Maurin des Maures

Part 18

Chapter 184,025 wordsPublic domain

Une fois, elle poussa un cri; un caillou tranchant l'avait blessée. Maurin eut grand'peine à s'empêcher de courir à elle, mais il se retint, ayant compris qu'elle n'avait pas grand mal. «Les filles crient très fort, souvent, pour si peu de chose!» Le pied saigna. Elle s'assit pour le laver au ruisseau et, relevant sa jupe, elle trempa jusqu'au genou ses jambes. Maurin, à travers les branches, la regardait, et tout le désir et toutes les jeunesses étaient en lui... Cependant, sans bien savoir pourquoi, il ne se montra pas. Un instinct lui disait que le moment de plaire n'était pas venu.

On approchait peu à peu de la cime, et Maurin commençait à comprendre que Tonia faisait sincèrement son pèlerinage de dévotion.

Seule ainsi dans le bois, n'étant vue de personne, pourquoi aurait-elle, si elle n'eût pas été sincère, prié si longtemps devant chaque oratoire? Et pourquoi se serait-elle imposé la véritable peine de marcher pieds nus?

Pour sûr, elle n'avait point de rendez-vous. Peut-être, tout au contraire, était-elle venue prier la madone de combattre en elle l'amour. Il sentit qu'il devinait juste. Mais qui aimait-elle? Lui, Maurin? peut-être! En tous cas il se faisait temps de le savoir. Pourquoi donc ne se montrait-il pas?

C'est qu'il se répétait malgré lui: «Tout à l'heure.» Il prolongeait cette joie de la poursuite que tous les chasseurs connaissent bien. Oui, il se sentait le maître de la minute. Il jouissait, comme le chasseur à l'affût, de voir la bête guettée vivre comme si elle eût été seule dans le naturel de ses mouvements libres... Et il attendait encore. Peut-être espérait-il aussi entendre à la fin une des paroles qu'elle prononçait parfois à voix haute, au pied des oratoires...

Elle était prosternée en ce moment même devant l'un des saints piliers. Maurin s'approcha le plus qu'il lui fut possible.

Tonia était à genoux, la tête sur ses bras, les bras contre terre, et elle priait. Il put arriver en silence presque à ses côtés, à trois pas d'elle, à l'abri du pilier devant lequel, absorbée dans sa prière, elle s'écrasait à genoux.

Hercule, le griffon, obéissant à un signe de son maître s'était couché là-bas sous les bruyères.

Maurin dévorait des yeux la nuque ronde et solide où dansaient les cheveux fous, tout tortillés comme des vrilles de vigne sauvage. Il regardait ces fermes jambes nues où la jeunesse éclatait comme au tronc lisse des jeunes platanes. Il voyait, aux chevilles de la belle fille, perler des gouttes d'eau sur une égratignure. Du sang d'églantine sous de la rosée!

Enfin, elle se releva, avec ces mots à voix haute dits en provençal:

--Bouan Dioú, bouano mèro! que l'oòublidi, aqueòu Maourin! (Bon Dieu, bonne mère, faites que je l'oublie, ce Maurin!)

Alors il ne vit plus rien, la force de la vie le commanda... il bondit sur elle et ses deux larges mains saisirent la tête brune. Pour la défense, vite, au bruit, elle s'était retournée, les bras en avant, et elle était tombée sous l'assaut, le corps tout contourné, contre la terre, la face vers le visage du cher bandit qui respirait dans son souffle.

--C'est toi! dit-elle. Ah! Maurin, Maurin! va-t'en, va-t'en, que tu me perds!

Et comme il tendait sa bouche entr'ouverte toute prête au baiser sauvage, elle lui mordit les dents!

Alors il l'emporta sous bois. Il la portait assise sur le fer de son fusil, entre les deux bras qui tenaient l'arme. Elle se laissait faire, les bras autour du cou de son ravisseur; ses souliers toujours suspendus à l'un des coudes battaient contre elle, et ses jambes nues et fraîches frôlaient la main velue du chasseur...

CHAPITRE XXXVI

Il n'y a pas de bon mariage morganatique auquel ne préside au moins un ermite.

Ils étaient assis côte à côte sur un lit de braïsse dans une baume étroite, une grotte ouverte sous une grande roche, où bien des fois il s'était abrité.

Après qu'ils eurent partagé le matinal déjeuner du chasseur, servi sur la souple peau flottante qui recouvre les carniers de cuir des Provençaux, elle lui dit:

--Maintenant, tu sais, tu es mien... Je veux être ta femme. J'obtiendrai tôt ou tard le consentement de mon père,--mais, femme ou maîtresse, je te veux pour moi toute seule. On dit que tu «les as toutes» et je le crois bien, car tu es beau, courageux et fort, mais à partir d'aujourd'hui tu ne seras qu'à moi... Est-ce vrai que tu les as toutes?

Le Sarrazin répondit négligemment:

--Oh! moi, j'ai des femmes un peu partout.

La chrétienne bondit, se mit toute droite sur ses pieds:

--Il les faut quitter. Penses-tu que j'aie été sacrilège et que je t'aie donné mes lèvres, sous l'image de la Vierge,--pour accepter d'être une de celles-là?

--Il fallait parler avant, dit l'imperturbable Maurin; et je n'aurais pas consenti à ce que tu me demandes parce que ce serait vraiment difficile, mais au moins nous aurions joué franc jeu. Maintenant c'est trop tard et je ne veux pas, moi, promettre une chose presque impossible. Un autre te dirait: «Oui», pour se débarrasser de ta demande, mais moi je ne te mentirai pas. Toutes me tiennent un peu et je tiens un peu à toutes. Je ne peux pas les toutes fâcher.

--Aimes-tu mieux n'en fâcher qu'une et que ce soit moi? Tu sais bien que je suis Corse?

--Oh bien! moi, dit Maurin tranquillement, je suis _Teur_ (turc), pauvre de moi!

Le Turc, pour un Provençal, c'est l'homme aux mille femmes. Le grand Turc a un grand sérail et les petits Turcs ont de petits sérails. Des Turcs, voilà tout ce que sait le bon Provençal, le Sarrazin de Provence, le Maure; mais cela, il le sait bien.

--Regarde! dit-elle.

Et lui montra son stylet, qu'elle tira enfin de sa poitrine et dont elle fit briller hors du fourreau la lame triangulaire.

--Celui-là vient trop tard, beaucoup trop tard! répéta Maurin en riant... Les filles ne le sortent jamais qu'après.

--Prends garde à toi, je te dis.

Et son front se plissa, son œil jeta une flamme.

Elle tenait son stylet de la main gauche. Il lui saisit le poignet gauche et détourna la main droite de Tonia qui cherchait à reprendre son arme très aiguë.

--Voyons, ma belle, réfléchis. Je t'ai bien expliqué qu'un autre, quitte à faire plus tard à sa guise, promettrait vitement tout ce qu'il te plaît de demander. Un autre serait lâche. Moi, ça m'ennuie de mentir. Je t'aimerai par-dessus toutes, si tu veux, car par-dessus toutes tu me plais! mais je ne veux pas les chagriner, pecaïre!

Elle se dégagea d'un mouvement violent et lui porta maladroitement un coup de son fin stylet, au hasard, comme elle put et de haut en bas. Si prompt qu'il eût été à se reculer, il eut la main égratignée du poignet à l'ongle. Il regarda tranquillement sa blessure.

--On dirait, fit-il, une piqûre d'_argeria_ (genêt épineux) ou d'_agulancier_ (églantier). Tu es une fleur qui pique, mais qui sent bougrement bon!

Elle le regardait, surprise de lui, et malgré tout charmée; déjà elle regrettait son geste de colère.

--Console-toi, dit-il, ça n'est rien. En frappant comme ça, tu ne pouvais pas me faire grand mal. Les agulanciers piquent et les vrais Corses aussi,--mais mieux que ça. On voit que tu as depuis longtemps quitté ton île. Attends que je t'apprenne le jeu, quoi qu'à dire vrai il ne me plaise guère!

Il lui saisit les deux poignets, un dans chaque main; il fit alors, du poignet droit jusqu'à la main de Tonia qui tenait le stylet, glisser sa main fermée en anneau coulant, et prit l'arme terrible sans peine: «Comme on cueille une figue... une figue mûre», dit-il.

Elle s'étonnait de lui toujours davantage, et de plus en plus l'admirait. Il le voyait bien et il souriait.

--Tiens! fit-il, jamais de haut en bas! Il ne faut frapper que comme ceci:

Et abaissant l'arme serrée à plein poing, il porta un coup dans le vide, d'avant en arrière.

--A ton tour, essaie.

Gravement il lui rendit le stylet.

Elle eut envie de se jeter à son cou, mais elle se contint et reprit le poignard pour le lancer rageusement à terre, se sentant impuissante et vaincue; puis, cachant sa tête entre ses mains, elle se mit à pleurer.

Il s'approcha d'elle alors, la saisit à pleins bras; elle se débattait; il attira sa tête contre lui et murmura:

--_Ah! vaï_, aime-moi comme je suis!

Il enlaçait sa taille. Elle fléchit, se laissant aller de tout son poids entre ses bras. Il s'abandonna à ce mouvement de chute et tomba près d'elle sur le souple lit d'herbes séchées... Elle se taisait, donnée et furieuse de l'être, consentante et révoltée.

Autour d'eux, au niveau de leurs visages, au seuil de la grotte, parmi quelques touffes de bruyère, des champignons orangés dressaient leur parasol qui semble ouvert pour abriter les bestioles de l'herbe.

Et un peu plus tard, elle lui disait:

--Tu ne m'as pas trompée, c'est vrai. Sans ça, vois-tu, je t'aurais tué. C'est égal, cache-toi de moi si un jour tu me trompes! Et si jamais je deviens ta femme, c'est que tu m'auras promis fidélité.

--Quand je t'aurai promis fidélité, alors, voui, tu seras ma femme! dit Maurin avec solennité.

La réponse était insolente, mais Tonia ne la releva point. Pourquoi? c'est qu'elle ne s'appartenait plus.

Voilà bien cinq heures qu'ils étaient ensemble! Le déjeuner du matin était oublié.

--J'ai faim, dit Maurin. C'est une chose beaucoup connue qu'il faut manger pour vivre. Allons faire chez l'ermite notre repas de midi; nous aurons là une table et une chaise, et du café bien chaud.

Le temps n'était plus aux paroles. Il leur fallait gagner en toute hâte la chapelle où ils arrivèrent vers midi. Et dans la chapelle, Tonia disait maintenant: «Sainte Vierge couronnée, ce n'est plus moi, mais lui qu'il faut convertir!»

Du haut de Notre-Dame-des-Anges, le sommet le plus élevé des Maures, le spectacle est magnifique.

A l'horizon, vers le sud, par delà le moutonnement des collines aux vagues de verdure, la mer bleue flamboyait, berçant à pleine houle les Iles d'or.

Pendant que Maurin enlevait soigneusement une épine de la patte de son chien, l'ermite, qui habite une cabane près de la chapelle, montrait les îles à Tonia:

--Et d'ici, disait-il, quand il fait beau temps, on voit même la Corse!... Tenez, tenez, la brume a fondu; voyez cette ligne là-bas, si mince, c'est elle, c'est la Corse!

--Un fameux pays! dit Tonia, où l'on sait ce que c'est qu'un serment, et ce que c'est qu'une vendetta.

--Vous la connaissez, la Corse?

--Je suis Corsoise, répondit-elle en regardant d'un air menaçant Maurin qui s'avançait.

Et Maurin saluant l'ermite:

--Bonjour, saint homme! fit-il. Vous voyez deux amoureux qui se contenteraient de votre bénédiction, si avec ça vous leur donniez la table et le couvert. J'ai des perdreaux au carnier; pour la salade nous comptons sur vous; pour les champignons aussi, et surtout pour le café chaud. Le café! dites-moi si on peut boire quelque chose de meilleur? Rien! Rien!

--Il y a à cela une raison, dit l'ermite, c'est que cette graine toute brûlée et par conséquent couleur de nègre fut apportée au berceau de Jésus par un des rois mages, celui qu'on nomme Gaspard, et qui était noir comme... l'âme de Simon.

CHAPITRE XXXVII

Où l'on verra que les habitants d'une bourgade prédestinée, appelée _Gonfaron_ ou _Gonfleron_, en Provence, ont inventé la montgolfière, à la forme près.

L'ermite était un ancien valet de ferme, un fainéant venu on ne sait d'où, qui avait eu (comme tant d'autres en maint autre lieu) l'idée de s'affubler d'une méchante robe de bure, de se ceindre les reins d'une corde et d'attendre les pèlerins, dévots à Notre-Dame-des-Anges, pour tirer d'eux quelques petits profits.

Il habitait une cahute où il fit entrer les amoureux, et commença de préparer leur repas. Maurin tira de son sac deux perdreaux sur quatre qu'il avait gardés de sa chasse de la veille; et Tonia se mit à plumer, tandis que l'ermite allumait le feu et que Maurin taillait en brochette une tige de bruyère. L'une des extrémités se terminait en une double fourche, propre à maintenir, fixée à la brochette, la perdrix qui devait être suspendue verticalement par l'autre extrémité, au bout d'une cordelette, devant le feu de bruyère et de pignes.

L'ermite prit dans son placard de la salade fraîche et un méchant huilier, coupa trois croûtons de pain qu'il frotta vigoureusement avec une gousse d'ail pour être mis dans la salade où ils prennent le nom, manceau ou bressan, de _chapons_.

Puis il posa sur un gril d'admirables champignons de pins, bien sains, couleur de safran, et les arrosa d'huile vierge.

Tout en vaquant à ces préparatifs et à d'autres, l'ermite jacassait:

--C'est ici, dans notre église de Notre-Dame-des-Anges, que fut dite par M. Pignerol, curé de Pignans, chasseur et cavalier, la fameuse messe restée célèbre sous le nom de _Messe de la Lièvre_... Je l'ai connu, ce Pignerol; je la lui ai servie plus d'une fois, la messe. Il arrivait ici à cheval, sautait à bas de sa monture, sa soutane haut retroussée laissant voir des culottes de velours gris côtelé; il la relevait ainsi, toute la jupe sur son bras, de peur qu'elle s'accrochât à ses grands éperons; et, en entrant dans l'église, il allait poser d'abord, avec une génuflexion, sa cravache sur l'autel.

--Ce n'était pas bien, dit la pieuse Tonia.

--C'était sa manière, dit l'ermite, et le bon Dieu le prenait comme il était... Le plus souvent sa chienne Franquette, la bonne Franquette comme il l'appelait, une courante fameuse pour les lapins dans tout le pays, s'asseyait ou se couchait sur la première marche de l'autel (je vous ferai voir la place) et regardait son maître pendant toute la cérémonie, avec une patience un peu mêlée...

«Un jour,--c'est une histoire, celle-là, bien connue en Provence!--un jour, comme il en était à la communion, où le prêtre dit par trois fois ces paroles: «_Domine non sum dignus_», coupées par trois appels de clochette que sonne le servant, un coup seul, puis deux ensemble, puis trois à la suite, M. le curé Pignerol entendit au loin, dans les bois qui entourent l'église, plusieurs chiens donner de la voix.

«Il dit tout doucement à son clion (clerc) qui s'appelait Joóusé:

«--Joóusé, je reconnais à la voix des chiens qu'ils poursuivent un lièvre.

«--Sûremein, moussu lou cura.

«--_Domine non sum dignus_...»

«Drin, drelin, fit la clochette.

«--_Domine non sum dignus_... Je ne vois pas ma chienne. Est-ce qu'elle est avec les autres?

«--Oui, monsieur le curé, elle est dans le bois... drin, drelin, drelin...

«--_Domine non sum dignus... Alor la lébr' es foutudo!_ (alors la lièvre est... fichue!)

«--Amen! Drin, drelin, drelin, drelin! Amen!»

Tonia ne riait guère. Maurin, pour l'égayer un peu, voulut exciter l'ermite à conter d'autres galégeades.

--Elle est vieille comme le monde, ton histoire, lui dit-il. Mon père la tenait de son père qui la tenait du père Adam. Mais, dis-moi, depuis que j'existe (quoique mon père en connût beaucoup, de ces histoires drôles de notre pays), jamais je n'ai pu bien savoir pourquoi on dit toujours, en parlant de ce Gonfaron que l'on voit d'ici: «C'est le pays où les ânes volent!»

Gonfaron (où l'on est aussi bête que partout ailleurs et pas davantage, mais c'est bien assez) est au Var ce que Martigues est aux Bouches-du-Rhône, le pays béotien aux habitants duquel la malignité publique prête toutes les sottises. Et, chose curieuse, le Provençal, qui partout ailleurs aime tant la plaisanterie, même dirigée contre lui, se montre, dans ce pays-là, fort susceptible, et se refuse à rire de lui-même. Et si sérieusement vous lui demandez pourquoi, il répond: «Quand la plaisanterie est trop longue elle vous embête à la fin. Celle-ci date de toujours. C'est un peu de trop.» Cette opinion se peut soutenir.

--Ah! ah! dit l'ermite, tout le monde me la demande, l'histoire de l'âne de Gonfaron! et quand je ne serais ici que pour la conter, j'aurais eu bien raison de me faire ermite--car je prends deux sous pour la commencer.

--Et pour la finir, combien? dit Maurin.

--C'est à la générosité de chacun.

--Té, voilà deux sous. Accommence.

--Il y avait une fois à Gonfaron, dit l'ermite, voilà longtemps, longtemps, un sacristain petit, bossu, et paresseux. Un jour qu'en procession, le bon Dieu, porté par le prêtre sous le dais, devait monter jusqu'ici, au sommet de Notre-Dame-des-Anges, le curé dit au clion:

--«Joóusé?»

--C'était donc toujours le même clion? fit Maurin.

--Mettez-lui Piarré si vous voulez, dit l'ermite; moi ça m'est égal.

--Piarré, balaie un peu la rue, du seuil de l'église jusqu'à la sortie du village, pour enlever les crottins des mulets et des chèvres, pour afin que le bon Dieu puisse passer proprement.

--Voui, moussu lou cura.

«Mais l'ouvrage que fit le méchant bossu ce ne fut guère, et quand l'heure de processionner fut venue, le curé et tout le village trouvèrent que la place et la rue étaient aussi sales qu'auparavant et même un peu davantage, parce qu'il était encore passé des chèvres et des mulets. Le paresseux bossu n'avait pas balayé.

--Mauvais âne! lui dit le curé; le bon Dieu dans un si sale chemin, véritablement, ne peut pas passer!

--Eh! répondit cet âne de clion avec une insolence qui était un blasphème, s'il ne peut pas passer par le chemin, le bon Dieu, il volera!

--Bon! dit Maurin, et la fin de l'histoire? Si elle vaut le commencement, tu auras encore deux sous.

--Elle vaut davantage, dit l'ermite, mais pour vous il n'en sera que ce prix. A Lourdes, vous paieriez la même beaucoup plus cher. Or donc la procession se mit à monter la colline, et tout le monde en route chuchotait, maugréant contre la réponse sacrilège de cet âne de bossu.

--Dieu, disait-on, pourrait bien nous punir tous de l'insolence de cet âne rouge!

«Et, tenez, voilà que se lève un mistral, à arracher la queue d'un âne. Bouffe, mistral! quelle sizampe!...» Quand la procession arriva sur ce plateau où, au bord du chemin, il y a un grand précipice tout en rochers, le mistral qui soufflait en tempête, par la permission de Dieu juste, enleva le chapeau de cet âne de clion! Le clion voulut retenir son chapeau, sauta, la main tendue pour le rattraper en l'air, perdit pied, et, soulevé par la bourrasque comme une plume, il descendit dans l'abîme à la suite de son chapeau... Dieu ait son âme! Et les gens tout de suite s'écrièrent:

«--Té! l'âne a volé! Le bon Dieu l'a puni! L'avez-vous vu voler, cet âne?»

--Je regrette mes quatre sous, fit Maurin. Mais alors, dis-moi un peu: à Gonfaron, ce n'est pas les ânes qui volent, comme je l'ai cru bonnement jusqu'ici? ce sont les Gonfaronnais?

--Espérez un peu, dit l'ermite gravement. Par la suite des temps, on oublia cette aventure; et tout ce qui en resta, même à Gonfaron, ce fut cette phrase: _A Gonfaron les ânes volent_. Les Gonfaronnais, des cent ans après, se dirent entre eux: «Du temps de nos pères les ânes volaient: si nous en faisions voler au moins un?» Ils amenèrent sur la place publique un vieil âne qui n'était plus bon à rien, pensant que si celui-là montait au ciel et ne reparaissait plus on ne perdrait pas grand'chose; et ils se mirent en posture de le gonfler de leur respiration, en la lui soufflant,--sauf votre respect--par le trou que tous les ânes ont sous la queue.

--Les lions eux-mêmes, interrompit Maurin, en ont un à la même place.

--Les gens, de Gonfaron, poursuivit l'ermite, plantèrent donc un fort tuyau de roseau dans le trou de l'âne, et tour à tour tous les gens du village y passèrent; chacun soufflait selon sa force en tenant d'une main le tuyau qu'il fallait boucher bien vite avec la paume de l'autre main posée à plat sur le trou, de peur que la bête ne se dégonflât, entre chaque souffleur, du vent qu'elle avait pris du précédent.

Le bon coup fut au dernier. C'est le maire qui devait passer le dernier, comme le bon Dieu à la procession.

--A votre tour, monsieur le maire!

--Par ce roseau où tout le monde a mis les lèvres, dit le maire, non, décidément, je ne soufflerai pas! De trop vilaines bouches ont passé par là!

«Mais tous se mirent à crier contre lui, indignés, et disant qu'il allait faire manquer le résultat d'un si long travail. Et le maire de Gonfaron dut en venir à mettre sa part de respiration dans le derrière de l'âne. Mais comme il était très délicat, il lui vint une bonne idée: il retira le roseau, le retourna vivement et l'ayant replanté par l'autre bout dans le pertuis que vous savez, il put souffler plus proprement par l'orifice où personne, excepté l'âne, n'avait mis de bouche avant lui... Et si l'âne ne vola pas, c'est qu'en retirant le roseau, le maire l'avait dégonflé du vent de tout le village; et comme tout Gonfaron était fatigué, tous durent remettre, d'un commun accord, à une autre fois, la réalisation de leur beau rêve. Mais la chose se fera, soyez-en sûrs, un jour ou l'autre, peut-être demain, peut-être ce soir.

--Allons, dit Maurin, à table! Toutes ces belles histoires ne valent pas en ce moment un chapon bien huilé, accompagné d'une aile de perdigaoù. Faites-vous des forces, Tonia, que tout à l'heure il vous faudra redescendre jusqu'à la ville des Pignes.

Et se tournant vers l'ermite:

--Ta première histoire, saint homme, ne vaut pas, bien sûr, le prix que je t'en ai donné. La seconde vaut mieux, mais je la connaissais. Je ne te l'ai fait conter que pour amuser cette demoiselle. Et cette fois tu as réussi... Repasse-moi la salade... Ton vin vaut mieux que tes histoires.

--Il y a en ce monde, dit l'ermite, des vignerons charitables; d'ailleurs le vin se vend si mal, cette année, qu'ils peuvent facilement en donner aux pauvres, sans même y avoir aucun mérite devant Dieu. C'est pourquoi j'en ai reçu de bon, sans avoir, moi, à en être reconnaissant.

Sous l'ombre des pins trouée de taches de soleil, ils mangèrent de grand appétit, tous trois, en silence, longtemps. Quand on fut au dessert de figues sèches, à la liqueur de fenouillet et à la pipe, l'ermite aux lèvres reluisantes reprit la parole:

--Si cela vous amuse, fit-il, je puis vous en conter d'autres, de mes histoires. Tenez, j'ai vu ici, pas plus tard que l'autre jour, une compagnie de chasseurs qui, au dessert, jouaient à imiter une chasse: «vé! vé! lou lapin! vé! vé! la lièvre! vé! les perdreaux!» Et chacun sur la bête annoncée tirait, selon ses munitions, un coup seul, pan! ou un coup double pan! pan! ou deux coups doubles pan! pan! pan! pan!... vous ne devinerez jamais avec quel fusil...

--Saint homme! dit gravement Maurin, silence! je ne vous comprends que trop! Cela suffit... Je vous excuse parce que j'ai toujours entendu dire que les gens qui ont fait des vœux de chasteté aiment certaines plaisanteries qui les aident à prendre gaiement leur malheur... Mais j'ai là-dessus mon idée; et mon idée, c'est qu'il y a des chasses qu'on ne doit faire que tout seul et des paroles qu'un homme ne doit dire qu'à lui-même, comme fait par habitude mon ami Parlo-Soulet. Ta dernière histoire me déplaît.

--Cela m'étonne, dit l'ermite, car une chose rend drôles toutes mes histoires, à ce que m'ont assuré l'autre jour des dames de Paris, c'est la robe que je porte.

--Je m'en doutais! fit Maurin, tu es un imbécile quand tu es tout nu!

--Monsieur, dit l'ermite, complètement ivre mais profondément vexé, je peux vous faire voir...

--As-tu un lit? interrogea Maurin.

--Parbleu, dit l'ermite. Et de paille toute fraîche.

--Eh bien, va te coucher.

L'ermite, avec la docilité d'un ivrogne qui a été sacristain, y alla.

CHAPITRE XXXVIII

En quels termes le don Juan des bois refusa mariage à la belle Corsoise avec une sincérité digne d'estime.

Quand l'ermite les eut laissés seuls et se fut allé coucher, les deux amoureux se répétèrent à loisir ce qu'ils s'étaient déjà dit. Maurin décida qu'il accompagnerait Tonia jusqu'aux abords de Pignans.

--Quand tu seras sortie des bois et que tu arriveras dans la plaine habitée, je te quitterai, pas avant, afin de te garder de male encontre.

--De male encontre, répliqua-t-elle étourdiment, je n'en crains point!

--Et tu vois bien que tu n'as pas raison, dit-il en riant, car il t'en est arrivé une ce matin.

Elle le regarda d'un air grave.