--J'ose le croire, monsieur! confirma Maurin, avec le geste d'arranger son chapeau en auréole.
--Voulez-vous accepter la place de mon garde, maître Maurin? J'augmenterai les appointements.
--Cette fois, par exemple, vous faites fausse route. Ça m'étonne de votre part; regardez-moi bien.
--Allons, prends les faisans et cette bourse.
--Je prends les faisans, que je les ai mérités en tirant droit. Et puis, ces deux-là, je les ai tués au-dessus de l'eau de la mer, qui est à moi autant qu'à vous.
--Pourquoi laisses-tu la bourse?
--Par la raison que vous voudriez bien que je la prenne!
--Explique-moi ça?
--Si je la prends vous marquerez, sans devenir plus pauvre, votre supériorité sur moi, puisque je ne serai pas fier.
--Tu es un fameux homme, et je te jure que tu me plais!
Et familièrement, affectueux même, le jeune comte, qui était homme de haute stature, prit Maurin par l'oreille et la lui pinça comme à un enfant; c'était pure gentillesse, mais Maurin cessa de sourire.
--A quoi penses-tu?
--A deux choses à la fois.
--Quelle est la première?
--D'abord que vous ne me prendriez pas comme ça par l'oreille si, au lieu de m'avoir fait venir sur votre bateau, vous m'aviez rencontré dans votre bois.
--Et tu en conclus?
--Que sur votre bateau vous vous sentez mieux chez vous.
--Et à quelle autre chose as-tu pensé, quand je t'ai pris par l'oreille?
--A mon ami Caboufigue, qui, pas plus tard que ce matin, m'a un peu tapé sur le ventre.
--Eh bien? interrogea le jeune comte charmé.
--Eh bien, dit Maurin froidement, sur le ventre c'était, monsieur le comte, l'impertinence d'un bourgeois... Je le lui ai dit, ou du moins j'ai tâché de lui faire entendre.
--Maître Maurin, dit le comte, touchez là. Vous êtes un homme; et tout ce que j'ai fait n'était que pour vous éprouver. Pardonnez-moi. Et quand vous voudrez un faisan qui vous aura été commandé, venez le tuer dans mon île. Je vous donne ma parole que vous avez un ami.
--Monsieur le comte, dit Maurin avec noblesse, j'accète (j'accepte) et je vous donne ma parole que vous ne vous repentirez pas de votre bonté... Au lieu de manger du faisan les gens de noce à l'avenir mangeront du lièvre... Je suis fier d'être votre ami, pourquoi vous êtes un brave homme... C'est drôle, vous m'avez remué le sang.
Il secoua la main que lui tendait le gentilhomme, en ajoutant:
--Les opinions ne doivent pas empêcher les sentiments.
Il prit le plus beau des trois faisans, le déposa sur le pont et dit: «En vous remerciant!»
Et comme il avait déjà le pied sur l'échelle, il revint sur ses pas, secouant la tête:
--Puisque nous sommes une paire d'amis, monsieur le comte, j'aurais tout de suite quelque chose à vous dire... Il faut saisir les occasions.
--Dites, Maurin.
--Vous permettez? véritablement?
--De tout mon cœur.
--Eh bien, pourquoi est-ce que vous vous présentez aux élections qui viennent?... C'est une bêtise!
--Je veux faire plaisir à mes amis.
--Ça vous regarde. Mais, à votre place, j'aimerais mieux me faire aimer dans le pays que m'y faire dire... ce qu'on vous dira. Moi le premier, vous savez, je serai contre vous, et ça me fera de la peine.
--Je suis sûr d'un bel appoint. J'aurai tout Hyères pour moi.
--Possible, mais, vous savez, vous y resterez quand même. A quoi est-ce que ça vous avancera, dites un peu? Et si je touche cette question, c'est bien par amitié, à cause de vos gentillesses, vu que votre candidature nous sera plutôt utile.
--Oh! oh! comment cela?
En profond politique Maurin s'expliqua. Des deux candidats républicains qui, selon lui, avaient le plus de chances, un était douteux, tellement douteux que si le comte retirait sa candidature, les voix «réactionnaires» iraient au moins bon des deux, compromettant ainsi l'élection du meilleur.
Le comte de Siblas ne souriait plus.
--Monsieur Maurin, dit-il, vous êtes sûr de votre homme? de celui que vous appelez le bon?
--Sûr, répliqua Maurin qui, parlant d'après l'intègre M. Rinal, aurait donné sa tête à couper pour répondre de M. Vérignon.
--Comment s'appelle-t-il?
--Vous devez le connaître: il a fait des histoires dans les livres; c'est Vérignon.
Il disait: «C'est Vérignon» d'un ton qui signifiait: le _grand Vérignon_, que tout le monde connaît en France, Vérignon enfin, l'ami Vérignon!
--Ah! dit le comte, c'est en effet un esprit vigoureux et fin, et c'est un caractère d'honnête homme. C'est un vrai savant et un désintéressé, l'espèce d'hommes la plus rare qui soit. Si vous êtes pour Vérignon, je maintiendrai ma candidature à seule fin de retirer à son rival les voix qui vous font peur. Ce qu'il nous faut, à la Chambre, puisque nos opinions ne peuvent pas y triompher, ce sont des adversaires intelligents et honnêtes, des caractères. Votre Vérignon est de ceux-là. Vous pouvez compter que ce que je vous dis, je le ferai.
Maurin, cette fois, regardait M. de Siblas avec une admiration sourde, béate. Il demeura longtemps pensif, immobile, éprouvant une émotion telle que seul M. Rinal lui avait donné la pareille.
--Eh bien, Maurin, qu'y a-t-il? dit doucement le comte, qui comprenait fort bien à quelle nature il avait affaire.
--Noum dé pas Dioù, Moussa lou Comté! fit Maurin, sioù aqui qué mi songi qué sé i' avié qué dé noblé coumo vous et dé couyoun coumo ioù, ti foutrian une Franço, voleur dé sort, numéro ùn!--ce qui veut dire: «Par Héraklès, Monsieur le comte, s'il n'y avait que des nobles de votre sorte et des pauvres diables tels que moi, en vérité nous réaliserions bientôt la plus exquise des républiques athéniennes!»
Et le bras droit tendu, le poing fermé, le pouce vertical un peu rejeté en arrière, il exprimait du geste, à la façon provençale, les énergies fécondes de la France plébéienne.
Et jamais parole n'exprima si bien que son geste viril la déférence du peuple pour toutes les aristocraties qui ont la vraie élévation, celle du cœur. Ce geste disait, du même coup, son mépris pour la plate suffisance de l'égoïste bourgeois satisfait de soi-même. Entre Caboufigue, le parvenu, et M. de Siblas, qui représentait les traditions et la politique de la vieille France, Maurin n'eût pas hésité, mais il préférait Vérignon. Et le pape ayant affirmé le droit nouveau des démocraties, que Dieu tolère, M. de Siblas servait, sans rougir, quoique à regret, la république de Maurin des Maures, l'aristocrate d'en bas.
Jamais les gendarmes ne comprirent ce qui s'était passé à bord du yacht, et pourquoi, pouvant leur livrer le braconnier, «M. le comte» lui avait permis de hisser sa voile au vent, lequel s'était mis à souffler du large.
CHAPITRE XLII
Où l'on verra l'importance que le gouvernement de la République française accorde au roi des Maures, lequel n'en devient pas plus fier.
Les visites à Bormes devenant dangereuses, Maurin fit prier M. Cabissol de le rejoindre à Collobrières, où il lui rendrait compte de sa mission.
Ils s'y rencontrèrent à l'hôtellerie de M. Blanc.
--Eh bien, qu'avez-vous de nouveau, Maurin?
--Voici: nous craignons, n'est-ce pas, la candidature Poisse?
--Oui, dit Cabissol; c'est un faux républicain qui fait le jeu des adversaires dont il aura les voix, outre une partie des nôtres, diminuant ainsi les chances de Vérignon.
--C'est ce que j'avais compris, dit Maurin. Eh bien, M. de Siblas maintient sa candidature pour retirer à Poisse cet avantage qui, au premier tour, pourrait le placer premier.
--Il la maintient! il la maintient! s'écria Cabissol, qu'en savez-vous? Et s'il la maintient, ça ne sera pas pour nous aider, croyez-le.
Le grand seigneur populaire qui s'appelait Maurin fut inimitable dans le ton de sa simple réponse:
--Je vous demande pardon: il fera comme j'ai dit; j'ai sa parole!
Il raconta son entrevue avec le comte.
--Maurin, dit Cabissol, vous faites des miracles. Je vous jure que si j'étais allé offrir cet arrangement à M. de Siblas, j'aurais été repoussé avec ironie.
--Qui est cet _Ironi_? dit Maurin.
M. Cabissol se mit à rire.
--Comme quoi, dit-il, l'intelligence et la connaissance du vocabulaire sont deux!
--Parlez-moi français, dit simplement Maurin.
--Eh bien, votre entrevue avec M. de Siblas est une manière d'événement. Le pape aidant, vous en avez fait un rallié sincère.
--Que vient faire là-dedans le pape?... grommela Maurin. Vous savez que je n'aime pas trop les curés ni les ermites.
--Et que vous ont fait les curés et les ermites?
--Ce sont des gens, dit Maurin, qui promettent une culotte à un pauvre et qui le font trembler pendant une heure avant de la lui donner! Ils vous font payer deux sous le commencement d'une histoire et exigent deux autres sous pour vous en conter la fin!
«On ne peut naître ni mourir sans leur payer à boire.
--Ils ne sont pas tous pareils.
--Il y a des braves gens partout, c'est entendu!
--Et, dit M. Cabissol, avez-vous vu M. Caboufigue?
La physionomie de Maurin s'éclaira d'un air de gaîté équivoque.
--Il est assez visible! fit-il. Gros comme il est, voui, que je l'ai vu! Il a les joues roses comme le dedans de ces porcs frais qu'on voit tout ouverts chez les bouchers dans les villes, la veille de Noël, et qui sont tout enguirlandés de lauriers-sauce!
--Se présentera-t-il? Il est dangereux; beaucoup se tromperont sur son compte. Il a gardé de nombreux amis parmi les pauvres gens, sans faire grand'chose pour eux. Il donne des fontaines Wallace aux communes. Il a l'égoïsme habile. Il nous roulera.
--Non, fit Maurin. Je te lui ai mis dans les pattes une jolie petite ficelle rouge et il est tombé sur le nez!
--Vous parlez, Maurin, comme un rébus, dit Cabissol.
--_Rébus?_ Encore un citoyen que je connais pas, répliqua Maurin. Il n'est pas d'ici?
--Quelle ficelle avez-vous mis dans les pattes de notre sanglier couronné?
Inimitable en sa drôlerie, convaincu et gouailleur, Maurin prononça:
--Je te vous l'ai décoré!
M. Cabissol se demanda si Maurin perdait la tête. La folie des grandeurs l'avait-elle mordu? Prenait-il au sérieux son titre de roi des Maures?
--Il n'y a rien à dire là contre, poursuivit Maurin; ce blanc a été roi des nègres. Et, décorés, tous les rois le sont.
--Le diable m'emporte si je vous comprends. Quelle farce lui avez-vous jouée?
--Aucune, dit Maurin; mais j'ai pensé qu'être député ça ne serait pour lui qu'une manière de se faire honneur... et que _preutrêtre_, alors, il aimerait mieux la croix--qui lui donnerait moins de travail. Et,--acheva-t-il simplement,--je la lui ai promise.
--Parbleu! dit Cabissol en riant à gorge déployée, si cela ne dépendait que de moi, il l'aurait, ne fût-ce que pour que, en qualité de roi des Maures, vous ayez décoré quelqu'un, Maurin! Nous en parlerons au préfet, mais je crains bien que votre recommandation ne suffise pas.
--Vous croyez? dit Maurin. Quand est-ce que ça se donne, les croix? Il y a une saison, on m'a conté, où ça pousse comme la sorbe au sorbier.
--Mais, confirma Cabissol, nous voici en janvier. Les journaux annoncent les promotions pour cette fin de mois. C'est juste le temps de cette récolte.
--Voulez-vous, demanda Maurin, me faire un mot de _billette_ pour une dame?
--A vos ordres. Et pour qui, maître Maurin? Et que faut-il dire? Dictez.
M. Cabissol appela l'aubergiste Blanc, qui, sur sa demande, apporta plume et encre, et Maurin dicta le sens d'une _billette_ dont M. Cabissol rédigea les phrases à son idée. La lettre suivante fut le résultat de cette collaboration:
_A madame ***... en son hôtel, Champs-Élysées. Nº... à Paris._
«Madame,
«Dans la très haute situation que vous occupez aujourd'hui, peut-être voudrez-vous bien vous rappeler avec indulgence un petit pêcheur de Provence pour qui vous avez eu des bontés lorsque, il y a déjà bien longtemps, il vous servait de modèle sur les plages de Saint-Tropez, et qui vous demande aujourd'hui, très humblement, une grâce; non pas pour lui, mais pour un de ses compatriotes que M. le préfet, je le sais, recommandera de son côté au gouvernement... Je n'ose pas espérer que vous vous souviendrez de moi, mais je ne veux pas croire que vous ayez oublié le mousse de Saint-Tropez dont vous avez fait le portrait lorsqu'il avait seize ans et que vous habitiez la _villa des Mussugues_.
«Lui, il n'a pas oublié... Il est aujourd'hui un très humble mais très dévoué serviteur de la République.
«La faveur qu'il vous demande servira notre cause, comme d'autres l'expliqueront à M. votre mari, mais j'ai pensé que peut-être la voix du petit pêcheur de Saint-Tropez aurait, par votre intermédiaire, quelque influence sur cette affaire, et j'ai spontanément demandé à un ami avocat de tenir la plume à ma place. La note ci-jointe expliquera à vous, madame, et à qui de droit l'affaire dont il s'agit.
«Veuillez agréer l'hommage le plus respectueux de votre humble serviteur.
«MAURIN dit _Maurin des Maures_.
«Mon adresse: _chez M. Rinal, médecin principal de la Marine en retraite, Bormes_ (_Var_).»
Quand M. Cabissol à qui, bien entendu, Maurin des Maures ne donna sur ses relations avec la dame que les renseignements les moins confidentiels, lui eut relu à haute voix cette lettre à deux reprises:
--Noum dé pas Diou! dit Maurin, je parle comme un livre! Là, voui, que je parle bien! Si elle ne répond pas comme nous le désirons, c'est qu'elle n'a rien dans la poitrine! Mais elle répondra. Si vous saviez, elle était si gentillette! Elle dessinait comme un ange! Elle me mettait dans tous ses tableaux. Une fois, elle m'a habillé en saint Jean dans le désert avec une peau de chèvre sur mon dos tout nu...
--Tranchons le mot, dit M. Cabissol en riant: vous l'aimiez!
--Oh! dit Maurin évasivement, moi, vous savez, depuis mon enfance, je les ai toujours aimées toutes! Je la regardais comme une sainte Vierge dans un oratoire. Je la menais en barque. C'était un beau temps... Mais passez-moi la plume. Je vais lui mettre un peu de signature.
Il prit la plume gauchement:
--C'est moins lourd qu'un calibre douze! dit-il et il signa maladroitement: «Maurin des Maures.»
Huit jours plus tard les promotions de janvier paraissaient à l'_Officiel_, par ordre alphabétique.
--Chevaliers de la Légion d'honneur:
«_Alexandre-Marius-Attila-César Caboufigue_, armateur et explorateur, services exceptionnels.
--Sacrebleu! dit en riant le préfet à Cabissol, si j'avais su que ça n'était pas une plaisanterie, j'aurais préféré sérieusement employer pour moi-même le crédit de Maurin; je serais officier!
Quant à Maurin, il se dit simplement:
--Je l'aurais parié, mais ça ne me flatte guère, pourquoi je devine qu'elle a eu peur que je parle trop, la petite coquinette! Et ça m'offense!
Et quand M. Cabissol lui fit remarquer les mots «services exceptionnels»:
--Je le crois bien, dit-il, tout le monde n'élève pas des crocodiles!
Il s'en alla, l'_Officiel_ à la main, annoncer la nouvelle énorme à Caboufigue. Cabissol, toujours curieux, avait demandé à être de la partie. Ils frétèrent une embarcation au Lavandou, et en route pour Porquerolles!
--Tu m'as promis, dit Maurin à Caboufigue, de renoncer à toute candidature si tu étais décoré?
--C'est entendu, confirma Caboufigue.
--Monsieur est venu pour témoin, dit Maurin, et tu vas nous écrire une lettre qui t'engage un peu comme il faut, à ne pas être candidat à la députation.
Cabissol sortit de sa poche la lettre qui était toute préparée.
--Mais qui me garantira?
--Notre parole. Signe!
Caboufigue effaré, décontenancé, signa.
--Alors, voici, dit Maurin, la chose que je t'ai promise.
Et tirant de sa poche un ruban rouge dont il s'était muni, il l'attacha gravement à la boutonnière de Caboufigue.
--Je comprends la plaisanterie, dit Caboufigue, mais si jamais la chose devient véritable, il ne sera pas nécessaire d'en apporter une. J'en ai acheté deux douzaines. On ne sait jamais ce qui peut arriver.
--Quand je te dis que tu l'es! Regarde!
Il lui tendit l'_Officiel_.
Caboufigue prit le journal d'une main tremblante et ne parvint que péniblement à le lire. Étonné, congestionné, il sonna ses gens et se fit faire du tilleul.
En Provence, toutes les émotions les plus diverses n'ont qu'un même cri: «Vite! du tilleul!» Si le feu prend à la maison, avant même de demander l'eau pour l'éteindre, les commères s'écrient: «Vite, vite, du tilleul! qu'il y a le feu!»
Caboufigue, après avoir demandé du tilleul, songea à appeler sa femme: «Mélia! Mélia!» Il perdait la tête.
--On a beau ne pas la mériter, prononça Maurin, ça fait toujours plaisir!
Enfin, oubliant grâce à quelle humble influence il obtenait cette distinction inouïe, convaincu de ses mérites, ému par la grandeur cachée du symbole, Caboufigue parla en ces termes, d'une voix tremblante, quand toute sa maison fut rassemblée devant lui:
--Certainement... la République s'honore... en couvrant de cette distinction purement honorifique... un homme qui n'a jamais rien demandé à personne... que l'honneur... que l'honneur... de contribuer pour sa part à la prospérité de son pays, par le commerce des blés et l'exploitation des alligators, comme aussi par le don gratuit et généreux que j'ai fait à diverses communes de statues et de fontaines, dans une région où l'art et l'eau potable sont, comme on le sait, assez rares...
Maurin l'interrompit:
--Ne te fatigue pas!... Vive la République!
Et à l'oreille de Cabissol:
--Ça le réhabilite!
Caboufigue demanda à revoir sa lettre de désistement à la candidature de député... Il la relut avec douleur...
Mais les engagements ne sont pas éternels... Il n'avait pas promis pour la législature suivante... Et, tout gonflé de mille émotions diverses, il se prit tout à coup à pleurer de vraies larmes.
--Si ça te fait tant de peine que ça, affirma Maurin, tu sais, ça peut se rendre. D'abord, tu n'as qu'à avouer toutes tes vérités et tu te redéshonores. Si tu veux qu'on te la reprenne, tu n'as qu'à dire comment tu l'as obtenue.
Mais Caboufigue n'entendait plus rien. Il se croyait roi de France et il l'était bien un peu.
Maurin revint avec Cabissol sur le continent, où pullulent les gendarmes.
CHAPITRE XLIII
Où l'on verra comment, sans l'aide de Maurin lui-même, jamais gendarme n'eût arrêté Maurin, et comment Parlo-Soulet répondit à cette monstrueuse arrestation par l'incongruité la plus monstrueuse et la plus sonore qui fût dans ses moyens.
Tonia semblait tenir parole et ne plus vouloir rencontrer Maurin.
Il avait beau rôder aux environs des forêts domaniales du Don, il ne l'apercevait jamais.
Cette disparition, habileté ou dédain, n'était pas pour apaiser le violent chasseur. Ce qu'il avait eu de la Corsoise excitait en lui, avec l'espérance, une force de désir toute nouvelle.
Le don Juan des Maures n'avait pas l'habitude de tant attendre. Le pirate sarrasin qu'il était, le sylvain primitif, retrouvait facilement d'ordinaire les chrétiennes ou les nymphes qui vaguent par les forêts.
Maurin pensait donc à Tonia plus que de raison, si bien qu'un jour il s'aventura très proche de la maison forestière.
A travers la fenêtre de la salle d'en bas, où elle était avec son père, elle le vit et, sortant sous un prétexte, courut à lui:
--Je ne veux pourtant pas qu'il t'arrive malheur: va-t'en! dit-elle, je ne me suis montrée que pour te dire de t'en aller. Mon père peut nous voir causant ensemble. Songe qu'il me tuerait s'il pouvait deviner! Si tu ne me rencontres plus, c'est que je tiens parole. Quand tu m'auras promis fidélité d'abord et ensuite mariage, alors, de nouveau, je serai tienne. Je ne suis pas une de tes filles perdues. Va-t'en.
Tout en parlant, elle l'éloignait de la maison, pour le mettre hors de la vue de son père.
Il l'écoutait, le cœur navré à la fois et content.
--Tonia, dit-il, tu es méchante pour moi. Tu m'as bien voulu un jour. Pourquoi maintenant dire non? Toutes les paroles du monde ne peuvent rien changer à ce qui a été.
--J'ai réfléchi, et cela change beaucoup. Si tu me veux encore, gagne-moi, mérite-moi! La manière, tu la connais. Pense que si, la fois première, j'ai bien voulu, c'est que je t'aime. Mais que je t'aime, est-ce une raison pour que je veuille être méprisée de toi?
--Moi, mépriser une fille, s'écria-t-il, parce qu'elle est amoureuse? Oh! dit Maurin, je mépriserais la nature, alors. Ou si c'était parce qu'elle est amoureuse de moi; c'est moi, alors, que je mépriserais!