Part 20
Caboufigue avait un fils à Paris, gommeux d'importance, qui venait de temps en temps chasser à Porquerolles avec quelques désœuvrés. Caboufigue possédait l'île de Porquerolles. Il avait fait construire là un magnifique château, d'où l'on apercevait toute la côte avec ses golfes et ses caps, d'un côté jusqu'à Camara, de l'autre jusqu'à Saint-Mandrier et à la rade de Toulon.
Or, Maurin, deux heures après son départ du Lavandou, tranquillement assis sur la terrasse du château de l'île d'or, disait à Caboufigue:
--Pas possible! alors, tu l'as reconnue?... à Paris? C'est bien elle?
--Voui, c'est bien elle, la mère de Césariot! Je ne l'avais, d'ailleurs, jamais perdue de vue.
--Et qui a-t-elle épousé?
--Je ne peux pas te le dire, fit Caboufigue d'un air important... Tu comprends, j'ai de grandes affaires, là-bas, à Paris, avec les plus gros messieurs... je ne veux pas compromettre mes intérêts. Il y a des choses que je ne dois pas dire. Et puis, à quoi ça te servirait-il, hé?
--Bougre! fit Maurin, comme ça elle a épousé un si gros monsieur!... quelque préfet peut-être?
--Mieux que ça!
--Oï! un général?
--Mieux que ça!
--Le fils du président de la République?
--Mieux que ça!
--Noum dé pas Dioù, fit Maurin, si par malheur il y avait encore des rois, je dirais: le roi?
Et il ajouta philosophiquement:
--Je crois que je leur porte bonheur à mes femmes. Après m'avoir eu, elles réussissent toutes... Du reste rien ne m'étonne. Tu as bien été roi quelque part, toi.
--Oh! des nègres, dit modestement Caboufigue.
--Mon Dieu! tu n'es pas très blanc toi-même, dit finement Maurin en clignant de l'œil vers Caboufigue, comme pour lui faire avouer la noirceur de son âme.
Ils devisaient de la sorte. Maurin «laissant venir» et attendant l'occasion propice pour attaquer la question électorale qu'il était venu régler. Après un moment de silence:
--Tant mieux pour elle, dit Maurin, si elle est devenue une princesse. Qui elle est ou qui elle n'est pas, je n'ai rien à en faire pour le présent, quoique, si je le savais, je n'irais pas trahir «la cause» en mal parlant de la dame d'un de nos seigneurs de la République. Du reste, elle ne m'a fait aucun mal, au contraire.
--En ne pas te révélant son nom, insista Caboufigue, je crois que j'ai raison. J'ai, s'il faut te le dire, de gros intérêts communs avec son mari rapport à mon affaire d'Amérique. Il y a là des millions à gagner. Avant dix ans, j'aurai doublé ma fortune.
--Les porcs sont faits pour faire du gras-double, dit sentencieusement Maurin... Il est naturel que tu veuilles doubler ta couenne!
Caboufigue enchanté se mit à rire lourdement d'un air d'intelligence.
--Et, lui dit Maurin, est-ce que c'est un secret, ton affaire d'Amérique?
--Non, dit Caboufigue. Ce n'est pas un secret, vu que mon établissement est fondé. J'ai, à ce jour, un troupeau de cinq mille têtes qui est en plein rendement, dans la Floride.
--Des têtes de quoi? interrogea Maurin.
--D'alligators, dit Caboufigue.
--C'est, je crois, une sorte de bœuf? demanda Maurin.
--Non, dit Caboufigue, c'est une manière de crocodile.
--Berger de crocodiles, dit Maurin sans s'étonner, ça devait t'arriver, ça, gros goulu! Et qu'est-ce qu'ils rendent, tes crocodiles?
--Ils rendent des bottes pour les gentlemen et des bottines pour les ladies. Le prince de Galles m'en a déjà commandé douze paires.
--Et c'est pour arriver à être cordonnier que tu te donnes tant de peines, mon pauvre Caboufigue!
--Cordonnier! se récria le démocrate Caboufigue indigné.
--Quand tu ferais des savates avec la peau des anges, dit Maurin méprisant, la qualité de la peau ne te changerait pas ton métier...
--C'est une affaire qui étonnera le monde, mon affaire d'alligators, dit Caboufigue. Une affaire d'or. Tout l'hiver, mes bêtes dorment. Donc, elles n'ont pas besoin de nourriture pendant ce temps-là. Et le reste du temps, comme elles n'aiment que la viande gâtée, je les nourris gratis en débarrassant les marchés publics et les fabriques de conserves de toutes leurs pourritures.
--Alors, dit Maurin, que leur restera-t-il, à celles-là?
--Ce qui m'embête, dit Caboufigue, c'est que les grands alligators ont l'habitude de dévorer les petits.
--Ça ne devrait pas t'étonner, dit Maurin.
--Ça ne m'étonne pas du tout, mais ça me porte préjudice. Il faut que je protège les jeunes. Cela demande, pour la surveillance, un grand personnel, car chaque femelle me donne une soixantaine d'œufs que le mâle guette pour les dévorer; dès qu'elle les a pondus, la femelle ne s'en occupe plus.
--Aussi, dit Maurin, soixante enfants à la fois! autant qu'il y a de minutes dans une heure! Té! ajouta-t-il, je commence à croire que je suis, comme toi, un homme d'importance, puisque je pourrais gâter de si grosses affaires. Quant à Césariot, sa mère aurait mieux fait de me le confier tout petit, au lieu de me le cacher. Je ne suis pas un de tes alligators, moi!
--Comme ça, dit Caboufigue, tu t'es fait connaître de Césariot? et tu me disais tout à l'heure que sa manière de se comporter t'inquiète?
--C'est embêtant pour un chêne, dit Maurin, de voir sortir de sa graine une ortie bonne à pas grand'chose. Quand une fille est devenue mère, on devrait l'estimer pour ça, au lieu qu'on l'encourage à cacher le petit; et les enfants qu'on abandonne, ça fait des hommes qui s'enragent. J'ai connu trop tard celui-ci. J'étais trop jeune quand je l'ai eu; ça n'est pas ma faute... S'il tourne bien, il sera de mes héritiers, mais il n'en prend pas la route!
--Il est jeune, il peut changer, dit Caboufigue.
Puis, avec un ton de pitié bête parce qu'elle était dédaigneuse:
--Tu aurais dû être riche de naissance. Tu aurais été plus heureux en femmes, car ce n'est pas le nombre qui fait le bonheur.
--Sur cette question, dit Maurin, j'ai mes idées. L'amour et la fortune ne vont pas toujours par la même route. Un pauvre est souvent plus heureux qu'un roi.
--Quand j'étais roi chez les nègres, dit Caboufigue,--en assurant sur sa tête son grand chapeau de feutre posé en couronne, un peu en arrière,--j'ai pensé bien souvent qu'il y a une destinée pour chacun de nous, et qu'on ne peut pas la changer. La mienne est dans la richesse et les grandeurs. La tienne, mon brave Maurin, est de transpercer des perdrix, des lièvres et des cœurs de femme.
--Et des sangliers! compléta Maurin. J'ai trente-quatre queues de porcs à la maison... une vraie fortune, comme tu vois! Est-ce que tu ne pourrais pas monter une affaire avec mes queues de cochon? Je te les donnerais de bon cœur!... Tiens, mon pauvre Caboufigue, apprends que je ne changerais pas avec toi! J'ai beau te regarder, tu ne sembles pas heureux, Caboufigue. Et tu ne devais pas l'être, même quand tu étais roi...
--Je suis heureux, dit Caboufigue, qui mentait par orgueil; je suis heureux.
--Je suis curieux de ton bonheur, dit Maurin, explique-le-moi.
--Depuis les princes et les ministres, en passant par les préfets et les notaires, pour arriver à mes enfants et à mes domestiques, tout le monde, dit fastueusement Caboufigue, me parle de mon argent, m'en emprunte ou m'en vole!
--Tu as le bonheur facile, dit Maurin. S'il ne faut que te demander ta bourse pour te rendre heureux, passe-la-moi, je te la rendrai.
--Tu me comprends mal ou tu fais semblant, Maurin. J'ai voulu dire que l'or me rend heureux parce qu'il met le monde à mes pieds.
--Le monde? fit Maurin. Alors, je ne suis pas du monde, car je ne suis pas à tes pieds.
--C'est vrai, fit Caboufigue, tu ne m'as jamais jusqu'ici demandé d'argent. Voilà pourquoi je t'ai toujours aimé.
--Et, dit Maurin, en riant de l'enflure et de la franchise du financier, tu ne m'en as jamais offert!
--En veux-tu?... un peu? dit Caboufigue.
--Ça me coûterait trop cher.
--Et quoi?
--Un rien de ma liberté.
--Sacré Maurin! s'écria Caboufigue, sais-tu que tu es un phénomène! Depuis que j'ai beaucoup d'argent, tu es le seul homme avec qui j'aie pu causer deux heures de file sans qu'il m'ait soutiré cinq francs ou cinq cent mille.
--Et, dit Maurin, je ne t'en soutirerai jamais. L'argent brouille les amis.
--Tu as raison, dit Caboufigue d'un ton de conviction inimitable.
Et il ajouta, en serrant la main de son vieux collègue:
--Pas d'argent entre nous!
Là-dessus, pour bien prouver qu'il était heureux, il fit visiter ses nouvelles plantations de végétaux rares et l'aménagement de son château et des dépendances à son hôte, qu'il croyait émerveillé.
--Mon fils et ma femme sont allés à Toulon avec mon yacht. Ils ont profité du beau temps; tu les verras, si tu restes jusqu'à demain.
--Non, dit Maurin, si le vent s'y prête, je partirai tout à l'heure; j'ai plus d'une affaire.
--Je connais la phrase, canaille! fit gaiement le Crésus de l'île d'or. Ça signifie qu'une petite femme t'attend quelque part, qué? Tu es donc toujours le même? un don Juan, le don Juan des Maures, comme s'exprime le percepteur de Collobrières!
--Je mourrai le fusil au poing, déclara Maurin.
--Et la main sur le cœur, conclut Caboufigue. Té! admire un peu mes cygnes sur mon bassin... J'ai de l'eau à volonté, maintenant, avec des citernes qui me coûtent les yeux de la tête.
--C'est cher, dit Maurin, j'aime mieux avoir mes yeux que posséder tes citernes.
--Et regarde-moi ce port que j'ai creusé à la dynamite.
--Je pensais bien, répliqua Maurin agacé, que tu ne l'as pas creusé avec les dents.
--Et ces faisans sauvages, vé! là-bas, à qui je fais distribuer des œufs de fourmis trois fois par semaine, au temps des amours!
--Peuh! dit Maurin, des faisans! des faisans, ça n'est jamais que des volailles qui font des embarras!
--Quel animal! dit Caboufigue en frappant sur le ventre de Maurin, rien ne l'étonne!
--Ce qui m'étonnerait, dit Maurin de plus en plus agacé, ce serait de voir un riche ne pas vanter bêtement sa fortune devant un pauvre! Mais ça, je ne l'ai jamais vu. Sur cette question-là, le plus malin d'entre vous devient tout à coup aussi sot qu'un autre.
--T'aurais-je fâché? dit Caboufigue avec un accent d'inquiétude sincère.
--Pas beaucoup, milord! riposta Maurin. Quand on me fâche, on n'a pas à me le demander, parce qu'on le sait tout de suite. Seulement, je n'aime pas qu'on me frappe sur le ventre, à moins d'être mon égal en fortune. Et toi, Caboufigue, tu es trop riche pour avoir le droit de le faire, comment ne le comprends-tu pas? Je ne pourrais, vois-tu, te rendre la pareille qu'en te frappant sur la tête, pourquoi ta tête... elle pense comme mon ventre! Voilà ce que j'avais à te dire.
Caboufigue avait de brusques retours à des simplicités de cœur vraiment touchantes; il avoua tout à coup ses misères:
--Tu claques sec, Maurin! dit-il. C'est pour ça aussi que je t'aime... Tous les autres me caressent, je te dis, et lèchent mes bottes... Ah! si tu savais!... Quand je me dis si heureux, c'est un peu pour faire le fendant, mais j'en vois de dures, va! Quand un journal me flatte, c'est pour avoir de l'argent. Quand il m'attaque, c'est pour avoir de l'argent. Les banquiers me menacent, les députés me menacent, les rois même me menacent... Il y a des moments où j'enverrais la fortune au diable...
--Oui, dit Maurin, seulement ces moments-là passent vite; il en vient d'autres à la suite...
--Tiens, mon fils a voulu être baron. Il l'est. Il a acheté ce titre au pape. Une bagatelle: trente mille cinq cents francs, mais je n'ai jamais vu les reçus; et je crois que mon fils a pris le titre en empochant les trente mille cinq cents...
--Il a bougrement bien fait, dit Maurin, de ne pas payer ce qu'on peut avoir pour rien, sans faire de tort à personne.
--Puisque tu as assez vu mes richesses, viens voir mon agachon, un petit cabanon que je me suis fait construire pour moi tout seul, au bord de la mer.
Ils y allèrent. C'était une étroite cabane de maçonnerie, toute pareille à celles où, le dimanche, les pauvres gens de Provence vont manger la bouille-abaisse, quand ils ont le bonheur d'avoir quelques centaines de francs pour _faire bâtir_.
A l'intérieur, deux chaises de paille, une table de bois blanc, un pot ébréché, quelques bouteilles de vin et des instruments de pêche.
--Je viens ici, des fois,--dit Caboufigue, grand comme l'antique,--pour m'amuser à oublier que je suis riche.
--Ça doit être un gros travail, ce jeu-là! répliqua Maurin; tu dois être en nage le soir!
--Le gros travail, c'est d'administrer tant d'argent, dit Caboufigue en soupirant.
--Gros travail pour peu de chose, dit Maurin, puisque ça ne te rend pas meilleur un bon œuf à la coque. Mais pourquoi, poursuivit-il, as-tu choisi une île pour y faire construire ton habitation principale?
--Parce que, expliqua Caboufigue, j'y suis moins dérangé par les uns et les autres, par tous les affamés qui veulent manger dans ma main.
--Pauvre homme! s'exclama Maurin. Si j'ai bien compris ton affaire, tu es comme qui dirait le prisonnier de ton or, tandis que moi, Maurin, j'ai les ailes de la misère!
Ces derniers mots, dits en français avec l'accent de Provence, eurent une saveur inexprimable et Caboufigue soupira de nouveau.
--Si le bonheur, reprit Maurin, c'était la fortune, il y aurait vraiment trop de malheureux; et, de désespoir, le monde finirait.
La profondeur de cette parole échappa à Caboufigue.
Maurin reprit:
--Le bon valet d'un maître riche a moins de peine, au fond, que son maître... Et dire qu'il y a des gens qui auraient peur d'être domestiques! Comme si tout le monde n'était pas le domestique de quelqu'un!
«Chacun de nous sert en ce monde. Tiens, moi qui suis un enfant de la nature, j'ai des clients pour mon gibier et je les sers à l'heure et à la minute!
--Moi, dit Caboufigue fièrement, je ne sers personne.
--Quand ça ne serait que tes «ligators», que tu nourris de pourriture! dit Maurin, et tes actionnaires qui vivent de tes ligators!... et puis...
Ici, jugeant qu'il était temps d'attaquer la question pour laquelle il était venu, il s'arrêta et, clignant de l'œil:
--Et puis... quand tu seras député, car tu veux l'être... Au fait, pourquoi me parles-tu de tout excepté de ton ambition? Je t'attendais.
--Ah! tu sais ça? fit l'autre étonné, avec une nuance d'embarras; et comment le sais-tu? Je n'en ai encore parlé qu'au préfet, à la préfecture.
--Il devait y avoir des murs, dit Maurin.
--Alors, insinua Caboufigue, tu m'aideras un peu, j'espère?
--Enfin nous y voilà... Eh bien! je suis venu ici pour te dire que je te connais trop pour t'aider, dit Maurin, qui touchait enfin au point précis où il voulait en venir. Tu serais trop malheureux.
--Et en quoi? dit Caboufigue. Je ferais un bon ministre tout comme un autre.
--Pas comme un autre! dit Maurin. Et beaucoup moins bon que beaucoup d'autres.
--Pourquoi ça, Maurin? J'ai l'habitude des affaires.
--Des tiennes, Caboufigue. Et c'est ce que je veux dire. Ce sont les tiennes que tu ferais. Je voudrais, bien volontiers, que nos députés sortent tous, comme toi, de la terre du pays. Mais encore faut-il qu'ils aient une autre figure. Regarde-toi, Caboufigue, avec tes vingt mentons, tu sues ton égoïsme! Et si tu veux m'en croire, tu n'essaieras pas d'être député. Tu ne peux l'être qu'à coups d'argent. Tes électeurs te demanderont la lune, et il faudra bien la leur promettre. Bien des pauvres gens parleront, si tu le veux, en ta faveur, et pour toi se feront canailles, et pour cent sous te vendront leur voix, autant dire qu'ils essaieront de te vendre la pauvre France. Des candidatures comme la tienne, ça vous détruit un pays.
«Fais ta fortune, Caboufigue, mais ne te mêle pas de faire la nôtre; que le grand saint Martin, quand il aura remplacé Dieu, nous en garde! Nous y perdrions les plumes qui nous restent. Ton argent nous coûterait trop cher. C'est avec des bons diables comme toi, avec des bergers de crocodiles sans grande méchanceté au fond, mais gonflés d'eux-mêmes comme tes faisans, qu'on fait la bassesse d'un peuple. J'aime mieux être, quoiqu'un peu maigre, un vieux coq de montagne, qui vit d'un gland et qui a la pépie!
--Comme ça, dit Caboufigue, tu seras contre moi?
--Et avec moi, tout mon pays des Maures, comme un seul homme, foi de Maurin!
--Alors, dit Caboufigue, je suis...
--F...ichu! dit Maurin.
--Et si je me fâchais? dit Caboufigue.
--Toi? tout cochon que tu es, tu n'es pas bête. Et tu sais bien que j'ai raison... Té! exclama-t-il, tout à coup, illuminé d'une idée subite... J'ai mieux pour toi que la candidature. Si tu ne te présentes pas, je te ferai décorer!... Ça, voui, c'est fait pour toi. Ça t'ira comme des manchettes.
--Tu ferais ça? s'écria Caboufigue ébloui.
--Je sais bien que la croix, dit Maurin, ça ne s'achète pas toujours. Mais, à moins qu'il soit de ceux qui la donnent aux autres, je n'ai jamais vu un homme un peu vraiment riche qui ne soit pas décoré, excepté toi. Comment as-tu fait? Ça me paraît plus difficile que tout le reste... Alors, rien que parce que tu ne l'as pas, moi, Maurin, je te la donne.
--Et comment feras-tu pour me la faire avoir? interrogea l'anxieux et alléché Caboufigue.
--Tu me diras, un jour ou l'autre, lequel de nos grands hommes de la République elle a épousé, dit Maurin, et alors, de sûr, je te ferai décorer. Elle ne pourra pas me refuser ça.
--Allons, déclara Caboufigue, je vois bien que tu n'abuseras pas du secret... C'est un secret d'Etat!
Et il se pencha vers l'oreille de Maurin. Maurin écouta sans broncher la révélation surprenante qui lui était faite et dit seulement:
--C'est en effet le nom d'un des maîtres de la République. Et à présent, pourvu que tu t'engages à ne pas te présenter à la députation, je m'engage, moi, à faire pour toi ce que j'ai dit.
Ainsi le roi des Maures disposait des plus hautes récompenses nationales. Il se sentait fort de l'appui du préfet et de M. Cabissol. Il avait conscience de remplir en ce moment une mission diplomatique.
--Alors, dit Caboufigue convaincu, c'est dit, je m'y engage: je ne serai pas candidat... Tu pars?
--Oui, dit Maurin, je vais à tes affaires; à te revoir.
Tout en devisant, ils étaient revenus vers la petite baie où Maurin avait amarré sa barque. Il sauta dedans, suivi d'Hercule, s'éloigna en quelques coups d'aviron, et hissa sa voile latine.
Le vent, qui avait tourné juste à point pour le servir, le conduisit à Port-Cros où il comptait tuer, dans la chasse gardée de M. de Siblas, deux faisans qui lui avaient été «commandés» pour une noce au Lavandou.
CHAPITRE XLI
Comment un gentilhomme de l'ancien régime contracta très naturellement un traité d'alliance avec le populaire roi des Maures.
Maurin ne s'attendait guère à ce qu'il devait trouver à Port-Cros. Il n'imaginait pas que, si vite, le procès-verbal de Gonfaron eût fait son effet. De plus, les gendarmes de Bormes, commune dont le Lavandou est une section, avaient appris que les gens de la noce avaient commandé à Maurin deux faisans, et, sachant que le braconnier se rendait toujours, quand il voulait un faisan, dans l'île de Port-Cros, ils avaient averti, à la grande joie de Sandri, les gendarmes d'Hyères,--les îles d'or faisant partie intégrante de la commune d'Hyères. Sandri allait donc agir, cette fois, sur son territoire. Il fut enchanté.
Maurin avait coutume d'accoster au sud de l'île, dans une petite baie, à Port-Mui. Il y alla tout droit. La baie était déserte. Il poussa jusqu'au bord, sauta à terre, tira à demi sa barque sur le sable, et, suivi d'Hercule, se mit en chasse aussitôt.
Cette crique est assez éloignée de l'habitation du comte de Siblas qui se trouve à l'ouest de Port-Cros.
Devant Maurin s'ouvrait une ravissante petite vallée. Sur le mamelon de gauche, des genêts épineux.
Au fond de la mignonne vallée, quelques vignes.
Des figuiers sur la pente de droite, et, partout, des pins d'Alep ou pins blancs.
Les îles d'or sont des fragments des Maures, séparés par un large bras de mer du massif auquel elles appartiennent.
Il regarda attentivement son terrain de chasse, et, de son œil de braconnier, autant dire d'aigle, il aperçut deux choses.
Premièrement, à trente pas, à sa droite, sous la dernière vigne de la rangée, un faisan surpris par le bruit de son arrivée, à demi rasé, le cou tendu, se dérobait vivement, à longues enjambées. Deuxièmement, à sa gauche, au-dessus des genêts, dans un massif où ils se croyaient bien cachés, veillaient deux gendarmes. Le fin sommet de leurs chapeaux faisait tache brune sur la verdure des pins qui s'étageaient derrière eux. Maurin allait entrer dans une souricière! Il se mit à rire tout bas.
Qu'il n'eût pas vu les gendarmes, et il était arrêté. Il devinait très bien leur plan qui était de le laisser s'engager dans l'île et de lui couper ensuite toute retraite vers son embarcation. Son parti fut pris sur-le-champ. Il donna, d'un geste large et silencieux, l'ordre à Hercule de décrire une courbe qui, selon toute probabilité, devait mettre le faisan entre son chien et lui, et il attendit, sans perdre de vue, du coin de l'œil, la double petite tache sombre que faisait, au milieu des genêts clairs, le chapeau des gendarmes à l'affût.
Chasseur chassé, Maurin observait à la fois ses chasseurs et son chien. Il perdait de vue à tout moment, puis retrouvait, entre deux troncs de pins, la queue expressive d'Hercule. Tout à coup le chien pointa. Il y eut comme deux faux arrêts, puis un arrêt ferme. C'était le moment. Comme Maurin l'avait espéré, le faisan n'était pas très loin de l'endroit où il l'avait aperçu. L'oiseau à peine entré sous le couvert n'avait plus bougé. Il allait s'enlever à bonne portée. «Bourre!» Maurin tira. Le faisan, qui montait en chandelle, retomba aussitôt sur le nez d'Hercule qui, le gibier aux dents, bondit vers son maître. Les gendarmes accouraient. Ils dévalaient bon train, faisant rouler sous leurs pieds ferrés les pierres sonores...
Maurin repartait dans sa barque, et son chien déjà y était entré. Les gendarmes firent une petite halte:
--Arrêtez, Maurin!
--Pas tant bête! leur cria-t-il.
--Au nom de la loi, arrêtez! dit l'un.
--Avez-vous la permission de chasser dans l'île? dit l'autre.
--La permission je l'ai sous ma semelle, quand j'y suis, dans l'île! Et au bout de mes avirons, quand je la quitte.
Les deux gendarmes reprirent leur course. Maurin, de l'aviron manœuvré comme une gaffe, repoussait le fond de sable et de cailloux. La barque se dégageait, flottait, s'éloignait un peu.
A ce moment, devant les gendarmes stupéfaits, deux faisans s'enlevaient à grand bruit, montant verticalement d'abord, puis, prenant un parti, s'envolaient pour décrire au-dessus de la mer une grande courbe qui devait les ramener sur un autre point de l'île. Et il arriva qu'ils passèrent à bonne portée du fusil de Maurin... Coup double... Ils tombèrent tous deux... La barque filait... Le braconnier s'inclina par-dessus bord et les ayant cueillis sur l'eau, il les jeta au fond du bateau où gisait le premier sous la garde d'Hercule. Alors, il cria aux gendarmes, debout là-bas sur la colline, véritables statues de l'autorité impuissante:
--Pour ceux-là, vous n'avez rien à dire; la mer n'a pas de propriétaire: _zibier d'eau!_
Sandri et son compagnon ne disaient rien en effet. Le désespoir entrait dans l'âme du beau gendarme. Mais Sandri et son compagnon avaient une chance de revanche. Le comte de Siblas, averti par eux, et très curieux de connaître le fameux braconnier des Maures, avait annoncé qu'avec son yacht il surveillerait les points abordables de l'île.
La barque s'éloignait doucement; Maurin faisait mouvoir avec lenteur ses avirons dans l'eau calme. Il s'arrêta, mit ses mains en porte-voix et cria encore:
--Sandri! c'est toi qui les as levés, ceux-là. Comme gendarme, je me f...iche un peu de toi, mais comme rabatteur je t'estime.
Une envie vague de braquer son revolver sur Maurin prit au cœur le Corse vindicatif. Mais son compagnon lui toucha le bras:
--Notre homme est pincé, Sandri. Voici le bateau du comte qui lui coupe la retraite.