Part 19
--Ne plaisante pas, dit-elle,--que ce n'est pas bien le moment. Ce qui est arrivé sera triste si tu n'es pas un brave garçon, car, si tu n'es pas un brave garçon, tu ne m'épouseras pas et alors, acheva-t-elle avec beaucoup de simplicité, je crois que je finirai par te tuer.
--Que je t'épouse! C'est donc une idée qui te plaît énormément? Je vois que (comme il est d'habitude avec les femmes) nous allons nous chamailler longtemps sans que ton idée te lâche d'un cran!
--C'est que cette idée ne me quitte que pour me reprendre.
--Elle pourrait être selon la justice, dit Maurin qui fumait tranquillement, si je t'avais volée malgré toi à toi-même! Mais de ma vie je n'ai fait chose semblable, car c'est là action de canaille... Tu savais très bien au contraire ce que je voulais, et tu avais une aiguille corse pour m'arrêter.
--Enfin, dit-elle, m'aimes-tu?
--Pour sûr, fit Maurin sincère, pour sûr! et non guère! je te l'ai dit et répété.
--Et voudras-tu de moi pour femme?
--Tu as là décidément une idée qui tient comme une arapède au rocher, dit Maurin; mais raisonne un peu. Si je te voulais épouser, ton fiancé se fâcherait, ton père me refuserait, et tout cela c'est une mauvaise affaire.
--Mon fiancé ira au diable et mon père où il voudra! et l'affaire ne regarde, au bout du compte, que moi.
--C'est que... ma liberté, j'y tiens beaucoup! dit Maurin. Certainement, ce me serait grand plaisir, en rentrant à la maison, de trouver chaque soir la gentille femme que toi tu es, assise près de la lampe allumée et de la soupe chaude, mais je n'y rentre guère à la maison, vois-tu. Les maisons ne sont pas faites pour moi. Ma mère rarement me voit. Je suis comme le lièvre qui a tous les gîtes et qui n'en a point. Aie donc avec moi un amour de peu de temps et songe que les gendarmes deviennent brigadiers avec des protections.
--Ainsi, tu supportes l'idée, fit-elle en se levant, de me voir donner à Sandri?
--Pas maintenant, non, fit Maurin sans sourciller, mais je sais bien que je la supporterai un jour, quand il le faudra.
--Et moi, dit-elle énervée par toutes ces flegmatiques résistances, jamais je ne supporterai que tu sois, même une heure, à une autre femme ou fille!
--Une seule poule ne suffit pas à entourer un coq, fit sentencieusement Maurin. Comment veux-tu que je réponde de moi? Ça ne serait pas dans la nature... Tu le vois bien, par là, que je ne peux t'épouser.
--Et crois-tu que si je reste tienne sans être ta femme, je serai moins jalouse, et t'en permettrai d'autres? Tiens, Maurin, voici, pour en finir, mon idée sur toi et sur moi. Ce qui est arrivé était dans mon destin, soit; je reconnais qu'après tout je l'ai voulu comme toi et en même temps; et qu'à la bonne Mère, tout en la priant pour qu'elle me délivrât de penser à toi, j'étais surtout contente de ne parler que de toi. Tu m'as ensorcelée, et c'est, je le veux bien, malgré toi-même, et je te le pardonne parce que tu me dis tout, franchement; mais aux conditions que tu me fais, je n'accepte pas le marché pour l'avenir. Va-t'en tout de suite et ne me vois plus, ne me cherche plus. Adieu!
Elle s'était levée, pâle sous le noir de ses cheveux un peu défaits, ses lèvres tremblaient d'indignation et de douleur. Sa poitrine battait. Elle était belle. Maurin envisagea sans plaisir l'idée de renoncer à cette proie magnifique.
--Tonia! dit-il (et il la prit dans ses bras), ne sois pas si méchante. Ce qui est fait est fait. Qu'une fille soit à un homme une fois seule, ou vingt fois, le nombre des baisers ne change rien à la chose: on est à lui tout à fait dès le premier, et à s'en tenir au premier on renonce à de la joie sans regagner ce qu'on a perdu. Ne me fais pas ni à toi cette peine inutile de ne me plus revoir. Reste mienne et laissons le temps nous donner conseil. Peut-être toi-même m'aimeras-tu moins dans peu de temps et tu seras alors bien contente de n'avoir pas renoncé à faire la volonté de ton père, et moi je serai satisfait de ne pas t'avoir fait perdre un bon établissement. Se marier avec moi, ce n'est guère pour toi une bonne fortune et je te le dis honnêtement.
Ils étaient debout. Il la tenait par la taille; il la renversait un peu sur son bras et lui parlait bouche à bouche. Les paroles de Maurin n'étaient déjà plus qu'un son murmurant et confus pour elle. Le sens des raisonnements lui échappait peu à peu. Son esprit s'efforçait de se ressaisir et n'y parvenait pas. La tête rejetée en arrière, elle voyait, au-dessus d'elle, le visage de Maurin, ses yeux ardents, son air de libre et énergique chasseur, et elle lui dit:
--Je ne sais ce que tu dis, Maurin... je ne sais plus... je t'aime... je suis jalouse... je suis tienne... je ne veux plus te voir... et tu es le maître...
Il la raccompagna vers Pignans jusqu'au bas de la colline. Ils ne raisonnèrent plus de rien. Il fut dit seulement que, quand ils pourraient, ils se reverraient. Et Maurin la quitta, par prudence, dans l'intention de passer la nuit au village voisin, chez des chasseurs amis, à Gonfaron.
CHAPITRE XXXIX
Comme quoi, grâce à l'ingéniosité de Maurin, les Gonfaronnais virent enfin voler un âne et comment le roi des Maures connut, à l'instar de tous les vrais héros, son heure d'impopularité.
Les chasseurs gonfaronnais, amis de Maurin, n'étaient pas chez eux. Ils étaient allés battre la montagne.
Maurin se demandait s'il n'irait pas chercher un gîte, sur la route des Mayons-du-Luc, chez un vieux paysan de sa connaissance, et il était là, au mitan de la place, devant l'église, son chien sur ses talons, incertain de ce qu'il ferait.
Voyant un «étranger du dehors», un à un, quelques écoliers qui ne le connaissaient pas s'attroupèrent autour de lui, parlant de lui à voix basse, s'étonnant de son immobilité, de son air indécis et singulier.
Les générations nouvelles ignorent celles qui les ont immédiatement précédées, et tel reconnaîtrait Henri IV sur la grand'route, qui voit passer un Maurin des Maures sans se retourner.
Donc les enfants chuchotaient entre eux:
--Que cherche-t-il celui-là?... Il a perdu quelque chose?...
Derrière les enfants, peu à peu, se forma un cercle de vieilles radoteuses dont la présence attira quelques jeunes paysans sans expérience qui rentraient du travail; et tout ce monde regardait Maurin.
--Le connais-tu, celui-là?
--Non.
Maurin à la vérité n'était pas venu souvent à Gonfaron, cette bourgade étant séparée par une large plaine de ses petites montagnes mauresques.
Il n'y était guère connu qu'aux chambrées, parmi les hommes de son âge, politiciens et chasseurs, ceux justement qui étaient tous absents du village à ce moment-là. Quand le cercle qui entourait Maurin fut devenu une petite foule, le roi s'impatienta:
--Vous auriez l'air moins étonnés, dit-il en riant, si vous voyiez voler un âne, hé?
Ne pas oublier le mot «âne» lorsqu'on entre dans Gonfaron, ou entrer, sans quitter ses souliers, dans une mosquée, sont deux injures de même gravité, également impardonnables, aux yeux des Gonfaronnais ou des musulmans.
Il y a pourtant des ânes à Gonfaron, mais l'étranger bien élevé ne doit pas s'en apercevoir. Chatouilleuse à l'excès sur ce point, la population «écharperait» l'imprudent qui oserait cette bizarre inconvenance.
Une rumeur de mécontentement entoura donc subitement Maurin. Les enfants les premiers se fâchèrent.
--Il se fiche de nous, celui-là! C'est pour nous dire ça que tu es là planté comme un cierge? Regardez-moi cette flamberge: on dirait la tige d'un aloès! Tu ferais mieux de passer ton chemin, chasseur de carton!... Va tuer des mouches!... Va peindre des cages!
Ainsi grondait le lionceau populaire.
Maurin, qui avait l'habitude de manier les foules, sentit très bien qu'il ne ressaisirait pas la faveur de celle-ci.
Il était maintenant en présence de plus de cent cinquante ennemis, et les plus petits n'étaient pas les moindres.
--Allons, fit-il d'un air bonhomme, je n'ai pas voulu vous faire peine! Ce que j'ai dit peut se dire partout. Laissez-moi passer.
Les foules sont lâches. On prit pour un accent de crainte le ton conciliant de Maurin.
--Zou! à lui! en avant les pierres! cria un gamin de quatorze ans. Otez-vous de là, les femmes!... qu'il a _insurté_ la patrie!
Maurin s'élança, saisit le jeune tribun par un bras et lui tirant les oreilles:
--Je te les allongerai si bien que pas un âne de Gonfaron ne les aura si longues. Tu les auras si longues qu'elles seront comme des ailes, et Gonfaron, alors, verra un âne voler!
Ces paroles furent le signal d'une attaque générale contre le récidiviste. Sans souci d'atteindre ou non celui qu'ils défendaient, les petits Gonfaronnais se mirent à lancer des pierres à la tête de Maurin, lequel se _voyant mal_ comme on dit, embarrassé de son fusil et de son carnier, prit le parti de s'adosser au mur de l'église, pour n'avoir d'ennemis qu'en face; et soulevant son jeune adversaire gigotant et qui essayait de mordre, il s'en fit un bouclier.
Hercule, paisible jusque-là, comprenant que l'affaire devenait sérieuse, chargea la cohorte endiablée. Et Maurin, posant à terre son prisonnier sans lui lâcher le bras, courut sus à la bande des lapideurs, tout en traînant derrière lui le grand gamin qui faisait résistance mais n'osait plus faire le méchant, occupé qu'il était à se garer des projectiles de ses compatriotes. Heureusement, les pierres de la place étaient de petits cailloux. Pas moins Maurin s'était, à deux ou trois reprises, senti frappé rudement à la tête et sur les mains. Son sang coulait.
Déjà une rumeur circulait dans tout le village: «On se bat sur la place publique! Aux armes, citoyens!» Les gens sortaient des maisons, et bientôt le maire en personne apparut, ceint de son écharpe et suivi d'un garde coiffé du képi, la plaque sur la poitrine. Le malheur voulut que le maire,--un Lucquois établi à Gonfaron et en fonctions depuis peu de temps, comme successeur d'un maire récemment décédé, lequel était un ami de Maurin,--ne connut pas le braconnier. Au lieu de prendre le roi des Maures par la politesse et la douceur, ce qui sans doute aurait réussi, il l'apostropha de haut:
--Hé! l'homme! je calcule que vous feriez bien de quitter la place et sans regarder en arrière!
Maurin n'y put tenir et tout d'un trait riposta:
--Je vois à votre écharpe, que c'est vous qui avez, quand on a gonflé l'âne, _déviré le tuyau!_
--Arrêtez-moi cet insolent! cria le tyran de village en se tournant vers son garde.
Le garde s'apprêta à obéir.
--Si tu touches au roi des Maures, dit Maurin, tu m'en diras des nouvelles!
Le garde s'était arrêté, comme changé en statue de sel.
La magie du nom fameux avait opéré sur lui, mais non sur le maire qui était un peu dévot et à qui on avait conté l'histoire de saint Martin; il cria:
--Ah! c'est toi le fameux Maurin? Arrêtez-moi ce mandrin-là! il paiera, en une fois, pour beaucoup d'autres histoires!
--Faites excuse, monsieur le maire, dit Maurin. Pour empêcher le désordre, je dois obéir et m'en aller, c'est sûr, encore que la place soit à tout le monde; mais pour ce qui est d'arrêter un Maurin, il faut plus d'un homme! Et d'hommes, ici, je calcule qu'il n'y a que moi!
--Je ne compte donc pas au moins pour un! cria le maire suffoqué. Et que suis-je donc?
--Ah! lui dit le garde respectueux, vous n'êtes pas un homme, puisque vous êtes le maire.
--Il ne peut donc compter que pour un âne, dit Maurin, car le maire d'un pays provençal où l'on ne comprend pas la plaisanterie n'est vraiment qu'un âne, et des gros! De la plaisanterie, si vous riiez les premiers, gens de Gonfaron, on vous laisserait tranquilles, mais ânes vous naissez, ânes vous mourrez! Qui naquit pointu ne meurt pas carré, et quand un peuple est bête il est bête par millions!... Ah! pauvre France!
Le maire et le garde se consultaient. Maurin continuait:
--Rien qu'en entendant mon nom de brave homme, les petits enfants d'ici, comme ceux de partout ailleurs, devraient me respecter! mais vous ne connaissez rien, sauvages! il vous faut des Parisiens, pechère! qui vous appelleront _mocos_ sans vous mettre en colère parce que l'âne veut être bâté!... Allons, adieu, bonnes gens! Pour sûr, vous n'avez jamais eu d'ailes. Et je dirai partout qu'à Gonfaron les ânes ne volent pas. Oh! non!
Il s'éloigna sous les derniers cailloux des enfants intimidés, laissant derrière lui un peuple stupéfait, mais plein de désirs de vengeance.
Il gagna la plaine qu'il lui fallait traverser dans toute sa grande largeur pour regagner son royaume des Maures.
A peine fut-il hors du village, que le maire dit à tout le monde:
--Allez chercher chacun votre fusil et les femmes leur manche à balai, et nous lui ferons la conduite. Il faut qu'on le prenne et qu'on me le mette dans la prison.
Et se tournant vers le garde:
--Toi, bats le rappel sur la caisse pour assembler le monde et dis au curé de sonner le tocsin, comme pour le feu!
Ainsi fut fait, et quand tous, armés de bâtons et de fusils, et les enfants de leurs frondes, se furent ramassés au milieu de la place, au son d'un tambour sur lequel le garde exécutait des ran-tan-plan terribles, le maire dit aux enfants:
--A présent, montez au sommet du village (Gonfaron est bâti sur un mamelon) et de là-haut, vous verrez quelle direction il a prise, ce maòufatan! Et nous pourrons alors le joindre à coup sûr.
La petite armée enfantine monta au sommet du village.
--Il a pris le chemin des Mayons-du-Luc. Il traverse la plaine, il a bien trois quarts de lieue d'avance.
--Suivez-moi, dit le maire, en avant! Et que personne ne recule.
Pendant ce temps, Maurin se disait:
--Quand le peuple se mêle d'être bête, pechère! il ne connaît plus rien. Je les ai mis en révolution pour peu de chose... Té, vé, un âne!
Il s'arrêta, voyant à quelques pas devant lui un fils d'ânesse, pas plus gros qu'un gros chien et qui broutait l'herbe des bords du chemin, attaché par le cou au tronc d'un vieil olivier. L'âne était tout bâté.
--Il me vient une idée drôle, dit Maurin, car je vois là-bas que les bougres se sont mis à ma poursuite. Deux cents contre un, les braves!
Son idée, il l'exécuta sans plus de réflexion. Avec la corde, qui était longue et solide, il fit au bastet comme qui dirait une anse, attachée par un bout au pommeau, par l'autre au troussequin. Au milieu de cette anse, il fixa l'extrémité de la corde doublée, et, faisant passer cette corde doublée par-dessus une maîtresse branche horizontale et basse, il hissa l'âne dans l'olivier, comme on hisse un seau dans un puits; ensuite il amarra la corde au tronc de l'arbre et la bête resta suspendue, l'air plus bête qu'avant, à trois pieds au-dessus du sol.
La pauvre créature ne disait rien, et, ses quatre jambes pendantes comme des pattes de poulpe mort, l'âne penchait sa tête piteusement vers la terre et vers les chardons rares qu'il regrettait. Et puis, il se mit bien involontairement à tourner au bout de sa corde, comme la flèche d'un vire-vire de foire.
Et Maurin dit:
--Au moins une fois dans leur vie, ils en auront vu un en l'air, d'âne! je leur devais bien ça.
Il coupa de son couteau les quatre ailes des deux perdreaux qui lui restaient et, proprement maintenues bien ouvertes par une baguette où il les avait liées d'un fil de fer, il les fixa en deux tours de main aux deux côtés de la croupière.
--Arrangé ainsi, fit Maurin en s'éloignant et se retournant plusieurs fois pour admirer son ouvrage, il a bien l'air d'une hirondelle!
Et il fila avec ses longues jambes...
Quand l'avant-garde de ses ennemis aperçut cet âne volant, la corde lui étant cachée par les branches de l'olivier, elle s'arrêta stupéfaite.
--Diable! dit un Gonfaronnais qui était né aux Martigues, peut-être que cet homme n'a pas menti, et que des fois, il y en a qui volent, des ânes!
--Ah çà! vaï! dirent les autres, il y a, là-dessous, quelque malice.
Et tous, à pas prudents, s'approchèrent.
--Je vois ses ailes! cria l'un.
--Elles sont bien petites! fit le maire qui arrivait tout essoufflé, car il était, lui, de la grosse espèce.
--Bien petites, dit le garde, et placées justement où il ne faut pas.
--Les anges peints dans les églises, fit une dévote, les portent comme ça!
--Cette bêtise! riposta une commère. Les anges peints dans les églises n'ont qu'une tête et portent les ailes à leur cou!
--L'insolent, dit le maire, s'est encore fichu de nous! Au pas de course, mes enfants! Aganta-lou! (attrapez-le!) Zou! En avant!
Et les Gonfaronnais volèrent.
Mais voyant que Maurin allait plus vite qu'eux, le maire poussif s'arrêta, commandant: «Halte!» d'une voix terrible.
--Nous ne l'aurons pas en courant, dit-il, mais je sais qui il est, son nom, et tout. Il n'évitera pas le procès-verbal. En attendant, faisons-lui, de loin, la chamade: il verra bien que nous n'avons pas peur!
Et hurlant, criant, injuriant, gesticulant, montrant le poing tous ensemble, les gens de Gonfaron firent de loin à Maurin une conduite de charivari, une chamade de carnaval; et à qui mieux mieux ceux qui avaient des fusils, à plus d'une demi-lieue de distance, tiraient sur lui avec du plomb pour les fifis, les futi-fùs et les becs-figues, tant et tant que les bravades de Saint-Tropez sont moins bruyantes et moins effroyables!
Alors, tel Boabdil, le roi Maurin, qui pour mieux dominer l'armée ennemie commençait à gravir les premières pentes des Maures, se retourna, s'arrêta debout sur une roche avancée; et contemplant à ses pieds ce désordre vain mais injurieux, cette fumée inutile d'où sortaient des éclairs et des tonnerres mêlés aux cris d'une humanité souffrante, mais dont il avait honte, il murmura tristement, en secouant la tête:
--Et dire que voilà mon peuple!
CHAPITRE XL
De la mémorable conversation qu'eurent ensemble Maurin des Maures et son ami Caboufigue, ex-roi des nègres, berger de crocodiles, conservateur radical et candidat à la députation.
Le premier magistrat de Gonfaron fit envoyer à qui de droit son procès-verbal qui suivit le cours ordinaire.
«Insulte à un agent de la force publique et à un magistrat dans l'exercice de ses fonctions!» En France, rien n'est plus grave; dans ce pays de liberté, l'insulte à un honnête citoyen ne se paie pas ou coûte vingt sous à peine, tandis que le juste reproche à un policier indigne s'expie dans les fers des sombres cachots, ce qui a fait dire à un illustre républicain de Venise voyageant en France: «Vive le roi d'Italie!»
Le procès-verbal gonfaronnais réveilla contre Maurin plusieurs griefs endormis. Les journaux du département, chacun selon sa couleur politique, avaient raconté l'histoire de saint Martin avec des commentaires aggravants. Les uns dans l'intention d'exagérer la faute de Maurin, les autres pour exalter sa gloire dénaturèrent si bien les faits que l'aventure fut connue en haut lieu; et, à cette occasion, les coupures des journaux constituèrent au ministère de l'Intérieur, malgré les explications favorables du préfet du Var, un dossier ambigu concernant Maurin, dit le roi des Maures ou le don Juan des Maures, «personnage à surveiller».
--Qu'on nous amène, une fois pour toutes, ce diable d'homme qui fait trop parler de lui! déclara le parquet.
Toutes les brigades furent avisées et Alessandri trouva des prétextes pour faire sur les routes des Maures de plus fréquentes incursions.
Maurin fut prévenu par M. Rinal, qu'avait prévenu M. Cabissol. Rendez-vous fut pris chez M. Rinal entre ces trois personnages.
--Vous êtes incorrigible, Maurin, dit Cabissol, mais vous suivez votre nature et il serait un peu ridicule d'insister. Cependant, tâchez, nous vous en prions, de vous résister un peu à vous-même. Surtout, évitez plus que jamais la rencontre des gendarmes. Ne faites pas quelque sottise qui achèverait de vous mettre à dos les pouvoirs constitués. Cette alerte passera comme le reste. En attendant, les élections approchent et je suis chargé de vous prier: premièrement de préparer çà et là, au hasard de vos promenades, la candidature Vérignon; deuxièmement de combattre celle du comte de Siblas qui peut nous gêner beaucoup; troisièmement d'empêcher, s'il se peut, celle de votre ami Caboufigue.
--Caboufigue se présente! dit Maurin suffoqué d'étonnement. Ah! par exemple, celle-là elle empoisse!
--Il en a parlé; il n'est pas sans influence. Il est énormément riche; il a doté telle commune d'une fontaine Wallace, telle autre d'un buste de la République en fonte bronzée. Donc, il peut nous gêner beaucoup.
--Caboufigue se présente! murmurait Maurin stupéfait. Ah ben! ce n'est donc pas à Gonfaron seulement que les ânes veulent voler! Vous pouvez compter que je parlerai à Caboufigue.
«Nous avons été pauvres ensemble quand j'avais huit ans et qu'il en avait seize. Nous fûmes alors mousses sur le même bateau de pêche. Il bedonnait déjà, le porc! Nous nous roulions ensemble, à moitié nus, sur les plages de Cavalaire et du Lavandou. Depuis, il a fait fortune dans les mers lointaines, au diable; on dit qu'il a été roi chez les nègres; il s'est enrichi, je crois, dans les dents d'éléphants et dans les peaux humaines... Vous pouvez compter que je le verrai et que je lui dirai ce qu'il faut! Caboufigue député! Ah! non, je ne verrai pas ça! j'en ferais une maladie, misère de moi!
Il ajouta avec un accent d'ironie impayable:
--Qu'on le décore, passe! mais député, représentant du peuple! ah! non, pas ça! et j'en fais mon affaire!
Le lendemain matin, Maurin emprunta l'embarcation d'un de ses amis, pêcheur au Lavandou, pour se rendre à Porquerolles, l'une des îles d'Hyères. Il emportait son fusil et il avait Hercule avec lui.
Le vent était favorable. Il hissa la voile et se mit à la barre. L'embarcation, inclinée, la quille presque hors de l'eau, filait comme une mouette.
Jamais les chevaux des gendarmes ne pourraient suivre Maurin par ce chemin-là!
Maurin allait rendre visite à son vieux collègue Caboufigue.
Caboufigue était, comme Maurin, un enfant de Saint-Tropez. Mais Caboufigue, neveu d'un oncle propriétaire de chênes-lièges, ayant hérité, vers l'âge de vingt ans, d'une honnête aisance, s'était lancé dans les affaires. Il s'était fait armateur. Il n'avait qu'une instruction sommaire, mais il se trouva qu'il avait le génie du négoce et de la finance. Il avait entrepris plus d'un voyage d'où il était vraiment revenu cousu d'or et chargé d'or.
Ce personnage bizarre avait été roi quelque temps d'une peuplade de nègres chasseurs, tributaires du négus Ménélik. Plus tard, il avait été, durant trois années, un peu médecin du schah de Perse qui, disait-on, l'avait payé d'une cargaison de pierres précieuses.
Caboufigue était trente fois millionnaire et il était en passe de doubler sa fortune, grâce à une opération extraordinaire qu'il dirigeait en Amérique. Au fond, c'était une manière d'homme de génie. Le génie des affaires n'exige pas l'élévation des idées et des sentiments. C'est même souvent le contraire. Caboufigue, sous sa redingote établie par l'un des meilleurs faiseurs parisiens, avait l'air d'un roulier normand plutôt que d'un parvenu provençal. Il continuait à s'exprimer dans un français canaille semé de locutions triviales. Il parlait, si l'on veut, la langue de Maurin. Mais Maurin la parlait en homme de la nature et Caboufigue en homme des rues. Cependant Caboufigue avait trois secrétaires, tous trois licenciés en droit.
Caboufigue, qui avait quarante-deux ans, avait épousé dans sa jeunesse la fille d'une épicière de Sainte-Maxime, Amélie, qu'il appelait Mélia et qui savait à peine lire, mais qui prenait encore aujourd'hui, à quarante ans, des leçons de grammaire, d'orthographe, de piano, de mandoline et de danse.
Sa femme et lui avaient, comme beaucoup d'autres parvenus, le goût le plus vif pour la noblesse; mais pourtant, on doit le dire, ils ne reniaient ni leurs origines ni leurs anciens amis. Cela les eût réduits à une quasi-solitude.